U.N DÉJEUNER ET SLS SUITES
Henri, George et Timolhée venaient de se mettre à (abio, lorsque Bouchenot arriva enfin chez le traiteur.
— Allons donc, maudit lambin! Tu seras donc toujours en retard? disent les jeunes gens en apercevant Bouchenot. Est-ce que tu as encore suivi une jeune fille?
— Est-ce que tu as encore détourné un chien de sa route?
— Que diable as-tu fait depuis que nous t'avons quitté?
— Eh ! mon Dieu, messieurs, je me suis habillé : ce pantalon m'allait mal... Heureusement la voisine était chez elle.
— Comment! la voisine t'a mis ton pantalon? dit George en riant.
— C'est une fatuité de sa part! s'écrie Timolhée, et je gage bien que ça n'est pas vrai...
— Je n'ai pas dit qu'elle m'avait mis mon pantalon... Au reste, cela n'empêche pas que... Mais déjeunons d'abord! J'ai un appétit superbe!... Est-on bien ici?
— Oui, sans doute, on est bien, dit George... Ah! mais, messieurs, comment trouvez-vous la question de Bouchenot? C'est Henri qui nous donne à déjeuner, qui nous conduit ici, et monsieur se permet de demander si l'on y est bien. D'abord le restaurant est assez connu, mais ensuite je vous demande si c'est à nous de faire les difficiles!... lorsque nous aurions été si heureux de trouver à dîner dans la plus mauvaise gargote de Paris.
— C'est la joie d'être devant une bonne table qui lui tourne la tète, dit Timothée.
— Messieurs, je ne pense pas avoir rien dit qui puisse offenser Henri, répond Bouchenot en couvrant son assiette d'anchois, de beurre et de cornichons. Parce que notre ami nous paye à déjeuner, certainement il ne prétendrait pas que nous trouvassions bon ce qui est mauvais!... ce serait du despotisme ; et d'ailleurs, quand on a de l'argent dans sa poche, il faut se faire servir convenablement : je ne connais que ça.
— Tiens, Bouchenot, mange et tais-toi, tu feras beaucoup mieux.
— Mais laissez-le donc parler ! dit à son tour Henri ; il a raison de ne point se gêner; ne sommes-nous pas autant l'un que l'autre? et s'il y a un peu plus d'argent dans la poche de l'un de nous, l'amitié ne nous met-elle pas tous de niveau?
— Oui, certainement, dit Bouchenot en se carrant sur le fauteuil dans lequel il s'est assis. Oui, l'amitié ne doit point s'occuper de ce que nous avons dans nos poches... il ne fait pas assez chaud ici... Garçon, mettez donc du bois dans le poêle... et donnez-moi une chaufferette... j'aime à avoir les pieds chauds pour manger...
— Ah ! voilà qu'il lui faut une chautferette à présent ! s'écrie Timothée.
— Pourquoi donc se priver quand on peut être bien?... Garçon, voilà une bouteille qui sent le bouchon... Donnez-nous-en une autre.
George et Timolliée se regardaient en riant; ils ne revenaient
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point du ton avec lequel Bouchenot se faisait servir ; en effet, à la manière dont il ordonnait, on aurait pu croire que c'était lui qui était l'amphitryon. Tout en répétant que l'amitié ne devait point attacher de prix au plus ou moins de fortune, Bouchenot passait à chaque instant une de ses mains sur la poche de son gilet, aûn de sentir, de palper ses espèces. La possession des cent écus perçait dans ses manières et son langage. Il est bien rare que l'on n'éprouve pas l'influence du contact de l'or. Si vous voulez en faire l'épreuve, mettez-en dans la poche d'un pauvre diable jusqu'alors timide et se défiant de lui-même, vous le verrez bientôt relever la tête, marcher d'un pas plus ferme, et parler avec assurance. Si l'argent peut quelquefois changer l'humeur d'une personne sage, jugez de ce qu'il doit faire sur celle qui ne l'a jamais été.
En ce moment, trois cents francs étaient pour Bouchenot une fortune ; n'ayant jamais songé qu'à s'amuser, n'ayant su ni calculer ni travailler, il avait en peu de temps dépensé le bien de son père. Mais après avoir dissipé son héritage, son seul regret avait été de ne point pouvoir recommencer; ses jours d'infortune et de privation ne l'avaient point corrigé, et maintenant il ne songeait qu'à se procurer les plaisirs dont il avait été priva depuis longtemps. 11 y a des gens que l'infortune ne rendra jamais sages; riches, ils se ruineront; pauvres, ils n'aspireront à l'opulence qu'afin de pouvoir satisfaire de çouveau leurs passions et se ruiner encore ; ces gens-là se définissent le plus ordinairement par le nom de paresseux.
— Ah! dit Timothée en savourant un filet sauté au vin de Madère, on a bien raison de dire que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier, si malheureux tous trois, n'ayant plus de quoi nous vêtir... aujourd'hui, bien habillés et assis devant une bonne table!...
— Et c'est à Henri que nous devons tout cela, dit George ; grâce à lui, je puis aller lire ma pièce... elle sera reçue... j'en ferai d'autres... Oh ! je me sens en verve... quelque chose me dit maintenant que je réussirai... que mon nom aura quelque célébrité... et avec la gloire viendra la fortune !...
