‹ Moustache (volume 2)Chapitre 21 sur 37 · SAINT-OUEN, PUTEAUX ET MONTMARTRE · texte numérisé non relu

SAINT-OUEN, PUTEAUX ET MONTMARTRE

Bouchenot est sorti du spectacle comme un fou; il a couru dans la rue sans s'arrêter et comme s'il était poursuis i. Arri\é chez Cœlina, et ayant dans sa poche la clef de la petite enlumineuse, il est enlrë, s'est enfermé, puis s'est couché, et a mis la couverture par-dessus sa tête en se disant : — Pourvu qu'il ne vienne pas me poursuivre jusqu'ici, car c'était lui!... ohl c'était bien lui!... je l'ai parfaitement reconnu!... et j'ai bien dans l'idée qu'il m'a reconnu aussi!...

Cœlina a cherché son amant dans tous les corridors de la salle; elle Ta demandé à toutes les ouvreuses, qui ont répondu à la jeune fille que ce monsieur n'était pas dans leurs petits cabinets. Cœlina s'est décidée à sortir du spectacle; elle a vainement regardé et appelé Bouchenot aux environs du théâtre : ne l'apercevant pas, elle prend le parti de retourner chez elle en marchant très-vite, parce que plusieurs messieurs lui marchent presque sur les talons en lui adressant des galanteries de corps de garde.

Enfin la jeune fille est chez elle; elle frappe à sa porte, mais on ne lui répond pas; et comme elle n'aperçoit pas de lumière, elle se dit : — Il nest pas rentré! et il a ma clef!... comment vais-je faire? que peut-il être devenu?... Ah! mon Dieu! où le chercher?

Comme Cœlina se plaint un peu haut, une voix lui crie :

— Qui est-ce qui est là?

— Eh! mon Dieu, c'est moi... ouvre-moi donc quand je frappe ! tu me laisses me désespérer à la porte.

— Il fallait le nommer, il fallait dire que c'était toi! répond Bouchenot en ouvrant la porte.

— Est-ce que tu as peur des voleurs à présent? dit Cœlina en entrant chez elle. Mais, me diras-tu enfin pourquoi tu es

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parti du spectacle comme une l'usée... qu'est-ce qui t'a piis?...

— Une horrible colique!

— C'est bien singulier! Et comment te sens-tu maintenant?

— Un peu mieux.

— Veux-tu que je te fasse du thé ?

— Non... si... comme tu voudras.

— Cette pauvre pièce, que je me faisais un plaisir de voir...

— Elle ne valait rien... elle sera tombée...

— Qu'en sais-tu? nous n'en avons pas vu la moitié; c'était bien la peine d'aller au spectacle !

— Cœlina, vos réflexions me semblent déplacées. Un homme n'est pas maître de ne pas avoir la colique ! ce sont de ces événements imprévus qui peuvent arriver aux rois comme aux bergers.

— C'est juste; alors je \ais te faire du thé.

Cœlina avait allumé du feu, et se disposait à donner à Bouchenot une tasse de thé dans un pot de confitures, lorsqu'on frappa violemment à la porte.

— N'ouvre pas ! ne réponds, pas dit aussitôt Bouchenot d une voix altérée et en la regardant avec terreur.

— Pourquoi donc cela? demande Cœlina. qui ne conçoit rien à la frayeur de son amant.

— Pourquoi? ça ne te regarde pas... Tais-toi... ne souille pas...

La petite enlumineuse regardait Bouchenot d'un air intrigué, lorsqu'une grosse voix se fait entendre sur le carré :

— Cœlina... y es-tu?... si tu n'y es pas, réponcte-nous ?

— Eh! c'est Prudence! s'écrie Cœlina en courant ouvrir. Bouchenot retombe sur le lie comme honteux de sa frayeur.

C'étaient, en effet, mademoiselle Prudence et M. Timothée qui s'étaient retrouvés à la porte du théâtre, et venaient pour savoir la cause du départ précipité de Bouchenot et de Cœlina.

