LKS CURE-DENTS ET LES CHAINES DE SÛRETÉ
— Parbleu! voilà un chien bien entêté! dit Bouchenot en s'arrêtant; il me paraît qu'il a cassé le faible cordon avec lequel on voulait le retenir... Tu aimes donc bien le jambon, Moustache? Je croirais aussi que ta maîtresse ne te donne pas trop à manger, car tu fais des bassesses pour bien peu de chose!... Le chien derrière moi, la jeune fille ne doit pas être loin... mais je ne la vois plus... Pauvre petite! je ne veux pourtant pas lui dérober son chien... -Voyons, tâchons de la retrouver. Ah! Moustache, si je fais la connaissance de cette jeune personne, certainement c'est bien à toi que je le devrai!
Bouchenot retourne sur ses pas; il n'aperçoit point la jeune fille : il prend la rue qu'elle a prise, double le pas, regarde de tous côtés, et s'adresse au chien en lui disant : — Où est cette maîtresse ?
Pour toute réponse, Moustache met ses deux pattes de devant sur le pan de l'habit de Bouchenot, en fourrant son museau contre la poche.
Après une demi-heure de recherches inutiles , Bouchenot se dit : — J'ai fait ce que j'ai pu pour retrouver la maîtresse de Moustache; s'il me reste, ce n'est certainement pas ma faute. Ma foi! je le garderai... Je t'adopte, inconstant animal, jusqu'à
ce que tu me quittes pour une poche mieux fournie. Si tu appartenais à quelque riche ama'eur, demain je lirais avec soin les affiches qui promettraient une récompense honnête... voilà même un genre d'industrie auquel je n'avais pas encore songé ; mais je doute que ta maîtresse te fasse afficher, quoique tu lui viennes de son parrain. Et d'ailleurs, si je la retrouve, je suis trop galant pour ne pas te rendre gratis; en attendant, comme je ne veux pas que tu m'aies suivi pour rien, je vais partager avec toi cette friandise, cause de ton inconduite... et comme ma poche en conservera longtemps le goût, je suis certain que tu ne me quitteras pas ensuite comme ta maîtresse.
Le jeune homme entre dans une allée. Là, il sort de sa poche le jambon, que les coups de tête de Moustache avaient singulièrement endommagé, il en donne quelques bribes au chien, en y joignant un peu de pain, et Moustache fait disparaître tout cela avec une étonnante vélocité. De son côté, Bouchenot termine son déjeuner dans l'allée, où il a l'air de s'être arrêté pour toute autre chose. Ce repas achevé, il se remet en course avec son nouveau compagnon, en lui disant :
— Allons, Moustache, suivez votre nouveau maître!... Si vous faites mine de me quitter, j'ai là, dans ma poche que vous ne flairez pas, deux morceaux de canne dont je me servirai pour vous corriger, car je n'ai pas perdu l'espérance de vous rendre un jour à votre maîtresse... Et qui sait si ce chien ne me conduira pas au bonheur, à la fortune, aux honneurs?... Tout est ricochet dans la vie !... Les plus grands événements ont eu souvent pour causes des aventures plus futiles que l'obstination de ce chien... Ah! Moustache, si je te dois un jour une position heureuse, sois tranquille, je ne t'oublierai pas!
— Monsieur veut-il des cure-dents?... Achetez-moi des curedents, monsieur!
C'est une petite fille qui marche à côté de Bouchenot, et lui présente toute sa boutique qui est dans sa corbeille, il repousse la corbeille en disant :
— Je n'ai pas besoin de cure-dents, ma petite; ce serait du luxe!
— Étrennez-moi, monsieur... à un sou le paquet.
— Quand même ce serait à un liard, je ne t'étrennerais pas. D'ailleurs, je porte malheur...
— Oli ! si, monsieur, vous me porterez bonheur, à moi!...
— Je te répète qu'il m'est impossible de t'étrenner.
— Prenez-en un paquel, monsieur!...
— Mais laisse-moi donc avec tes cure-dents !
Bouchenot repoussait la corbeille que la petite fille s'obstinait à lui présenter toujours. Monsieur Moustache, témoin de cette manœuvre, et croyant qu'il y a aussi des comestibles dans la boutique que porte l'enfant, saute tout d'un coup sur la corbeille, et avec ses deux pattes de devant jette à terre toute la marchandise qu'elle renfermait; puis, pendant que la petite crie et ramasse ses cure-dents, il happe avec ses dents la corbeille qui est restée à terre, et se met à courir comme si on l'avait éreinté de coups.
