BOUCHENOT EN BONNE SOCIÉTÉ
Timothée revient à Paris avec les deux jeunes filles, qui sont fort tristes : l'une parce que son amant a disparu, l'autre parce que son chien ne lui a pas été rendu. Timothée fait tous ses efforts pour consoler Cœlina et Prudence : à l'une il dit que son amant se retrouvera; à l'autre, que son chien ne vaut pas la peine qu'on le regrette. Quelquefois il se trompe, et adresse à l'une ce qu'il voulait dire à l'autre. Il prétend que Bouchenot ne valait pas dix francs, et que Moustache aura été pris d'une colique. Mais les jeunes filles sont trop préoccupées pour remarquer ces bévues, et l'on arrive rue de la Calandre en pestant contre les mésaventures de la journée.
Bouchenot était déjà rentré et couché, suivant son habitude de se réfugier sous une couverture lorsqu'il était en proie à quelque violente terreur. La vue de Moustache l'avait bouleversé : il s'était figuré que le chien allait de nouveau s'attacher
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à ses pas; que l'homuie qu'il avait reconnu au spectacle se nnettait à sa poursuite; et il avait quitté Montmartre et était revenu à Paris, toujours courant, et sans oser regarder derrière lui.
— Me direz-vous, monsieur, pourquoi vous nous avez laissés tous à Montmartre, comme des paquets ? s'écrie Cœlina en revoyant Bouchenot; savez-vous que c'est très-malhonnéte, ce que vous avez fait là !
— Il est certain, dit Timothée, qu'on ne quitte pas ainsi lus personnes avec lesquelles on est. Tu ne finis pas notre parlie de siam... c'était la belle, et certainement tu aurais perdu le souper... Ce n'est pas encore de cela que je me plains... mais disparaître sans avertir!... sans dire un mot!... Cela n'est pas du tout aimable.
— Vous êtes cause que nous n'avons pas dansé à l'Ermitage, dit Prudence. Et puis, si vous étiez resté là, vous auriez peutêtre su me faire rendre mon chien; ou bien, il vous aurait encore suivi... ce pauvre Moustache! que j'avais retrouvé, et qu'un vilain homme n'a pas voulu me rendre, sous prétexte qu'il la payé dix francs, et qu'il est bien à lui.
— Voyons, monsieur, pourquoi nous avez-vous quittés comme cela? s'écrie Cœlina en prenant un petit ton bien courroucé.
— Je me suis senti... indisposé, répond Bouchenot en tâchant de se donner un air intéressant.
— Encore!... Diable!... cela vous arrive souvent !... Mais, au surplus, Montmartre est grand, et ce n'était pas une raison pour revenir sans nous à Paris. Tenez, monsieur Bouchenot, votre conduite n'est pas naturelle... Vous avez des mystères!... des secrets!... je ne sais quoi!... mais, certainement, vous avez quelque chose.
— J'ai des coliques, mademoiselle, et pas autre chose, répond Bouchenot avec humeur.
— C'est singulier! dit Timothée; tu n'y étais pas sujet autrefois.
— Il me semble que le tempérament peut changer!... cela n'a rien d'extraordinaire.
— Voilà une partie de plaisir qui n'a pas été bien agréable!... reprend Cœlina; au spectacle, à la campagne... vousnousjouez partout le même tour. C'est fort ennuyeux d'avoir un amant qui part comme une fusée au moment où l'on ne s'y attend pas.
Prudence dit adieu i> son amie, et Timothée oHre, comme de coutume, son bras à la jeune fille. Lorsqu'il se voit seul avec Cœlina, Bouchenot essaye de renouer la conversation.
— Vous êtes donc revenus de Montmartre... sur-le-champ?
— Ne fallait-il pas que nous nous missions à danser sans savoir ce que vous étiez devenu ?
— Et... Prudence avait donc retrouvé son chien?
— Oui...
— Mais ce chien... vous ne l'avez pas ramené?
— Vous n'avez donc pas entendu ce qu'elle vous a dit!... L'homme auquel il appartient maintenant n'a pas voulu le rendre. Il piétend l'avoir acheté pour dix francs.
— Ah!... il l'a acheté!. . Et quelle espèce d'homme eUait-ce?
— Quelqu'un qui paraissait assez grossier... Il s'est dit marchand de vin.
— Marchand de vin !... dans quelle rue? a-t-il dit son adresse?
— Ah ! mon Dieu ! non...
— Et il a emmené le chien?
