‹ Moustache (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

OG l'on hf.voit moustache.

Quand les deux amis sont arrivés, Bouchenot s'enferme avec Henri dans la chambre de ce dernier ; il regarde si les fenêtres sont bien closes, si personne ne peut les entendre, et, après avoir pris toutes ces précautions, se décide à parler.

— Tu sais, mon cher Henri, que tu fus assez longtemps absent de Paris; alors je demeurais avec George et Timolhée. Et alors nous étions bien malheureux... c'est-à-dire dire bien pauvres, car du reste cela ne nous empêchait pas encore de rire, de nous amuser quelquefois; nous prenions gaiement notre parti... et pourtant nous en étions réduits à n'avoir plus qu'un habit pour nous trois... Un jour... je crois que c'était la veille de ton retour, un jour je sorsl c'était mon tour démettre l'habit. Nous avions vendu quelques effets, il restait cinq francs dans ma poche, sur lesquels j'avais promis à mes amis d'acheter un pâté pour leur souper. Me voilà donc dehors ; je fais le gentil... je me pavane... je casse une canne... j'achète des parfums au lieu d'un pâté; bref, n'ayant plus que quelques sous, je suis réduit à déjeuner sur le pouce. Je venais d'entrer chez un charcutier, où je dépensais ma monnaie, lorsque je vois passer une jeune fille assez bien faite. Tu sais que j'ai toujours eu un penchant très-prononcé pour le beau sexe... je mets mon jam-

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bon dans ma poche, et me voilà à suivre les pas de cette jeune fille...

— 3Iais, Bouchenot, je ne vois pas quels rapports il y a dans tout cela avec ce qui regarde mon mariage.

— Attends donc ! nous allons y arriver. Laisse-moi aller par ordre, sans quoi je m'embrouillerais. Cette jeune fille avait un chien... un gros chien... espèce de barbet manqué... Maudit chien, va ! c'est pourtant lui qui fut cause de tout !... La fille était une grosse sotte qui ne voulut pas m'écouter; le chien, au contraire, se plaça derrière moi et ne me quitta plus... Je m'aperçus bientôt que c'était au jambon que j'avais dans ma poche que je devais l'amitié de Moustache. Je fis ce que je pus pour chasser le chien, mais inutilement; bref, la jeune fille disparut et Moustache me resta. Je ne te ferai pas le récit de toutes les aventures que ce maudit chien m'attira ; il te suffira de savoir qu'après avoir été battu... m'étre battu avec des saltimbanques, je me trouvai le soir sur le boulevard Saint-Antoine dans un état piteux. Mon habit, ou plutôt notre habit était en loques... enfin j'étais si honteux de ma position que je n'osais plus rentrer près de mes compagnons, qui comptaient sur l'habit pour sortir le lendemain. Alors, évitant le monde, cherchant les rues les plus désertes, je marchai longtemps... je traversai le canal; voilà tout ce que je me rappelle... puis enfin je m'arrêtai dans une espèce de ruelle et je m'assis sur une pierre. Le chien, qui m'avait quitté un ndoment, revint bientôt à moi; il semblait m'inviter à le suivre. Je pensai que nous étions alors près de la demeure de sa maîtresse, et suivis Moustache, n'étant pas fâché de retrouver la jeune fille et désirant lui rendre son chien.

Moustache me conduisit devant une vieille maisonnette, espèce de masure: on ne voyait aucune lumière nulle part; le chien se frottait contre la porte d'une allée. Je m'avançai pour frapper, mais je ne trouvai qu'un loquet qui m'ouvrit aussitôt rentrée de la maison. Tout cela était noir comme un four; mais le chien avait bien vite enfilé l'allée, et je me décidai à le suivre, croyant toujours que j'allais retrouver la jeune fille. J'avance donc en tâtonnant; j'arrive dans une petite cour, puis devant l'escalier d'une cave; alors j'entends un bruit sourd et uniforme... comme des coups de marteau... Je ne sais quel démon me poussait... Au lieu de me sauver, je descends dans la cave, j'arrive dans un couloir... j'aperçois de la lumière, elle partait

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dun caveau dont la porte n'était qu'à demi fermée: c'était de là que venait le bruit. J'entends plusieurs voix d'hommes, j'écoule... ils parlent de la police... ils craignent d'être surpris, arrêtés... ils attendent un de leurs compagnons qui est sorti. Je vois que je suis tombé dans un repaire de brigands, et je ne songe plus qu'à me sauver; mais je me jette dans une planche, je tombe, et trois hommes sortent du caveau et accourent sur moi en faisant des imprécations horribles 1...

