‹ Moustache (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

INE FORÏUNF INATTBNDIF.

— Eh bien, dit Cœlina en voyant re\enir Bouchenot près d'elle, et en remarquant son trouble, sa pâleur, le désordre qui règne dans toute sa personne, eh bien, cher ami, que vous est-il donc arrivé ce soir?... Comme vous voilà défait... boule-

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versé ! Est-ce que vos coliques vous ont pris dans cette belle réunion pour laquelle vous vous étiez fait si beau ?

— Oui... répond Bouchenot en se jetant sur une chaise, je me suis trouvé fort mal à mon aise... je suis sorti très-vite.

— Mais savez-vous que ça devient inquiétant, un mal qui revient si souvent ? Voulez-vous que j'aille chercher le médecin ?

— Non, c'est inutile... je me sens déjà mieux...

— Veux-tu prendre quelque chose?

— Je ne veux rien.

— Tu ne veux rien prendre! Oh! certainement, tu es malade, cher ami; tu n'es pas dans ton état naturel.

— Cœlina, laissez-moi tranquille, vous me ferez bien plaisir.

— Tiens, ce chapeau dont la coiffe est blanche... et la tienne était noire... Ce n'est pas ton chapeau, cela.

— C'est possible... Je trouvais aussi en chemin qu'il m'était un peu large.

— Comment, tu n'as pas vu que tu te trompais de chapeau !.. . Il me semble cependant qu'une coiffe blanche ne ressemble pas à une noire.

— Quand on est pressé cela se ressemble beaucoup...

— Et qui te pressait donc tant ?

— Puisque je vous ai dit que j'avais mes coUques... Cœlina hocha la tète d'un air de doute et en murmurant :

— Tout cela n'est pas naturel... Certainement on a quelque secret qu'on ne veut pas me confier... et c'est bien mal : avec qui aura-t-on de la confiance si l'on en manque pour sa meilleure amie, pour celle qui nous a donné des preuves de son sincère attachement, qui nous a aimé dans l'infortune, et qui ne voudrait des richesses que pour les partager avec nous?

Tout en disant cela, la jeune fille s'est rapprochée de Bouchenot; elle passe une de ses mains derrière son épaule; de l'autre, elle lui caresse doucement le menton . et lui dit avec une voi\ suppliante :

— Mon petit Bouchenot, je serai l»ien discrète, je te le jure!... mais apprends-moi ce qui te tourmente comme cela quelquefois... ce qui te rend tout à coup triste quand tu étais gai... muet quand tu étais bavard... ce qui, enfin, change tout à coup ton humeur... Oh ! tu vas me le dire... nest-ce pas que tu vas me le dire?

— Cœlina, fais-moi le plaisir de me laisser tranquille, répond Bouchenot en repoussant sa maîtresse. •

La petite enlumineuse s'éloigne avec dépit, et Bouchenot cherche dans le sommeil l'oubli de ses terreurs de la soirée.

Le lendemain, Cœlina boudait encore, et Bouchenot faisait un petit paquet de ses effets pour les transporter au domicile de Henri, qui allait devenir le sien. Il se hâtait lentement, suivant son habitude, lorsqu'il s'agissait de prendre une sage résolution. Mais son gousset était vide ; le travail de Cœlina n'était qij^ bien juste suffisant pour subvenir à ses besoins , il fallait donc se résoudre à faire aussi quelque chose pour gagner de l'argent.

— Voilà ce que c'est ! dit Bouchenot après avoir terminé ses préparatifs. Maintenant, il faut aller prendre le collier de misère. Ce n'est pas le travail qui m'effraye, certainement !... mais ce qui m'attlige, c'est de te quitter... ma petite Cœlina... j'étais si heureux près de toi... Eh bien ! tu ne réponds pas... tu me boudes, Cœlina?

— Laissez-moi tranquille, monsieur, répond la petite enlumineuse. Hier au soir vous n'avez pas voulu me parler ; moi, je ne veux pas vous répondre à présent. Chacun à son tour.