— Sans doute. En vérité, je suis bien bonne de vous répondre; qu'est-ce que tout cela a d'intéressant? Au lieu de vous occuper de moi, de me demander pardon de votre conduite malhonnête à mon égard, vous ne songez qu'au chien de mademoiselle Prudence! Eh, mon Dieu! monsieur, il fallait courir après, puisque vous vous y intéressez tant.
Bouchenot se tait, il réfléchit; il commence à penser qu'il a encore cédé à une terreur panique, et qu'il a eu tort de se sauver en apercevant Moustache. Il se dit que cela ne lui arrivera plus, et il s'endort en se promettant de ne plus être poltron mal à propos.
Le lendemain, Bouchenot, après avoir fait sa paix avec Cœlina, lui dit d'un ton tragi-comique :
— Chère amie, nos beaux jours sont passés!... >'ous avons épuisé la coupe des voluptés... et mangé tout notre pain blanc!... II faut maintenant avaler le calice de l'amertume.
— Qu'est-ce que tout cela veut dire ? reprend la petite enlumineuse en fixant sur son amant des regards étonnés.
— Cela veut dire que je n'ai plus le sou... que par conséquent il faut que je prenne l'emploi que l'on m'a proposé, que je me fixe près de mon ami Henri Jumière, qu'il faudra que je travaille comme un manœuvre pour gagner quelques malheureux écus,
ilb MOLSTACHE.
et que je ne pourrai plus passer une journée à te faire la cour et à te mener promener.
— Si c'est là ce qui t'attriste, dit Cœlina, il me semble que tu as grand tort; le travail n'est pas un ennui, au contraire : je pensais comme toi autrefois, lorsque je ne voulais rien faire que m'amuser, courir, vivre enfin en véritable gamin ; mais depuis je me suis livrée au travail, je me suis aperçue que l'on s'amuse beaucoup mieux quand Ton ne s'amuse pas toujours. Depuis que tu es avec moi, je t'ai surpris plusieurs fois bâillant, l'air ennuyé, endormi, et ne sachant qu'inventer pour tuer le temps. Lorsque tu travailleras, tu n'éprouveras pas cela; lu verras que le temps marche vite alors, et tu l'amuseras bien plus lorsque lu en auras le loisir. D'ailleurs ton ami Henri n'est pas un tyran, sans doute ; tu pourras venir me voir tous les jours, ou du moins fort souvent, et peut-être qu'en n'étant plus sans cesse avec moi, ton amour, qui s'attiédit un peu, reprendra une nouvelle force.
— Ma chère Cœlina, tu parles comme Bossuet, et quoique je ne me sois jamais ennuyé près de loi, bien que tu aies l'air de le croire, je vais essayer de m'y plaire davantage en y étant moins souvent; je vais de ce pas trouver Henri, et lui annoncer que je me mets dès ce moment à sa disposition... Cependant, s'il me donne encore quehjues jours, je les prendrai... parce qu'il faut devenir sage le plus tard que l'on peut : c'est ma maxime à moi... Ah 1 tu as beau dire, Cœlina, je trouve qu'une forlune loule faite vaut bien une fortune à faire.
— Mais quand on n'en a pas une toute faite, il faut bien se donner quelque peine pour en acquérir...
— Que veux-lui... je m'étais laissé dire que la forlune nous venait en dormant, et je l'aurais volontiers attendue comme cela; mais il me parait (jue ce serait m'exposer à dormir troii longtemps, et voilà pourquoi je vais trouver mon ami le commerçant.
Bouchenot se rend en effet chez Henri, qu'il trouve occupé à travailler ; le jeune négociant fait une exclamation de surprise en l'apercevant.
— Ah! te voilà donc enfin, Bouchenot?
— Oui, mon cher ami, me voilà.
— Parbleu ! ce n'esl pas malheureux !
— 11 est vrai que j'ai un peu tardé... mais que veux-tu!...
j'étais rentré dans une petite somme... sur laquelle je ne comptais pas... et avant de changer de conduite, de me livrer entièrement au travail, j'ai pensé que je pouvais encore m'amuser un peu...
— Tu appelles cela un peu... voilà près de deux mois que je t'attends.
— Tu crois qu'il y a tant que cela?
— Et si, ne te voyant pas venir, j'avais disposé de la place (juc je t'avais offerte?
— Alors j'attendrais qu'il s'en présentât une autre.