Un de ces hommes... celui qui paraissait commander aux autres, me dit avec une voix... une voix étourdissante :

— Que faites-vous ici ? comment y êtes-vous venu ?

— J'y suis venu par hasard, sans aucune intention de vous nuire, ni de vous surprendre, messieurs, répondis-je en tremblant, car j'avoue que je n'étais pas du tout rassuré.

— Et savez-vous, reprit-il, ce qui nous occupe ici?...

— Je me doute bien, messieurs, répondis-je, que vous faites de la fausse monnaie ;mais laissez-moi m'en aller, et je vous jure que je n'irai pas vous dénoncer. D'ailleurs je ne sais pas où je suis, dans quelle rue je suis... Le hasard m'a fait tomber au milieu de vous, parce que vous aviez oublié de fermer votre porte. Mettez-moi dehors, et vous n'entendrez jamais parler de moi. Pendant que je parlais, je vis ces hommes se regarder entre eux... je les vis même rire, ce qui me sembla d'assez bon augure. Puis, .celui qui était le chef parla tout bas aux autres, ensuite il revint vers moi et me dit : — Nous allons te rendre la liberté, mais c'est à condition que tu ne parleras jamais de ce que tu as vu cette nuit ; si tu manques à ton serment, prends garde, tu t'exposeras aux ])lus terribles châtiments. Je promis, je jurai, je fis tous les serments qu'on voulut. Alors on me banda les yeux, on me prit par la main, on me fit sortir du caveau, puis de la maison, on me fit marcher quelque temps; enfin, quand j'ôtai mon bandeau, je me retrouvai dans une autre rue, près du canal. Je pris mes jam.bes à mon cou, et je reviens tout tremblant, tout malade, près de mes amis, auxquelsje n'osai pas conter ce qui m'était arrivé.

— Voilà une bien singulière aventure!... mais je ne vois pas encore...

— Attends donc... Le lendemain tu vins nous voir, tu nous prêtas de l'argent; mais pendant que mes amis étaient allés te retrouver pour déjeuner, juge de ma surprise en trouvant trois

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cents francs en or, en bon or, dans la poche de mon habit déchiré... c'étaient les misérables qui m'avaient gratiflé de cela... Que pouvais-je faire?... 11 m'eût été difficile de leur renvoyer leur argent, je le dépensai... et tu comprends pourquoi j'étais moins pressé d'accepter la place que tu m'avais offerte. Cependant, n'ayant plus rien, j'allais entrer chez toi lorsque tu me menas chez madame Merlier... Eh bien! là, dans cette belle société, sais-tu qui je rencontrai? le chef de mes faux monnayeurs...

— Se pourrait-il?... oh! non, c'est impossible... tu as cru reconnaître, tu t'es abusé.

— Je me suis si peu abusé que le lendemain de celte soirée je reçus une lettre renfermant mille francs, avec des remercîmentspour ma discrétion, et de plus la promesse de cinq cents francs par mois tant que je continuerais à me taire... La voilà, la cause mystérieuse du changement qui s'opéra dans ma position... et depuis ce temps on n'a jamais manqué à la promesse qu'on m'avait faite ; tous les mois je reçois dans une lettre ur, billet de cinq cents francs.

— Mais celui qui t'envoie cela... ce misérable que tu as reconnu chez madame Merlier... qui donc est-il?...

— Tu ne l'as pas deviné!... c'est ton rivale celui qui veut épouser ta Pauline...

— M. Morlandal !...

— Lui-même!...

Henri reste quelques moments muet de surprise; puis il saute au cou de Bouchenot, et l'embrasse à plusieurs reprises en s'écriant :

— Ah! mon ami! quel bonheur!... il se pourrait!... Oh! non certainement, il n'épousera pas Pauline... elle ne sera pas la femme d'un misérable. Et si M. Giraumont savait cela!... Mais qui aurait cru?... — Mortandal... un négociant estimé... un homme dont la fortune, le crédit, sont si bien établis !...

— Parbleu! il n'est pas difficile de faire fortune quand on se la fabrique soi-même. . .

— M. Mortandal serait un faux monnayeur?... Bouchenot, estu bien certain de ce que tu avances? Sais-tu qu'un tel crime mérite la mort... et que pour en accuser quelqu'un il faut des preuves?...

