‹ Moustache (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · M 0 L S TA C H E · texte numérisé non relu

M 0 L S TA C H E

et son petit verre; et vous croyez peut-être que celui-ci devint embarrassé à l'aspect de la personne qui, le matin même, lui avait fait l'aumône? Pas du tout, il s'écria avec un ton d'aisance sans égal : Bonsoir, mon cher D..., vous venez faire comme moi, vous venez prendre votre café! Eh bien, dans ce momentci, Bouchenot offrant de payer du Champagne à Henri me semble le digne pendant de cet infortuné qui prenait son café et son petit verre.

Bouchenot ne répondait pas, il contournait sa bouche, il baissait les yeux et semblait vouloir chercher quelque excuse pour faire oublier sa proposition ; mais Henri lui frappa sur l'épaule en lui disant :

— Mon pauvre Bouchenot, il me semble que nos deux amis te traitent bien durement aujourd'hui... Mais laisse-les dire! Quant à moi, je ne trouve pas mauvais que tu préfères le Champagne au bordeaux, et j'ai deviné ton goût... Tiens, regarde derrière toi... sur cette table, cette bouteille ficelée qui est là... seulement tu me permettras de la payer avec le déjeuner.

— C'est cela que je voulais dire, reprend Bouchenot. Eh ! mon Dieu ! est-ce que la langue ne peut pas tourner?... est-ce ([u'il est défendu d'ailleurs de dire parfois des bêtises?... Mais George et Timothée le prennent avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout... Je ne veux pas être molesté, moi ! il ne faut pas qu'ils croient me mener comme un nègre...

— Allons! la paix! s'écrie Henri en prenant la bouteille de Champagne; il serait beau que vous vous querellassiez pour notre première réunion depuis mon retour! Plus un mot de tout cela, et buvons ce Champagne aux souvenirs de notre jeunesse, à notre bonheur présent et à nos espérances pour l'avenir!

— Je le veux bien, dit Bouchenot; je ne suis pas rancunier, moi. Buvons... mais pas dans ces verres-là.. Garçon! des verres à Champagne! allons donc... et des biscuits de Reims : ça se trempe dans le Champagne, ça le fait remousser.

Georges retient une exclamation qui allait encore lui échapper, il se contente de sourire en regardant Timothée. Mais les verres à Champagne sont apportés, ainsi que les biscuits demandés par Bouchenot. Henri verse le vin pétillant; il avance son verre, on trinque, on boit, on rit, et la bonne harmonie est bientôt rétablie entre les quatre jeunes gens.

— Maintenant, messieurs, je vais vous quitter, dit Henri lorsque la bouteille est achevée.

— Déjà ! dit Bouchenot en regardant la bouteille qui est vide. Mais est-ce que nous ne pourrions pas... en...

George ne laisse pas Bouchenot achever sa phrase ; il lui donne un grand coup de genou et s'écrie :

— 11 faut aussi que je vous quitte sur-le-champ... il est près de trois heures, mais je trouverai encore le directeur au théâtre. J'ai mon manuscrit dans ma poche, je vais le lui porter.

— Moi, je rentre, dit Henri. Je m'installe dans mon nouveau local. J'établis mes bureaux... ma caisse...

— Où loges-tu maintenant?

— Rue de Provence. Tenez, mes amis, voici mon adresse. A propos, Bouchenot, je compte sur toi. Je t'attends demain.

— Demain? répond Bouchenot d'un air indécis. Ah! oui... demain, ou après.

— Et pourquoi pas demain? reprend Henri.

— Ah! c'est que... vois-tu... j'ai encore mille petites choses à terminer... et puis mes dispositions à prendre... pour mon déménagement.

— Ah ! ah ! ah ! il sera long ton déménagement! s'écrie Timothée en riant aux éclats. Henri a vu ce malin un échantillon de notre mobilier.

— Non, dit George, c'est qu'il a encore un rendez-vous d'amour pour demain.

— J'ai ce que j'ai, reprend Bouchenot avec humeur. Que diable, messieurs, chacun a ses affaires... je ne m'inquiète pas des vôtres, moi !

— Ne te fâche pas, Bouchenot. dit Henri en reprenant son chapeau ; mais tâche seulement que tes affaires soient promptement terminées, parce qu'il me tarde de Vétablir dans ta place et de te mettre au fait de la besogne.

— Oh! compte sur moi. Je te le répète, une fois que j'y serai, je travaillerai étonnamment.

— Maintenant, messieurs, partons.

Les jeunes gens sortent de chez le restaurateur ; puis Henri et George quittent leurs camarades pour vaquer à leurs affaires.