Bouchenot ne peut s'empêcher de rire en voyant le chien fuir avec la corbeille dans sa gueule; il aide l'enfant à ramasser ses cure-dents, et lui dit :
— Tu vois ce que c'est que de harceler les gens; cela a mis mon chien de mauvaise humeur... il n'aime pas les curedents.
— Mais, monsieur, appelez-le donc pour qu'il rne rende ma corbeille!
— C'est un animal fort mal élevé... il n'écoute jamais la voix de son maître... Moustache! Moustache!... Tu vois qu'il court toujours. Console-toi : ta eorbeille valait bien deux sous; quand je repasserai par ici, je t'en donnerai trente. Aujourd'hui, je n'ai pas de monnaie.
En disant cela, Bouchenot poursuit son chemin, persuadé que cette fois il a aussi perdu le chien. Mais, contre son attente, après avoir marché quelque temps, il entend trotter derrière lui : c'était Moustache, qui tenait toujours la corbeille dans ses dents.
— Voilà un singulier animal!... dit Bouchenot. Ah ! tu voles les corbeilles! Le parrain de ta maîtresse t'a donné une éducation bien vicieuse, à ce qu'il me semble... De quoi ai-je l'air, moi, maintenant?... d'un aveugle dont le chien est dressé à recevoir la recette... N'importe, tâche de faire une recette. Moustache, et je ferai faire ton buste, comme celui du chien de Montargis... Ah! me voilà devant la maison de M. Lombard, cet homme d'affaires qui m'a aidé à vendre tout ce que m'avait laissé mon père. Il est à son aise, le gaillard, et il m'a plusieurs fois engagé à aller lui demander à dîner... 11 est vrai que quand j'y suis allé dans cette intention il était toujours sorti ; mais,
4 s MOUSTACHE.
cette foi?, je ne !e manquerai pas, car je Taper 'oi? qui rentre chez lui.
Bouchenot court au-devant d'un monsieur d'une cinquantaine d'années, tournure assez commune, figure longue, maigre, nez en bec de corbin, et portant des besicles derrière lesquelles on aperçoit des yeux qui semblent de verre.
— Ah! bonjour, papa Lombard!... dit Bouchenot en allant frapper sur l'épaule de ce monsieur, qui le regarde d'un air équivoque, puis fait semblant d'être content, et répond :
— Tiens, c'est l'ami Bouchenot!... Enchanté de vous voir... Comment vous portez-vous, mon cher ami?... Je pensais à vous ce matin ; je me disais : — Il y a bien longtemps que je n'ai vu ce cher Bouchenot.
— Parbleu ! monsieur Lombard, quand je viens chez vous, on me dit toujours que vous êtes sorti...
— Ah! je sors beaucoup; j'ai tant d'affaires!... El vous?
— Moi, je n'en ai pas du tout, malheureusement!... Vous devriez bien m'en procurer... Vous m'aviezdit, monsieur Lombard, que vous penseriez à moi...
— Sans doute... je ne demanderais pas mieux... Je sais que vous avez des talents, de l'activité...
— Oh! pour de l'activité, vous devez vous rappeler que je n'ai pas été longtemps à manger ce que mon père m'avait laissé!...
— Enfin, vous savez votre code... vous sauriez plaider; mais c'est que vous n'avez pas encore été reçu avocat!
— Qu'est-ce que ça fait, monsieur Lombard? il y en a tant qui sont avocats, et qui ne plaident pas.
— Vous n'êtes pas connu, voilà le malheur...
— Parbleu! si j'étais connu, ce serait peut-être encore plus malheureux.
— C'est égal, je vous trouverai de l'occupation ; comptez sur moi, mon ami. En attendant, il faudra venir un de ces jours me demandera diner. Au revoir, mon cher Bouchenot.
— Eh! mais, dites donc, papa Lombard, s'écrieBouchenoten se pendant au bras du monsieur, qui allait entrer dans sa maison, ça me va, pas plus tard qu'aujourd'hui ; je viens dîner avec vous sans façon... ou avec des façons, ce sera comme vous voudrez : moi, je m'accommode de tout.
Le monsieur ne répond pas, son nez s'allonge un peu plus et
semble vouloir s'introduire dans sa bouche; puis tout d'un coup il s'écrie en regardant Moustache :
— Ah! voilà un drôle de chien!... il est fort plaisant aveccette corbeille dans sa gueule... Est-ce à vous, ce chien?
— Oui, c'est à moi... momentanément; il m'a été confié... Je vous disais donc, papa Lombard, que...
— Pourquoi tient-il cette corbeille dans ses dents?
— C'est un tour qu'il s'est appris lui-même; c'est un chien savant... Est-ce que vous voulez me Tacheter?