— Des preuves!... des preuves!... c'est ce qu il sera peut-

être difRcile de se procurer. Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que je t'ai dit tout ce qui m'est arrivé , sans y rien ajouter. Maintenant c'est à toi d'en faire ton profit. Quant à moi, je vais probablement être assassiné un de ces soirs en rentrant chez moi, pour prix de mon indiscrétion; mais j'y suis préparé. Que tu sois heureux, qu'on ne me méprise plus, c'est tout ce que je demandais, et je ne regretterai pas une fortune qui venait d'une si vilaine source.

— Rassure-toi, mon cher Bouchenot, je veillerai sur tes jours... Dès aujourd'hui viens demeurer avec moi, ne me quitte plus.

— Je le veux bien, j'ai assez de la Ghaussée-d'Antin.

— Mais, d'abord, voyons comment nous parviendrons à confondre ce Mortandal. Cette maison où tu l'as surpris... tu vas m'y conduire.

— T'y conduire! j'en serais bien en peine!... Comment veuxtu que je la retrouve?... Je te dis que c'était la nuit... dans un quartier qui m'est inconnu, je marchais au hasard, je suis arrivé là sans savoir comment... et quand j'en suis sorti j'avais les yeux bandés.

— Mais ce chien qui t'a mené à cette maison ?

— Moustache!... Ah! parbleu! si l'on savait oii il est, à la bonne heure! mais où le trouver? la jeune fille qui l'a perdu se trouve être une amie de Cœlina ; elle se nomme Prudence. Je l'ai revue plusieurs fois.

— Eh bien! par cette jeune fille, on pourrait savoir...

— Rien du tout : elle n'a pas revu le chien. Elle demeurait dans un quartier fort éloigné de celui où cette aventure m'est arrivée. Moustache lui a été donné par son parrain, jardinierfleuriste qui est retourné à son pays. 11 n'y a rien à espérer de ce côté ; tout ce que je sais, c'est que nous avons vu une fois le chien à Montmartre; il était avec des hommes que je n'ai pas reconnus, et qui n'ont pas voulu le rendre à son ancienne maîtresse.

— Comment donc faire ?... comment avoir des preuves pour démasquer ce Mortandal, ou le forcer à renoncer lui-même à la main de Pauline?... Ah! les lettres qu'il t'a écrites...

— Il n'y en a qu'une dans laquelle on a écrit; mais ce n'est pas signé, et tu penses bien que ce n'est pas son écriture.

— N'importe, je vais d'abord écrire à M. Giraumont, le sup-

plier de différer le mariage de sa fille, en lui promettant d'importantes révélations sur M. Mortandal ; ensuite nous nous mettrons en course pour retrouver cette maison où tu as été la nuit... et nous la trouverons, il le faudra bien...

— Oui, à moins qu'on ne l'ait abattue depuis ; ce ne serait pas impossible... car il y a près d'un an de cela...

— Ah! Bouchenot, ne m'ôte pas l'espérance après m'avoir fait entrevoir le bonheur.

— Mon ami, je ne veux rien fùter, seulement je crains que cela ne soit un peu difficile; enfin, nous essayerons. Par exemple, je te préviens d'avance que si je reconnais la maison des faux monnayeurs, je n'entrerai dedans qu'avec la force armée, parce que je ne veux me faire assommer que le plus tard possible. Écris toujours au papa Giraumont; moi, pendant ce temps, je vais prendre un cabriolet à l'heure, je me fais conduire chez George, chez Timothée et chez Cœlina ; je vais leur conter à tous d'où venait ma fortune. J'ai commencé à parler, je parlerai à tout le monde. Ah ! on me croyait un mouchard ! ah ! fichtre ! on va savoir que cela n'est pas ; et si cela est nécessaire, je ferai tambouriner mon histoire dans tous les quartiers.

— Garde-t'en bien, Bouchenot, car alors M. Mortandal sera averti ; il se tiendra sur ses gardes : nous ne pourrons plus le surprendre. Il faut au contraire recommander le silence à nos amis.

— Le silence, soit... mais c'est égal, je parlerai, je leur dirai tout... Je ne veux plus avoir la moindre chose de cachée pour personne... je ne veux plus faire un pas sans qu'on sache où je vais... Ma conduite sera claire comme de l'eau de roche, et on ne dira plus que je suis un mouchard.

Bouchenot laisse Henri écrire sa lettre ; il sort, prend un cabriolet, se fait mener chez George et Timothée, dont Henri lui a donné l'adresse, et, sans se déconcerter par l'accueil glacé ([u'on lui fait, sans leur laisser le temps de lui demander le motif de sa visite, leur dit :

— Messieurs, vous m'avez mal jugé. Je viens vous apprendre quelle était la source de ma fortune ; je viens vous conter toutes mes aventures, parce que je ne veux pas que vous ayez peur de vous compromettre en me donnant la main.