Timothée et Bouchenot sont restés tous deux sur la place du Châtelet. Ils se regardent et semblent ne pas savoir ce qu'ils veulent faire. Bouchenot est bien décidé à s'amuser, mais il ne

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sait pas encore comment. Quant à Timothée, peu accoutumé à boire, il est déjà étourdi par les fumées du Champagne, et regarde son ami comme pour savoir de lui de quel côté il doit se diriger.

— Qu'est-ce que nous allons faire^ dit enfin Timolhée à Bouchenot.

— Parbleu ! nous allons nous amuser, jouir de la vie, répond Bouchenot en enfonçant son chapeau sur le côté, de façon à se donner un air tapageur.

— Jouir de la vie! répèle Timothée; mais il me semble que nous nous en sommes déjà assez donné ce matin... nous avons parfaitement déjeuné.

— Eh bien, qu'est-ce que cela fait? est-ce que la journée est finie? il n'est que trois heures, nous pourrons encore dîner et souper, ^ous avons fait diète pendant assez longtemps, il faut nous dédommager, mon cher!... Les jours de tristesse et de privation vont être remplacés par des jours de plaisir et de bombance! Nous avons de l'argent dans nos poches... notre temps est à nous... nous sommes nos maîtres. Yive la joie! je ne connais que ça...

— Vive la joie!... c'est très-bien! mais l'argent que nous avons en poche, il faut le ménager... puisqu'on nous l'a prêté.

— Ménage le tien si tu veux ; mais moi, je veux faire rouler le mien; l'argent est fait pour rouler.

, — L'argent à soi... passe encore... mais l'argentd'un autre...

— Ah! Timothée, ne me taquine pas, je t'en prie; j'ai le vin très-méchant, je l'en préviens. Voyons, veux- tu passer une journée de Sybarite? veux-tu nager dans les délices de Capoue? prends mon bras et laisse-toi conduire, c'est moi qui régale.

— Tu régales... tu régales... C'est que j'avais envie de bouquiner un peu sur les quais... je cherche un vieux dictionnaire latin-français.

— Allons, ne vas-tu pas penser à travailler aujourd'hui ! tu n'es pas en train. Le Champagne t'a émoustillé. Tu achèterais Faublas pour les Pandectes de Justinien, tu prendrais un Matthieu Laensberg pour le Code civil! Encore une fois, laisse-toi guider par l'amitié et semons de roses le chemin de la vie. Pour commencer, nous allons faire une partie de billard, que nous arroserons de bischoff, ça nous donnera de l'appétit pour dîner.

— Mais je sais à peine jouer au billard.

— Eh bien, moi j'y suis très-fort, ça fera compensation. En avant du pied droit! Sacrebleu! que la vie est belle quand on a les goussets garnis!

Timolhée a passé son bras sous celui de son ami, et ces messieurs se dirigent vers le Palais-Royal : là ils entrent dans un café, montent au billard, et Bouchenot fait venir du bischoff et des cigares.

Timolhée joue fort mal et perd toutes les parties; mais Bouchenot lui répète à chaque instant :

— Que cela ne t'inquiète pas, c'est moi qui régale... Admire mon jeu, et prends des leçons.

Le bischoff, dont Bouchenot verse avec abondance, achève d'étourdir Timothée, qui ne sait bientôt plus ce qu'il fait; il cherche à imiter le jeu brillant de son compagnon, et en voulant, comme lui, faire un bloqué fumant, il crève le tapis du billard.

— Va toujours! s'écrie Bouchenot, et ne t'inqaiètede rien!... je fais bon des accrocs.

. Mais le garçon de billard, effrayé de la manière de jouer de Timothée, court à lui en s'écriant :

— Monsieur, chaque accroc fait au tapis se paye vingt francs.

— Eh bien, c'est bon, répond Bouchenot; quand il y en aura quinze ça fera cent écus... hein? on sait calculer.

Mais le garçon n'a pas confiance dans les joueurs qui sont gris ; il pense qu'avec sa manière de bloquer, l'un d'eux est capable de ne point laisser un morceau de drap sur le billard, et il court chercher son maître.

Le maître du café monte; c'est un tout petit homme qui aune grosse perruque bouclée comme une tête de lion, avec laquelle il se croit aussi haut que la porte Saint-Denis, et qui, à chaque enfant que sa femme lui donne, fait ajouter de nouvelles boucles à sa perruque. Il court à Timothée, qui était en train de viser une rouge, et arrêtant son bras ainsi que la queue qu'il tenait, il lui dit avec une grosse voix de poitrine :

— Monsieur, vous ne jouerez point davantage!