— Moi ! oh ! je déteste les animaux ! ...
— Ainsi, c'est convenu, papa Lombard, nous dînons ensemble...
— Oui, mon ami, un de ces jours, venez me trouver... entre quatre et cinq...
— Ce n'est pas un de ces jours, c'est aujourd'hui que je viens dîner avec vous.
— Aujourd'hui, mon ami, ah ! pardon ! je n'avais pas bien entendu! Aujourd'hui, c'est impossible; je dîne en ville...
— Vous dînez en ville! mais vous rentriez chez vous?
— Je rentre pour m'habiller, puis je vais ressortir; on m'attend... Au revoir, mon cher Bouchenot; à une autre fois... entre quatre et cinq...
M. Lombard est rentré dans sa demeure après avoir secoué fortement la main de Bouchenot, et celui-ci s'éloigne en se disant :
— Encore une espérance trompée!... Hum!... vilain ladre!... tu me secoues la main comme un prunier, et tu n'as pas la moindre amitié pour moi!... Tu m'as aidé à me ruiner en m'achetant à vil prix ce que mon père m'avait laissé, et maintenant que tu ne peux plus me gruger, tu me refuses à diner!... car je vois bien que tes invitations ne sont que des attrapes. Oh! les hommes... ce n'est pas le Pérou que leur connaissance!... les femmes, à la bonne heure!... Si on se ruine avec elles, au moins on y a trouvé du plaisir. Viens, Moustache... viens; laissons là cet égoïste!... Je suis bien fâché que tu ne lui aies pas pris quelque chose, à lui, ou au moins que tu ne lui aies pas mordu les mollets... mais je crois qu'il n'en a pas. Dirigeons nos pas vers une demeure hospitalière, si toutefois il y en a pour les gens qui n'ont pas le sou ; car, en général, c'est toujours à ceux qui n'ont besoin de rien que l'on offre quelque chose... Dieu!
comme j'ai de belles pensées!... comme l'adversité ouvre l'esprit!... Je devrais écrire des maximes.
Bouchenot s'est remis en marche, mais son pas n'est plus aussi léger; sa tournure n'a plus cette vivacité, cette assurance qu'il possédait en quittant ses deux amis : c'est que la journée s'avance, et qu'elle n'a pas été heureuse pour celui ^qui voyait tout en rose lorsqu'il avait encore cinq francs dans sa poche et de douces espérances en perspective; ensuite, c'est que l'appétit se faisait sentir de nouveau... le déjeuner était déjà loin. La digestion se fait vite lorsqu'on marche continuellement, et depuis le matin le pauvre garçon prenait de l'exercice. On a beau avoir de la gaieté dans l'esprit et de la philosophie dans le caractère, les coups du sort aigrissent l'humeur, les injustices froissent le cœur, et la vue d'une foule de gens indifférents à nos peines, ou prêts à nous refuser leur service, n'est pas faite pour adoucir nos chagrins. En général, la solitude, la campagne, voilà ce qui convient le mieux dans ces moments où le sort semble se plaire à nous accabler; car c'est quelque chose encore que de pouvoir froncer le sourcil et faire la moue çn liberté, sans qu'une foule d'importuns, qui ne feraient rien pour vous obliger, viennent vous demander : Qu'est-ce que vous avez?
— Allons, secouons ces idées noires qui viennent m'assaillir, se dit Bouchenot au bout de quelque temps. Je n'ai pas un sou !... Parbleu ! ce n'est pas la première fois que je me trouve dans cette position, je m'en tirerai!... ou j'y resterai; qu'importe, pourvu que je trouve à diner?... voilà le point essentiel maintenant... Madame Dubillon, la céleste Elvina et le vieux coquin de Lombard m'ont fait faux bond, mais il me reste la famille Monflacon!... Oh! respectable famille Monflacon!... c'est vers vous maintenant que se tournent toutes mes espérances... Braves bourgeois du Marais, je vous vénère, je vous respecte. Tous ne mangez pas de dindes aux truffes, mais votre pol-au-feu et vos lentilles me seront cent fois plus salutaires. Les Monflacon sont terriblement bêtes, c'est vrai. Le papa ne voit que par sa femme, madame ne voit que par son fils, et ce fils est un petit bonhomme de six ans, fort maussade , fort laid et fort méchant, qui crachait sur mon pantalon et me jetait ses quilles dans les jarnbes toutes les fois que j'allais voir ses chers parents. C'est égal, aujourd'hui je le trouverai charmant, aimable, espiègle ; je jouerai aux quilles avec lui, et l'on m'invi-
fera à dîner. Dirigeons-nous du côté de la rue des Francs-Bourgeois, c'est loin... mais j'ai de bonnes jambes... A la rigueur, je pourrais me mettre à cheval sur Moustache... Mais à Paris on s'étonne do si peu de chose, que tous les gamins seraient capables de courir après moi. Contenions-nous de me faire suivre par mon écuyer.