Et Bouchonnt fait à ses amis le récit qu'il vient de faire à

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Henri, et ceux-ci l'embrassent en le félicitant d'avoir renoncé à une fortune mal acquise pour rendre leur ami au bonheur.

Bouchenot laisse ses anciens amis et se fait conduire rue de la Calandre. 11 monte l'escalier en parlant tout seul et tout haut, comme s'il était déjà devant Cœlina, mais lorsqu'il frappe chez la petite enlumineuse, celle-ci, qui a reconnu sa voix, ne veut pas lui ouvrir, et lui crie à travers la porte :

— Laissez-moi tranquille, monsieur, je ne veux plus vous recevoir : vous en savez le motif. 11 est inutile que vous reveniez chez moi.

— Mademoiselle! dit Bouchenot en collant sa bouche contre le trou de la serrure, je viens me justitier... je viens vous prouver que je ne suis pas un mouchard. Mes amis m'ont déjà rendu leur estime... vous me rendrez la vôtre. Ouvrez-moi la porte pour l'amour de Dieu.

Cœlina a ouvert. Bouchenot entre et s'assied, réclame toute l'attention de la jeune fille, et lui répète tout ce qu'il a déjà dità ses anciens amis. Cœlina a écouté Bouchenot avec le plus vif intérêt ; sa figure exprime tout le plaisir qu'elle éprouve d'entendre la justification de son amant. Enfin, elle ne le laisse pas achever, elle est déjà dans ses bras; elle lui prend la tète, l'embrasse sur le front en sécriant :

— Mon pauvre petit Bouchenot, que je suis contente! je puis donc faimer encore... f aimer toujours... Ah! voyez-vous, monsieur, que vos coliques étaient feintes... c'était de frayeur, ([uand tu rencontrais ce vilain homme, quand tu avais peur d'être compromis.

— C'est vrai... j'en con\iens : tout ce qui me rappelait cette etfrayante aventure me troublait, me bouleversait. Maintenant c'est fini, j'ai pris mon parti... je suis résigné à tout.

— Comment, résigné à tout ?

— Sans doute! à présent que j'ai parlé, que j'ai divulgué la source de la fortune de M. Morlandal, je dois m'altendre à être assassiné un de ces soirs!...

— Par exemple! je voudrais bien voir cela ! Ecoute, ne me quitte pas... ne sors pas d'ici; cache-toi dans mon lit, n'en bouge pas.

— Ma chère aune , ce que tu me proposes aurait certainement son agrément, mais j'ai promis à Henri de l'aider à trouver la maison des faux monnayeurs, et je dois tenir ma promesse.

— Mais pourquoi ne pas dénoncer tout de suite M. Mortandal à la justice?

— Pourquoi... parce qu'il faut avant tout avoir des preuves... des renseignements positifs à donner. Un homme riche ne se dénonce pas comme cela! Si c'était un pauvre diable... je ne dis pas; mais un homme qui a trente mille livres de rente!... cela paraît toujours innocent.

liouchenot quitte Cœlina, après lui avoir promis de la revoir bientôt. 11 retourne chez Henri; celui-ci a envoyé sa lettre, et il attend impatiemment Bouchenot pour commencer avec lui les recherches qui pourraient amener à la découverte de la vérité.

Les deux amis sortent; ils se dirigent vers le quartier où Bouchenot s'est rendu le soir de sa mésaventure avec les saltimbanques. Ils marchent lentement, ils prennent de préférence les rues les plus désertes; Henri s'arrête souvent en disant à son compagnon :

— Regarde bien, est-ce cette maison?

Bouchenot examine, et secoue la tête en répondant :

— Non... ce n'est pas cela... il me semble qu'il y avait un grand mur... je n'en suis pas bien sûr... Oh! si fait... je me rappelle à présent qu'il n'y avait point de maisons dans le voisinage; par conséquent, ce ne peut être cela.

On marche de nouveau, on s'arrête souvent, quelquefois les deux amis reviennent sur leurs pas pour examiner encore une maison qui a quelque apparence avec celle qu'ils cherchent. Mais Bouchenot répète encore :

— Cela ne peut être là. Je m'en souviens très-bien maintenant : c'était au bout d'une ruelle dans laquelle il n'y avait aucune habitation. C'était une bicoque entièrement isolée, et toutes celles-ci ne le sont pas.