— Calme-toi, il n'en est pas ainsi. J'ai toujours pensé que tu viendrais enfin, et je n'ai pas pris un autre commis; quoique surchargé de besogne, jai suffi à tout. En passant des nuits, en travaillant sans relâche, on fait bien des choses !
— Oui, en effet, je crois qu'en travaillant... sans relâche... par exemple, cela doit échauffer le sang.
— Rassure-toi; quand nous serons deux, nous serons bien moins pressés!... Tu auras encore du temps poui- aller voir ta maîtresse.
— Ah ! ça me fera bien plaisir, car j'ai une fort jolie maîtresse, et je t'avoue que je suis jaloux comme un tigre. C'est pourquoi je suis bien aise de pouvoir la surveiller.
— Moi, je ne suis point jaloux... je suis tellement sur du cœur de ma Pauline... et pourtant elle est bien séduisante aussi!... Dis-moi, Bouchenot, la connais-tu? l'as-tu vue '
— Celle que tu aimes? N'est-ce pas cette jeune personne qui était devant toi, au Vaudeville, le soir de ly première représentation de la pièce de George?
— Précisément... Eh bien?
— Elle m'a paru charmante... Mais de loin, au specta-^le, tu sais qu'on ne peut pas bien juger...
— Oh! je veux que tu la connaisses, tu verras quelle est aussi aimable, aussi bonne que jolie. Tiens, aujourd'hui même, je puis te présenter à Pauline...
— Aujourd'hui?
— Oui... Es-tu libre ce soir?
— Sans doute, puisque je venais me mettre à la disposition.
— 11 est trop tard aujourd'hui pour que tu entres eu fonction... Tu commenceras demain.
— J'aime autant cela, d'autant que j'ai un peu mal à la tête.
— Mais ce soir, si tu veux, je te mènerai dans une maison où Pauline et son père seront. C'est chez madame Merlier, une dame fort comme il faut... celle qui était avec nous au spectacle.
— Ah ! très-bien... Je ne la connais pas, madame Merlier.
— Elle m'aime beaucoup, et, présenté par moi, tu seras bien reçu. Par exemple, je n'ai pas besoin de te dire que c'est une maison dans laquelle il faut se conduire décemment.
— Sois donc tranquille ! est-ce que tu crois que je vais demander le pot de chambre en arrivant?
— Ah I si tu parles comme cela, ce n'est pas rassurant.
— Non, non ! Je veux seulement te persuader que je sais fort bien me conduire dans une société comme il faut. A t'entendre, on croirait que je n'ai jamais été que dans de mauvais lieux.
— Ce n'est pas cela que je veux dire ; mais, entre nous tu conviendras que depuis quelques temps tu ne fréquentes plus que des grisettes.
— Parbleu ! quand je passais une semaine avec six sous dans ma poche, je ne pouvais pas aller souvent au balcon des Italiens ou de l'Opéra. Mais, je te le répète, tu seras content de moi. Qu'est-ce qu'on fait chez madame Merlier?
— On cause, on fait un peu de musique, et on joue la bouillotte et l'écarté.
— Très-bien... Tu m'avanceras de l'argent pour jouer, parce que je n'en ai plus.
— Volontiers. Mais je te préviens qu'on joue petit jeu.
— Prend-on quelque chose dans la soirée?
— Oui, on apporte de l'orgeat... de l'eau sucrée.
— Ah ! diable! ça ne porte pas à la tète. Enfin, c'est égal, je prendrai ce qu'on me donnera.
— Tu soigneras ta toilette...
— Oui... oui... je resterai comme je suis, parce que je n'ai pas autre chose, mais je mettrai du linge blanc. Je te gage que je fais quelque conquête chez ta madame Merlier... Dis donc, y vient-il des dames un peu potables?
— Ah ! Bouchenot, je te répète que je te mène en bonne compagnie, et si tu as déjà de ces idées-là...
— Il me semble que c'est justement dans la bonne société que les hommes doivent être galants... Est-ce que les Richelieu, les Grammont n'étaient pas bonne compagnie, et cela ne les
empêchait pas de faire leur cour aux dames 1 Au reste, je te répète que tu seras content de moi. Je serai sage comme un puritain.
— Viens me prendre à six heures; nous dînerons ensemble, et nous irons ensuite dans la maison où je te présenterai.
— Très-bien, je serai exact.