— Monsieur a eu la colique ! dit la petite enlumineuse en riant; et ce qu'il y a de plus drôle, c'est que ça le rend poltron comme un lièvre ; il ne veut plus qu'on ouvre la porte sans demander qui est là.

— Mademoiselle, c'est nerveux, répond Bouchenot avec humeur; et si vous aviez étudié la médecine, vous sauriez qu'on n'est pas maître de ça. El la pièce a-t-elle réussi ?

— Est-ce que nous en savons rien ? répond Timothée. Made-

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moiselle Prudence n'a pas voulu rester lorsqu'elle s'est aperçue que son amie était partie. Il me semble pourtant qu'avec moi elle était en sûreté.

— Je n'avais pas peur non plus, monsieur, mais je voulais savoir ce qui était arrivé à Cœlina. D'ailleurs, moi, ça ne m'amuse pas beaucoup, les pièces de comédie... Tous ces gens-là parlent de leurs affaires... ça ne me regarde pas... J'aime bien mieux polichinelle ou le pierrot des Funambules! Adieu, Cœlina, je m'en vais rentrer... Madame Ballon ne dira pas que je viens trop tard ce soir.

— Je vais avoir le plaisir de vous reconduire, mademoiselle, dit Timothée.

— Vous êtes bien honnête, monsieur. Ah ! dis donc, Cœlina, c'est dans quatre jours fête... nous avons toute notre journée à nous... veux-tu venir promener?... Nous voilà dans le printemps, la campagne doit être déjà jolie... j'aime tant la verdure !...

— Je vous demanderai la permission d'être des vôtres, dit Timothée. Ce jour-là je suis libre aussi, et je serais charmé d'aller respirer l'air pur des champs... 0 rus! quanclo te aspiciam ?

— Vous voulez chercher des aspics? dit Prudence en regardant Timothée d'un air niais.

— Non, mademoiselle... je veux seulement voir de l'herbe.

— Oh! j'aime bien l'herbe aussi, moi. Eh bien, Cœlina, est-ce convenu pour ce jour-là ?

— Moi, je ne demande pas mieux, dit la petite enlumineuse ; et à moins que monsieur n'ait encore des coliques...

— Non, non... ce sera passé, et nous irons promener tous les quatre, dit Bouchenot.

— Et nous tâcherons de nous amuser mieux que ce soir, dit Cœlina. Alors, c'est entendu. Venez nous prendre à midi , nous serons prêts.

Timothée s'éloigne avec mademoiselle Prudence, qu'il reconduit chez elle et quitte respectueusement à sa porte. En rentrant à son logement, il rencontre George qui montait l'escalier en chantant, en sautant, et qui se jette au cou de Timothée du plus loin qu'il l'aperçoit en s'écriant :

— Ah ! mon ami !... embrasse-moi... Eh bien... qu'en dis-tu? Timothée se gratte l'oreille et ne sait trop que dire, car il

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n'ose pas avouer à George qu'il n'est pas reste au spectacle pour voir sa pièce. Mais le jeune auteur ne lui laisse pas le lemps de répondre, et reprend :

— Quel succès, mon ami ! quel succès ! malgré la cabale, car il y en avait... N'est-ce pas que c'est bien ?

— Très-bien.

— Tu as été content, hein ?

— Très-content.

— Ça t'a fait plaisir ?...

— Oh ! oui... mais je serais bien aise de la revoir encore une fois, ta pièce...

— Tant que lu voudras, mon ami... Et Bouchenot, et la petite voisine, ils sont satisfaits aussi ?

— Autant que moi, je t'assure...

— Il faut que j'aille les embrasser...

— Bouchenot est indisposé !

— Ça ne fait rien... ces bons amis !... Vous avez pris tant de part à mon succès, qu'il est bien juste que je vous en témoigne ma reconnaissance.