— Moi, dit Timothée, je vais travailler avec ardeur... je passerai mon examen, je serai reçu avocat, j'aurai des causes, je plaiderai avec talent, ce sera à qui m'aura pour défenseur !... j'amasserai de l'argent, je deviendrai député, j'arriverai aux
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emplois, aux honneurs... et je vous donnerai à diner au Rocher de Cancale.
— Quant à moi, dit Henri, si, comme tout me le fait espérer, je réussis dans mes entreprises, j'épouserai celle que j'aime. Pauline sera ma femme!... Ah ! mes amis, quel bonheur sera le mien!... si vous connaissiez ma Pauline, si vous pouviez apprécier l'alliance de ses vertus, de ses aimables qualités, toutes ces grâces qui charment, qui subjuguent le cœur, ah! vous diriez comme moi que mon sort sera digne d'envie. Mais vous connaîtrez Pauline; en devenant ma femme, elle deviendra votre sœur... ma maison sera la vôtre, et vous partagerez mon bonheur !...
Pendant que les trois amis parlaient, Bouchenot se contentait de boire et de manger'comme quatre, en portant de temps à autre la main à son gousset.
— Et loi, Bouchenot, tu ne dis rien, s'écrie George ; tu ne fais point de projets pour l'avenir... cependant tu dois être enchanté d'avoir une place chez notre ami; si tu prends goût au commerce, ne serait-il pas possible que tu fisses par la suite des entreprises pour ton compte?
— C'est bien ce que j'espère aussi, dit Henri, et je l'y aiderai de tous mes moyens.
— Messieurs, répondit Bouchenot, je suis très-content, certainement... Garçon! donnez-nous d'autre poivre... c'est du poivre de cuisine, ça... fi donc!... donnez-nous de la mignonnette... Oui, je ne suis point fâché d'avoir une place, et quand j'y serai, je... Mais l'avenir, voyez-vous, c'est du vent. Suivant moi, ce qu'il y a de sûr, de positif, c'est ce que l'on tient, comme, par exemple, le déjeuner que nous mangeons en ce moment; aussi, vous voyez que j'y fais honneur.
— Je crois que si le déjeuner pouvait durer toujours, Bouchenot aimerait niieu\ cela que de travailler chez Henri! dit Timcthée entre ses dents.
— Enfin, messieurs, dit George, telle chose qui arrive, j'espère que rien ne pourra rompre noire amitié, parce qu'elle sera toujours basée sur l'estime, et que pour faire son chemin dans ce monde, aucun de nous ne s'écartera de la route de l'honneur et de la délicatesse.
— Bien dit! s'écrie Timothéo. D'abord une fortune mal ac-
quise n'est plus un bien... cest un fardeau que l'on porte; du moins, telle est mon opinion à moi.
— Vous savez que ces sentiments sont aussi les miens, dit Henri; la main même de la femme que jadore, j'y i énoncerais i-^i, pour l'obtenir, il me fallait employer de ces moyens qu'on ne peut avouer sans rougir.
Boucheriot ne disait rien; il se contentait de manger et de se gratter le nez.
— Allons, messieurs, trinquons à notre éternelle amitié, dit George en élevant son verre.
— Ah! oui, trinquons! j'en suis! dit Bouchenot en prenant son yerre qui était plein de vin de Bordeaux; mais au moment de trinquer, il s'arrête en disant :
— Si nous trinquions avec du Champagne, il me semble que cela serait plus digne de nous... Messieurs, j'offre de vous en payer une bouteille...
— Décidément, Bouchenot, tu ne dis aujourd'hui que des bêtises, répond George après avoir vidé son verre. Oh ! mais celle-ci passe la permission : comment! tout ce que nous avons maintenant... nos vêtements même, nous les devons à l'obligeance de notre ami... 11 nous prête de l'argent, sans que nous sachions encore à quelle époque nous pourrons le lui rendre; il nous donne à déjeuner chez un excellent traiteur, et parce que lu sens dans ta poche sonner cet argent que l'on t'a prêté, voilà que tu veux payer du Champagne à celui qui ne craint pas de se gêner pour venir à notre secours?... Alors, quand tu n'auras plus rien, tu ne craindras pas de lui emprunter de nouveau?
— Moi, je crois que sa fièvre d'hier au soir lui revient, dit Timothée.
— Messieurs, reprend George, Bouchenot me rappelle une aventure arrivée à un homme de lettres duquel je la tiens. Un matin, un homme âgé, proprement mis, s'était présenté chez lui, et d'un ton piteux avait réclamé ses secours en lui disant que, depuis plusieurs jours, il ne possédait pas même de quoi s'acheter du pain. L'homme de lettres, quoique harcelé par ces sortes de demandes, se sentit ému par le ton du bonhomme, et ne le renvoya qu'en lui mettant dix francs dans la main. Le même soir, après son diner, en entrant dans un café, la première personne que notre homme aperçoit, c'est son indigent du malin, qui, assis devant une table, savourait sa demi-tasse