Bouchenot retourne près de Cœlina, va se mirer, change de cravate, en refait cinq fois le nœud, ce qui donne de l'humeur à la petite enlumineuse, qui prétend que son amant n'a pas besoin d'être si beau pour aller sans elle en compagnie. Enfin, il la quitte et se promène jusqu'au moment d'aller retrouver Henri, en disant : — Je puis bien passer encore cette journée à flâner... cela ne m'arrivera plus de longtemps.
Henri mène son ami diner chez un traiteur, et après un repas dans lequel Bouchenot trouve qu'ils ont bu trop raisonnablement, ils se dirigent vers le Marais, et s'arrêtent rue de Bretagne, oii demeure madame Merlier.
On arrive dans une vieille maison à grande porte cochère, on monte un grand escalier dont les marches de pierres sont larges et basses, et dont la rampe de fer est soutenue par de grosses colonnes de bois.
— Si la société dans laquelle tu vas m'introduire est aussi ancienne quelamaison, dit Bouchenot à Henri, je vais me trouver avec de la noblesse du temps du roi Pépin.
— Bouchenot, tu sais ce que tu m'as promis?
— Sois tranquille : cette maison antique m'inspire déjà un sentiment de respect... je me sens déjà vieilli depuis les pieds jusqu'à la tète... Je ne parlerai que de l'histoire ancienne.
— Je crois que tu feras bien de t'observer... Jfais nous y voici.
Un domestique ouvre à ces messieurs, et Bouchenot murmure en traversant l'antichambre :
— Un valet mâle!... peste... bon genre... mais j'aimerais mieux deux cuisinières.
Le domestique ouvre la porte du salon, et annonce, sur ce que lui a dit Henri : — M. Jumière, M. Bouchenot.
Henri passe le premier, et Bouchenot le suit dans un immense salon où il y a déjà beaucoup de monde. Madame Merlier, femme d'une cinquantaine d'années, dont les manières sont gracieuses et distinguées, vient au-devant de ces messieurs. Henri prend
■J2ii MOISIACUE.
Bouchenol par la main et le présente à la n^ailiesse de !a maison comme un de ses meilleurs amis. Madame Merlier adresse quelques paroles aimables à Bouchenot et celui-ci, ne pouvant pas parvenir à tourner une réponse convenable, se contente de saluer profondément en se tenant le col bien roide dans sa cravate.
Henri vient d'aperce\oir sa Pauline, et il quitte bien vite son ami pour aller près de la femme qu'il aime. Madame 3Ierlier va recevoir d'autres personnes qui arrivent, et Bouchenot se trouve abandonné à lui-même au milieu du salon, dans un immense cercle de dames de tout âge, derrière lesquelles les hommes causent et se promènent. Bouchenot se sent extrêmement mal à son aise. S'il y avait du feu à la cheminée, il irait se placer devant, et au risque de se griller les mollets, trouverait là une contenance. Mais un paravent a remplacé le feu : aller s'installer de\ant, peut sembler gauche. Bouchenot s'assiérait volontiers, et il a pour cela jeté des regards furtifs autour de lui ; mais tous les sièges sont occupés, et ce qu'il y a de pis, c'est que deux nouvelles dames qui viennent d'arriver ont, en se plaçant, fermé l'entrée du cercle dans lequel Bouchenot a été introduit. 11 se trouve donc bloqué dans le beau milieu du salon, et pouvant servir de point de mire à toute la société.
— Sacrebleu ! je dois avoir l'air de l'obélisque ! se dit Bouchenot en tournant et retournant son chapeau dans ses mains et le faisant passer de son bras droit sous son bras gauche, comme s'il eût voulu faire des tours avec. Si l'on croit que je m'amuse au milieu de ce cercle! et ce Henri qui me laisse là... et toutes ces femmes qui me regardent... Ce que c'est que de perdre
I habitude de la société... on est tout embarrassé... tout bêle...
II me semble que dans co moment mon nez est entlé d'un tiers. Allons, remettons-nous... de l'aplomb... de l'assurance... N'ayons pas l'air gène.
Et pour n'avoir pas l'air gêné, Bouchenot commence par mettre son chapeau sur sa tète, et fredonne un couplet entre ses dents ; mais bientôt il s'aperçoit que quelques dames le regardent d'un air surpris, que plusieurs hommes ricanent en l'examinant; ne sachant pas ce que cela veut dire il devient rouge écarlate, et fourre ses deux mains dans son pantalon en tâchant de se donner une pose académique.
Heureusement Henri vient de jeter les yeux sur son ami, et
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se hâtant de pénétrer rians le cercle, il court à lui et lui dit à l'oreille :
— 3Iallieureux 1 qu'est-ce que tu fais? veux-tu bien ùter ton chapeau dedessus ta tète!... Comment, dans un salon, devant des dames, tu oses te couvrir !