— Hier... j'étais malade.

— Oh ! oui, comme je danse.

— Aujourd'hui, je vais te quitter... veux-tu nous séparer fâchés?

— Vous ne méritez pas que je vous aime.

— Si... et tu verras... dès que j'aurai fait fortune dans le commerce... et je tâcherai que ce soit le plus vite possible, c'est à tes pieds que je viendrai déposer le fruit de mes veilles.

— Nous verrons cela... Maintenant que vous allez habiter chez M. Henri, il va vous mener tous les soirs avec lui dans le monde... dans de belles réunions comme celle d'hier...

— Oh ! je n'irai pas ! je te certifie que je ne veux plus y retourner dans ces belles sociétés où l'on rencontre des... où l'on se trouve avec toutes sortes de gens!... Je te le répète, c'est près de toi que je viendrai passer tous les moments que j'aurai de libres... et je tâcherai d'en avoir souvent... Mais il se fait tard... midi est sonné, et je devais être chez Henri de bonne heure... Adieu, ma petite Cœlina. Je vais prendre en bas un commissionnaire, qui marchera derrière moi avec mon paquet ; j'aurai l'air d'aller aux diligences.

— Veux-tu que je te le porte, ton paquet?

— Non. chère amie, non : il ne faut jamais réduire la beauté à l'emploi de portefaix... J'ai encore quinze sous... ce sera suffisant pour payer la commission.

— Et tes amis George et Timothée , tu ne vas pas leur dire adieu ?

— Certainement ils ne sont pas dans leur chambre à m'attendre... D'ailleurs, ils me gronderaient de ce que je ne suis pas parti plus tôt, et ce n'est pas la peine. Ils viendront me voir... à mon bureau.

; Bouchenot embrasse Cœlina et se dispose à sortir, lorsqu'une voix crie dans l'escalier :

— Monsieur Bouchenot !... trois sous, s'il vous plaît !...

— Tiens ! c'est toi que l'on appelle, dit Cœlina en regardant son amant.

— Moi !... répond Bouchenot en devenant tout tremblant. Je n'y suis pas !... dis que je n'y suis pas !...

Et déjà Bouchenot se sauve dans la petite pièce qui sert de cuisine, et, dans son trouble, il veut se cacher derrière la fontaine, lorsque sa maîtresse court après lui en lui disant :

— Mais qu'est-ce qui te prend donc encore?... qu'est-ce que tu as?... C'est le facteur qui t'appelle!... n'entends-tu pas sa claquette... et n'a-t-il pas demandé trois sous?

— Le facteur,., tu crois que c'est le facteur? répond Bouchenot d'un air inquiet.

— Sans doute, c'est une lettre pour toi... je vais aller la chercher...

— Une lettre... pour moi... de Paris... Mais si c'était autre chose !... 11 faudrait t' assurer auparavant...

Mais Cœlina n'écoute plus Bouchenot, elle est déjà dans l'escalier, et elle remonte bientôt, tenant une lettre à sa main.

— Tu vois bien que je ne m'étais pas trompée... c'est une lettre pour toi... la voilà.

— C'estsingulier!...dit Bouchenot en s'emparantde la lettre; je n'attends pas de nouvelles... qui donc peut m'écrire?

— Oh! quelque femme sans doute ! cela se devine !...

— Non... ce n'est pas là une écriture de femme.

— Pourquoi donc? il y en a qui écrivent comme des peintres, maintenant. C'est quelque beauté dont vous aurez fait la conquête hier, en société, et qui vous donne un rendez-vous...

23î MOUSTACnE,

— Hier... eti société... Oh ! non... je ne pense pas avoir fait de conquêtes hier...

— Au reste, j'espère que je vais savoir cequ on vous écrit... Voyons... ouvrez donc... dépèchez-vous donc... Ah! il y a longtemps que j'aurais brisé le cachet, moi !...

