DES AMIS A UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION
Il s'est écoulé près d'un mois. Bouchenot ne rentre plus le soir coucher avec ses deux amis; ceux-ci présument qu'il est installé chez Henri, tandis que c'est chez leur voisine que Bouchenot a jugé à propos de s'installer.
Cependant, tout en cédant au penchant de son cœur et à la force des circonstances qui l'ont fait succomber, Cœlina dit souvent à son amant :
— Mais cette place que Ton t'avait offerte... tu n'en veux donc pas?
— Si, si, mais j'ai le temps de la prendre, répond Bouchenot.
— Et si on la donnait à un autre?...
— Oh ! que non... c'est chez un ami.
— Mais s'il a besoin de toi pour l'aider?...
— Ça ne doit pas presser... ma chère amie. Est-ce que cela vous ennuie que je passe tout mon temps près de vous, que je vous mène chez le traiteur et au spectacle, que je ne vous quitte pas ?
— Non, sans doute ; mais malgré tout le plaisir que j'éprouve à être avec toi, je ne voudrais pas nuire à tes intérêts. Et puis tout cet argent que tu dépenses avec moi... où donc le prendstu ?... Vous étiez si gêné !
— C'est une vieille créance dans laquelle je suis rentré... D'ailleurs, nous ne dépensons pas beaucoup... Nous choisissons des traiteurs modestes... et au spectacle nous ne nous plaçons pas aux avant-scène.
— Cela coûte toujours.
— Sois tranquille, quand je n'aurai plus rien, j'irai trouver Henri, et je travaillerai d'une façon étourdissante.
George , tout occupé de sa pièce, n'avait pas revu Henri, et s'occupait peu de Bouchenot.Timothée travaillait toute la journée, et lorsqu'il voulait dire bonsoir à sa voisine, souvent elle était sortie avecBouclienot. L'intimité qui régnait entre celui-ci et Cœlina n'était plus un mystère; Tiraothée avait reporté sa tendresse sur mademoiselle Prudence; mais depuis le jour où il l'avait reconduite à- son magasin , on n'avait plus permis à la grosse fille de sortir, parce qu'elle passait une journée dehors pour acheter du cordonnet.
Mais, un malin, George alla trouver Henri pour lui apprendre qu'on allait jouer sa pièce.
Lorsque le jeune auteur eut longtemps parlé de son ouvrage, des scènes sur lesquelles il fondait l'espoir d'un succès , Henri lui parla de ses amours, de sa Pauline, de ses charmes, de ses qualités, de tout le bonheur qu'il goûterait près d'elle.
Chacun écouta l'autre avec attention. C'est toujours une preuve d'amitié ou tout au moins de savoir-vivre... Dans le monde il y a bien peu de gens qui sachent vivre, car il y a peu de personnes qui sachent écouter.
Au moment de se séparer, George dit à Henri :
— A propos, es-tu content de Bouclienot? travaille-t-il bien avec toi?
«8S MULST.VCHE.
— J'allais te demander de ses nouvelles, dit Henri; je n'ai pas revu Bouclieiiot depuis le jour de notre déjeuner, et je l'attends toujours. Cependant, s'il tarde encore, je serai obligé de prendre quelqu'un autre, car je ne puis sulïire à la besogne que j'ai.
— C'est incompréhensible!... moi et Timothée nous le croyions avec toi... Ce garçon-là est incorrigible !...dès qu'il a quelque argent dans sa poche, impossible de le faire travailler... Mais comme il le dépense très-vite, je ne conçois pas qu'il eu ait encore... Dès aujourd'hui je parlerai à Timolliée, il en sait peut-être plus que moi.
George et Timothée Se retrouvaient souvent pour diner chez un modeste traiteur, dont la carte était proportionnée à la bourse des étudiants. En revoyant son compagnon, George lui dit :
— Sais-tu que Bouchenot n'a pas encore été chez Henri ?
— Je n'en savais rien , mais cela ne m'étonne pas. Depuis qu'il est l'amant de la voisine, il ne bouge plus de chez elle!...
— Il est donc l'amant de mademoiselle Cœlina ?
— Parbleu !... ils ne s'en cachent ni l'un ni l'autre! J'aurais cru plus de goût à notre voisine.
— C'est-à-dire que tu aurais voulu être préféré.