— Ah! mon Dieu! c'est vrai, répond Bouchenot on ôtant vivement son chapeau; tu as raison... je n'y pensais plus... j»» me croyais à l'estaminet !
— Mais veux-tu te taire !
— Oui, je voulais dire... je me croyais au café... Aussi, pourquoi me laisses-tu comme cela seul au milieu de ce salon, dans lequel je ne connais personne? Quelle mine veux-tu que je fasse, moi?... Toutes ces dames me regardent... ça me trouble, parole d'honneur... je ne sais plus comment pincer ma bouche.
— Ne la pince pas du tout, cela vaudra infiniment mieux.
— Cela t'est facile à dire... il faut bien que je me fasse une bouche, un sourire... Je vois que la société ne se compose que de vieilles gens... c'est vrai... il y a de la jeunesse aussi.. . c'est mêlé... c'est très-mêlé ici.
— Chut! ne parle donc pas si haut...
— Il me semble que je ne dis pas de sottises... Reste près de moi, ça me fera plaisir...
— Tout à l'heure je te présenterai à ma Pauline...
— Ah ! oui, tu me retireras de ce cercle... ça m'obligera beaucoup.
— Vois-tu ce vieux monsieur ([ui cause dans ce coin làbas?...
— Ce petit vilain sec, ridé?
— Chut! c'est M. Giraumont, le père de Pauline.
— Ah ! c'est là M. Giraumont... diable ! il est bien laid, M. Giraumont; et pour avoir une fille si jolie, il faut que sa femme ait eu un regard ou autre chose...
— Bouchenot, je te prie de ne point te permettre de pareilles plaisanteries sur des personnes que je dois respecter.
— Mon Dieu ! tu ne \e\ix pas que je plaisante, tu ne veux pas que je chante... tu ne veux pas que je pince ma bouche... alors il faut donc que je fasse la statue pour avoir l'air bonne compagnie?
Henri allait répondre à son ami, mais en ce moment une dame l'appelle; il se hâte d'aller près d'elle, et Bouchenot se retrouve
de nouveau seul dans le cercle, parce qu'il n'a su comment marcher pour en sortir. Il se décide pourtant à aller s'adosser devant la cheminée, écartant les basques de son habit comme s'il se chauffait; et pour se désennuyer, il prête l'oreille aux conversations des dames qui sont assises près de lui.
— Madame, je suis vraiment en malheur depuis quelque temps, dit une petite dame âgée à une personne placée près d'elle, c'est étonnant comme cela me poursuit...
— Est-ce que vous avez encore été maltraitée hier, madame Gimblanc?
— Très-raaltraitée... Si cela continue, il faudra que je cesse déjouer!...
— Est-ce à la bouillotte que vous avez perdu ?
— A la bouillotte! fi donc! je n'aime pas ce jeu-là!... c'est trop perfide, et puis cela va trop vite. C'est au boston que j'ai joué hier, et j'ai encore perdu dix-neuf sous... trente-huit fiches.
— Ah ! vous jouez à deux liard la fiche; c'est bien cher!
— Que voulez-vous? maintenant dans le monde on joue un jeu d'enfer! c'est ennuyeux.
— J'espère qu'on ne me fera pas faire la partie de ces dames, se dit Bouchenot. Ce doit être amusant... être avec de vieilles têtes et finir par leur gagner six blancs ! ce serait par trop bon genre. Écoutons d'un autre côté.
— Yous devez trouver ma fille grandie, dit une dame à sa voisine, car il y a longtemps que vous ne l'avez vue.
— Oui, en effet... je crois qu'elle est un peu grandie.
— Un peu! de huit lignes depuis sept mois!... c'est énorme... et j'en suis sûre, je l'avais mesurée avant qu'elle retournât à sa pension, et je l'ai mesurée quand elle est arrivée.
— La petite Durieux a grandi aussi... je crois qu'elle est maintenant de la taille de la vôtre.
— Oh ! que non ! il y a un demi-pouce de différence, j'en suis certaine, je les ai mesurées toutes les deux. Ma fille sera très-grande; depuis l'année dernière, c'est étonnant comme elle s'est développée... Je vois cela à ses robes...
— La petite Durieux sera très-bien faite, je crois.
— Ma fille a la taille plus mince; je la lui ai mesurée avanthier...