Et George va cogner chez la petite voisine, ce qui fait encore tressaillir Bouchenot, et il se jette au cou de Cœlina et de son ami, et les remercie, et leur demande ce qu'ils pensent de son ouvrage, et ne leur laisse pas le temps de répondre, parce qu'un auteur qui vient de réussir a besoin de parler, de s'épancher, de se remuer, de s'agiter, parce qu'il ne peut tenir en place; c'est ce qui fait qu'au bout d'un moment il quitte ses amis pour descendre et entrer dans un café voir si, par hasard , le journal du soir rend déjà compte de sa pièce.

Et quand Bouchenot, plus calme, peut réfléchir enfin sur les événements de la soirée, il se dit ,

— Je suis un imbécile ! pourquoi ai-je peur de cet homme ?... c'est plutôt lui qui pourrait avoir peur de moi ! je n'ai pas manqué au serment que je lui ai fait... Mais en le reconnaissant, je n'ai pas été maître de moi. Hum ! il a une figure bien caractérisée, le gaillard !... Je le reconnaîtrais entre mille... Il a paru surpris en me voyant... Ce n'est pas étonnant ! ma tenue était si différente de celle dans laquelle il m'a \u la première fois... Alors, il m'aura pris pour un malheureux, pour un vagabond!... J'ai peur de cet homme... J'ai peur qu'on ne découvre que je le connais... je tremble d'être compromis... et je fais des bêtises

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qui pourraient laire naître des soupçons!... Et avec tout cela, j'ai gardé les cent écus... je les ai même mangés!... il ne me reste plus qu'une vingtaine de francs! Quand je n'aurai plus rien, ce qui ne sera pas long, j'irai trouver notre ami Henri, et je prendrai l'emploi qu'il m'a offert... Il faut se ranger.

L'indisposition dont s'était plaint Bouchenot n'ayant pas eu de suites, rien ne s'oppose à la partie de campagne qui a été projetée avec Prudence et Timothée après la soirée de spectacle.

Ce jour s'est levé pur, radieux et doux comme un enfant qui va souhaiter la fête à sa mère.

On était au commencement de mai : à celle époque, les beaux jours semblent plus beaux, la verdure plus fraîche, la chaleur plus agréable! c'est que tout cela est alors dans sa primeur, et que, comme l'a dit Bernardin de Saint-Pierre, les primeurs plaisent toujours.

Gœlina a fait une toilette de printemps; la robe rose à mille raies, faite à la dernière mode, le léger chàle de soie et le chapeau de paille surmonté d'un joli nœud de ruban, font de la petite grisette une femme fort agréable pour promènera la campagne.

Mademoiselle Prudence Flambard a mis aussi ses plus beaux atours : c'est une robe de toile imprimée, sur laquelle de gros bouquets brillent par des couleurs bien éclatantes. La jeune apprentie aime les dessins qui se voient de loin, elle affectionne aussi les bonnets, et en a mis un très-petit de forme, et sous lequel sa grosse figure violette parait pncore j^Ius large et plu» bouffie.

En comparant la tournure de Cœlina à celle de Prudence, le grand Timothée ne peut s'empêcher de donner la palme à la première; mais comme il n'a plus le choix, il veut au moins ne pas manquer la conquête de la grosse apprentie; il se flatte que la partie de campagne lui fournira des occasions de tête-à-lèlc qu'il compte mettre à profit.

— Comment me trouvez-vous? dit Prudence en arrivant chez Cœlina. N'est-ce pas que ma robe est jolie?... tout le monde me regardait dans la rue.

— Je le crois bien, dit Bouchenot, vous avez l'air d'un bosquet qui se promène.

— C'est un peu trop voyant, dit Cœlina.

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— Ah! j'aime ça, moi... Et mon bonnet... comme il est gentil, hein ! et il me va bien...

— Très-bien, répond Bouchenot, il vous engraisse du double ; si jamais je fais une grande maladie, je me ferai un bonnet comme celui-là pour ma convalescence.

