CHAPITRE IX
MADEIIOISELLE CŒLINA.
— Qu'est-ce qui est là?... qu'est-ce qui frappe à ma porte aussi tard? demande- la jeune voisine avant d'ouvrir à Timothée.
— Mademoiselle... c'est moi... un de vos voisins d'en face... Je vous demande pardon de vous déranger; mais comme je vous ai entendue chanter, j'ai pensé que vous ne dormiez pas.
— Que me voulez-vous donc, monsieur?
— Mademoiselle... je voulais vous dire que votre amie Prudence Flambard est venue dans la journée pour vous voir, et vous a attendue longtemps chez nous.
— Ah! la grosse Prudence est venue!... Je vous remercie, monsieur; mais vous m'auriez aussi bien dit cela demain malin.
Ce dialogue avait lieu à travers la porte qui restait fermée. La voisine n'ayant pas jugé nécessaire d'ouvrir. Timothée se tenait contre la porte et ne savait comment demander ce qu'il désirait. George, qui a entendu cette conversation et qui s'aperçoit que la
voisine aura le temps d'aller se coucher avant que Timothée se décide à faire sa demande, court à son tour se placer contre la porte, et dit d'une voix émue :
— Mademoiselle, nous vous demandons bien pardon de vous importuner aussi tard, mais l'un de nos amis est malade, il souffre, et nous n'avons pas un morceau de sucre chez nous pour lui donner dans de l'eau, et calmer la soif qui le dévore. A l'heure qu'il est, tous les marchands sont couchés dans ce quartier, mais nous vous avons entendue chanter, et c'est pour cela que nous nous sommes permis de frapper à votre porte...
— Vous avez un malade... mon Dieu! il fallait donc le dire tout de suite! attendez, me voilà.
Et bientôt la porte de la voisine est ouverte, et mademoiselle Cœlina paraît en jupon court et en petite camisole de couleur, serrée autour de sa taille, et la tète coiffée d'un madras sous lequel sa figure éveillée semble encore plus piquante.
— Qu'est-ce qu'il a donc, votre ami! demande Cœlina en s'adressant à la fois aux deux jeunes gens; est-ce qu'il lui est arrivé un accident?... est-ceque ça lui a pris tout de suite? Voyons, où est-il?... Oh! moi, je sais très-bien soigner les malades, je sais faire des cataplasmes, je sais poser les sangsues... je sais donner tous les remèdes possibles... Je voulais me faire sœur du Pot, mais le costume ne ra'allait pas, c'est ce qui m'en a empêchée... Eh bien! menez-moi donc près de votre ami?...
— Mon Dieu, mademoiselle, vous êtes bien bonne... nous ne voudrions pas vous donner tant de mal... lorsque c'est l'heure de votre repos... Si vous pouvez seulement nous prêter un peu de sucre, cela nous suffira !...
— Certainement que je vous prêterai du sucre; j'ai justement reçu ma provision de ma tante... avant-hier, ça se trou\e bien. Ma tante m'envoie deux livres de sucre tous les mois...
' ce n'est pas trop, et il n'y a pas de quoi mettre tout au caramel ; mais moi j'en ai assez, parce qu'en fait de sucre, je préfère le porc frais; je n'aime la douceur que dans la conversation. Mais je ne vais pas vous laisser faire de la tisane à votre malade; est-ce que les hommes s'entendent à cela?... Je crois qu'il serait bien soigné, ce pauvre garçon !... Quant à mon repos, que cela ne vous inquiète pas ! On passe bien des nuits à danser, on peut bien en passer aussi pour rendre service à des voisins.
Et en disant ces mots, la petite voisine, qui lient toujours son bougeoir à la main, est entrée dans la chambre des jeunes gens.
— Elle est un peu bavarde, dit George à Timothée, mais elle parait obligeante.
— Si elle est aussi bonne qu'elle est gentille! dit Timothée, ce doit être un bijou que cette femme-là.
— Où donc est-il ? demande Cœlina en portant ses regards sur les deux lits, dans lesquels on n'aperçoit personne, parce que Bouchenol s'est caché entièrement sous la couverture lorsqu'il a entendu la voisine entrer dans la chambre.
— Il est couché là, dit George en s'approchant du lit. C'est qu'il a froid peut-être... voyons s'il dort.