— Après cela, les enfants changent beaucoup en prenant de
l'âge : il y en a qui grandissent tard; on ne peut pas savoir d'avance ce qu'ils seront.
— Oh ! pardonnez-moi, on voit à la longueur de leurs doigts s'ils auront une taille élevée... Les doigts de ma fille sont plus longs que tous ceux des autres pensionnaires de son âge. Je les ai mesurés,
— Il paraît que cette dame mesure tout, se dit Bouchenot en se détournant. Si elle m'avait mesuré depuis que je suis debout au milieu de ce salon, je suis sûr qu'elle me trouverait maintenant rapetissé de beaucoup, car cela fatigue considérablement de rester ainsi. Ah ! voilà un siège vacant... ma foi, tant pis, je m'y mets.
Bouchenot va s'asseoir dans le cercle; il se trouve avoir à sa gauche une petite vieille bien parée, bien fardée, bien élégante... dont le col, les oreilles et les doigts sont couverts de diamants, et qui fait toujours non avec sa tête, et à sa droite une grande dame entre deux âges, qui passe fort souvent le bout de sa langue sur ses lèvres, en y mettant une certaine fierté.
Bouchenot adresse quelques mots à la petite vieille pour tâcher d'entrer en conversation; mais on ne lui répond que par des sourires et des signes négatifs.
— Est-ce que cette dame est muette ou sourde? se dit Bouchenot; cela m'étonnerait ! Voyons, essayons encore... Elle a l'air d'entendre pourtant...
Et se penchant contre l'oreille de la vieille dame, il lui dit en élevant la voix :
— Madame va probablement faire sa partie... à l'âge de madame on doit aimer le jeu... On ne peut plus faire autre chose en société... car certainement madame ne danse plus.
La petite vieille sourit, branle la tête et répond d'une petite vojx claire et tremblotante .
— J'ai pris deux fois du café aujourd'hui!... on m'en donnera encore... si je suis bien sage !
Bouchenot se recule en ouvrant de grands yeux et cherchant à deviner si cette vieille dame est sourde ou si elle se moque de lui... Mais un jeune homme placé derrière sa chaise, remarquant sa stupéfaction, lui dit en souriant :
— Vous aurez de la peine à faire la conversation avec madame de Courtivaud; elle est en enfance.
— Eh bien, c'est gentil ! s'écrie Bouchenot; et moi qui vou-
lais absolument causer! je m'étais bien adressé! quand on est comme cela, que vient-on faire en société?
— On place quelquefois madame de Courlivaud au boston. Elle a tellement l'habitude de ce jeu, qu'à défaut de tête, se? yeux lui sufTisent encore pour y faire sa partie; cependant elle y commet do fréquentes distractions.
— Ce doit être bien amusant de jouer avec elle.
— Méfiez-vous de la partie de boston si on vous propose de vous y mettre avec des personnes que vous ne connaissez pas. Dernièrement ici, je me suis trouvé y tenir tête à trois dames dont l'une était madame de Courtivaud, qui est enfonce, et met souvent du pique pour du cœur; la seconde dame était sourde, et la troisième s'endormait toujours pendant qu'on donnait les cartes ; nous avons mis trois heures et demie pour faire deux tours.
— Vous avez eu de la patience ! au second tour, je vous certifie que j'aurais renversé les cartes, les bougies et la table.
Bouchenot s'est tourné vers le jeune homme, avec lequel il serait bien aise de continuer à causer ; mais celui-ci se lève pour aller parler à des dames, et Bouchenot en est réduit à écouter sa grande voisine de droite, qui parle alors avec une dame et lui dit:
— .le n'aime que ce qui est beau et bon : que voulez-vous? chacun a ses goûts... d'abord mon mari gagne beaucoup d'argent... 11 gagne tout ce qu'il veut... il fait.des affaires, des spéculations ! ma foi, moi je me dis : Pourquoi se priver de ce qui fait plaisir?... Quand j'achète quelque chose, c'est toujours ce qu'il y a de meilleur... je n'aime pas le mauvais... nous vivons bien ! nous vivons très-bien ! Il serait impossible à mon mari de dîner rien qu'avec deux plats, il lui en faut au moins quatre, el toujours du dessert !... il ne dînerait pas sans dessert... il setait malheureux, il lui manquerait quelque chose... Mais pourquoi se priver quand on gagne beaucoup d'argent?