— Ah ! est-il méchant, ce monsieur Bouchetrop ! répond mademoiselle Prudence en se tortillant devant une glace.

— Mademoiselle, je ne suis pas Bouchetrop... je suis Bouchenot ; demandez plutôt à votre amie Cœlina.

— Ah ! c'est vrai... Mon Dieu, je me trompe toujours pour les noms; c'est comme dernièrement... il y a une de nos pratiques qui s'est fâchée. C'est une dame qui a l'air très-haut et trèsfier!... Elle s'appelle madame Monferrière; elle arrive... ma maîtresse était dans l'arrière-boutique, et je lui crie : Madame Monderrière vous demande. Là-dessus celle dame s'est mise en fureur, et est partie en disant qu'on se moquait d'elle, et qu'elle ne reviendrait plus chez nous... comme si on était obligé de bien savoir un nom propre !

— Ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit, ditTimothée. 'N'oyons. où allons-nous? Il faut se déciJer avant de partir, pour ne pas être dans la rue comme des imbéciles, ne sachant de quel côté tourner.

— Timothée a parfaitement raison, répond Bouchenot. 11 serait très-fâcheux que nous eussions l'air imbécile. Parlez, mesdemoiselles, où voulez-vous porter vos pas?

— Allons déjeuner à Puteaux, dit Cœlina, on y fait très-bien sauter les lapins ; de là, nous irons manger une matelote à Saint- Ouen, et puis nous reviendrons boire du lait à Montmartre.

— Pas mal ! dit Bouchenot, voilà une journée qui me semble assez bien divisée. J'appuie la proposition.

— Partons, dit Timothée. Nous prendrons l'omnibus, et de correspondance en correspondance, nous finirons nécessairement par arriver à Puteaux.

La société se met en route. Cœlina, sous le bras de Bouchenot, toute frétillante d'amour, de plaisir et de gentillesse, effleure à peine les pavés et semble marcher en dansant. Mademoiselle Prudence, beaucoup plus pesante dans son abandon, s'appuie sur le bras de Timothée, et fait beaucoup plus attention à ne point'secrotter qu'aux discours galants de son cavalier.

Bientôt Bouchenot s'arrête devant une place de fiacre en s'écriant :

— Prendre un omnibus quand on est quatre, c'est commettre une lésinerie en pure perte : montons en voiture.

— Mais le fiacre ne nous mènera que jusqu'à la barrière, dit Timothée.

— En doublant la course, il nous mettra à Courbevoie.

— Alors, tu vois bien que c'est plus cher que l'omnibus.

— Qu'est-ce que cela te fait? c'est moi qui paye.

— Mais où diable prends-tu de l'argent, pour toujours trancher du milord?

— Je te dis que c'est une vieille créance dans laquelle je suis rentré... Au reste, je suis au bout de mes fonds. Aujourd'hui, nous ferons sauter mes derniers écus, et demain je prends la place que Henri m'a proposée... Mais cette journée est encore pour le plaisir, la folie!... 11 faut bien l'employer... Allons, mes petites poules, en voiture, et faisons-nous rouler; ça nous ira tout aussi bien qu'à d'autres.

La société monte dans un liacre. Mademoiselle Prudence est enchantée d'aller en voiture, ce qui ne lui est encore arrivé qu'une fois, pour venir de Poissy à Paris. Elle tient sa tête en dehors de la portière pendant presque tout le chemin, ce qui ennuie beaucoup Timothée, qui ne peut^as parvenir à se faire écouter.

On arrive au pont de Neuilly. La compagnie met pied à terre. Chaque cavalier reprend sa dame, et on se dirige gaiement vers Puteaux, village fort agréable quand il ne fait pas de soleil, mais où je ne vous conseille pas de vous promener pendant la canicule, car il est fort difficile d'y trouver de l'ombre.