Bouchenot examinait et tâtait la lettre, il semblait craindre qu'en la décachetant elle ne fit explosion. Il ne reconnaissait pas l'écriture, qui, quoique belle, semblait contrefaite. Enfin, il se décide cependant à briser le cachet ; mais auparavant il s'éloigne de Cœlina en lui disant :

— Permettez, chère amie, il peuty avoir là-dedans des choses qui ne concernent pas les femmes.

— Oh ! c'est bon !... lisez... mais il faudra bien que je la lise aussi, moi... ou sans cela, gare à vos yeux!

Bouchenot se retire dans l'embrasure d'une fenêtre ; il ouvre la lettre, et là, la première chose qui frappe ses regards est un billet de banque, .plié en quatre, qui était renfermé dedans.

Par un mouvement aussi prompt que la pensée, Bouchenot a saisi le billet de banque, la roulé dans sa main et glissé dans sa poche, en tournant le dos à Cœlina, qui ne s'est aperçue de rien. Il se hâte ensuite de lire sa lettre, qui n'est point signée, et contient ces mots :

(( Je croyais ne jamais vous revoir ; car dans l'état où je vous vis pour la première fois, je ne devais pas soupçonner en vous un homme qui est reçu dans le monde; puisque nous nous sommes retrouvés, j'espère que vous serez toujours aussi fidèle au serment que vous nous avez fait : je viens de prendre des informations sur vous, je sais que la fortune ne vous est point favorable, je vous prie d'accepter les mille francs que renferme cette lettre, et tous les mois vous recevrez par la poste cinq cents francs pour prix de votre discrétion.

Bouchenot a cessé de lire, mais il tient toujours ses regards attachés sur la lettre; il semble absorbé dans ses réflexions. L'élonnement, la joie et la crainte se partagent tour à tour son être; il ne sait s'il doit ajouter foi à ce qui lui arrive; il relit encore le billet anonyme, dont il devine aisément l'auteur :

Cœlina, impatientée de ce que la lecture du billet se prolonge, se rapproche de son amant, et passe doucement la tète par-des- .sus son épaule en s'écriant :

— Il paraît qu'il y en a long!... voyons un peu ça !...

Mais Bouchenot froisse la lettre dans ses mains et la fourre précipitamment dans sa poche en disant :

— Ce sont des affaires particulières... des choses... de famille qui ne regardent que moi... vous ne pouvez pas voir cette lettre.

— Je ne puis pas voir cette lettre! répond la petite enlumineuse en devenant pâle de jalousie et de colère. Ah! par exeml>le, ce serait un peu fort... Vous ne pensez pas sans doute que. je me contenterai de cette réponse !

— Il le faudra bien. Je vous répète, Ca-lina. que ce billet n'a rapport qu'à des affaires de famille.

— Vous mentez, vous n'avez plus de famille... tous vos parents sont morts, vous me l'avez dit cent fois.

— Je me trompais!... il m'était resté un cousin... un arrièrecousin... c'est lui qui m'écrit.

— Et comment s'appelle-t-il, ce cousin?.,, voyons, quel est le nom de la personne qui vous écrit?... Eh bien... vous ne pouvez pas répondre... vous ne savez pas même le nom de celui qui vous écrit?

— Si, mademoiselle, je le sais... mais je ne veux |)as le dire.

— Monsieur Bouchenot, montrez-moi cette lettre... tout de suite... je veux la lire.

— Mademoiselle Cœlina, je vous répète que vous ne la lirez pas, parce qu'elle parle de choses qui ne sont pas de votre compétence.

— C'est bien, monsieur, il sufïit. il est inutile de chercher à me tromper... je ne suis pas encore béte comme Prudence, Dieu merci!... je vois ce qu'il en est, cette lettre est d'une femme... vous avez une intrigue nouvelle... je m'en doutais... Depuis longtemps vos mystères... vos distractions, vos soi-disant coliques m'avaient donné des soupçons, maintenant je n'ai plus même l'ombre d'un doute; vous en aimez une autre... je suis délaissée, trahie!...

— Cœlina, je te certifie qu'il n'en est rien... il n'est pas du tout question d'amour dans cette lettre...