Timothée regarde le maître du café d'un air hébété, tandis que Bouchenot, qui allait porter à ses lèvres un verre de bischoff, s'écrie en ricanant :

— Qu'est-ce que c'est que ce petit lion?

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— Monsieur, je suis le maître du café, et je vous enjoins de cesser de jouer au billard. Monsieur a déjà fait un accroc trésconséquent; à la manière dont il tient sa queue, on voit qu'il ne sait pas jouer du tout, et je n'ai pas envie que mon billard, qui est superbe, soit bientôt complètement en lambeaux !

— Brrrrout!... en voilà-t-il assez?... A présent, petit lion, vous allez nous faire un plaisir, c'est de nous laisser tranquilles, et de vous en aller.

— Monsieur, dit le maître du café en fermant les poings et montant sur ses orteils, je ne m'appelle pas petit lion. Je vous répète que je suis le maître ici.

— Après nous, mon bon ami ; nous sommes les maîtres, en payant, de faire tout ce que nous voudrons dans un café.

— Je vous prouverai, moi, que ce n'est pas vrai. Vous ne jouerez plus, messieurs!

— C'est comme ça que vous aclialandez votre billard ! Vous n'avez pas le droit de nous empêcher de jouer.

— Pardonnez-moi, parce qu'il est évident que votre ami ne sait pas se servir de sa queue de billard.

— Je ne sais pas comment vous vous servez delà vôtre! mais vous avez une sacrée grosse tête qui doit faire peur à tous les enfants du quartier.

— Monsieur! vous m'insultez, je crois! prenez garde! je ne souffre pas la moindre plaisanterie, et si vous voulez que je sorte avec vous, je suis votre homme. Je ne recule jamais, n'importe devant quoi !

— Diable! vous êtes bien heureux!... moi, votre perruque me ferait reculer.

— Monsieur, je vous avertis que je vais employer la violence pour vous mettre dehors.

Bouchenot s'aperçoit que le petit limonadier a une mauvaise tète, et quoiqu'il ait mis son chapeau de travers, il ne se soucie cependant pas de se battre. Il jette deux napoléons sur le billard en disant :

— Payez-vous! et que cela finisse!... mais nous ne remettrons jamais les pieds dans votre café!

— Vous me ferez plaisir. Je ne tiens pas à ce qu'on fasse chez moi de la dépense, messieurs, je tiens avant tout à ce qu'on s'y conduise décemment!

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— Voire raisonnement est à la liauteur de votre perruque. Allons, rendez-moi mon reste, méchant lion !

Pendant qu'on donne à Bouclienot sa monnaie, Timothéefait le tour de la salle en cherchant de tous côtés son chapeau qui est sur sa tète. Ce n'est pas sans peine qu'on lui fait comprendre qu'il est coiffé de son castor. Enfin Buuchenot lui prend le bras, et bientôt ils sont tous deux dans le jardin du Palais- Royal.

Ce limonadier est un petit impertinent que je reconnaîtrai, dit alors Bouclienot. Et si ce n'avait pas été à cause de toi , je l'aurais corrigé !

— Est-ce qu'il nous a insultés? répond Timothée, qui tout en marchant fait ce qu'il peut pour ne point paraître gris et conserver son équilibre.

— Certainement, c'est un drôle !...

— Alors il faut aller nous battre avec lui... retournons au café.

Et Timothée tire le bras de son ami pour lui faire rebrousser chemin. Mais Bouchenot résiste en disant :

— Non... non... il faut mépriser tout cela... cet homme n'est pas digne de notre colère... Songeons à dîner maintenant.

— A diner !

— Sans doute! il est cinq heures et demie ; c'est bien l'heure, il me semble.

— Est-ce que tu as faim, toi ?

— Oui... je prendrais bien quelque chose.

— Moi, je n'ai pas du tout d'appétit.

— 11 viendra en mangeant.

— Je me sens tout étourdi...

— Ça se dissipera avec le potage.

— Tu crois ?

— Eh oui ! Allons... où veux-tu aller?

— Ça m'est absolument égal !...

— Allons chez le premier venu, il ne manque pas de traiteurs dans le Palais-Royal. Si on ne nous sert pas bien, je casse tout!... j'ai la tète montée.

Les deux amis font plusieurs fois le tour du jardin avant de trouver un restaurant.