— Il me semble qu'il n'y a pas beaucoup d'arbres par ici, dit Timothée; moi, j'aime les campagnes où il y a des ombrages... Les bosquets!... les bois!... c'est si gentil. N'est-ce pas, mademoiselle Prudence?...

— Oh ! j'aimerais mieux déjeuner ! répond la jeune apprentie, car j'ai déjà très-faim.

— J'approuve ce désir! dit Bouchenot; déjeunons d'abord, d"autant plus que la promenade me semble peu ombragée, ainsi que l'a dit Timothée. Gœlina, pourquoi as-tu voulu venir à Puteaux "*

— Parce qu'on y mange des lapins sautés.

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— Mai?, ma chère amie, on en mange dans toutes les campagnes, des lapins; tu ne sais donc pas qu'aux environs de Paris, les lapins et le veau rôti sont les deux plats en permanence sur la carte des restaurateurs. Enfin, s'ils sont meilleurs ici qu'ailleurs, nous ne nous plaindrons plus de ce qu'il n'y a pas d'arbres à Puteaux.

Les deux couples entrent chez un traiteur et demandent à déjeuner. Toute la cuisine est bien vite mise en mouvement. Le chef fait agir les marmitons; les marmitons bousculent la servante, et celle-ci casse les assiettes en voulant mettre plus de célérité dans son service, car Bouchenot a prononcé les mots magiques :

— Servez-nous bien, que tout soit bon, et nous ne regarderons pas au prix.

Cependant, malgré le mouvement que l'on se donne pour satisfaire la société qui est venue déjeuner à Puteaux. celle-ci n'est nullement satisfaite, car les œufs frais sentent la paille, les côtelettes sont dures, et le lapin faisandé comme une bécasse.

Bouchenot jure, Timothée fait la grimace. Cœlina est fâchée d'avoir conduit la société à Puteaux ; Prudence seule mange comme quatre en disant :

— Ce n'est pas trop mauvais!... et puis quand on a faim, ça va toujours.

— Et il parait que vous aviez faim? dit Timothée.

— Payons et allons nous promener, dit Bouchenot.

— Ah! oui, allons cueillir des bluets. des coquelicots, dit Cœlina.

— C'est ça, dit Prudence; et puis j'espère qu'on me fera voir la feuille à l'envers, parce que les demoiselles au magasin m'ont dit que c'était bien curieux, et qu'il ne fallait pas oublier de voir cela quand on allait promener à la campagne.

Les deux jeunes gens se mettent à rire, tandis que Cœlina donne un grand coup de coude à son amie en lui disant à demivoix :

— Ma chère amie, tu devrais bien tâcher de ne pas dire continuellement des bélises.

— Qu'est-ce que j'ai donc dit encore de mal ?

— Mais quelque chose de fort inconvenant au moins.

— Comment ! parce que j'ai parlé de la feuille à l'envers !

— Justement.

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— Toutes ces demoiselles m'en parlent depuis hier.

— Elles se sont moquées de toi, elles ont vu que tu étais une sotte.

— Mais enfin qu'est-ce qu'il y a donc de mal dans...?

— Allons, tais-toi... tu sauras cela plus tard.

On est sorti de chez le traiteur. On se remet en route; mais le soleil continue de griller la société; elle se décide à quitter Puteaux cl à se rendre sur-le-champ à Saint-Ouen.

La promenade se fait gaiement, quoique Timothée soit contrarié de ne point trouver de bosquet, et que mademoiselle Prudence soit fort intriguée de ce qu'on ait ri de sa proposition touchant la feuille à l'envers. Au boutd'une heure, les deux jeunes gens avaient oublié leur mauvais déjeuner, et la grosse apprentie avait déjà repris de l'appétit.

On arrive à Saint-Ouen.

— Ici je réponds que nous mangerons une bonne matelote, dit Bouchenot, et ce qu'il y a de mieux, c'est que nous pouvons la pêcher nous-mêmes si nous le désirons... Je connais le traiteur, il a un bateau, il va nous donner des filets et tout ce qu'il faut pour pêcher... Cela vous convient-il?