— Voilà une femme qui linira par se faire voler! se dit Bouchenot. Ah ça ! est-ce que Henri va me laisser toute la soirée livré à moi-même? Ah ! le cercle se défait enfin... Oh! ma foi, je vais essayer de me dégourdir les jambes !
Bouchenot se lève et se dirige du côté de son ami, qui est assis derrière sa Pauline, à la<p!elle il tâche de temps en temps de elisser un mot d'amour.
MOISTACHE. 223
— Dis donc, Henri, tu me laisses là-bas tout seul; si tu crois que je m'amuse!...
Henri se hâte d'interrompre Bouclienot et le présente à mademoiselle Giraumont en lui disant :
— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous présenter un de mes amis qui va devenir mon compagnon de travail?... A dater de demain, Bouclienot est de ma maison... Et je pourrai alors avoir quelques moments de plus... pour aller voir mes connaissances.
Pauline fait à Bou'chenot un salut gracieux, en lui disant :
— >I. Henri m'a souvent parlé do vous, monsieur... 11 était même inquiet de ne point avoir de vos nouvelles.
— Ce cher Henri, répond Bouclienot; oh! c'est un ami!... nous nous aimons beaucoup tous les deux... il m'a souvent prêté de... Je veux dire que nous nous obligeons dans l'occasion... Et certainement, mademoiselle... quand il s'agira de danser à sa noce, je n'aurai pas la goutte aux jambes !
La jeune fille baisse les yeux en rougissant, et Henri pousse Bouchenot en lui disant tout bas :
— Est-ce qu'on parle de ces choses-là?... Tu es bien indiscret...
— Ah ! je croyais que la chose était convenue entre vous... On ne sait jamais ce qu'on peut dire ici.
— .l'ai beaucoup, d'espoir : Pauline n'aime que moi, je suis sûr de son cœur.
— Eh bien, ça va tout seul alors.
— Mais son père tient tant à ce qu'on ait de la fortune... ou un commerce très-florissant !
— On l'invite à déjeuner, on le grise, et il consent à tout.
— Oh ! non, ce n'est pas ainsi qu'il faut agir pour réussir près de M. Giraumont!... C'est à force de travail, d'ordre, de bonne conduite, que j'obtiendrai la main de sa fille.
— Il ne me prendra jamais pour gendre, moi !
— Monsieur joue-t-il à la bouillotte? dit madame Merlier en s'adressant à Bouchenot.
— Oui, madame. Oh ! la bouillotte... j'y ai passé bien des nuits...
— Voici une place; si vous voulez commencer, veuillez prendre une carte !
— Très-volontiers, madame.
Madame Merlier s'éloigne, et Bouchenot s'approche de Henri en lui disant à l'oreille ;
— Je vais jouer... glisse-moi de l'argent dans la main sans que cela paraisse... Nous avons oublié cela avant d'entrer.
— Ah! c'est juste... tiens.
— Tu ne me donnes que vingt francs.
— C'est plus qu'il ne te faut, puisque je te dis qu'on joue petit jeu... trente sous la cave...
— Enfin, c'est égal, quand je n'en aurai plus, je le ferai signe. Et Bouchenot se dirige vers la table de bouillotte en se disant :
— Pourvu qu'on ne me fasse pas jouer avec madame de Courtivaud et avec la dame qui s'endort et celle qui est sourde... A la riirueur. si la petite Courtivaud voulait, je lui jouerais ses diamants.
Bouchenot est à la table de bouillotte depuis quelque temps ; il joue très-lestement l'argent de son ami ; il gagne et il commence à trouver que l'on s'amuse chez madame Merlier, lorsque la porte du salon s'ouvre et le domestique annonce :
— M. Morlandal.
Un bel homme, mis avec élégance, entre dans le salon, et va saluer la maîtresse de maison, qui semble redoubler de politesse pour le recevoir.
Bouchenot, qui a levé la tête et jeté par hasard les yeux sur la personne qui vient d'entrer, sent une sueur froide parcourir tout son corps, en reconnaissant le monsieur qu'il a déjà vu au Vaudeville.
— Quest-ce que vous faites donc, monsieur? dit un des joueurs de bouillotte en s'adressant à Bouchenot. Vous nous donnez à chacun quatre cartes...
— Ah! pardon, monsieur... je croyais jouer au billard...
— Au billard! répond le joueur en riant.
— Non... au piquet... ou... le fait est que je ne savais plus à quoi je jouais.
