‹ Moustache (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

HÉRO ET LÉANDRK.

C'est George qui réveille ses camarades en allant de grand matin leur crier aux oreilles :

— Mes amis! mes bons amis... éveillez-vous ! Vous ne savez pas la bonne... l'excellente nouvelle? ma pièce est reçue... reçue... entendez-vous? et on va la mettre sur-le-champ en répétition. Allons, félicitez-moi donc.

Bouchenot se met sur son séant et regarde George, qui, pour la première fois de sa vie, saute et danse en chemise dans la chambre; pendant ce temps, Timothée étend les bras en murmurant :

— Est-ce vrai que j'ai crevé un tapis de billard?

— Oui, mes chers amis, reprend George, j'ai vu hier le directeur; il a été satisfait de mes corrections, et ma pièce va être jouée.

— Tant mieux ! je suis enchanté! dit Bouchenot ; tu peux être sûr que nous serons là pour t'applaudir.

— Oui... oui, nous serons là, dit Timothée. Mais, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait hier, Bouchenot? il me semble que tu m'as mené jouer au billard, boire du punch, dîner chez le traiteur... avec du Champagne, des truffes...

— Diable! messieurs, reprend George, il me paraît que vous n'avez pas ménagé les quarante francs qui vous restaient à chacun 1

— Timothée ne sait ce qu'il dit, dit Bouchenot, nous n'avons presque rien dépensé. Le fait est qu'en sortant de déjeuner il était gris; je l'ai fait entrer dans un café où il s'est endormi en croyant jouer au billard. Ensuite nous avons été dîner chez un

JO

i:0 MOISIACUE.

modeste traiteur à deux francs par tête; et de là, je l'ai régalé des Ombres Chinoises; mais, comme il y dormait continuellement sur l'épaule de ses voisines, je l'ai ramené ici un peu avant la fin du spectacle. Voilà ce que nous avons fait hier.

— C'est singulier ! dit Timothée, je me figurais avoir crevé un billard... avoir jeté un verre de vin au nez de quelqu'un... enfin, il me semblait que nous avions dépensé beaucoup d'argent... et le fait est qu'en visitant mon gousset, je vois que je n'ai rien dépensé du tout.

Mon pauvre Timothée! tu étais tellement élourdi hier, que lu ne dois te souvenir de rien. Oh! je ne te conseille pas de boire beaucoup, car tu ne peux pas supporter le vin.

— Je n'en ai pas envie non plus, répond Timothée en se levant, cela m'a donné un mal de tête! Mais c'est égal, il ne s'agit [)lus de flâner... nous pouvons sorLir maintenant... je vais aller à mes cours... Oh! je vais travailler, réparer le temps perdu.

— Moi, je vais courir chez un copiste, dit George, il fera mes rôles, et je ferai avec mon brouillon un double du manuscrit.

Tout en parlant, George et Timothée se iiàtaient de s'habiller, tandis qu'au contraire Bouchenot s'étendait avec volupté dans le lit qu'alors il occupait seul, en disant :

— Ma foi, on est très-bien au lit... dans de bons draps... A propos, messieurs, la petite voisine ne nous a pas oubliés... nos deux couchers sont bons maintenant... et elle a mis jusqu'à des rideauxà la fenêtre!... Oh! les femmes! ça pense à tout!...

— J'irai la remercier dès que j'aurai le temps, dit George ; l'heure me presse, je pars : au revoir, mes amis.

— Je m'en vais aussi, dit Timothée en suivant George... Eh bien, Bouchenot, tu ne te lèves donc pas, paresseux?

— Si fait, tout à l'heure... c'est que j"ai comme une courbature.

— A ton aise... mais tu sais que Henri t'attend...

— Oui... oui!

Les deux jeunes gens sont partis, et Bouchenot se refourre dans son lit en disant : — Henri m'attend ! Henri m'attend ! ... Us me répètent toujours la même chose... Je ne suis pas pressé d'\ aller, moi... je m'ennuierai beaucoup là, avec ses écritures, auxquelles je ne connais goutte. Après tout, quand je n'aurai plus le

POU flans ma poche, il sera temps d'aller travailler... Voilà qui me semble parfaitement raisonné. Sur ce, tant pis! je me dorlote! Après être resté au lit et s'être dorloté encore plus d'une heure, Bouchenot se décide pourtant à se lever. Tout en s'habillant, il compte son or, en se disant :

— Je l'ai fait danser un peu vite hier, mais on ne ribote pas tous les jours!... La petite blonde de chez Séraphin était gentille; pourtant elle ne vaut pas la voisine, et d'ailleurs une bonne... fi donc! c'est bon quand on n'a pas le moyen de mettre le pot-au-feu. Je vais aller faire la cour à la voisine; d'abord c'est bien le moins que je la remercie pour la peine qu'elle a prise de nous acheter des draps, des oreillers et des rideaux... Mais si chez elle je venais à rencontrer cette grosse Prudence... qui m'a reconnu hier chez Séraphin... et qui me reconnaîtrait également ailleurs... hum! je la trouve affreuse maintenant, cette grosse fille-là... Hier, quand elle m'a parlé de Moustache, je n'ai pas été maître de ma terreur... j'ai si peur de me trouver compromis! car, au fait, je puis être compromis, moi... on pourrait me faire un crime de n'avoir pas révélé ce que j'ai vu... D'un autre côté, si je le révélais... les autres qui m'ont promis de me tuer à la moindre indiscrétion ! Ah ! maudit chien ! c'est toi qui m'as mis dans la position critique où je me trouve, en me conduisant dans cette infernale maison que lu connais si bien.