— Oh ! oui, cela nous amusera ! disent les jeunes filles.

— J'adore pêcher, dit Cœlina.

— Moi je n'ai pas encore péché, dit Prudence, mais je suis sûre que je le saurai tout de suite.

— Cela s'apprend très-vite, mademoiselle, dit Timothée, et si vous voulez, nous pécherons ensemble.

— Avec plaisir, monsieur.

Bouchenot va chercher le marinier qu'il connaît, et bientôt le bateau et les filets sont à la disposition de la société. Les jeunes filles se jettent dans la petite embarcation en riant et en faisant mille folies, ce qui manque de la faire chavirer.

— De la prudence, mesdemoiselles, dit Timothée; rappelezvous que vous n'êtes pas ici sur le gazon.

— Il n'y a pas de danger ! dit Bouchenot, d'ailleurs tu sais nager?

— Certainement, et toi?...

— Mci aussi!... mais cela m'est défendu, parce que je suis sujet à la crampe et que je pourrais me noyer.

— Alors il faudrait que je sauvasse tout le monde, moi. Mesdemoiselles, pas de folies, je vous en prie.

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Cependant Cœlina a jeté le filet plusieurs fois, et elle ne ramène que du fretin.

— Si nous ne mangeons que cela, dit Bouchenot, autant valait commander encore un lapin.

— A mon tour, dit Prudence, vous allez voir comme je vais lancer le filet; je suis bien plus forte que Cœlina, je vais ramener de beaux poissons.

La grosse apprentie ne veut pas écouter Timothée, qui veut lui montrer de quelle manière un filet se ramasse et se lance: elle se croit sûre de sa pèche ; elle jette le filet de toute sa force ; mais le poids des plombs l'entraîne, et elle disparait au fond de l'eau avec les filets.

Cœlina pousse un cri detlroi ; Bouchenot en pousse deux ou trois pour appeler les mariniers; mais Timothée a déjà ôté son habit, et s'est jeté à l'eau. 11 ne tarde pas à saisir Prudence, qui est enveloppée dans le filet. 11 reparait sur l'eau en soutenant la jeune fille. Mais celle-ci \a l'entraîner sous l'eau en l'empêchant de nager : heureusement, des bateliers sont accourus; ils parviennent jusqu'à Timothée, et ils saisissent le filet. Lesjeunes gens sont sauvés, et on retire mademoiselle Prudence de l'épervier.

Quand la grosse fille revient à elle, c'est pour déclarer qu'elle ne péchera jamais à l'avenir. On se hâte d'aller chez le traiteur, et là le marinier et sa femme prêtent des habits à Timothée et à Prudence pour qu'ils puissent manger la matelote, tandis que que leurs vêtements mouillés sécheront devant un grand feu.

Cet événement a un peu troublé la joie de la société. Cependant, Prudence n'a pas perdu l'appétit au fond de l'eau; mais comme elle manque trois fois de s'étrangler en fêlant la matelote, Cœlina déclare que c'est la dernière fois qu'elle en mange avec elle.

Les vêtements étant à peu près secs, mademoiselle Prudence et son libérateur font de nouveau leur toilette; puis on quitte Saint-Ouen pour se rendre à Montmartre, où, après avoir bu du lait, on doit terminer la soirée en dansant à l'Ermitage.

La compagnie fait le trajet à pied; car Bouchenot, qui a payé jusqu'alors, en est à son dernier écu, ce qui lui fait parfois pousser de profonds soupirs, en songeant qu'il faudra cesser cette vie de plaisir et de paresse pour laquelle il a une si forte prédilection.

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On arrive à Montmartre : Piudence déclare que le lait lui fera grand [jlaisir, et qu'elle trempera volunlier» du pain dedans. Bouchenot, qui se flatte toujours de connaître les bons endroits, conduit la société dans une espèce de petit cabaret où l'on trouve du lait, des ânes, du vin et un jeu de siam.