George baisse doucement la vieille couverture, et découvre la tête de Bouchenol, qui ferme les yeux et fait semblant de dormir.
— Ah ! je reconnais votre ami, dit mademoiselle Cœlina en souriant; c'est lui qui un jour était habillé d'une si drôle de façon... Certainement je ne suis pas bégueule, mais j'ai trouvé la plaisanterie un peu forte; et comme de sa part je m'attendais à quelques nouvelles drôleries , si c'était lui qui eût frappé à ma porte, certainement je n'aurais pas ouvert. Mais il est malade, ce pauvre garçon, et je ne lui en veux plus. Voyons s'il a de la fièvre...
Cœlina s'avance pour làter le pouls à Bouchenol; celui-ci, sans ouvrir les yeux, relire vivement sa main et la cache à un endroit où la jeune voisine ne pouvait pas se permettre d'aller la chercher.
— Est-ce qu'il a des crispations? demanda Cœlina aux deux jeunes gens.
— Nous ne savons pas ce qu'il a... nous ne comprenons rien à la terreur qu'il semble éprouver : il est rentré , il n'y a pas longtemps, tout bouleversé, tout tremblant; il nous a dit qu'il s'était battu à coups de poing... qu'il tombait de fatigue; ensuite il s'est couché... Il a eu comme un cauchemar, il se croyait entouré d'assassins, et regardait avec etfroi autour de lui. Maintenant vous voyez qu'il s'obstine à fermer les yeux, et pourtant je suis persuadé qu'il ne dort pas.
— C'est sans doute la fièvre qui le travaille. Tâchez donc d'avoir une de ses mains, que je lui làte le pouls...
— Voyons, Bouchenol, donne ta main à notre bonne voisine,
qui veut venir te soigner, dit George en tâchant de s'emparer d'une des mains du malade.
— C'est mademoiselle Cœlina, qui a la bonté de nous prêter du sucre, dit Timothée, et de se déranger au milieu de la nuit.
— Je vous répète que ça )ie me dérange pas 1 s'écrie la jeune fille ; je ne m'étais pas couchée parce que j'ai de l'ouvrage un peu pressé, et que j'ai flâné toute la journée au lieu de rentrer travailler. Mais moi, ça m'est égal... quand je m'amuse le jour, je me rattrape la nuit! j'ai une santé de fer. Eh bien, donnerat-il sa main enfin?
George est parvenu à s'emparer d'un des bras de Bouchenot, et mademoiselle Cœlina peut tâter le pouls au malade.
— 11 a une grosse fièvre, dit la jeune fille; son pouls va... va ! comme s'il battait la générale. Il faut lui faire une boisson calmante...
— Si on lui donnait de la bourrache? dit Timothée.
— De la bourrache ! à un homme qui a déjà une fièvre de cheval! dit Cœlina. Ah! bien, ce serait du joli! si vous êtes étudiant en médecine, je vous en fais mon compliment. Soyez tranquille, je sais ce qu'on peut lui donner; mais avant tout, il faudrait qu'il fût mieux couché... il faut lui remettre la tête sur le traversin... Je vais le retaper d'abord.
En disant cela, Cœlina, qui s'est penchée sur le lit, donne deux coups avec ses mains sur ce qui représente un traversin : les rouleaux de papier rendent un son sec et criard. La jeune fille en reste toute saisie, tandis que les deux amis de Bouchenot détournent la tète en baissant les yeux, tout honteux de ce qu'on connaisse leur pauvreté.
La petite voisine est quelques instants immobile; elle se sent aussi embarrassée que les deux jeunes gens, car elle craint de leur avoir fait de la peine. Son cœur s'est serré à l'aspect de la misère de cette chambre; une larme roule dans ses yeux, et elle l'essuie vivement avec le revers de sa main en balbutiant :
— Mon Dieu !... je vous demande pardon... je croyais... Oh ! mais c'est égal, il ne peut pas rester comme cela !...
Et la jeune fille sort vivement de la chambre et court chez elle, d'où elle revient bientôt en tenant un oreiller et un traversin véritables qu'elle se hâte de placer sous la tête de Bouchenot, après avoir jeté de côté les liasses de papier qui étaient sur la couchette.