— Bouchenot reste quelques instants plongé dans ses réflexions. Enfin il prend son parti et dit :

— Après tout... quand je me rendrais malade, je ne puis pas revenir sur ce qui est arrivé! Comment pourrait-on jamais savoir que j'ai découvert ce qui se passait dans cette maison?... Ce n'est pas Moustache qui le dira ! ni ces hommes... d'ailleurs ils ne savent pas qui je suis, et j'espère bien ne les rencontrer nulle part. Quant à cette grosse Prudence, je pense que je m'alarme à tort... Certainement elle ne sait rien du tout; cène serait donc que son parrain qui pourrait être un de ces misérables... et cependant mademoiselle Prudence a dit que son parrain était jardinier fleuriste, et avait quitté Paris depuis trois semaines pour retourner dans son pays. Si je rencontre Prudence chez Cœlina, je la ferai jaser sans qu'elle se doute de rien. En attendant, allons faire la cour à la voisine et couper l'herbe sous le pied à notre ami Timolhée.

172 MOUSTACIIC.

La petite enlumineuse était en train de travailler lorsque Bouchenot entre chez elle, ce qu'il a pu faire sans la déranger, parce que les grisetles laissent ordinairement leur clef sur leur porte, excepté lorsqu'elles sont en lè'e-à-téle avec leur amant ; alors on n'oublie pas, tout en allant et venant, de retirer la clef sans faire semblant de rien, et on a parfaitement raison : il ne faut jamais s'exposer à être interrompu dans le beau milieu d'une conversation ; on ne retrouve pas toujours ce que l'on allait dire,

— Bonjour, voisine, dit Bouchenot en s'approchantdeCœlina.

— Bonjour, voisin... pardon si je continue de travailler, mais c'est pressé.

— Faites, je vous en prie. Si je pensais vous déranger, je ne viendrais pas. Est-ce encore Adam et Eve que vous enluminez?

— Non, c'est autre chose. Prenez donc une chaise.

— Ne faites pas attention.

— Dites donc, vous avez ramené votre ami dans un joli état hier au soir!

— Comment! vous avez su cela?

— Sans doute, ma porte n'était point fermée.

— Et vous ne m'avez rien dit.

— Oh! quand on ne m'appelle pas, je ne me présente jamais, je craindrais d'être indiscrète... d'ailleurs, entre voisins, il ne faut "pas s'espionner! fi donc! A la vérité, j'entends tout ce qu'on dit dans l'escalier; mais dame, ce n'est pas ma faute, je ne peux pas me boucher les oreilles.

— Oui... hier nous avons bien dîné... aucun excès pourtant; mais Timothée ne sait pas boire... il a la tète très-faible! la moindre chose lui fait mal!... C'est un garçon auquel il faut beaucoup de ménagements en tout genre.

— Ah : vous croyez? pauvre jeune homme ! c'est bien triste.

— La moindre folie le rend malade... il a la poitrine faible.

— 'Vraiment?

— Règle générale : si vous avez la poitrine délicate, ne soyez pas amoureux. J\Iais, malheureusement, on ne veut pas écouter les conseils de la raison!...

— Et c'est pour ça que la guimauve est si chère ! A propos, voisin, vous étiez peut-être venu pour me demander quelque chose... quelque service?

— Non, jolie voisine; j'étais venu d'abord pour vous renier-

MOUSTACHE. ITd

cier pour moi et mes amis de la peine que vous aviez bien voulu prendre en arrangeant notre chambre, en nous achetant tout ce qui nous manquait.

— Ah! il y a encore bien des choses qui vous manquent; mais du moins vous avez le nécessaire, et cest le principal... Par exemple, j'ai dépensé tout l'argent que vous m'aviez donné. . . d'ailleurs j'ai écrit... ma note est là, vous verrez.

— Vous plaisantez... est-ce que nous compterons après vous?

— Si, si, je veux que l'on compte, moi... Vos amis sont sortis ?

— Oui; la pièce de George est reçue, on va la jouer; il est dans l'enchantement.

— Ah! tant mieux! ra fait que j'irai au spectacle! car j'espère qu'on me donnera un billet pour l'aller voir... cette pièce!

— Et je vous demande d'avance la permission de vous offrir mon bras pour vous conduire au spectacle.

— Très-volontiers, monsieur, si toutefois... vous n'avez personne autre à mener.