— Oh ! je ne pense plus à elle, j'aim.e bien mieux son amie... mademoiselle Prudence, charmante grosse fille!... qui me disait toujours: Taisez-vous, mauvais sujet!... et qui, le soir où je l'ai ramenée à son magasin , avait envie de valser tout le long du chemin.
— Ah ! tu fais la cour à mademoiselle Prudence, toi ?
— C'est-à-dire que j'avais entamé sa conquête... mais on ne la laisse plus sortir... sous prétexte qu'elle ne rentre pas!..,
— Revenons à Bouchenot : devines-tu de quoi il peut vivre depuis plus de trois semaines ? il doit avoir depuis longtemps mangé les quarante francs qui lui restaient.
— Oh ! certainement...
— Où donc trouve-t-il de l'argent ?...
— Je ne sais pas .. à moins que... La voisine a l'air d'être folle de lui... il se fait peut-être entretenir par la petite enlumineuse !
— Ah fi !... quelle idée!... si je savais Bouchenot assez peu délicat pour se conduire ainsi, je ne le reverrais plus...
— Je me trompe peut-être... d'ailleurs, on ne doit pas gagner grand'chose à enluminer des images.
— Enfin, vois Bouchenot; ce ne doit pas être difficile, puisqu'il est toujours chez la voisine. Tâche de savoir ce qu'il lait... Dis-lui que Henri l'attend... ensuite, préviens-le qu'on joue demain ma pièce. Je pense que ses nouvelles amours ne le rendent pas encore tout à fait indifférent aux succès d'un ami... dis-lui que' je compte sur lui comme sur toi... c'est mon pre~ mier ouvrage... une réussite peut m'ouvrir le chemin... tandis qu'une chute me rendrait la route bien plus difficile à parcourir. Tiens, voilà deux places de galerie pour toi et pour lui.
— Que deux places! j'en voudrais au moins quatre.
— Est-ce que tu as deux amis à y mener?
— Certainement... D'abord, Bouchenot y mènera la voisine; et moi je tâcherai que mademoiselle Prudence y vienne.
— Ah! ce sont des femmes que vous voulez mener avec vous, au heu d'avoir deux autres amis qui m'applaudiraient bien!... et c'est comme cela que tu t'intéresses au succès de ma pièce... Oh ! les hommes! ils ne pensent que pour eux.
— Sois donc tranquille! ies femmes applaudissent très-bien maintenant... Et puis elles rient ou elles pleurent, ce qui vaut encore mieux... Je te réponds que nous ferons un tapage d'enfer !
— Comment un tapage! pour troubler le spectacle? l'interrompre?
— Mais... non... pour que ta pièce aille aux nues...
— Allons, tiens, voilà quatre places... Ah! je voudrais bien être plus vieux de deux jours.
— Sois sans inquiétude! Ça ira bien... d'ailleurs nous serons là.
— Oh ! oui ! vous serez là ! tout occupés de vos belles , et pensant fo^-t peu à la pièce de votre ami!
— J'applaudirai comme un sourd.
— Ce n'est pas cela : il faut applaudir modérément et à propos. Tâche surtout que Bouchenot ne fasse pas de train, comme c'est sa coutume, pour se faire regarder de toute la salle.
— 11 se rappellera que c'est ta pièce... il ne sifflera pas.
— Oh! vraiment, il ne manquerait plus que cela.
— C'est que tu sais que cela l'amuse beaucoup de siffler... Mais ta pièce... Oh! ne crains rien! tu seras content de nous.
En sortant de dîner, Timolhée se rend chez Cœlina ; il y trouve Bouchenot étendu dans un vieux fauteuil de paille qui lui sert de dormeuse, les pieds posés dans le four d'un poêle, et fumant avec volupté une cigarelte d'Espagne, tandis que sa maîtresse enlumine les Aventure>i du petit Chaperon Rouge.
— Tiens! c'est Timolhée! s'écrie Bouchenot sans quitter sa position, qui avait quelque chose d'asiatique.
— Moi-même... Bonsoir, mademoiselle Cœlina.
— Bonsoir, monsieur Timothée... Pourquoi donc venez-vous si rarement nous voir?
— Ah! parbleu! vous n'y êtes jamais! à quoi servirait que j'y vinsse?
— Vous voyez bien que nous y sommes, puisque vous nous trouvez.
— C'est un hasard.
— Ah ça! dis donc, Timothée, est-ce que nous ne sommes pas libres d'aller nous promener, moi et mon amante, quand ça nous convient? dit Bouchenot en lâchant une bouffée de tabac au nez de son ami. Est-ce qu'il nous faut ta permission pour cela?