La journée s'écoule en recherches inutiles. Le lendemain, Henri et Bouchenot se remettent en route, et explorent sans plus de succès tout le quartier dans lequel doit être la maison mystérieuse.

— C'est inconcevable, dit Bouchenot, il faut qu'on ait démoli la maison, sans quoi nous la trouverions.

Henri se désespérait, il voyait approcher le terme fixé pour le mariage de Pauline avec M. Mortandal, et comme aucune preuve n'était venue appuyer ce qu'il avait écrit à M. Giraumont, le vieux négociant avait méprisé cet avis, qu'il supposait

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dicté par la jalousie, et ne voulait pas reculer l'hvmen de sa fille.

Renonçant à des recherches qui semblent devoir n'amener aucun résultat, Henri est resté chez lui, accablé, désespéré; car c'est le surlendemain que Pauline doit être la femme d'un autre, et il n'a pas trouvé de moyens pour empêcher ce mariage. George et Timolhée sont auprès de leur ami ; ils cherchent à le consoler et à lui donner encore un espoir qu'eux-mêmes n'ont plus. Bouchenot n'est pas avec eux, il est allé voir Cœlina pour chercher avec elle par quel expédient on pourrait empêcher une union qui fait le malheur de Henri.

Tout à coup on sonne avec violence. Les trois amis ont tressailli, Henri espère quelque bonne nouvelle; bientôt, en effet, Bouchenot parait, tenant en laisse un gros chien, et s'écriant :

— Victoire, mes amis! victoire! voilà Moustache... je l'ai retrouvé... je le ramène... sans la permission de son maître, mais c'est égal, je le ramène...

— Moustache! s'écrie Henri, dont les yeux brillent de joie et d'espérance.

— Quel est ce chien ? demandent George et Timothée.

— Eh ! parbleu, c'est celui qui fut cause de toutes mes aventures... celui qui me conduisit la nuit dans cette petite maison que nous ne pouvons pas retrouver. Mais il la retrouvera lui!... Oh!... les chiens sont plus adroits que les hommes... ils ont le nez plus fin.

— Par quel bonheur as-tu retrouvé ce chien? dit Henri.

— Ah! ma foi! c'est bien le hasard... la Providence... ou plutôt c'est au jambon de Bayonne que nous en sommes redevables. Écoutez-moi : je me rendais chez Cœlina, la lête préoccupé de ce maudit mariage qui désole notre ami, et cherchant comment on pourrait forcer ce Mortandal à y renoncer. Comme je sais que Cœlina a beaucoup d'imagination, je lui avais promis d'aller déjeuner avec elle, et tout en déjeunant nous devions causer de cette affaire. Tout à coup je me rappelle qu'hier j'ai promis à ma belle de lui porter quelque chose pour déjeuner; j'étais auprès de Yéro-Dodat, j'entre, je me fais servir un su- I)erbe morceau de jambon de Bayonne... je sais que Cœlina a de la prédilection pour le bayonne, je mets le jambon dans une poche de mon habit, et je poursuis mon chemin. En traversant la rue Saint-Honoré. un embarras de voiture me force, pour me

garer, à entrer dans la boutique d'un marchand de vin ; je me remets en marche, mais je n'ai pas fait dix pas que je sens quelque chose dans mes jambes; c'était un gros chien qui me suivait de fort près. Je veux le chasser... Mais jugez de ma surprise, de ma joie, en reconnaissant Moustache, qui, fidèle à son penchant pour le jambon, avait probablement senti mon emplette lorsque j'étais arrêté devant le marchand de vin, et depuis ce temps avait constamment cherché à fourrer son nez dans ma poche. Oh ! vous pensez bien qu'alors je ne le chassai plus. Je fis mieux : de crainte qu'il ne m'échappât, ce dont la pauvre bêle n'avait pas envie, je passai mon mouchoir dans son collier, et doublant le pas, de peur que son maître ne se mît à sa poursuite, je suis revenu ici avec Moustache, empressé de vous montrer cette heureuse capture.

— 3Iaintenant, dit Henri, nous allons retourner avec le chien dans le quartier que nous parcourons en vain depuis quelques jours.

— Un moment, dit Bouchenot, mon avis est qu'il vaudrait mieux attendre la nuit, car c'est la nuit que Moustache m"a mené à la maison isolée. 11 ne faut pas déranger ses habitudes.

— 11 a raison, dit George, attendons la nuit. Mais nous irons avec vous, nous ne vous laisserons pas aller seuls à la recherche de ces faux monnayeurs.