— Que faites-vous, mademoiselle? Oh! nous ne souffrirons pas que vous vous priviez ainsi pour nous, dit George.
— 11 faudra pourtant bien que vous le souffriez, dit Cœlina. D'ailleurs, c'est pour votre ami malade que je le fais, et vous n'avez pas le droit de vous y opposer.
— 3Iais vous, mademoiselle? dit Timolhée.
— Moi ? eh ! mon Dieu ! avec une robe et un ou deux jupons, on se fait tout de suite un oreiller délicieux... D'ailleurs, je n'ai pas envie de dormir... Voyons, j'ai chez moi de la mauve, c'est très-bon pour toutes les maladies, nous allons en faire une infusion... vous avez du feu, nous allons la faire ici, car j'avais laissé s'éteindre mon feu... Avez-vous une bouillotte ici?...
— Une bouillotte?... qu'est-ce que c'est que cela, mademoiselle?...
— Je pense que c'est une table de jeu, dit Timothée.
— Eh non! répond Cœlina en riant, c'est une grande cafetière pour faire chauffer de l'eau.
— Nous n'avons pas de grande cafetière, dit George; nous n'avons qu'un pot à l'eau... Si cela pouvait suffire...
— Non, ça ne vaudrait rien; mais j'ai chez moi ce qu'il nous faut, je vais chercher tout ça... Vous entretenez, le feu... mettez encore une bûche... nous en aurons besoin.
La jeune fille est retournée chez elle; George va prendre un morceau du coffre qu'il jette dans la cheminée en disant :
— Nos bûches ont une drôle de forme... la voisine doit avoir de nous une singulière opinion. Mais, après tout, ce n'est pas un crime d'être pauvre; quand on n'a jamais commis de bassesse, pourquoi rougirait-on de sa misère?... tant de gens devraient plutôt rougir de leur fortune!... Quel bon cœur!... quelle obligeance dans cette jeune fille qui ne nous connaît pas... et se prive de tout ce qu'elle a pour nous l'offrir!... ce n'est qu'une grisette pourtant... Cherchons donc dans de riches salons cette humanité, cet empressement à rendre service... Vous y rencontrerez quelquefois la bienfaisance, mais toujours accompagnée de morgue et d'ostentation : vous y lirez dans des journaux la liste des personnes qui ont secouru des malheureux et qui se font mettre là pour que les abonnés du journal et les habitués de café sachent qu'ils sont bienfaisants... Ce n'est pas ainsi qu'une grisette oblige !... elle ne tient pas à voir son nom imprimé en toutes lettres, elle agit sans calculs, sans réflexions;
elle suit l'impulsion de son cœur, et ne vise pas à se faire une réputation.
Pendant que George parlait, Timothée s'était assis sur la malle; il bâillait, étendait les bras, et devenait à chaque instant plus pâle, tout en balbutiant :
— Oh! oui... mademoiselle Cœlina se conduit avec nous... c'est admirable... je la trouverais encore plus jolie... si je n'avais pas des tiraillements d'estomac.
— Eh bien ! qu'as-tu donc à présent, Timothée? est-ce que tu vas tomber malade aussi?... quelles contorsions tu fais!...
— Ce que j'ai... parbleu!... tu lésais bien... je fais ce que je peux pour ne pas penser à mon appétit... mais il y a des moments où je ne me sens plus de forces... et toi-même, George, lu ne dois pas soutTrir moins que moi.
— Moi, j'ai du courage... Voyons, Timothée, ne te laisse pas aller ainsi...
— Eh bien... est-ce qu'il se trouve mal aussi? demande la petite voisine, qui entre alors avec une bouillotte, une tasse et sa provision de sucre dans du papier.
— Non... non... ce n'est rien... dit George, c'est la fatigue... c'est une faiblesse... il a trop travaillé aujourd'hui.
Tout en disant ces mots, George lui-même s'appuyait contre la cheminée et s'efforçait de dissimuler le malaise qu'il éprouvait.
Cœlina regarde les deux jeunes gens, qui ne veulent pas avouer la cause de leur abattement et de la pâleur qui régnent sur leur visage; mais une femme devine facilement ce qu'on veut lui cacher, surtout lorsqu'il y a quelque peine à soulager, quelques larmes à essuyer. La jeune fille sest accroupie devant râtre, et tout en plaçant sa bouillotte au feu, plusieurs fois à la dérobée elle a porté ses regards sur George et Timothée; puis son front s'est rembruni, et la gaieté a disparu de sa physionomie habituellement si riante.