— Pourrais-je en avoir d'autres... lorsque vous voulez bien m'accepter pour cavalier?...

— Si cela devait faire de la peine à quelqu'un... oh! je ne le voudrais pas.

— A qui voudriez-vous donc que cela fit de la peine?

— Mais... à une de vos maîtresses...

— Des maîtresses! je n'en ai pas!...

— Pas du tout! oh! ce mensonge! vous en avez toujours au moins une... vous n'avez point la poitrine faible, vous.

— Non, grâce au ciel, je suis un gaillard solide! Mais depuis quelque temps nous étions si malheureux... Est-ce que l'on ])eut songer à l'amour quand on n'a pas de quoi dîner?

— Si j'avais un amant et qu'il fût malheureux, croyez-vous donc que je l'en aimerais moins pour cela?

— C'est que vous êtes vraiment sensible, vous! toutes les femmes ne pensent pas ainsi! Il en est tant auxquelles il faut avant tout les plaisirs, de la toilette! quand leur amant ne peut plus leur offrir cela, elles lui tournent le dos.

— Ces femmes-là ne savent pas ce que c'est f[ue l'amour!...

— Aussi, on ne les adore pas comme vous!

— Ah bah! laissez donc, on les aime bien plus au contraire! on les accable de présents, de galanteries! on se met à quatre

174 MOI STAC HE.

pour leur plaire, on leur parle comcpe à des divinités; on supporte, sans se plaindre, leur humeur, leurs caprices! et souvent même leurs infidélités! tandis que nous, pauvres filles, qui ne savons qu'aimer bien sincèrement, on nous prend sans amour et on nous quitte sans regrets!

— Ah! voisine, j'espère que vous ne croyez pas tous les hommes capables de se conduire ainsi?

— Ma foi, d'après les échantillons, il me semble que l'on peut juger les pièces. Deux fois j'ai été faible, j'ai cédé au penchant de mon cœur, et j'en ai été tristement récompensée! L'un m'avait pris par caprice, l'autre par intérêt; ni l'un ni l'autre ne m'aimaient.

— Voisine, il faut essayer une troisième fois, ce sera la bonne... Il y a un proverbe qui dit : que la troisième fois fait feu.

— Non... je ne veux plus aimer... les hommes sont trop perfides !

— Je ne le serais pas, moi, si j'avais le bonheur de vous plaire...

— Vous feriez tout comme les autres!

— Oh! non, je serais si heureux d'avoir une petite maîtresse jolie, bien faite, aimable, spirituelle comme vous!...

— On nous trouve toujours charmantes quand on nous fait la cour... mais après...

— Après, on doit vous idolâtrer... vous|diviniser... vous...

— Voyons, monsieur Bouchenot, ne remuez pas ma chaise, vous me feriez faire des bêtises sur mon ouvrage... Qu'est-ce que nous disions donc tout à l'heure?...

— Je ne m'en souviens plus... vos jolis yeux me font tout oublier...

— Ah ! vous me disiez que la pièce de M. George va se jouer... et que nous irions au spectacle...

— Nous n'avons pas besoin d'attendre sa pièce pour y aller ; et quand vous le voudrez, je suis tout prêt à vous y conduire...

— C'est bon... nous verrous cela quand je serai moins pressée. Et M. Timothée, que fait-il?

— Oh! celui-là doit être avocat... il fait son droit... le voilà retombé sur le Digeste et les Authentiques; c'est un garçon perdu pour le plaisir.

— Mais il faut bien travailler quand on n'est pas riche. Et

VOUS, il me semblait que vos amis vous avaient dit : Noublie pas que Henri t'attend.

— Tiens, vous savez cela aussi?

— Puisque je vous dis que de chez moi j'entends tout... Oh ! je suis une voisine gênante!...

— Vous ne vous êtes pas trompée. Notre ami Henri m'a, en effet, proposé un emploi...

— Eh bien, est-ce que ça ne vous va pas?

— Pardonnez-moi... Je crois que... c'est-à-dire j'aurais préféré une vie indépendante... c'est là ce qui m'irait très-bien... Oh! la liberté!... avec de la fortune... c'est si gentil!...

— Je crois que vous aimeriez assez à vous amuser du matin au soir... avec la liberté de ne pas faire autre chose... n'est-cepas, voisin?

— Non... ce n'est pas cela ; mais j'aurais voulu être artiste... j'avais tout ce qu'il faut pour faire un artiste... Mon père a eu grand tort de vouloir faire de moi un avocat... il a faussé ma vocation.

— Qu'est-ce qu'il faisait, votre père?

— Il était confiseur.

— Et je gage que vous avez mangé son fonds...

— Hum!... espiègle!... Si je vous avais connue alors... je vous aurais accablée de dragées... de pralines... de pastilles...

Deux petits coups frappés à la porte interrompent la conversation,

— Qu'est-ce qui m'arrive ? dit Cœlina ; c'est peut-être ma tante.

— Est-ce qu'elle vient prendre du punch le matin? dit Bouchenot.