— Venez avec nous, dit Bouchenot, cela n'en vaudra que mieux.

— Et nous prendrons des armes, dit Timothée, chacun une paire de pistolets.

— Très-bien pensé! reprend Bouchenot. En attendant, dînons bien, buvons beaucoup ; cela nous montera la tète pour l'expédition de ce soir.

— Et surtout, dit Henri, veillons bien sur Moustache, qu'il ne nous échappe plus.

— Oh! sois tranquille, tant que j'aurai du jambon dans ma poche, il ne s'éloignera pas.

Les quatre jeunes gens dînent ensemble, et attendent avec impatience que la nuit vienne. Timothée est allé chercher ses pistolets et ceux de George; Henri a les siens; Bouchenot ne veut pas avoir autre chose qu'un canif. Enfin la soirée arrive, et l'on se met en marche avec Moustache, que l'on tient encore en laisse.

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Parvenus dans le quartier qui est de l'autre côtr du canal. dans les environs de la barrière de Ménilmontant, on lâche le chien, mais on ne le perd pas de vue. Bouchenot a eu soin de vider sa poche, afin que Moustache ne s'obstinât pas à rester auprès. Pendant quelque temps le chien suit les jeunes gens et n'a pas l'air de vouloir les quitter. Mais tout à coup, au détour d'une rue peu fréquentée, Moustache prend sa course sans regarder derrière lui.

— Il se reconnaît! dit Henri, il va nous conduire, ne le perdons pas de vue.

Les jeunes gens sont obligés de courir pour suivre le chien, qui trotte très-vite et qui a déjà enfilé plusieurs ruelles. Enfin Moustache vient de s'arrêter devant une petite maison qui est au bout d'un mur.

— C'est là! s'écrie Bouchenot. oui. c'est bien là. je reconnais parfaitement la maison.

— Et nous avons passé plus de vingt fois devant cette maison, dit Henri, et tu ne l'avais pas reconnue?

— C'est qu'il y a quelque chose que je ne comprends pas. Autrefois la maison était seule dans la ruelle... maintenant en voilà deux auprès... une là-bas... une en face.

— Parbleu! on les a bâties depuis, dit George. 11 est bien facile de voir qu'elles sont neuves.

— Ah! ma foi, c'est ce qui m'a trompé; mais c'est bien là... d'ailleurs, vous le voyez, messieurs, Moustache est contre la porte de l'allée... il voudrait bien entrer... Voyons si en tournant le loquet...

Henri court à la porte, mais le loquet est décroché, et cette fois la maison est bien fermée.

— Comment allons-nous faire? dit Bouchenot : employer la violence pour entrer dans xette maison, ce serait maladroit; ensuite nous'ne sommes pas certains que M. Mortandal et ses complices y soient en ce moment, et il aurait fallu pouvoir les prendre sur le fait.

Pendant que les jeunes gens se consultaient pour savoir ce qu'ils avaient à faire, un cabriolet s'arrête à l'entrée de la ruelle, un homme en descend et se dirige doucement vers la maison flevant laquelle est le chien ; les jeunes gens se sont éloignés et cachés derrière l'angle d'un mur, afin de n'être point aper-

çus par cet homme ; mais ils n'ont pas pensé à emmener le chien, qui est resté blotti contre la porte.

L'individu, qui a quitté le cabriolet, est arrivé devant la porte de la maison ; là il tire une clef de sa poche et se dispose à ouvrir, lorsque Moustache se met à aboyer.

— Que le diable soit du chien! dit une voix que Henri reconnaît fort bien pour être celle de M. Mortandal; je ne l'avais pas aperçu... Qu'est ce qu'il fait là?... Allons, va-t'en!... 11 ne bouge pas... N'importe, entrons vite...

M. Mortandal est entré, mais il a refermé la porte sur lui et sur Moustache, qui s'est faufilé avec lui dans la maison.

— Nous sommes certains que M. Mortandal est là, dit Henri. Maintenant, mes amis, que l'un de vous prenne un cabriolet, se fasse conduire chez M. Giraumont, et le ramène ici en lui annonçant qu'on va lui faire connaître de quelle manière son futur gendre s'enrichit.

— J'y vais, dit Bouchenot, qui aime autant s'éloigner de la maison, j'y cours... j'y ramènerai le beau-père... Vous, en attendant, soyez prudents ! mais ne laissez pas notre homme s'échapper.