Tout à coup elle se relève en s'écriant :
— Mon Dieu ! puisque vous avez un si bon feu ici... si vous vouliez me le permettre, j'y ferais cuire mon souper... et si vous étiez bien aimables, vous le partageriez avec moi ?
— Votre souper! s'écrie Timothée en ayant peine à cacher la sensation que ce mot lui fait éprouver. Comment, mademoiselle, vous n'avez pas soupe?
— Mais non; ni vous non plus, peut-être?
— Il est vrai, répond George; nous attendions toujours noire camarade, nous étions inquiets de sa longue absence... et puis... if crois que nous n'avions plus de provisions ici...
— Raison de plus pour partager mon souper; entre voisins, res choses-là ne se refusent pas. Je vais aller chercher tout ce que j'ai chez moi.. . Dame, ce ne sera pas bien friand, je vous en préviens; mais ma tante m'a justement envoyé des œufs, nous lerons une omelette...
— Une omelette I s"écrie Timothée, qui se sent déjà ranimé [lar l'assurance de souper. Une omelette! Oh! mais cesc délicieux!... c'est mon plat de prédilection... j'adore les omelettes!...
— Mais, mademoiselle, vous avez vraiment trop de bontés, dit George; à peine si vous nous connaissez, et tant de marques 'I intérêt !...
— Oh! moi, j'ai vite fait connaissance, et d'ailleurs je déteste les cérémonies... Je vais chercher mes provisions... veillez d la bouillotte; quand l'eau sera bouillante, jetez dedans celte pincée de fleurs de mauve, la tisane se fera toute seule, et ça fait qu'en soupant nous pourrons aussi soigner votre ami.
Cœlina retourne chez elle, et Timothée s'accroupit devant le feu en s'écriant :
— C'est notre ange tutélaire!... notre Ijon génie!... c'est notre étoile que cette femme-là!...
— IJ est certain que nous lui devons beaucoup ! dit George. Ah! si quelque jour la fortune me devient favorable... ce qui arrivera, j'espère, combien il me sera doux de reconnaître ce que cette bonne fille fait aujourd'hui pour nous !
— Dis donc, George, Bouchenot doit avoir faim aussi... et il préférerait peut-être l'omelette à la tisane?... Si nous le lui demandions pendant que la voisine n'est pas là?
— Oh! non... il est malade... D'ailleurs, tu vois bien qu'il dort... il ne faut pas le réveiller.
Effectivement, à force de fermer les yeux pour faire semblant de dormir, Bouchenot sélait réellement endormi, et depuis quelque temps il n'entendait plus ce qui se disait autour de lui.
— Voilà les provisions! dit la petite voisine, qui revient tenant dans son tablier des œufs, sous son bras un pain, et sous l'autre
une poêle dans laquelle est un morceau de fromage de Brie. Allons, messieurs, venez me débarrasser, s'il vous plaît?
— Et surtout ne cassons pas les œufs, dit Timothée.
— J'ai apporté tout ce que j'avais... treize œufs. Ah ! mais, il y a un malheur... Vous ne savez pas?... Je n'ai pas de beurre chez moi !
— Oh! quimporte? dit George; ça n'en sera pas moins bon.
— Nous ne tenons pas au beurre, dit Timothée, c'est du luxe.
— Du luxe, dans une omelette ! s'écrie Cœlina en riant. Ah bien ! il me parait que vous n'êtes pas forts sur l'article de la cuisine... Mais vous ne savez donc pas que si nous mettions nos œufs comme cela dans la poêle, nous ne pourrions plus les détacher?... Ce serait tout brûlé!... Heureusement, j'ai retrouvé dans le coin d'une armoire ce restant de lard... Nous allons le couper par petits morceaux, le faire fondre, et ra nous servira de beurre,
— Et ce sera bien meilleur, dit Timothée, qui a craint un moment que l'absence de beurre ne les privàrt entièrement de l'omelette.