— Oh ! non... ce n'est pas probable.

On frappe de nouveau.

— Eh bien, entrez! la clef est à la porte! crie Cœlina sans se déranger.

— Tiens ! c'est vrai ! Je ne la voyais pas ! répond une voix de femme. Et au même instant la grosse Prudence entre dans la chambre.

Bouchenot, qui se tenait un peu derrière la porte, n'est pas maître d'un mouvement d'effroi en aperce\ant la jeune fille; cependant il se remet bientôt. 3Iademoiselle Prudence, qui ne voit pas d'abord le jeune homme, court à son amie en disant :

i:f, moustachf:,

— Bonjour, Cœlina. Ah! c'est bien heureux que je te trouve!... Je suis venue hier : tu étais sortie, et je t'ai attendue fort longtemps chez tes voisins. Du reste, ce sont des jeunes gens bien honnêtes, bien polis... Il y en a même un qui est bien gentil, quoiqu'il ait les cheveux un peu rouges.

— Ah! tu as remarqué cela, toi! dit Cœlina en souriant... C'est bon... je dirai au voisin que tu le trouves gentil...

— Ah ! Cœlina, ne fais pas cela... je n'oserais plus venir chez toi... je serais si honteuse... et... Ah! mon Dieu!...

Prudence venait de se retourner et d'apercevoir Bouchenot.

— C'est un de mes voisins, dit Cœlina en riant de la mine que fait Prudence, et l'ami de celui que tu trouves de ton goût...

— Monsieur! s'écrie la grosse Prudence en regardant Bouchenot. Comment! monsieur serait ton voisin!...

— Oui, mademoiselle, j'ai ce plaisir, répond Bouchenot en s'inclinant.

— Qu'est-ce qu'il y a donc là qui te fasse ouvrir de si grands yeux? demande Cœlina à son amie.

— Ce qu'il y a?... c'est que c'est monsieur qui m'a emmené mon pauvre Moustache; qui est cause que j'ai perdu mon chien. C'est que je rencontre monsieur partout : dans la rue, ici, et hier au soir chez Séraphin. Mais c'est égal, je suis bien aise de retrouver monsieur chez toi, Cœlina; je t'en prie, dis à monsieur qu'il me rende mon chien...

— Mademoiselle, répond Bouchenot en allant s'asseoir entre les deux jeunes filles, il ne me sera pas difficile de me justifier, et pour cela j'en appellerai même à la bonne foi de la plaignante. Avant-hier, en etfet, ayant eu le plaisir de rencontrer mademoiselle dans la rue, et suivant le même chemin qu'elle, je tâchai de lier conversation... J'ai toujours aimé à causer avec les jolies femmes...

— Oh ! oui, on sait cela, dit Cœlina d'un air piqué. Il paraît que vous vouliez aussi faire la conquête de Prudence ! Mon Dieu! quel conquérant vous faites!... vous êtes un petit Napoléon pour les cœurs!...

Bouchenot se rengorge dans sa cravate, jette un tendre regard à Cœlina, et reprend :

— Mademoiselle ne se montra point disposée à causer, je la quittai, car je suis incapable de contrarier une femme. Mais

son chien me suivit... il abandonna sa maîtresse pour moi, quoique je fisse tous mes efforts pour le chasser. Est-ce ma faute, et suis-je responsable des caprices de ce chien?

— Non certainement, dit Cœlina ; et si cela s'est passé comme cela, que peux-tu reprocher à monsieur?

— Mais... je ne sais pas... Enfin mon chien vous a suivi, voilà le fait; eh bien! rendez-le-moi maintenant.

— Si je l'avais encore, c'est ce que je m'empresserais de faire; mais, après m'avoir suivi toute la journée, et m'avoir, par ses dérèglements, attiré une foule d'aventures toutes plus désagréables les unes que les autres, votre Moustache m'a quitté le soir, et je ne l'ai plus revu depuis.

— Vous l'avez perdu aussi!... Mon Dieu, que c'est malheureux!... Comment le retrouver à présent?... Oh! c'est fini, je vois bien qu'il faut que j'en fasse mon deuil.

— Eh bien, le grand malheur! dit Cœlina; je vous demande un peu de quelle nécessité il est pour une apprentie lingère d'avoir un énorme chien que tu étais obligée de tenir renfermé toute la journée dans ta chambre?

— Dame, ça me faisait une société, une sûreté quand je sortais.

— Ah! oui, il paraît qu'il te défendait bien!

— Et puis, il m'avait été donné par mon parrain Laforét... et mon parrain aimait tant Moustache, il m'avait tant recommandé d'en avoir bieh soin!

— Votre parrain s'appelle Laforét? dit Bouchenot en regardant attentivement Prudence.

— Oui, monsieur.

— Et... que faisait-il à Paris, votre parrain?

— Il était jardinier-fleuriste...

— Jardinier-fleuriste... c'est un assez bon état... Savez-vous oii il demeurait à Paris?