Bouehenot court, vole. 11 trouve un cabriolet, et se fait mener chez M. Giraumont, auquel il demande à parler pour affaire importante. On l'introduit dans le cabinet du vieillard ; il lui dit sans préambule : .

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous êtes sur le point d'unir mademoiselle votre fille à un faux monnayeur ; comme ce n'est peut-être pas un homme adonné à cette industrie que vous auriez choisi pour gendre, je viens vous proposer de vous assurer de la chose, afin que vous puissiez agir ensuite comme vous le jugerez convenable.

M. Giraumont fait un bond en arrière en s'écriant ;

— Un faux monnayeur!... M. Mortandal! Ah! monsieur, cela n'est pas possible... C'est une nouvelle calomnie que l'on invente pour que je ne lui donne pas ma fille.

— Mais monsieur, puisque je vous propose d'en avoir la preuve par vos yeux !... Il me semble que le sort de mademoiselle votre fille vaut bien la peine que vous fassiez au moins une démarche pour savoir si l'on vous dit vrai.

— Partons, monsieur, je suis prêt à vous suivre.

Le vieillard monte en nabriolet avec Bouchenot, qui se fait descendre avec lui à l'entrée de la ruelle, où ils ne tardent pas à trouver Henri et ses amis, qui attendaient devant la maison.

Henri s'approche de M. Giraumont, et lui dit:

— Monsieur, ne croyez point que ce soit la jalousie qui me fasse agir; mais on m'a assuré que M. Mortandal n'était qu'un misérable faux-monnayeur, et que c'était dans cette maison isolée qu'il se livrait à cette criminelle industrie. J'ai cru qu'il était de mon devoir de vous aider à connaître celui que vous voulez prendre pour gendre. En ce moment. M. Mortandal est là.. . dans cette maison, nous l'y avons vu entrer, et il n'en est pas sorti. Que voulez-vous faire, monsieur? nous nous soumettrons à votre décision. Youlez-vous que nous allions requérir la force pour nous faire ouvrir cette maison, ou devons-nous employer un autre moyen? Parlez, nous vous obéirons.

— M. Mortandal est dans cette maison... vous en êtes certain ? répond le vieillard.

— Oui monsieur.

— Eh bien! il faut éviter l'éclat... il faut tâcher de pénétrer aussi dans cette demeure, et savoir enfin ce que M. Mortandal y fait.

— Oui, certainement, dit Bouchenot, il faut pénétrer là dedans... quoique ce soit peut-être fort dangereux. Mais comment se faire ouvrir cette porte?

En ce moment, on entend du bruit dans l'allée; bientôt la porte est vivement heurtée ; c'est Moustache qui est en dedans, et qui fait tous ses efforts pour sortir. A force de pousser avec ses pattes, le chien a levé le loquet qui ferme en dedans. Bouchenot a entendu ce que fait Moustache ; il saisit le moment pour pousser la porte avant que le loquet soit retombé, et bientôt l'entrée de la maison leur est ouverte.

— Décidément, Moustache est notre providence ! dit Bouche, not. Venez, messieurs... entrez ! ne faites pas de bruit. Prenez vos armes ; je vais vous suivre.

— Va plutôt devant pour nous guider, dit George.

— Non, je vous guiderai mieux par derrière... Venez, mais du silence !

On entre dans la maison, on marche en silence, on arrive dans la petite cour; puis, en approchant de la porte de la cave, on commence à entendre comme des coups de marteau.

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— Entendez-vous? dit Bouchenot ; ils sont en train de travailler.

— Descendons doucement! dit Henri; j'aperçois une faible lumière.

Les jeunes gens et le vieillard descendent l'escalier; ils arrivent dans la cave: ils entendent parler dans un caveau voisin dont la porte est entre-bàillée. George, Henri et Timothée arment leurs pistolets, et se précipitent brusquement dans le caveau en criant :

— Rendez-vous, misérables !

Et ils aperçoivent M. Mortandal entouré d'hommes, dont les uns emplissaient d'huile et d'eau-de-vie des barriques qu'ils refermaient ensuite, tandis que les autres recevaient dans des cruches des liquides qui leur arrivaient par des tuyaux qui s'étendaient sous terre, et communiquaient en dehors de la barrière, d'où ils aboutissaient là, sans rien payer à l'octroi.

— Ils ne font pas de fausse monnaie! s'écrie Bouchenot qui vient d'allonger la tête à l'entrée du caveau, tandis qu'Henri et ses deux amis sont restés tout ébahis au milieu des fraudeurs, qui de leur côté ne semblent pas moins surpris de cette visite inattendue.