* — Je n'ai jamais dit cela !
— C'est heureux !
— Mais, par exemple, je voulais te dire que Henri, qui t'avait offert un emploi près de lui, est bien étonné de ne t'avoir pas revu depuis notre déjeuner... Est ce que tu as trouvé une meilleure place que celle qu'il t'a proposée?
— Il me semble que je ne suis pas si mal ici, répond Bouchenot en se couchant dans son fauteuil,
— Monsieur Timothée, dit Cœlina, je vous prie de croire que ce n'est pas moi qui ai conseillé à Bouchenot de ne point prendre la place que son ami lui offrait; bien au contraire, car plusieurs fois je lui ai demandé pourquoi il n'allait pas voir M. Henri.
— J'en suis persuadée, mademoiselle, mais si les moyens de Bouchenot lui permettent de ne rien faire!
— Timothée, sais-tu que tu m'ennuies beaucoup? dit Bouchenot en interrompant son ami. Si tu es venu ce soir ici pour faire le maitre d'école et me donner des leçons de morale, tu aurais aussi bien fait de ne pas te déranger.
— Non, je ne suis pas venu pour cela, mais pour vous dire
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qu'on joue demain la pièce de George, et que voilà des billets.
— Ah! bravo! à la bonne heure! parle donc comme ça. nous t'écouterons.
— Quoi, c'est poilr demain ! dit Cœlina; ah! quel plaisir!... A quel théâtre est-ce?
— Au Vaudeville, mademoiselle.
— En combien d'actes, sa pièce !
— En un acte.
— Ah ! c'est bien peu !
— Ce sera peut-être bien assez, murmure Bouchenot en se dandinant sur son fauteuil.
— Qu'est-ce que tu as dit, Bouchenot?
— Rien.,, je plaisantais... Combien as-tu de places?
— En voilà quatre pour nous trois.
— Quatre pour nous trois ! dit Cœlina ; vous avez donc quelqu'un à mener avec nous?
— Non, mademoiselle, je n'ai personne, moi... mais si vous avez quelqu'un... quelque amie...
— Allons! ne fais donc pas la bête! dit Bouchenot en riant; dis tout de suite à Cœlina que tu voudrais qu'elle y menât Prudence. Hum! grand serin! qui as reconduit cette jeune fille, et ne lui as seulement pas demandé à voir sa petite chambre t te !
— Je ne pouvais pas voir sa chambre, puisqu'elle est rentrée dans la boutique...
— C'est égal, je te dis que tu es un serin... Je voudrais être pacha!... je te donnerais tout mon sérail à reconduire.
— Enfin, pensez-vous, ma voisine, que mademoiselle Prudence puisse venir avec nous au spectacle?
— Ce sera bien difficile!... sa lingère n'est pas de bonne humeur, depuis le dernier tour qu'elle lui a joué...
— Comment, la grosse Prudence fait des tours à la lingère ! dit Bouchenot; j'avoue que je ne l'en aurais pas crue susceptible.
— Est-ce que je ne t'ai pas conté cette aventure?...
— Non vraiment.
— Ah! il y a de quoi mourir de rire!
— Contez-nous donc cela, ma voisine, vous serez bien aimable, dit Timothée en allant s'asseoir près de Cœlina; celle-
ci quitte ses couleurs, et fait aux deux jeunes gens le récit suivant :
— D'abord, pour l'intelligence de cette histoire, il faut que vous sachiez, n:ie5sieurs, que la lingère chez laquelle travaille Prudence est une grosse maman énorme, qui doit peser entre deux cent trente et deux cent cinqu.mte... de ces femmes, la terreur des omnibus, et pour lesquelles il faut faire des portes et des fauteuils exprès. Il y a trois jours, madame Ballon, c'est le nom de celte dame, avait affaire à Versailles; craignant de ne pas trouver de place à l'heure où elle voulait partir, elle envoie Prudence de grand matin au bureau des gondoles. Mais, voulant être à son aise, et ne se dissimulant pas à elle-même sa prodigieuse rotondité, madame Ballon dit à Prudence : — Vous me retiendrez deux places; au moins, comme cela, je ferai le voyage plus commodément. Prudence fait la commission dont on Ta chargée, revient, et dit à madame Ballon : — Je vous ai retenu deux bonnes places, madame, et je les ai payées, pour qu"on ne les donne pas à d'autres. La lingère se met en route, elle arrive aux gondoles quelques instants avant que la voiture parte. Enfin, on appelle les voyageurs pour l'intérieur, et on demande : — Madame Ballon! — Me voici, dit la grosse dame en se présentant ; mais vous devez avoir deux places pour moi, et je vois déjà cinq voyageurs dans l'intérieur; qu'est-ce que cela signiûe? Le conducteur regarde sa feuille et répond : — 11 n'y a qu'une place de retenue dans l'intérieur pour madame Ballon. — Pourtant, monsieur, j'en ai fait prendre deux... — Attendez, madame, attendez... dans la rotonde, madame Ballon... ça y est... v'ià les deux places qu'on vous a retenues : une dans l'intérieur, et l'autre dans la rotonde !