Timothée veut toujours aller chez Fortin , qu'il croit être un traiteur et Bouchenot se sauve de tous les restaurateurs, qu'il

prend pour le café dont le maître a voulu se battre avec lui. Enfin, grâce à un honnête promeneur, ces messieurs entrent dans un salon où l'on dine, et vont s'installer à une table après avoir renversé sur leur chemin deux chaises et un couvert. Cette manière de s'introduire ne dispose pas en leur faveur, et toutes les personnes qui dînent dans le salon lèvent les yeux pour examiner ces messieurs qui renversent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Timothée s'est jelé plutôt qu'assis sur une chaise. Bouchenot tousse et crache , affecte des airs de grand seigneur, cligne les yeux en regardant autour de lui; puis, en voulant accrocher son chapeau à une patère, fait tomber un chapeau et un parapluie placés à côté.

— Yoilà des messieurs bien maladroits, dit un petit homme joufflu et jaune, propriétaire du chapeau et du parapluie. Ce monsieur est assis à une table voisine, avec une dame d'un âge mûr, qui est coiffée comme une jeune fille, et dont le front ridé est orné d'une élégante léronnière.

Mais Bouchenot est parvenu à s'asseoir. Un garçon s'est empressé de ramasser les ciiapeaux ; on met le couvert de ces messieurs, et on leur demande ce qu'ils veulent. Timothée, qui a l'air d'avoir envie de dormir, regarde le garçon d'un air hébété et ne répond rien. Bouchenot prend la carte, la parcourt, puis se tourne vers son ami en lui disant :

— Qu'est-ce que tu veux?...

— Je prendrais bien du thé, répond Timothée en se dandinant sur sa chaise.

— Du thé I imbécile... il se croit encore à Londres... où il a dépensé un million à boire une foule de choses. Garçon, donnez-nous ce que vous aurez de meilleur... n'importe quoi... et d'excellents vins surtout... car je m'y connais, je vous en préviens.

— On voit même qu'ils en ont déjà bu aujourd'hui ! murmure le petit homme joufflu, qui ne pardonne pas à Bouchenot d'avoir jeté son chapeau par terre. La dame qui est avec ce monsieur s'est pincé la bouche d'un air dédaigneux après avoir envisagé ses deux voisins; et Bouchenot, qui vient de la regarder, part d'un éclat de rire en disant à Timothée :

— Oh! la bonne tétel... tiens, derrière moi... cette vieille coquette habillée en rosière 1... je ne lui ferai pas l'honneur de

la prendre pour une Parisienne ! cela arrive de son endroit avec les modes et un visage que l'on portait il y a quinze ans... et le mari... le petit roquet bouffi au teint bilieux... quel joli couple !... Je gage qu'ils viennent à Paris pour se faire peindre et mettre au salon.

Timothée ne répond rien : il a bien assez à faire en tâchant de tenir ses yeux ouverts. Le garçon sert. Bouchenot couvre l'assiette de son ami en lui disant :

— Mange, bois, ça te remettra, et regarde notre petite voisine, cela te remettra tout à fait.

— Comment ! est-ce qu'elle est ici ? dit Timothée en se frottant les yeux.

— Oh! comme tu prends feu !... je te parle de cette antiquaille coiffée avec une féronnière.

— Je pensais que c'était mademoiselle Cœlina que tu allais me montrer.

— Ah ! fripon ! il me paraît que tu en tiens pour la petite enlumineuse...

— Pourquoi pas?...

— C'est que tu en seras pour tes soupirs, mon garçon.

— Qu'est-ce qui te fait penser cela?

— Parbleu , c'est bien simple : cette charmante grisette me plaît; j'ai jeté mes vues sur elle... et je ne crois pas, mon pauvre Timothée, que tu aies la prétention de l'emporter sur moi.

— Tu es un suffisant!... Je ferai la cour à la petite Cœlina, et ce n'est pas toi qui m'en empêcheras !

— Timothée, vous le prenez bien haut, mon ami; mais je te pardonne, parce que tu es gris.

— Bouchenot, si tu m'ennuies, je te jette ce verre de vin au visage !...

— Oh ! oh ! je t'en défie bien, par exemple !...

— Ah ! tu m'en défies!...

Ces mots n'étaient point achevés, que Timothée avait pris son verre et en avait lancé le contenu sur Bouchenot, qui était assis en face de lui ; mais Bouchenot s'était jeté de côté au mouvement que Timothée avait fait pour saisir son verre, si bien que le vin lancé avec violence va laver le visage du petit monsieur joufilu qui était à la table voisine.

— Ah ! c'est trop fort ! s'écrie le petit homme çn secouant la

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tête. On n'a jamais vu se conduire aussi indécemment... Messieurs, vous vous croyez au cabaret, apparemment ?