Bouchenot double le pas. La perspective d'un dîner a donné à sa démarche celte assurance, cette vivacité qu'elle avait perdues. Il est enchanté de s'être rappelé la famille Monflacon, chez laquelle on lui a toujours fait mille politesses , et où il a dîné plusieurs fois, parce qu'avant d'avoir entièrement mangé le fonds de boutique de son père, il avait porté quelques boites de dragées au petit Monflacon.
En passant sur les boulevards , qu'il a dû prendre pour aller au Marais, Bouchenot est arrêté de nouveau par un petit monsieur en casquette qui lui crie :
— Monsieur, achetez-moi une chaîne superbe... la sûreté des montres... Voyez, monsieur, belle chaîne... Tout ce qu'il y a de plus beau... en or, en acier... trois francs dix sous...
— Laisse-moi tranquille avec tes chaînes ! s'écrie Bouchenot en repoussant avec humeur la marchandise qu'on lui présente. Esl-ce que tous les brocanteurs de Paris se sont donné le mot aujourd'hui pour être après moi ?... Je me souviens de la canne de ce matin!... elle a commencé la série de toutes mes infortunes.
— Voyez , monsieur, une belle chaîne, bien solide ; avec ça on ne vous volera pas votre montre.
— Je n'ai pas de montre... Je ne crains pas que l'on me la vole. ,
— Eh bien, monsieur, vous y pendrez votre lorgnon.
— Je n'ai pas de lorgnon.
— Vous la mettrez sur votre gilet, monsieur... C'est le dernier genre...
— Ah ! si tu ne me laisses pas tranquille, je vais lâcher mon chien sur toi !...
Et Bouchenot repoussait encore le marchand de chaînes de sûreté, qui s'obstinait à lui présenter sa marchandise. En ce moment Moust^îche, qui depuis quelques instants tournait et retournait autour de son nouveau maître, lâche tout d'un coup la corbeille qu'il tenait encore à ses dents, puis se met à sauter
sur le marchand en donnant un grand coup de tête à travers toutes les chaînes de sûreté.
Bouchenot part d'un éclat de rire, et le marchand effrayé bat en retraite en disant des injures au maître et au chien.
— Bravo, Moustache ! bravo, mon brave compagnon! dit Bouchenot en poursuivant sa route. Tu me débarrasses promptement des importuns... Peste! tu es un gaillard, tu ne souffres pas que l'on me barre le passage... C'est bien, je suis content de toi ; avec un chien comme cela je traverserais la forêt de Bondy sans sourciller.
Moustache semble flatté des éloges qu"on lui adresse, car il court en avant, puis revient le museau en l'air et en remuant la queue, regarde Bouchenot et se place devant lui. — Ce qui me fait surtout plaisir, dit le jeune homme en regardant le chien, c'est que dans cette nouvelle affaire tu as abandonné la corbeille aux cure-dents... Tu as fort bien fait, Moustache, cette corbeille te donnait l'air d'un chien daveugle, et quoique ce soient des animaux fort estimables, cela me mettait, moi, dans une fausse position. Ah ça! mais... c'est singulier... en perdant la corbeille, il me semble qu'il a pris autre chose... Qu'est-ce qui brille donc comme cela à son cou?... Moustache !... ici... ici tout de suite !
Le chien s'arrête, et Bouchenot s'aperçoit alors que le vaeureux Moustache a autour du cou une des chaînes de sûreté que le marchand tenait à sa main. En se jetant à travers la marchandise , le chien avait passé sa tête au milieu d'une des chaînes, qu'il avait détachée des autres, et en se sauvant pour éviter le chien, le petit homme à la casquette ne s'était point aperçu qu'il avait une chaîne de moins.
— Oh ! voilà qui vaut beaucoup mieux que la corbeille ! dit Bouchenot en riant; ma foi, je ne courrai pas après le marchand pour lui rendre sa chaîne... Moustache l'a bien gagnée ; et, après fout, si ce jeune homme m'a\ait laissé passer mon chemin comme je l'en priais, il n'aurait pas perdu sa marchandise. Allons, Moustache, te voilà avec un collier superbe... c'est le cas de te présenter à la famille Monflacon.
Bouchenot se met en route, et le chien trotte à ses côtés en secouant à son cou la chaîne de sûreté.
MOLSTACHr.