— Ah! la fichue bétel s'écrie la grosse lingère; je retiens deux places pour être à mon aise, et elle les prend séparées ! Tous les voyageurs se mirent à rire de l'aventure qui arrivait à madame Ballon; mais aucun ne voulut changer de place, et la grosse maman fut très-mal à son aise pendant toute la route, tandis que derrière elle elle payait une place vide. Vous jugez si à son retour elle gronda Prudenc:\ et voilà pourquoi je doute qu'elle veuille lui permettre de sortir; mais cela ne m'empêchera pas d'aller le lui demander.
Bouchenot rit beaucoup de l'histoire de madame Ballon ; Ti-
niotWe cherche à excuser Prudence en disant : — Après tout, si la lingère lui avait bien expliqué qu'elle voulait deux places dans le même endroit, celle pauvre jeune fille ne se serait pas trompée.
— C'est très-bien, ce que tu fais là, Timothée, dit Bouchenot;il faut toujours excuser la femme que l'on aime!... Cœlina dirait les plus 2;rosses bêtises, que je les soutiendrais comme des traits d'esprit ; mais elle n'en dira pas, ma Cœlina... car c'est un assemblage de grâce... de malice... de gentillesse... Oh! fée que tu es!...
— Voyons, Bouchenot, tenez-vous donc tranquille...
— Non, je veux l'embrasser et t'idolâtrer à la face des deux mondes!
Timothée prend son chapeau pendant que Bouchenot embrasse sa maîtresse, car on fait toujours une singulière figure à regarder les autre s'embrasser, el la ligure s'allonge encore davantage lorsque les caresses s'adressent à une femme à qui l'on a fait la cour, el près de laquelle on n"a pas réussi.
— A demain, dit Timothée. je viendrai vous prendre à six heures. Si mademoiselle Prudence peut venir, elle sera ici à cette heure-là, et nous partirons tous ensemble.
— C'est convenu.
Le lendemain était un grand jour pour George ; il faut avoir fait représenter des pièces de théâtre pour connaître celte émotion, ce trouble, celle impatience, ce malaise qu'on éprouve le jour où l'on donne son premier ouvrage. Pour quelques auteurs, celle crise nerveuse se reproduit à chacune de leurs premières représentations; pour d'autres, elle passe avec l'habitude de se faire jouer; les uns fuient du théâtre pendant qu'on donne leur pièce, et n'ont pas le courage d'assister à leur défaite ou à leur triomphe; les autres, plus philosophes, se placent dans la salle afin de mieux juger l'effet de leur ouvrage, et demeurent impassibles aux applaudissements ou aux sifflets. On dit aussi qu'il y en a qui vont s'applaudir eux-mêmes ; on ne dit pas qu'il y en ait qui aillent se siffler.
Ce soir-là la salle était pleine, cela fait à la fois plaisir et peur à l'auteur; il voudrait beaucoup de témoins de son succès, il en voudrait peu de sa chute. Avant que l'on joue sa pièce, son œil, collé au trou de la toile, regarde dans la salle el y cherche des amis... il n'en trouve jamais assez; il voudrait sur tous les
visages lire la bienveillance et des dispositions favorables à son ouvrage; mais le moindrebruit l'inquiète, et pour lui le criaillement d'une porte qu'on ouvre ou qu'on ferme ressemble toujours à un sifflet.