Le jeu de siam est un amusement assez connu dans les guinguettes, Bouchenot prétend y être très-fort, il défie Timolhée, et lui dit : — Pendant que ces dames boiront du lait, nous allons jouer un poulet et une salade pour souper.

Cette proposition est acceptée : on apporte du lait dans des petites tasses de faïence, et on place les quilles pour les messieurs.

Le jeu de siam était disposé dans une espèce de petite esplanade qui se trouvait devant la maison du loueur d'ânes; de là on voyait à ses pieds tout Paris, et l'œil parcourait une immense étendue de pays.

— Qu'est-ce que nous allons faire pendant que vous jouerez au siam? dit Cœlina à Bouchenot.

— Reposez-vous... admirez la vue... il me semble qu'elle en vaut la peine.

— Ah! c'est bien amusant d'être avec des hommes qui jouent au siam!

— Mesdemoiselles, le jeu de siam est un noble jeu qui nous vient de la Grèce ; n'en dites pas de mal.

— Pourquoi donc, si c'est un noble jeu, n'y joue-t-on que dans les cabarets?

— Parce que cela tiendrait trop de place dans un salon. Buvez votre lait, et laissez-nous jouer le souper.

Les deux jeunes filles, que cela n'amuse pas de regarder jouer au siam, vont se promener dans le village après avoir bu leur lait. Bouchenot et Timolhée prennent grand plaisir à leur jeu; ils ont déjà fait plusieurs parties, et sont en train de jouer la belle, lorsque plusieurs hommes, qui demandent du vin, viennent s'asseoir à une table à peu de distance des joueurs. En ce moment, Bouchenot, un genou en terre, s'apprêtait à lancer le disque; la présence de plusieurs hommes qui le regardent jouer est un véhicule pour son amour-propre. Quoique les nouveaux venus paraissent être des gens assez communs, Bouchenot, qui brigue tous les suffrages, met beaucoup plus de temps à calculer son coup, et crie à Timothée :

— Tu as perdu, mon cher; je vais abattre toute la queue!

— Allons, joue donc!... voilà deux heures que tu tiens le disque, et tu n'en finis pas!

— Ah! c'est que je calcule mon affaire... tu vas voir.

Et Bouchenot se prépare à jouer, lorsqu'un gros chien arrive du dehors en courant, et traversant le jeu de siam, renverse en un instant une grande partie des quilles.

— Que le diable emporte les chiens! s'écrie Bouchenot; c'est fort désagréable de recevoir la visite d'un chien dans un jeu de quilles.

— A qui donc est cet animal-là? dit Timothée; est-ce qu'il est de la maison?

— Non, monsieur, il est à moi, dit un des hommes qui viennent d'arriver; mais je vais l'appeler, et le garder à mes côtés pour qu'il n'aille plus dans votre jeu... Ici... ici, donc !... Venez coucher tout de suite.

Cependant le chien s'était arrêté devant Bouchenot, et celui-ci ayant de nouveau porté les yeux sur lui, devient tout à coup pâle et tremblant en reconnaissant Moustache.

Le chien ne s'empressait pas d'obéir aux ordres de son maître , il continuait de se promener dans le jeu de siam, lorsque Cœlina et Prudence, revenant de leur promenade, arrivent sur la petite esplanade.

— Eh bien! avez-vous fini déjouer? dit Cœlina ; il me semble que vous devez en avoir assez de vos quilles... D'ailleurs, voilà la nuit, et nous voulons danser à l'Ermitage.

— Oui, dit Prudence, nous avons entendu le violon, et... Ah! mon Dieu! serait-il possible!... Mais oui... mais c'est lui!...

— Qu'est-ce que tu as donc? demande Cœlina à son amie; est-ce que le lait t'a grisée?