Bouchenot ne sait plus ce qu'il fait. La vue de la personne qui vient d'arriver le bouleverse, il fait deux fois le mouvement de se lever, il a bien envie de sortir du salon; cependant, il fait tous ses efforts pour se remettre, en se disant :
— Allons... qu'est-ce que cela signifie d'avoir peur de cet homme?... il ne me mangera pas... D'ailleurs... c'est lui... qui doit avoir peur... je suis un imbécile... Me sauver, de quoi au-
rais-je l'air?... que penserait Henri?... Allons, remettons-nous... n'ayons pas Tair de connaître... cet homme... je suis bien sûr qu'il en fera autant de son côté... Restons au jeu... ne regardons que mes cartes...
Malgré tous ses efforts pour paraître calme, Bouchenot n'est plus à son jeu. Il commet de fréquentes bévues. 11 abat ses caries avant qu'on ait parlé. 11 tient quand il voudrait passer, et il passe avec des brelans... Bientôt ses distractions augmentent, car il écoute avec attention une conversation qui a lieu près de lui.
— Qu'est-ce donc que ce M. Mortandal ? demande un jeune homme à un de ses voisins. Madame Merlier semble avoir pour lui beaucoup de considération.
— Ah ! mon cher, c'est que ce monsieur est fort riche. C'est un Marseillais ; il est arrivé à Paris, il y a une dizaine d'années, pour remplir une place de petit commis dans une maison de commerce ; et, aujourd'hui, il a maison à Paris, maison de campagne, cabriolet ! une fortune enfin !...
— Et comment a-t-il gagné cette fortune-là?...
— Dans le commerce... Il a fait des entreprises en grand... Tout lui réussit, à ce qu'il parait; enfin, il gagne beaucoup d'argent... Aussi, c'est à qui aura l'avantage de recevoir M. Mortandal.
— Monsieur... c'est à vous à faire... dit un joueur en s'adressant pour la troisième fois à Bouchenot; et celui-ci, qui était tout entier à ce qu'il entendait dire sur le Marseillais, sort enfin de sa léthargie et tâche d'être à son jeu, tout en se disant :
— Il gagne beaucoup d'argent!... il a cabriolet !... il est trèsriche !... Parbleu!... je le crois bien!... Mais si l'on savait par quels moyens il fait fortufie... et moi qui le sais !... et qui n'ose pas le dire... Je suis un grand drôle... Je voudrais bien m'en aller sans que cela se remarquât. Ah ! mon Dieu ! je crois qu'il m'a vu... cet homme... il me reconnaît... il va peut-être s'en aller... S'il pouvait s'en aller...
Mais, au lieu de s'éloigner, M. Mortandal. qui venait de regarder attentivement Bouchenot, se contente de se pencher vers madame Merlier, qui est alors près de lui, et semble lui adresser des questions ; puis, au bout de quelques instants, il s'approche de la table de bouillotte, et se tient justement en face de celui qu'il a aussi reconnu.
— Quelle audace ! se dit Bouchenot; il vient se poser là... devant mes veux... me braver... J'ai beau lâcher de prendre sur moi... je me sens bien mal à mon aise. . je dois avoir l'air très-bête en ce moment.
Bientôt une i)lace est vacante à la bouilloltc, M. Mortandal s'y met, et se trouve ainsi faire la partie de Bouchenot ; celui-ci n'est plus maître de son trouble, quoique le Marseillais semble lui sourire et affecte de lui parler avec une extrême politesse.
— Mon tout ! mon tout ! mon tout ! s'écrie Bouchenot en roulant des yeux effarés autour de lui. Cette manière de jouer fait d'abord reculer les personnes qui font la partie de Bouchenot; mais bientôt pourtant le font offert est tenu , et Bouchenot est décavé.
— Comment, monsieur, vous faites votre tout avec deux huit et une dame ! dit le Marseillais en regardant Bouchenot d'une façon singulière.
— Oui, monsieur, répond celui-ci en se levant et quittant la table; c'est comme cela que je joue à la bouillotte... chacun a sa manière.
— Je doute que ce monsieur gagne souvent, dit un des joueurs lorsque Bouchenot est éloigné.
— Je crois que monsieur était indisposé et voulait s'en aller, dit un autre, car depuis quelijues moments il n'était pas du tout à son jeu.
Le Marseillais ne dit rien, mais il tourne doucement la tête pour regarder la porte du salon, qui venait de se refermer sur Bouchenot, qui s'était doucement glissé jusque-là, et était parti . après avoir pris le premier chapeau qu'il avait trouvé sous sa main.