‹ Moustache (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · RECETTE POUR FAIRE UN MARIAGE · texte numérisé non relu

RECETTE POUR FAIRE UN MARIAGE

Je connais une dame qui a la manie de faire des mariages ; je dis manie, car si c'était intérêt, spéculation ou gourmandise, je comprendrais l'empressement qu'elle met à se charger de ces sortes d'affaires; mais elle n'en retire aucun profit. Elle ne danse pas, ne mange guère : quel plaisir trouve-t-elle donc à aller à la noce? Est-ce pour entendre plus tard les plaintes, les reproches de ceux qu'elle a liés? ce qui doit être plus fréquent que les remercîments des heureux qu'elle a faits. U y a dans le monde de ces bizarreries qu'on ne saurait expliquer.

Cette dame a toujours une grande quantité de demoiselles à pourvoir, de jeunes, de mûres... (on ne dit jamais de vieilles), d'aimables, de douces, de spirituelles, rarement de riches; celles qui le sont n'ont pas besoin qu'on s'occupe de leur trouver des maris : elles n'ont que l'embarras du choix. Mais si les partis qu'offre madame B... ne sont pas bien pourvus du côté de la fortune, ils sont toujours riches de vertus et de qualités.

Malheureusement pour les demoiselles pauvres, nous sommes dans l'âge d'or ; c'est-à-dire dans l'âge où l'or est considéré comme la première puissance de la terre, comme la véritable force motrice qui donne le mouvement à tout; où il a le pas sur l'innocence et bien souvent sur les talents; et, s'il faut le dire, je crois qu'il en fut ainsi de tout temps. Les hommes d'autrefois ne valaient pas mieux que les hommes d'aujourd'hui, l'histoire est là pour nous en convaincre. Que de crimes, de fourberies, et toujours pour de l'or ! On se courbe devant la puissance, parce que la puissance distribue les faveurs, les emplois, et que les emplois font avoir de l'or. «Que faut-il pour faire la guerre?

disait le iirand Frédéric : de l'argent, de Varqent, et de l'argent! »

Ces mots du roi de Prusse peuvent s'appliquer à tout. Que faut-il pour être considéré, encensé, pour faire l'amour, pour marier les jeunes filles? de l'argent, de l'argent, et de l'argent.

Vous me répondrez : J'en connais qui n'ont rien , et qui se marient pourtant.

J'en conviens, il n'y a point de règle sans exception et ce que j'ai à vous raconter en est la preuve; mais que de peines, de tracas, d'attente avant d'arriver au but! et est-ce vraiment l'avoir atteint que d'être obligé, pour ne pas mourir dans le célibat, de se lier à un être pour lequel on n'éprouve aucune sympathie, qui souvent même nous déplaît?

Mais laissons ces réflexions, qui nous entraîneraient trop loin, et revenons à cette dame qui aime tant à faire des mariages.

Madame B... ne peut pas me marier, puisque je le suis; mais elle ne me voit pas sans me dire :

— Trouvez-moi donc un parti pour ma petite Célestine!... c'est une si bonne fille! si douce, si aimable, un caractère comme on en rencontre rarement! Jamais de mauvaise humeur!... jamais boudeuse... toujours contente... même lorsqu'elle a mal aux dents! Ah! qu'un mari sera heureux avec cette femme-là!

— A-t-elle une dot?

— Hélas! non... Vraiment, si elle avait une dot, il y a dix ans qu'elle serait mariée!

— Dix ans ! Quel âge a donc votre petite Célestine?

— De vingt-sept à vingt-huit ans... Mais l'innocence même : quant à cela, j'en réponds.

— Si je ne me trompe, il me semble qu'elle est considérablement laide?

— Oh! par exemple!... quelle méchanceté! Elle n'est pas jolie... c'est vrai, surtout depuis qu'elle a eu la petite vérole et qu'il lui en est resté un œil qui pleure toujours; mais cela ne s'aperçoit pas quand elle rit : je vous assure qu'elle n'est pas laide... elle n'a rien de repoussant... Son sourire est trèsagréable...

— Ah! oui, il est bien, son sourire!... il fait voir ses gencives, et ses dents qui ont l'air de défenses de sanglier!...

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