— Ce que j'ai!... mais c'est mon chien... c'est Moustache que je retrouve!... Tiens, le voilà... le reconnais-tu?... Moustache!... viens donc ici... viens donc caresser ta maîtresse!

Le chien, qui n'avait jamais été très-caressant, restait immobile au milieu des quilles, regardant tantôt son ancienne maitresse, tantôt son nouveau maître, et le plus souvent léchant le bout de sa queue d'un air fort indifférent.

Cependant, l'homme qui a déjà appelé le chien plusieurs fois quitte la table où il buvait, et s'avance au moment où Prudence allait caresser Moustache, en s'écriant d'un air de colère:

— Qu'est-ce que c'est? qui est-ce qui se permet de dire que mon chien est à lui?... Je voudrais voir ça, par exemple !

— Oui, certainement, ce chien est à moi, dit Prudence; c'est lui, c'est Moustache... n'est-ce pas, Cœlina?... n'est-ce pas monsieur Bouchenot ?... Tiens! où est-il donc?... il connaît bien mon chien, lui.

— Où est Bouchenot? dit à son tour Cœlina en regardant de tous côtés; qu'est-il donc devenu? Répondez, monsieur Timothée.

— Mon Dieu I mademoiselle, je n'en sais rien, dit le jeune homme. Bouchenot élait là tout à l'heure... il faut qu'il ait disparu tout à coup... Il va revenir, sans doute,

— Enfin, cela ne fait rien, reprend Prudence, ce chien est à moi; je l'avais perdu il y a approchant six semaines... je le retrouve, je vais l'emmener.

— Vous allez l'emmener? dit l'homme d'une voix de stentor. Ah! bien, je voudrais voir cela I... Que ce chien ait été à vous, c'est possible, mais maintenant il est à moi, bien à moi, qui l'ai payé dix francs à un homme qui est venu un soir me le proposer dans ma boutique. Je suis connu, ma grosse fille; je suis marchand de vin établi à Paris... J'ai des témoins de ce que j'ai payé ce chien. Si vous l'avez perdu, tant pis pour vous; mais aujourd'hui ce n'est plus Moustache, c'est Dragon qu'il se nomme, et je vous réponds que vous ne l'emmènerez pas... Ici, Dragon, ou je te bats comme du plâtre.

— Mais, monsieur, puisque c'est mon parrain qui me l'a donné...

— C'est vrai, dit Timothée; mademoiselle tenait cet animal de son parrain.

— Qu'est-ce que ça me fait à moi que ce soit votre parrain ou votre tante?... Je vous dis qu'il est à moi.

— Cœlina, parle donc à monsieur... Tu sais bien que c'est Moustache, toi.

— Ah! laisse-moi donc tranquille... Je cherche Bouchenot, qui est perdu... c'est bien plus intéressant que ton chien.

Pendant que Prudence se lamente, le marchand de vin, pour en finir, a passé son mouchoir au collier de Moustache, et il s'éloigne avec ses amis en emmenant le chien, que la jeune fille regarde partir en poussant de gros soupirs.

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De son côté, Cœlina a visité tous les environs de la maison en appelant en vain Bouchenot.

— 11 est parti, dit-elle, parti comme cela... tout d'un coup... sans nous attendre!... Comprenez-vous cela, monsieurTimothée?

— Probablement, mademoiselle, qu'il aura encore eu des coliques comme au spectacle.

— Des coliques?... Ah! je ne sais... mais la conduite de Bouchenot n'est pas naturelle.

— C'est ce que je trouve aussi, mademoiselle.

— Ce jeune homme-là a quelque secret...

— Je le crois...

— En attendant, il faut partir... car enfin s'il était malade... Allons, monsieur Timothée, donnez-nous votre bras.

— Volonliers, mesdemoiselles.

— S'en aller quand on comptait s'amuser... danser!... Ah! quelle triste partie de campagne!

— Ah! mon pauvre chien ! dit Prudence; c'est bien vilain de n'avoir pas voulu me le rendre!

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