— Oui, monsieur, car j'ai été deux fois chez lui avant qu'il retournât à son pays.

Bouchenot pâlit en murmurant :

— Ah! vous savez... vous connaissez la maison... où logeait votre parrain?...

— Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant? dit Cœlina. Ètes-vous drôle, avec toutes vos questions!...

— Mademoiselle... si je demande cela à votre amie, c'est

parce que je pense que le chien pourrait fort bien être retourné à la demeure d'où il venait... c'est même fort présumable... et si mademoiselle sait où c'est...

— Ah bien ! s'écrie Prudence, est-ce que vous croyez que je n'ai pas songé à cela hier? Je n'ai pas manqué d'aller à la demeure de mon parrain... mais inutilement... on n'y avait pas vu Moustache... j'ai demandé à tous les voisins, personne n'a pu me donner de ses nouvelles.

— Vous avez demandé... aux voisins? dit Bouchenot d'un air surpris. Est-ce que votre parrain... avait des voisins?

— Tiens, et pourquoi donc pas? Est-ce qu'il ne loge pas du monde dans la rue des Martyrs?

— Rue des Martyrs!... Comment... c'est rue des Martyrs que demeure votre parrain?

— Sans doute, c'est rue des Martyrs! près du faubourg Montmartre... puisque je vous dis que j'y suis encore allée hier.

— Rue des 3Iartyrs? se dit Bouchenot; allons, c'est à tort que j'accusais le parrain de cette jeune fille... Certainement, avant-hier, j'étais bien loin de la rue des Martyrs... Le jardinier-fleuriste est innocent, ou du moins cette jeune fille n'a jamais rien su, et j'étais un sot de trembler devant elle.

Bouchenot reprend toute sa sécurité, et se rapprochant de mademoiselle Prudence, lui fait un gracieux sourire en lui disant :

— Tenez, m.ademoiselle, je pense, comme votre amie Cœlina, que le meilleur parti à prendre est de ne plus penser à votre chien... il est perdu, c'est un malheur... si j'en fus la cause, c'est bien involontairement; mais pour que vous ne m'en vouliez plus, je vous offre un caniche ou un lévrier, à votre choix ; j'en ai vu de charmants sur le Pont-Neuf, et de cette façon vous auriez de nouveau votre petite société.

— Oh! je vous remercie, monsieur, répond Prudence; mais je ne veux plus de chien, c'est fini, j'en ai bien assez !...

— En ce cas, qu'il n'en soit plus question, dit Cœlina ; tu aurais perdu ton amant, que tu ne ferais pas tant de bruit. Veuxtu déjeuner avec moi ?

— Comment ! est-ce que tu n'as pas encore déjeuné?... il est midi.

— Qu'est-ce que ça fait? je déjeune toutes les fois que j'ai

faim, moi. 31onsieur Bouchenot sera des noires... n'esl-ce pas, voisin?

— Avec grand plaisir, à condition que je paye un pâté.

— Oh ! vous payerez tout ce que vous voudrez ; je ne suis pas fière, moi.

— En ce cas, je cours aux provisions.

— Allez, pendant ce temps-là Prudence mettra le couvert.

— Bouchenot est sorti, et tout en mettant le couvert, mademoiselle Prudence dit à son amie :

— 11 est bien drôle, ce monsieur-là... c'est dommage qu'il soit trop hardi avec les femmes! il vous regarde fixement; moi, va me trouble tout de suite...

— Bon! tu t'y feras; d'ailleurs les hommes les plus gais ne sont pas toujours les plus dangereux.

— Bah! vraiment! je voudrais bien reconnaître tout de suite ceux qui sont dangereux... Ah! que tu es heureuse de savoir tout cela, Cœlina! ça fait qu'on ne peut pas t'attraper toi.

— La même chose. Mais, que veux-tu ! c'est notre lot à nous autres femmes!...

— Ah! il faut que nous soyons attrapées?

— A moins pourtant de ne pas être sensibles...

— Qu'est-ce qui est le meilleur, de ne pas être sensible ou de se laisser attraper?

— Mon Dieu ! que tu es bêle, Prudence!... esl-ce qu'on est maîtresse de ces choses-là?...

— Dame, je ne sais pas, moi ! tu m'avais dit que lu me déniaiserais, afin que ces demoiselles au magasin ne se moquent plus de moi... Et tu ne veux rien m'apprendre... Dis donc, si ce monsieur veut me faire encore la cour, faudra-t-il que je le laisse faire?

— Sois tranquille, il ne te la fera plus.

— Pourquoi cela?

— Parce que c'est à moi qu'il la fait maintenant.

— Tiens, il a donc changé d'idée!... Est-ce que tu l'écouteras, toi?

— Peut-être... C'est possible...

— Ah bien, c'est bon, je vais retenir ce que tu lui répondras pour le dire quand on me fera la cour.

Bouchenot revient avec un pâté et une boîle d'anchois; on se met à table. Toutes les attentions du jeune homme sont pour

jgO MU L s TACHE.