Mademoiselle Cœlina se place devant la table; elle coupe du lard, et casse ses œufs dans un vieux saladier ébréché que Timothée lui présente avec une certaine fierté. George attise le feu; le bois du vieux coffre pétille et flambe. La jeune fille bat les œufs en disant :
— J'ai peur que tout cela ne tienne pas dans la poêle.
— Oh ! que si, mademoiselle, répond Timothée, tout tiendra!... Et puis, à la rigueur, nous en ferions deux...
— Mais cela ne se pourrait pas... je n'ai plus de lard.
— Alors, tout tiendra.
L'omelette se fait; les jeunes gens tâchent de mettre une espèce de couvert; ils parviennent à rassembler trois soucoupes qui serviront d'assiettes, trois fourchettes, et une petite cuiller à café en étain. qui est la seule qu'ils possèdent. En un instant, le couvert est mis : bientôt l'omelette est cuite; la voisine la verse dans le vieux saladier, et la pose sur la table en disant :
— Messieurs, quand vous voudrez, voilà le souper.
Les jeunes gens ne se font pas répéter cette invitation. Ils présentent la bonne chaise à Cœlina, s'asseyent tous deux sur la malle, qui leur sert de banc, et attaquent l'omelette avec une
avidité qui prouve à la petite voisine qu'elle a fort bien fait de leur offrir son souper.
La chambre des étudiants a pris un tout autre aspect : la tristesse, l'inquiétude, ont déjà fait place au plaisir, à la joie; des exclamations de gaieté remplacent le silence ou les soupirs ; enfin, George et Timothéo ne sont plus les mêmes. Chacun d'eux a repris une physionomie heureuse, animée, riante; et il n'a fyllu qu'une omelette pour produire un tel changement!... 11 faut quelquefois si peu de chose pour amener de grands résultats!
— Elle est délicieuse! dit George en s'arrétant un moment pour couper du pain.
— C'est ce que j'ai mangé de meilleur! murmure Timolhée en s'emplissant la bouche.
— Vous êtes bien honnêtes, messieurs; moi, je la trouve un peu lourde... Ne mangez donc pas si vite, vous vous étoufferez.
— Oh ! il n'y a pas de danger !
— Buvez donc, au moins !...
— Ah! oui... buvons! dit George en regardant son camarade; mais c'est que je crois que nous n'avons plus de vin...
— Parbleu! et avec quoi aurions-nous du vin? répond Tiinolhée, que le plaisir de manger l'omelette rend plus expansif. Sdu camarade lui marche sur le pied pour le faire taire : la petite voisine s'écrie :
— Eh ! mon Dieu ! ce n'est pas une chose indispensable que le vin !... C'est bien plus sain de boire de l'eau... Cependant, si nous avions du Champagne... J'avoue que j'ai un faible pour le Champagne! Ah ! Dieu!... Et puis, ce vin-là me rappelle des souvenirs... Je devrais le haïr, le Champagne... Oh i mais, attendez!... si nous n'avons pas de vin, j'ai de l'eau-de-vie à la maison.
— De l'eau-de-vie! s'écrient les jeunes gens d'un air surpris.
— Oui, messieurs... Mais j'espère que \ous ne penserez pas pour cela que j'en bois en place de vin... Je vais vous dire : ma tante, qui est une excellente femme, et qui m'aima toujours, quoique je lui aie joué plus d'un tour, ma tante a un goût trèsprononcé pour le punch ; et comme je sais très-bien le faire, en m'envoyant des provisions elle y a joint une bouteille d'eau-do-
vie pour que je puisse lui faire du punch quand elle viendra me voir; parce que, tenant une boutique, vous comprenez qu'elle n'ose pas en prendre chez elle... Les voisins sont si méchants! On dirait bien vite dans le quartier que ma tante se grise, et cela lui ferait un très-grand tort dans son commerce... D'autant plus que ma tante est herboriste, et que si elle avait le défaut de boire, elle pourrait donner à une pratique de la farine de moutarde pour de la farine de graine de lin, ce qui ne produirait pas le même effet en cataplasme... Attendez-moi, je vais chercher ma bouteille d'eau-de-vie; nous en mettrons un peu dans de l'eau, ça fera du grog; c'est délicieux, et nous aurons l'air de milords anglais!...