— Comment ! messieurs, est-ce que vous seriez des gabelous ? dit M. Mortandal en regardant les jeunes gens avec élonneraent.

— Non, monsieur, dit Henri; mais on nous avait assuré que vous faisiez ici de la fausse monnaie.

— Ah ! je devine qui vous a dit cela ! reprend le Marseillais en apercevant Bouchenot. C'est monsieur, auquel je l'ai laissé croire, parce que je pensais qu'il aurait bien plus peur d'un faux monnayeur que d'un fraudeur... Ah ! monsieur Bouchenot, vous m'avez trahi, ce n'est pas bien !

— Eh ! fichtre!... il fallait donc me dire qu'il ne s'agissait que d'huile et d'eau-de-vie ! reprend Bouchenot, et je n'aurais pas été dans des transes continuelles depuis que je vous connais!

En ce moment M. Giraumont , qui n'était pas encore entré dans le caveau , se présente devant M. Mortandal , qui semble un peu contrarié à sa vue, mais tâche de se remettre, et lui dit en affectant de rire :

— Comment, mon cher beau-père, vous aussi, vous venez visiter notre entrepôt secret !...

— Monsieur, répond le vieillard, je suis bien aise pour vous que vous ne soyez pas un faux-monnayeur, mais je ne veux pas non plus pour gendre d'un homme qui fait la contrebande... J'aime les professions qui s'exercent au grand jour et qui ne craignent pas les regards de la police ; c'est vous dire assez que tout est fini entre nous.

— Eh quoi ! monsieur Giraumont... mais ceci n'est pas delà contrebande, ce n'est que de la fraude...

— Je n'estime pas plus l'une que l'autre, monsieur. Du reste, soyez tranquille, aucun de nous ne se chargera du soin de vous dénoncer. Allons, messieurs, je crois que maintenant nous pouvons sortir, rien ne nous retient plus ici. Monsieur Henri, donnez-moi votre bras.

Henri ne s'est pas fait répéter cette prière. Il s'empresse d'emmener M. Giraumont ; George et Timolhée les suivent, et Bouchenot ferme la marche en répétant :

— Ah ! si j'avais su qu'il ne s'agissait que d'huile et d'eaude-vie... les imbéciles! cela leur apprendra à s'être moqués de moi.

Quinze jours après cette aventure, Henri devenait l'époux de Pauline, et ses trois amis assistaient à la cérémonie qui assurait son bonheur.

Bouchenot accepta la place que Henri lui avait offerte ; dans les premiers temps il ne travaillait ni bien ni beaucoup, mais Henri n'était pas exigeant. Petit à petit Bouchenot s'accoutuma au travail ; il s'aperçut que l'on n'a pas le temps de s'ennuyer lorsque l'on est occupé, et que l'on s'amuse beaucoup plus quand oh n'a pas que cela à faire.

Cœlina était devenue rangée, laborieuse, économe. Bouchenot finit par lui devenir fidèle. En amour, comme en toutes choses, il ne faut désespérer de rien.

Moustache, fêté, choyé et bien nourri, resta près de Henri et de Pauline, qui lui devaient leur félicité.

Mais Bouchenot disait souvent :

— Dans tout cela nous ne savons pas ce qui attirait le chien dans la maison des fraudeurs.

Enfin mademoiselle Prudence épousa M. Merlandin. qui invita

MOUSTACHE. 3ni

à ?a noce Bouchenot et Cœlina, et leur fiil avant de repartir pour Poissy avec sa femme :

— A propos, le parrain de mon épouse m'avait chargé de lui donner des nouvelles d"un chien nommé Moustache, et prié de mener quelquefois ce chien chez la personne qui le lui a donné : c'était un jardinier fleuriste, près de la barrière de Ménilmontant ; mais ma femme m'a dit qu'elle avait perdu le chien. Et quant au jardinier, on m'a assuré qu'il était mort depuis longtemps.

— Ah! voilà donc la cause de l'attachement de Moustache pour l'habitation isolée!... s'écrie Bouchenot après avoir entendu M. Merlandin; je ne m'étonne plus si ce chien connaissait si bien les localités de la maison ! c'est son berceau ! c'est le séjour de sa jeunesse, c'est peut-être sa famille qu'il voulait revoir. Allons, si Moustache aime le jambon, il conserve aussi un souvenir de ses premiers amis et de la misérable bicoque où il fut élevé. Il y a bien des hommes qui n ont pas autant de mémoire que ce chien-là.

riN DE MOTSTACHr.

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