George est sur le théâtre avant que l'on représente la pièce qui doit précéder la sienne; il se place au trou de la toile et regarde dans la salle. Au balcon il aperçoit Henri assis derrière une jeune personne charmante, qui semble un peu confuse de se voir le point de mire des lorgons et des lorgnettes : c'est Pauline Giraumont. Une dame d'un certain âge l'accompagne ; Henri a donné un billet à cette dame, chez laquelle il se trouve quelquefois avec Pauline, et, par une extrême faveur, M. Giraumont a bien voulu consentir à ce que sa fille allât au spectacle avec celte dame, qui à la vérité ne lui a pas dit qu'elle tenait le billet de Henri, et que le jeune homme les y accompagnerait; car le vieux négociant est toujours d'une extrême sévérité, et quoiqu'il témoigne plus de bienveillance à Henri, quoiqu'il lui ait permis de venir quelquefois chez lui, les amants n'ont encore que des espérances. C'est donc un grand bonheur pour eux de pouvoir passer une soirée entière ensemble, et sans être sous les yeux d'Argus et d'importuns ; pour eux le spectacle sera toujours amusant, les pièces toujours bonnes, les plus mauvaises leur sembleront trop courtes ! ils craignent tant de voir arriver la fin de cette soirée !... Mais demandez-leur ensuite ce qu'ils ont vu, ils seront bien embarrassés pour vous le dire.
— Bon, voilà un ami, se dit George, cherchons les autres maintenant. En parcourant de l'œil les rangs pressés de la galerie, le jeune auteur ne tarde pas à apercevoir Timothée et Bouchenot; près de celui-ci était mademoiselle Cœlina, coiffée d'un petit chapeau rose, sous lequel sa physionomie mutine avait presque un air raisonnable. Sous sa toilette modeste, mais décente, personne n'aurait deviné une enlumineuse. A côté de Cœlina se tenait bien roide et bien droite une grande et forte fille, haute en couleurs, coiffée à la chinoise, avec un petit crochet en cheveux sur chaque tempe.
C'était mademoiselle Prudence, qu'à la prière de Cœlina madame Ballon avait bien voulu consentir à laisser aller au spectacle, et qui n'avait pas assez d'yeux pour regarder autour d'elle, ' parce que c'était la première fois qu'elle allait dans un grand théâtre.
MOUSTACHE. 19c.
Timothée venait ensuite. De temps à autre il glissait un petit mol à sa superbe voisine, et celle-ci lui répondait toujours de manière à lui prouver qu'elle ne l'avait pas compris.
— Ils sont là ! se dit George, ils soutiendront ma pièce de tout leur pouvoir, j'en suis sûr... Ah ! pourquoi n'ai-je pu remplir toute la salle d'amis aussi dévoués ! alors je serais bien tranquille.
La première pièce est jouée ; la salle est pleine, sauf quelques loges louées où l'on n'est pas encore venu. Bouchenot se lève à chaque instant et regarde dans les loges en faisant tout haut ses réflexions :
— C'est bien garni !... Voilà une femme là-bas qui n'est pas mal... Je connais cette figure-là... Cœlina, vous me pincez, chère amie... Quest-ce que c'est que ces mouvements de jalousie? Écoutez donc, ma chère, avant de vous connaître je n'étais pas caché sous des feuilles de papier comme un neufchâteU... Ah ! n'est-ce pas Elvina que je vois à l'avant-scène?...
— Qu'est-ce que c'est qu'Elvina, monsieur?
— C'est une figurante de l'Opéra.
— Vous avez donc connu tout Paris ?
— Non, je n'ai pas connu tout Paris, mais je suis assez répandu... Ah! mon Dieu! qu'ils sont longs à commencer! c'est détestable.
Timothée regarde Bouchenot en lui disant à voix basse :
— Est-ce que tu vas cabaler, toi ?
— Non, je ne vais pas cabaler; mais je peux bien dire qu'ils sont trop longs à commencer... C'est ridicule.
— Ce n'est pas à nous à dire cela.
— Ah ! es- tu béte ! est-ce que je n'oserai pas me moucher non plus parce que la pièce est de George?... Tiens, voilà Henri là-bas au balcon... 11 cause avec une bien jolie femme... Le polisson !...
— Ne parle donc pas si haut, Bouchenot, tout le monde te regarde.
— Ah! tu m'ennuies... Fais la cour à ta grosse, ou achètelui un sucre d'orge, ra vaudra mieux... Sais-tu quelle est celte jeune personne qui cause avec Henri ?
— C'est probablement la demoiselle dont il nous a parlé... celle qu'il espère épouser.
— Fichtre! je l'aimerais mieux dans mon lit qu'une puce!