Cœlina ; c'est toujours elle qu'il regarde, c'est à elle qu'il parle sans cesse; aussi mademoiselle Prudence prend-elle fort peu de part à la conversation; en revanche, elle en prend une trèsgrosse du pâté, et écoute attentivement ce que Cœlina répond aux doux propos de son voisin.

Le déjeuner s'est prolongé. Il est près de trois heures ; Bouchenot est très-animé, la petite voisine rit beaucoup, et la grosse Prudence en est à son treizième anchois, lorsqu'on frappe à la porte : c'est Timothée qui se présente devant la société.

Timothée parait d'abord assez mécontent de trouver Bouchenot établi chez la voisine, et s'y mettant déjà à son aise comme s'il était le maître du logis ; mais en apercevant mademoiselle Prudence, le grand jeune homme reprend sa bonne humeur.

— • J'élais venu pour vous faire nos remercîments, mademoiselle, dit Timothée en saluant Cœlina. Mais... il me parait que Bouchenot a déjà fait les siens...

Je ne me laisse jamais devancer, mon petit, répond Bouchenot en se dandinant sur sa chaise et regardant, son ami d'un air railleur.

— Â.sseyez-vous donc, monsieur Timothée, dit Cœlina, Vous êtes ici en pavs de connaissance... Voilà mon amie Prudence... à laquelle avant-hier vous avez bien voulu permettre de se reposer chez vous... Prudence, monsieur est un de mes voisins... dont tu me parlais tout à l'heure... Tu sais bien... celui que...

— Oui, oui, répond Prudence en rougissant jusqu'au blanc des veux et avalant un quatorzième anchois pour se donner une contenance. Oh! je reconnais bien monsieur...

— De mon côté, mademoiselle, je vous ai reconnue sur-lechamp, dit Timothée en s'asseyant près de la jeune fille.

Décidément vous vous étiez fait impression l'un à l'autre,

s'écrie Bouchenot en riant. Ce n'est point de mauvais augure.

— Oh! par exemple... monsieur ne m'avait rien fait du tout! dit Prudence en baissant le nez sur sa serviette.

— .le gage que mon ami n'en dirait pas autant, répond Bouchenot.

Timothée semble fort embarrassé et ne pas savoir ce qu'jl

va répondre; mais Cœlina se hâte de lui dire :

— Voulez-vous déjeuner avec nous, monsieur Timothée?

MOUSTACHE. i<\

— Mademoiselte... vous êtes bien bonne... Je complais dîner bientôt; c'est égal.

— Tiens! il n'y a plus d'anchois... Ah bien, il parait que lu les aimes. Prudence'?...

— Dam«!... oui... je n'en avais jamais mange... Je croyais que c'élaientdes huilres !

— Je vois, dit Bouchenol, qu'à Poissv on est un peu en relard sur le poisson. Timolhée va en aller chercher une autre boite...

— Oh ! ce n'est pas la peine !...

— Si ! si ! va donc. Timolhée; lu vois bien que mademoiselle Prudence aime les anchois.

Et Bouchenot dit à l'oreille de son ami :

— Les anchois sont salés, cela fait boire!... Tu étourdiras la grosse Prudence, et elle est à toi !...

— Je ne veux pas réussir par de semblables moyens !... rejiond Timolhée.

— Alors j'ai bien peur que tu re réussisses pas du tout.

— Qu'avez-vous donc à dire tout bas? demande Cœlin;i.

— Rien, voisine... Je disais à mon ami de nous acheter un peu de dessert.

— Ah! pas de folies, messieurs; je n'entends pas qu'on se mette en dépense.

— Je vous obéirai, mademoiselle, répond Timolhée en sortant.

— Oh! parbleu, c'était inutile de lui recommander cela, dit Bouchenot. Si jamais celui-là se ruine, je vous assure qu'il n'y aura pas de sa faute.

Timolhée ne tarde pas à revenir avec une boîte d'anchois, un quarteron de mendiants et un petit morceau de fromage de Gruyère.

— Peste! tout cela pour quatre! s'écrie Bouchenot en piquant le morceau de fromage au bout de son couteau. Diable! mais tu veux donc que nous nous fassions du mal?...

— Je ne savais pas si ces demoiselles aimaient le fromage, répond Timolhée en se mettant à table.

— C'est très-bien, monsieur Timolhée, n'écoulez dune pas votre ami. dit Cœlina; moi j'aime bien qu'un homme ait de Téconomie. de l'ordre... et qu'il meti>> do côté.

IS» .Mm 5 TACHE.

— Je ifai jamais mis que mon chapeau de côté ! dit Bouchenot en riant.

— Mademoiselle, prenez donc quelque chose ! dit Timothée en présentant à la grosse Prudence la boite de fer-blanc contenant les anchois.

Mademoiselle Prudence fait tomber plusieurs anchois sur son assiette en disant :

— C'est que ça altère beaucoup, les huitres.