— Eh bien alors, montrez-la-moi... laissez-moi la lire... Bouchenot... mon petit Bouchenot... je t'en supplie... laisse-moi lire cette lettre... ou je vais grincer des dents et m'arracher les cheveux.

— Tu ne t'arracheras rien du tout, et je ne te montrerai pas

la lettre... je suis désolé de te refuser, mais cela ne peut pas être autrement.

— Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur! s'écrie Cœlina en s'éloignant de Bouchenot; eh bien, tout est fini entre nous.. . je'ne veux plus vous voir... je ne veux plus entendre parler de vous...

— Comme il vous fera plaisir, mademoiselle.

— Voilà vos effets, monsieur, emportez votre paquet... il n'est pas trop lourd...

— C'est ce que je vais faire, mademoiselle.

— Et ne vous donnez pas la peine de revenir chez moi, parce que je n'y serai jamais.

— Cela suffit, mademoiselle, on s'y conformera; j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.

Bouchenot prend son paquet et descend fort tranquillement l'escalier; quand il est arriv(' au premier étage, CoE'lina lui jette sur la tète une brosse à dents et un peigne en lui criant :

— Tenez, monsieur, voilà qui vous appartient encore... je ne veux garder aucun de vos effets; donnez cela à votre nouvelle maîtresse pour la mettre dans ses meubles.

Bouchenot foule dédaigneusement à ses pieds le peigne et la brosse à dents, et sort de la maison en se disant :

— Je vais m'y mettre, moi, dans mes meubles, et cette fois ce sera un peu élégant, je m'en vante.

— Cinq cents francs par mois! se répète Bouchenot en marchant au hasard le long des quais, tenant son petit paquet sousson bras gauche, et de sa main droite caressant le billet de banque, qui est dans la poche de son pantalon : cinq cents francs par mois! cela fait six mille francs de rente par an!... cela représente un capital de cent vingt mille francs. . . et même plus, maintenant que la rente est à cent neuf quatre-vingts... Il est vrai qu'on doit rembourser le cinq pour cent... Mais, moi, je suis tranquille, on ne me remboursera pas mon capital... j'ai donc maintenant six mille francs de rente... C'est une fort jolie fortune pour un garçon... qui n'avait rien... plus, mille francs comptantque je tiens... que je palpe... que je caresse... dont je puis à présent faire tout ce que bon me semblera... Ah çà ! mais... c'est magnifique tout cela... me voici dans une position superbe!... suis-je bien éveillé!... Moi... qui n'avais que l'espoir d'une place médiocre... où il aurait fallu travailler comme un

nègre... me voilà riche... me voilà rentier et maître de mon temps!... Je n'ai plus rien à faire qu'à m'amuser du matin jusqu'au soir... Oh! mais c'est charmant!... je suis le plus heureux des mortels!...

Et Bouchenot, qui sourit parlant seul, comme cela arrive fréquemment aux personnes fortement préoccupées, est sur le point de se mettre à danser sur le quai, lorsque tout à coup sa figure se rembrunit, sa gaieté disparaît, son front se plisse et devient soucieux; c'est qu'alors Bouchenot fait d'autres réflexions, c'est qu'il se dit :

— Mais cette fortune qui me tombe... non pas du ciel, mais d'une source bien criminelle!... si l'on venait à découvrir de qui je la tiens... ne serais-je pas regardé comme complice de cet homme qui paye mon silence?... Ah! mon Dieu!... cette réflexion me fait frissonner!... Que faire?... quel parti prendre?... '■

Et Bouchenot marche plus lentement, d'un pas plus lourd cette fois, et il ne se sent plus envie de chanter, de danser en marchant; mais cependant sa main droite ne sort pas de son gousset et ne cesse pas de caresser le billet de banque.