Aïe!... Cœlina, vous me faites des bleus... vous me tatouez d"une façon qui n'est pas agréable!... Allons! la toile donc!...
— Tu devrais demander ton argent, Bouchenot, ce serait plus drôle.
— Chère Pauline! que je suis heureux ce soir!... et pourquoi n'ai-je pas le pouvoir de prolonger toutes les pièces que l'on nous donne! dit Henri en se penchant vers la jeune personne qui est assise devant lui et en lui parlant bien bas, mais de trèsprès. Celle-ci se retourne à demi, et regarde tendrement le jeune homme en balbutiant :
— Oh ! moi aussi je suis bien heureuse... bien contente; jamais je n'ai eu tant de plaisir au spectacle !...
— Est-ce la pièce que vous venez de voir qui vous a ainsi amusée?
La jeune fille sourit, baisse les yeux, et soupire, tout en murmurant.
— La pièce... mon Dieu... je ne sais pas du tout ce qu'ils ont dit !
— Chère Pauline!... quand donc pourrai-je librement vous parler de ma tendresse, vous répéter à chaque instant que je vous adore?... Quand donc votre père consentira-t-il à nous unir?...
— Attendons... espérons!
— Ah! j'attendrais sans me plaindre si je pouvais comme ce soir être toujours auprès de vous !
— Mademoiselle Prudence, approchez-vous donc de mon côté, dit Timothée en sadressant à sa grosse voisine, vous serez mieux...
— Merci, monsieur Timothée, je suis très-bien...
— Ètes-vous contente d'être au spectacle?...
— Je crois bien ! je n'avais encore été que chez Séraphin et aux Funambules.
— Moi, je suis surtout très-heureux... de me retrouver avec vous, mademoiselle... à qui je pense sans cesse depuis que j'ai eu le plaisir de vous reconduire... l'autre soir.
— Ah ! oui, que par parenthèse je me suis tant crottée ce soir-là !... Dieu !... en avais-je, de la crotte !...
— Et vous rappelez-vous ce que je vous ai dit en chemin, mademoiselle?
— Non, monsieur, je ne m'en souviens pas du tout.
MOrSTACIIE. I''7
— Je vous ai dit, mademoiselle , que je m'estimerais bien heureux de faire naître dans votre cœur un sentiment qui...
— Prenez garde, vous me marchez sur le pied.
— Pardon, mademoiselle, c'est sans intention... Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il me serait bien doux de faire naître dans voire cœur une étincelle du feu que vos beaux yeux...
— Oli! bon ! voilà les musiciens qui arrivent! Cela va reconmeccer, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle.
Et TimoHiée juge prudent de ne point poursuivre sa déclaralion, parce qu'en ce moment Prudence est trop préoccupée du spectacle pour écouter ce qu'il lui dit.
Enfin on frappe les trois coups pour commencer la pièce de George; il élait temps, car Bouchenot s'impatientait et tapait des pieds en criant contre la longueur de l'entr'acle; mais à ce signal tout le monde s'assied et le calme renaît dans la salle. Bientôt la toile se lève, et chacun se dispose à écouter.
Pendant la première scène, Bouchenot se retourne souvent pour regarder une femme assez jolie qui est à côté d'une loge restée vide; Cœlina, que les distractions de Bouchenot impatientent, pince fortement son amant en lui disant :
— Finirez-vous de regarder cette femme?
Bouchenot pousse un léger cri. Le parterre demande du silence, etTimclhée dit à Prudence :
— Cette scène-là est un peu longue.
A quoi l'apprentie lingère répond :
— Oh ! je ne suis pas pressée, moi !
— C'est froid ! dit Bouchenot à la seconde scène. Il faudra faire bien des coupures là dedans !...
— Veux-tu te taire! répond Timothée.
— Je dis cela entre nous... Je suis bien le maître d'avoir mon opinion.
Cependant l'action s'engage, et la pièce devient plus attachante; mais il arrive du monde dans la loge qui élait restée vide derrière Bouchenot. Au bruit que font les nouveaux venus en s'asseyant, en laissant retomber les banquettes, le public s'impatiente, et Bouchenot, qui veut toujours se faire remarquer, crie : Silence donc! de manière à assourdir toute la salle.