— Je suis désolé, monsieur ! bali)utie Timothée ; ce n'est pas à vous que cela était adressé.

— Mais c'est moi qui ai tout reçu, monsieur ; et si vous aviez aussi bien attrapé mon épouse... cela ne se serait point passé ainsi.

— Monsieur... Je suis confus...

— J'en ai plein ma cravate...

Pendant ce dialogue, Bouchenot se cachait le visage sous sa serviette pour ne point éclater ; mais ne pouvant résister au désir de voir la figure de son voisin, il se retourne et se met à rire comme un fou, ce qui augmente la colère du petit monsieur.

— De quoi riez-vous, monsieur? dit le petit homme en lançant à Bouchenot des regards furibonds.

— Monsieur... c'est de souvenir...

— Qu'est-ce que cela signifie?... est-ce que vous me connaissez?...

— Non, mais votre figure me rappelle un petit ange bouffi que j'avais sur une tabatière.

— Est-ce que vous avez l'intention de m'insulter, monsieur ?

— Comment, vous insulter ! parce que je vous dis que vous ressemblez à un ange...

— Je ne suis point endurant, monsieur !...

— Et madame votre épouse vous adore comme cela, j'en suis sûr...

— J'ai bien envie de vous laver la tête.

— Essuyez donc la vôtre, d'abord...

— Sortons, monsieur...

— Prenez garde, je vais croire que vous avez une mauvaise graisse 1...

Ces mots et le ton goguenard de Bouchenot achèvent d'exaspérer le monsieur ; il fait un mouvement comme pour se lever; mais déjà sa femme s'est saisie de son chapeau et de son parapluie, elle se hâte de coiffer son époux, et le prend par le bras en s'écriant :

— Allons-nous-en, mon bon, allons-nous-en!... ne vous compromettez pas avec ces espèces... Je ne reste pas ici davantage, venez, je sens mes nerfs qui me travaillent... venez, mon bon; je vous en supplie.

Le gros monsieur se laisse entraîner par sa femme ; il se lève, prend le bras de son épouse, passe avec elle au comptoir, où il paye son dîner en vociférant contre les jeunes gens qui viennent gris chez un traiteur, puis il sort du restaurant, dont il ferme la porte comme s'il voulait en casser tous les carreaux.

— Mon bon me fait l'effet d'être un gros méchant , dit Bouchenot en se versant à boire.

— Tais-toi, Bouchenot. tu as tort, tu nous fiiis des querelles partout où nous allons !...

— Je te conseille de parler... monsieur qui s'amuse à lancer des verres au nez de ses voisins...

— Tu sais bien que c'est à toi que je le destinais.

— Allons, je te pardonne, je n'ai pas de rancune, moi ; tu es amoureux de Gœlina, moi aussi; eh bien, nous lui ferons la cour tous les deux, et elle choisira.

— A la bonne heure... je te rends mon amitié.

— Bois donc... mange donc... tu ne fais rien; tiens, un verre de volnay... Ah ! il est délicieux le volnay.

— Je t'assure que j'aimerais mieux du thé.

— Bouchenot force son compagnon à boire et à manger avec lui; cependant les dîneurs ont petit à petit déserté le salon, et Timothée dit à son ami :

— Tout le monde s'en va... il doit être tard, nous devrions nous en aller aussi.

— Bah! déjà? est-ce que tu as assez mangé?

— Il y a une heure que j'étouffe!...

— Il faut prendre notre café d'abord... Garçon, du café! vivement!... Comment emploierons-nous notre soirée, Timothée?

— Notre soirée!... mais nous irons nous coucher.

— Nous coucher à huit heures! fi donc! nous deviendrions jaunes comme ce petit monsieur auquel tu viens de laver la tête... Ah! une idée!... Connais-tu Serap/tm, toi?

— Qu'est-ce que c'est que Séraphin?

— Alors tu ne le connais pas. C'est un spectacle de marionnettes, d'ombres chinoises... La dernière fois que j'y suis allé, j'avais sept ans, et je me rappelle que je m'y suis beaucoup amusé; je veux voir si cela me procurera le même plaisir aujourd'hui. D'ailleurs, on m'a dit qu'il y avait là de jolies petites bonnes... des femmes de chambre... du cotillon entîn; il faut

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aller là... nous rirons, je me sens en train de rire! Allons, dépêche-toi de prendre ton café, je brûle d'envie de voir Polichinelle.

Le café étant pris, Bouchenot paye la carte, puis, soutenant Timolhée, qui ne serait point en état de marcher seul, il le mène chez Séraphin.

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