Après être resté assez longtemps dans l'indécision du parti qii'il doit prendre, Bouchenot se dit :

— Vraiment je suis bien niais de me consulter pour savoir si j'accepterai ou si je refuserai la fortune qui m'arrive... Il faut bien que je l'accepte. . . J'y suis forcé. Car à qui la renverrais-je?. . . Cette lettre est anonyme... Je me doute de qui elle vient... mais je n'ai pas de preuve... La personne peut nier. Irais-je renvoyer ce billet de banque à M. Mortandai... à ce IMarseillais qui ne m'a pas adressé un seul mot?... Il pourrait me répondre qu'il ne sait pas ce que je veux dire... qu'il ne me connaît pas, qu'il ne m'a jamais vu, et certainement il me répondrait cela... et moi, que dirai-je alors? j'aurais l'air d'un imbécile... Allons, décidément il faut que je me résigne à avoir désormais six mille livres de rente, et à disposer des mille francs que j'ai dans ma poche... Ma foi, tant pis, je me résigne.

Et Bouchenot reprend une physionomie tout à fait riante, car il a cherché à se persuader qu'il n'avait aucun reproche à se faire, et il y a facilement réussi. Du moment que l'on capitule avec sa conscience, c'est que l'on a déjà l'intention de ne plus écouter sa voix. En fait de probité, de délicatesse, celui qui

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hésite est déjà coupable; dans une âme honnête, il y a un sentiment de droiture qui n'admet pas comme faisable ce dont on pourrait avoir à rougir.

— Que vais-je faire maintenant? dit Bouchenot; je suis brouillé avec Coelina, et je n'en suis pas très-fàché; car un homme qui a six mille livres de rente ne peut pas demeurer avec une enlumineuse, fi donc!... et loger rue de la Calandre!... quelle horreur! 11 me faut maintenant un appartement dans le beau quartier... dans la Chaussée-d'Antin; je veux devenir un petit-maitre, je veux coucher avec des gants, je veux être mis dans le dernier goût, et porter un lorgnon, deux lorgnons même si c'est le genre!... Oh ! comme je vais faire sauter mes six mille livres de rente! et pour commencer je ne vais plus à pied... A pied... avec un paquet sous le bras... Ah! mon Dieu! je dois avoir Tair d'un tailleur... si je jetais mon paquet dans la Seine... Non... il y a des choses dedans qui pourront encore me servir; mais je vais prendre un cabriolet pour chercher un logement. Holà, cocher! ici!

— Montez, mon bourgeois!

— Je vous prends à l'heure ! mais allons très-vite, vous aurez pour boire.

— Cela suffit, bourgeois; voyez votre montre.

— Ma montre, dit Bouchenot en faisant semblant de tàter à son gousset. Ah! diable! je l'ai perdue!...

— Vous l'avez perdue... mais on vous l'a peut-être volée?

— C'est encore très-possible... on me l'aura volée?

— Avez-vous fait votre déclaration, bourgeois?

— J'en serais bien fâché! est-ce que j'ai le temps de m'occuper de ces misères-là! j'en achèterai une autre. Allons, fouettez votre cheval.

— Oîrallons-nous, bourgeois?

— Chercher des logements.

— Des logements! où ça?...

— Parbleu! dans le beau quartier; menez- moi dans la Chaussée-d'Antin, et là nous nous arrêterons devant les écriteaux.

Le cocher fouette son cheval, et conduit Bouchenot rue du Mont-Blanc. Chemin faisant, le jeune homme se penche sur le tablier, ou avance la tête hors du cabriolet pour tâcher d'être remarqué par les passants; il se trouve si bien en voiture, qu'il

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ne pense plus à en descendre, lorsque son cocher lui dit :

— Bourgeois, voilà un écriteau.

— Très-bien, allez demander au concierge ce qu'il y a à louer, et quel est le prix?

Le cocher entre dans la maison et revient dire :

— Bel appartement complet, avec des caves et papiers peints, en couleurs, tout frais; deux mille cinq cents.

— C'est trop grand, répond Bouchenot; voyons ailleurs.

On fait dix pas, et l'on aperçoit un nouvel écriteau. Bouchenot l'ait arrêter et descendre le cocher, qui revient lui dire :

— Petit logement, une pièce et un caljinet sur le derrière, de garçon; deux cents francs.