— Excellente fille! dit Timothée pendant que la voisine court chez elle. Elle va nous faire du grog!
— Elle a une franchise, un abandon qui me charment! dit George, et elle a une bien bonne tante qui la bourre de pro\isions...Ah! si nous avions des tantes comme cela!... Ce pauvre Bouchenot! Je suis fâché qu'il ne prenne pas sa part de notre festin... car c'est un véritable festin que ce souper.
— Puisqu'il dort, il ne faut pas le réveiller.
— Si nous pouvions lui mettre un peu d'omelette de côté!...
— Je n'oserai jamais le proposer.
— Bah! la voisine est si bonne enfant!
— Chut! la voilà...
Cœlina revient avec une grande bouteille et une tasse couverte d'un papier.
— Qu'est-ce que c'est que cela? dit Timothée en regardant la tasse; encore une surprise?
— C'est du raisiné... Je l'avais oublié.
— Du raisiné!... Ah! mademoiselle, vous nous accablez de douceurs!
— C'est vraiment trop de bontés!
— Oh ! je vous conseille de me remercier, pour un peu de raisiné!... D'ailleurs, je vous régale aujourd'hui; une autre fois, ce sera votre tour, et nous serons quittes.
— Oui, sans doute, répond George, nous espérons bien vous régaler une autre fois.
— Quand je toucherai ma pension, dit Timothée; car je suis bien aise de vous dire, mademoiselle, que mon père, Benoît Glindoré, ancien cultivateur, retiré à Reims, me fait douze cents
MULSTACHK. 109
lianes de pension pour que je poursuive à Paris mes études en droit.
— Moi, dit George, je suis né en Bourgogne; mon nom de famille est Rembrun. Mes parents se livraient au commerce; ils ne furent pas heureux; plusieurs faillites successives firent perdre à mon père une grande partie de ce qu'il possédait. Avec le bien de ma mère, ils pouvaient encore vivre dans une certaine aisance; mais alors il lui aurait fallu déposer son bilan, faire faillite, enfin, en prouvant qu'il y était lorcé par les banqueroutes qu'il avait essuyées. Beaucoup de gens conseillèrent à mon père d'en agir ainsi, et de terminer ses affaires en donnant cinquante pour cent à .ses créanciers, qui s'en seraient contentés. Mon père ne le voulut pas; il aima mieux vivre dans la gène, et payer tout ce qu'il devait. Le bien de ma mère y fut employé, et maintenant m'es parents existent du produit d'un petit emploi que l'on a trouvé pour mon père. Vous concevez d'après cela, madcT.oiselle, qu'ils ne peuvent faire que bien peu pour moi, et qu'il faut que je tâche de me suffire à moi-même. Mais, du moins, si je n'ai pas de fortune, j'ai l'avantage de porter le nom d'un honnête homme, d'un homme que chacun estime et révère. C'est un héritage dont je suis fier, et jamais, je le jure! George Rembrun ne flétrira le nom que son père lui a transmis.
— C'est très-bien ! dit Cœlina. Ah çà ! messieurs, sans que cela paraisse, vous venez de me conter vos histoires, de m'apprendre vos noms de famille; eh bien, maintenant, il me semble que ce doit être à mon tour... car enfin on est bien aise de savoir avec qui l'on soupe!
— Ah! mademoiselle, ce n'est pas pour vous interroger que •nous avons parlé ainsi... Nous savons que vous êtes aussi bienfaisante que jolie, et cela nous suffit.
— C'est très-aimable, cela , mais, moi, ça ne me suffit pas. Je suis bien aise de vous conter mon histoire... Ce sera un peu plus long que les vôtres, mais nous ne sommes pas pressés... Pendant ce temps-là, je vais encore faire bouillir de l'eau, et nous nous ferons un petit punch anodin... Je crois que je tiendrai un peu de ma tante, moi... Prenez du raisiné, messieurs... Oh! le beau feu!... c'est dommage que votre bois brûle comme du papier Joseph... Je commence : y êtes-vous, messieurs?
— Nous vous écoutons, mademoiselle, dit George en se faisant un verre de grog.
l{(\ MOLSTACHE.
Et Tiinothée en dit autnnl, après avoir couvert de raisiné une énorme tartine de pain.
Alors la petite voisine commence son récit.