— 11 parait que tu tiens à ce que ce soient des huitres, dit Cœlina. Eh bien... où allez-vous donc, monsieur Boucbenot?

— Je suis à vous dans la minute, voisine.

Bouchenût est allé chercher deux bouteilles de Champagne qu'il rapporte en s'écriant :

— Voici de quoi faire couler les anchois.

— Là ! j'en étais sûre! des folies! dit Cœlina tout en souriant à la vue du Champagne... Ah! monsieur Bouchenot, c'est bien mal! si vous sa\iez combien ce vin-là m'étourdit!... me rend folle!...

— Tant mieux ! vous êtes déjà si séduisante étant raisonnable!... ce doit être bien pis alors...

— Taisez -vous, mauvais sujet !...

— Mademoiselle, encore un peu de pâté? dit Timothée à Prudence ; et celle-ci, qui croit devoir imiter son amie, prend l'assiette en répondant :

— Taisez-vous, mauvais sujet !

Le grand jeune homme reste tout ébahi, Cœlina part d'un éclat de rire, et Bouchenot fait sauter un bouchon. A la vue de ce jet de mousse qui s'élance jusque sur elle, la grosse Prudence se sauve en s'écriant :

— Ah ! mon Dieu ! il y a du feu dans la boutel'le !

Ce n"est pas sans peine que l'on parvient à la rassurer et à lui faire comprendre que la mousse du vin de Champagne n'est pas une fusée. Enfin elle consent à y goûter, et ne tarde pas à y prendre goût. Pendant que la conversation s'anime, que l'amour va grand train entre Cœlina et Bouchenot, Timothée lâche de son côté de faire la conquête de Prudence; celle-ci, altérée par les anchois et étourdie par le cljainpagne, a le regaid beaucoup plus tendre; et à tout ce que lui dit Timothée elle répond :

^^ Taisez-vous, mauvais sujet!

MULSTACHE. 183

Le temps passe bien vite lorsque l'on s'amuse. La nuit surprend les jeunes gens à table chez Cœlina.

— Ah! mon Dieu! voilà la nuit! s'écrie Prudence, et moi qui ne devais être qu'une demi-heure dehors... madame m'avait envoyée acheter du cordonnet.

— Vous direz que vous avez fait vingt boutiques pour en trouver, répond Bouchenot.

— Ah! oui, avec ça que c'est rare, le cordonnet!... Mon Dieu ! il faut que je rentre... Je vais être grondée... C'est singulier, j'ai comme des zigzags dans les yeux.

— Mon ami Timothée va vous reconduire, s'écrie Bouchenot, qui n'est pas fâché de rester seul avec Cœlina.

— J'allais offrir mon bras à mademoiselle, dit Timothée.

— Ah ! ce n'est pas la peine... taisez-vous, mauvais sujet!... Dis donc, Cœlina, faut-il que je m'en aille avec monsieur?

— Pourquoi pas?... toi qui aimes la société.

— Ah ! c'est vrai... ça remplacera mon chien.

Cœlina et Bouchenot rient de plus belle ; mais Timothée répond d'un ton pénétré :

— Du moins, mademoiselle, je ne ferai pas comme lui, moi : je ne vous quitterai pas.

— Ah! mon Dieu! monsieur, excusez... j'ai dit cela... comme j'aurais dit autre chose... Ah! c'est bien salé, des huîtres; mais c'est bien bon, le vin d'artifice...

— Mademoiselle, je suis à vos ordres...

— Taisez-vous, mauvais sujet!.... Bonsoir, Cœlina.... C'est drôle... je suis toute chose... mais c'est égal, je me suis bien amusée.

— Va... et ne fais pas de faux pas en route.

Prudence et Timothée sont partis. Cœlina se hâte de ranger, d'ôler le couvert, tout en disant :

— Cette pauvre Prudence! elle est un peu étourdie par le Champagne... Heureusement que votre ami est incapable d'abuser de sa position... Je ne l'aurais pas laissée aller avec

VOUS..i

— Vraiment !... mais vous êtes restée bien calme, vous...

— Ah ! c'est que je me suis méfiée... et puis, comme il faut que je travaille... que je finisse d'enluminer Iléio et Léandre...

— Quoi! vous allez travailler ce soir?...

— Oui, je vous dis qu'on attend après cela...

ISt M (JU STAC HE.

— On attendra : après un repas si aimable, se remettre à travailler, û donc !...

— Cela ne vous empêchera pas de me tenir compagnie, si c'est votre idée.

Cœlina a allumé une chandelle, et elle se remet à son ouvrage. Houchenol va s'asseoir dans un coin de la chambre, il boude ; la petite enlumineuse s'en aperçoit et chante.

Au bout de quelque temps Bouchenot s'ennuie de bouder, il se rapproche de Cœlina en lui disant :

— Vous êtes bien méchante, voisine !

— Je suis méchante parce que je travaille !

— Ne ferions-nous pas mieux de parler d'amour?...

— Je ne vous empêche pas de me parler; mais vous aimez mieux bouder dans un coin.