— C'est trop petit.

A peine le cocher est-il remonté dans le cabriolet, ({u'on aperçoit un écriteau de l'autre côté delà rue, il faut s'arrêter de nouveau. Le cocher va aux informations en disant :

— Il me semble, bourgeois, que ce n'est pas la peine que j(' remonte pour redescendre à chaque jiorte cochère...

— 11 est certain que ce n'est pas commode d'être en cabriolet pour chercher des logements, dit Bouchenot; vous allez continuer de marcher, et moi je vais vous suivre dans le cabriolet, je ne descendrai qu'aux appartements qui me sembleront convenables.

Le bourgeois et le cocher passent de cette manière deux heures rien que dans la rue du Mont-Blanc; tantôt c'est le cocher qui va devant aux informations, tantôt c'est Bouchenot qui descend pour aller visiter les logements. Enfin, dans la rue Saint-Lazare, Bouchenot se décide à louer un petit appartement de cinq cents francs, dans lequel on peut entrer sur-lechamp.

Le concierge de la maison tend la main pour recevoir le denier à Dieu ; Bouchenot se hâte, il n'a sur lui que quinze sous et son billet de banque. Il présente ses mille francs au concierge en lui disant:

— Je n'ai que des billets de banque sur moi, pouvez-vous me changer cela?

— Très-facilement, monsieur, il y a un banquier dans la maison.

— Alors allez me chercher de la monnaie.

Le concierge prend le billet de banque en s'inclinant jusqu'à

terre, parce qu'un homme qui n'a que des billets de mille francs dans sa poche est, aux yeux du vulgaire, un être supérieur, digne qu'on le traite comme un prince. Pendant qu'il va chercher de la monnaie, Bouchenot se dit :

— J'ai un logement, c'est très-bien, mais il n'y a rien dedans, et je n'ai pas envie de coucher par terre; heureusement qu'à Paris, avec de l'argent, on peut en une journée se procurer un ménage complet... on trouverait jusqu'à une femme et des enfants.

Le concierge revient avec un sac d'argent, qu'il présente humblement à Bouchenot. Celui-ci, après l'avoir généreusement payé de sa peine, lui dit :

— Mon cher ami, je voudrais maintenant avoir des meubles pour mon appartement; j'ai fait cadeau de ceux que j'avais à ma dernière maîtresse... Connaissez-vous par ici un tapissier... je payerai comptant.

— J'ai bien mieux que cela à vous offrir, monsieur, répond le concierge. Un Anglais qui loge dans cette maison, et qui repart pour Londres, veut vendre son mobilier... C'est très-joli, tout neuf; et comme il est pressé de partir, vous aui'ez cela pour rien.

— Pour rien ! je le prends. Peut-on voir sur-le-champ ce mobilier?

— Oui, monsieur, c'est dans la maison.

— Conduisez-riioi, conciei'ge... Cocher, veux-tu venir voir le mobilier?

— Merci, bourgeois, il faut que je garde ma voitui-e.

— C'est juste, garde notre voiture... fais manger ton cheval ; double la ration, c'est moi qui régale.

Le concierge mène Bouchenot chez l'Anglais qui veut se défaire de ses meubles. Le marché est bientôt conclu. Moyennant six cents francs, Bouchenot se trouve possesseur d'un charmant mobilier qui lui aurait coûté le triple chez un marchand. Il a jusqu'à des draps à son lit et des foulards pour mettre sur sa tête. 11 est dans l'enchantement. Il paye sur-le-champ. Il est sur le point d'embrasser le concierge; il le charge de faire transporter ses meubles dans son logement, et celui-ci ne lui demande que deux heures pour avoir fini.