Parmi les personnes qui viennent de se placer dans la loge, est im homme d'une quarantaine d'années, dont les traits sont
198 MOUSTACHK.
mâles et fortement prononcés, le teint très-brun et la chevelure épaisse; ajoutez à cela ua grasseyement assez marqué en parlant, et vous reconnaîtrez un habitant des provinces méridionales. Sa mise annonce l'opulence, et ses manières sont celles d'une personne qui va dans le grand monde.
Ce monsieur vient de se placer sur le devant de la loge, lorsque Bouchenot se retourne et rencontre ses regards. Tous deux se fixent quelque temps. Une expression de surprise se peint sur la figure de l'étranger ; celle de Bouchenot exprime l'effroi, la terreur. Il devient pâle, tremblant; puis, détournant enfin la tète, il se hâte de prendre son chapeau, se lève et enjambe la banquette malgré les murmures de toutes les personnes placées derrière lui, qui trouvent très-mauvais qu'on veuille sortir au milieu du spectacle.
— Où donc allez-vous' s'écrie Cœlina en voyant Bouchenot se lever.
— Je m'en vais...
— Comment! vous vous en allez au milieu de la pièce?
— Oui, je me trouve indisposé... laissez-moi sortir...
— Mais restez donc... cela va se passer... je vais vous donner des pastilles de menthe... Reviendrez-vous au moins?
De tous côtés on entend :
— Voyons! monsieur, voulez-vous vous asseoir?
— Vous tiendrez-vous tranquille?
— On ne sort pas pendant la pièce.
— Silence donc à la galerie !
— Moi, je veux sortir... je me sens indisposé...
En disant cela Bouchenot se fait jour à travers tout le monde, et sans oser tourner la tète, de peur de voir encore le monsieur qui est dans la loge, il pousse les uns, bouscule les autres, et parvient enfin à sortir de la galerie.
— Voilà un petit monsieur bien amusant au spectacle! dit une personne placée derrière Bouchenot ; mais il faut espérer que maintenant nous pourrons entendre la pièce nouvelle.
Cette personne se trompait, car au bout de cinq minutes Cœlina n'y tient plus; elle se lève à son tour en s'écriant :
— Il ne revient pas ; il faut absolument que j'aille voir ce qu'il a... Pardon, messieurs... excusez, mesdames, permettezmoi de passer.
— Ah! quel supplice!
— Mais, madame, vous sortirez tout à l'heure... après la pièce...
— Vous interrompez le spectacle.
— Il fallait donc sortir en même temps que ce monsieur. Cœlina va toujours son train, poussant, se glissant, marchant
sur les pieds, sur les robes, sur les petits bancs; elle arrive enfin à la porte de la galerie.
Au bout d'un moment, Prudence, détournant ses yeux qu'elle avait presque constamment fixés sur le théâtre, s'aperçoit que son amie n'est plus auprès d'elle; elle pousse un cri de surprise en disant :
— Eh bien, où est donc Cœlina?
— Chut! silence! à la porte! crie-t-on de toutes parts.
— Elle va revenir... n'ayez aucune crainte, dit tout bas Timothée à la grosse fille.
— Mais je veux savoir où elle est, moi... mon Dieu! pourquoi donc est-elle partie sans moi?...
— Elle se sera trouvée indisposée.
— Et vous croyez que je vais la laisser être malade toute seule... ah! par exemple, ce serait d'un bon cœur... oh ! je vais la. retrouver.
— Mais restez donc à votre place; nous sortirons après la pièce...
— Non... non! oh bien! j'aime mieux Cœlina que votre pièce... à laquelle je ne comprends rien du tout... je veux la retrouver.
Et mademoiselle Prudence prend le même chemin que son amie; et Timothée, craignant qu'elle ne se perde dans un théâtre qu'elle ne connaît pas, se décide à la suivre, si bien qu'ils sortent tous deux, accompagnés des plaintes, des murmures de la salle entière, que ce mouvement continuel met en révolution, à tel point que le spectacle en est interrompu, et que l'on fait recommencer toute une scène aux acteurs.
Et pendant ce temps-là, Henri et Pauline échangeaient de doux regards, sans prendre plus de part à ce qui se passait dans la salle, qu'à ce qu'on jouait sur le théâtre.
Et malgré tout cela, la pièce de George réussit.
— Il y avait pourtant une terrible cabale dans la salle! dirent les acteurs au jeune auteur après la représentation de son ouvrage; et celui-ci répondit :
M0L5TACHK.
— C'est vrai, on a beaucoup fait de bruit ; mais heureusement j'avais là de bons amis qui m'ont bien servi.