— C'est que l'on répond mal en travaillant.

— Oh ! ça ne me gêne pas pour répondre.

— Est-ce que vous n'aurez pas bientôt flni Héro et Léandre?

— Pas encore...

— Où en étes-vous?,..

— Vous êtes bien curieux.

Bouchenot se lève et va regarder la lithographie que la jeune fille recouvre de couleurs. C'était Léandre sortant de l'eau et essuj é par son amante, qui lui verse sur la tète des parfums.

— Voilà un gaillard qui n'est pas à plaindre, dit Bouchenot, et j'envie beaucoup son sort; sa bonne amie lui sert de garçon de bain, elle le frotte, le parfume... Les femmes de l'antiquité étaient exemptes de préjugés : vous ne feriez pas cela, vous, ligresse?

— Peut-être... Songez donc aussi aux dangers que ce jeune homme bravait pour voir son amante !... traverser la mer à la nage !...

— Oh! la mer... ce serait un peu long!... ce n'était qu'un détroit !... et quand on sait nager, le beau mérite !...

— Et si elle ne l'avait pas couvert, séché à son arrivée, certainement le pauvre garçon aurait gagné une fluxion de poitrine à ce métier-là ! Quelle est la femme qui aurait été assez barbare pour le renvoyer comme cela?... pour... Voyons, monsieur Bouchenot. ne m'empêchez pas de travailler...

— Je veux vous embrasser, voisine.

— Je ne le veux pas, moi.

— Mais puisque je vous adore !

— Je n'en crois rien.

— Puisque je veux être votre amant !

— Puisque je ne veux plus aimer !

— Essayez encore une fois, vous n'en serez pas fâchée.

— En amour, les essais valent des engagements.

— Oh! Cœlina... mettez votre main sur mon cœur.

— Je ne l'y mettrai pas !...

— Vous Ty mettrez pour sentir comme il bat près de vous.

— Laissez-moi tranquille ou je vais vous égratigner. Bouchenot veut absolument embrasser Cœlina ; celle-ci se

défend comme une lionne; le vin de Champagne, au lieu de l'attendrir, lui a monté la tète; elle pense que c'est avec intention que le voisin lui en a fait boire, et lorsqu'une femme est sur ses gardes, il est assez difficile de triompher délie.

Bouchenot en est pour une grande égralignure au visage, avec laquelle il va cacher sa honte et son dépit dans le fond de la chambre; la jeune fille a repris son travail; plus d'une heure s'écoule, et ils ne se disent plus rien.

Impatientée peut-être de ce que le jeune homme garde le silence, Cœlina lui dit enfin :

— Monsieur Bouchenot, il se fait tard... je voudrais me coucher... vous allez rentrer chez vous, n'est-ce pas?

— Ah ! mademoiselle me met à la porte.

— Non, monsieur, je ne vous mets pas à la porte; mais... vous savez bien que vous ne pouvez pas coucher ici.

— Pourquoi pas... si vous l'aviez voulu ?... Ne sommes-nous pas nos maîtres tous deux ?...

— Ah! ce serait joli ! Allons, voisin... prenez votre chapeau. Bouchenot se lève ; il fait quelques tours dans la chambre,

puis, au lieu de sortir, va dans une petite pièce qui sert de cuisine.

— Où donc allez-vous ? lui crie Cœlina.

— Chercher mes gants que j'ai laissés dans votre cuisine. Quelques minutes s'écoulent, et Bouchenot ne reparait pas.

— 11 est bien longtemps pour trouver ses gants, se dit la jeune fille.

En ce moment Cœlina entend le robinet de la fontaine qui est ouvert, et dont l'eau semble couler avec profusion.

— Tiens! qu'est-ce qu'il fait donc à présent? reprend la jeune fille; est-ce qu'il lave ses gants? ce serait une drôle d'idée.

Mais Cœlina n'est pas longtemps dans l'incertitude, car Bouclienot reparait bientôt devant elle dans l'état de Léandre sortant des eaux ; car, après avoir ôté ses vêtements , il s'était couché sous le robinet de la fontaine, et avait laissé couler l'eau sur lui.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire?... dans quel état êtes-vous ! s'écrie Cœlina.

— Cela veut dire que je vous aime autant que Léandre aimait Iléro; que pour parvenir jusqu'à vous je n'ai pas traversé l'Hellespont, parce que la rue de la Calandre n'est pas dans la Propontide ; mais que je suis tout aussi mouillé que le jeune homme pouvait l'être quand il sortait du détroit, et que si vous n'avez pas pitié de moi, j'attraperai la fluxion de poitrine dont les soins de Héro préservaient son amant.

Cœlina ne sait plus que répondre ; l'action de Bouchenot était une folie, mais les femmes aiment assez que l'on fasse des folies pour elles. Et puis n'avait-elle pas dit quelques instants auparavant que Héro aurait été bien barbare si elle avait renvoyé son amant tout trempé ? C'est vous dire assez que la lithographie fut mise en action.

Page 1