Bouchenot remonte dans le cabriolet et se fait reconduire à son ancien losenient de la rue de la Calandre. Son intention n'est

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point de remonter chez lui, ni de retourner chez Gœlina ; mais ce qui lui importe beaucoup, c'est que là on sache sa nouvelle adresse, afin de pouvoir la donner lorsque le facteur viendra lui apporter des lettres. Comme c'est par la poste que Bouchenot doit recevoir ses rentes, il tient essentiellement à ce que la poste ne mette pas ses lettres au rebut. 11 va donner sa nouvelle adresse à la fruitière, à l'épicier, à tous les boutiquiers des environs ; il distribue d'avance des pourboires, il a incessamment la main à la poche, et on lui promet de donner fidèlement son adresse au facteur.

Bouchenot quitte alors son ancien quartier en murmurant : — Adieu Rome! je pars!... je deviens dès aujourd'hui un heureux habitant de la Chaussée-d'Antin... Je déjeunerai chez Tortoni et je dînerai au café de Paris!... Autre temps!... autres soins!... et je ferai ce qui me fera plaisir, depuis le matin jusqu'au soir... Ah ! mon Dieu !... à propos de cela ! et Henri qui m'attend ce matin pour m' installer à son bureau!... Je n'en veux plijs de sa place ! ..je n'en ai plus besoin. Mais cependant il ne faut pas le laisser m''atlendre... ce serait malhonnête, et je ne veux pas qu'on dise que la fortune me rend impoli. Si j'allais dire à Henri qu'il peut disposer de sa place... Mais si je vais le voir, il me questionnera... me demandera d'où me vient l'argent que je dépense... non... je ne veux pas aller le voir... Parbleu !... écrivons-lui; une lettre, c'est bien plus commode. On n'écrit que ce qu'on veut et on ne répond à rien. Cocher, arrêtez-moi dans ce café là-bas.

— Oui, bourgeois.

Bouchenot entre dans un café ; il se fait servir un verre de vin de Malaga, demande du papier, une plume, et écrit à Henri la lettre suivante :

(t Mon cher Henri, ne m'attends pas ce matin pour travailler : des affaires imprévues m'empêchent d'aller chez toi; je te dirai en même temps que tu peux disposer de la place que tu m'avais proposée; décidément je ne la prendrai pas. Des rentrées de fonds sur lesquelles je ne comptais pas me permettent une existence plus libre. J'ai changé de projet, et je renonce au commerce. Je n'en suis pas moins reconnaissant de tes offres, et je te prie de me croire toujours ton ami. »

Après avoir signé cette lettre, Bouchenot se dit :

— J'aurais peut-être dû parler à Henri de l'argent que je lui

ilO MULSIACUE.

dois... Ah ! bah I... il n'en a pas besoin maintenant, et je le lui rendrai plus tard. Portons cette lettre à son adresse.

Bouchenol remonte en cabriolet, se fait conduire devant la demeure de Henri, fait remettre par son cocher la lettre qu'il vient d'écrire, puis se fait ramener à son nouveau logement de la rue Saint-Lazare, oii il congédie son cabriolet après avoir généreusement rétribué le cocher.

— Le logement de monsieur est prêt, les meubles sont trans- (lortés. et j'espère que monsieur sera satisfait de l'arrangement du mobilier, dit le concierge en présentant une clef à son nouveau locataire, comme on présente à un conquérant les clefs d'une ville.

— Bravo, mon concierge! dit Bouchenol en prenant sa clef. Vous êtes un homme expéditif; j'aime cela. Désormais, c'est vous que je charge d'avoir soin de mon appartement; vous ferez mes chambres, mes bottes; vous battrez mes habits, et vous lixerez vous-même vos émoluments; cela vous va-t-il?

— Oui, sans doute, monsieur, je serai toujours à vos ordres.

— A propos 1 je n'ai pas encore songé à vous donner mon ancienne adresse; si vous vouliez aller aux renseignements...

— Ah ! fi donc ! monsieur me fait une injure... on voit bien à qui lun a affaire, et je n'ai pas besoin d'aucune information avec monsieur.

— Allons ! se dit Bouchenol. il parait que j'ai l'air très comme il faut!... Co que c"c-l pourUmt que d'avoir toujours l'argent à la main I

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