‹ Moustache (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · POUR FAIRE UN MARIAGK · texte numérisé non relu

POUR FAIRE UN MARIAGK

— Ah! VOUS outrez les choses... Ses dents sont un peu longues, un peu jaunes, c'est vrai... mais elles ne sont pas gâtées.

— C'est dommage... Et elle est d'une maigreur!...

— Je conviens qu'elle n'a pas d'embonpoint, et que ses genoux battent un peu le briquet en marchant; mais tout cela n'empêche pas que ce ne soit une excellente fille, très-laborieuse, très-économe, qui tiendrait fort bien un ménage...

— Mais je crois qu'elle ne tiendrait pas longtemps son mari . des genoux cagneux... c'est fort laid. Je sais que cela n'empêche pas de bien soigner un potage, mais je crois que cela empêche les sentiments.

— Eh ! mon Dieu! mon cher ami, que vous êtes drôle! d'où sortez-vous donc? Est-ce qu'on se marie toujours pour le sentiment?...

— Alors, quand ce n'est pas pour cela, c'est pour l'argent.

— Pas du tout... On se marie pour ne pas être seul... pour avoir une compagne... pour se marier, enfin!...

— Ah! oui, j'entends... Comme dit Béranger, c'est pour trouver, en entrant chez moi, dos pantoufles et des égards.

Madame B... avait beau dire, je ne croyais pas qu'il fût facile de marier mademoiselle CélesUne, et d'ailleurs je ne m'en occupais nullement; mais un jour le hasard veut qu'un de mes amis me dise :

— Je connais un jeune homme qui désirerait se marier. . auriez-vous une femme à lui offrir?

Je me mets à rire, car je me rappelle mademoiselle Célestine, et je réponds :

— J'aurais bien une demoiselle à vous proposer, mais votre jeune homme n'en voudrait pas.

— Pourquoi donc?... Oh! il ne serait pas difficile... je commence par vous dire qu'il ne tient pas à l'argent, mais il veut que sa femme ait un état.

— Un état... justement celle-là est frangère.

— Frangère, ça lui conviendrait. Il est employé, il a seize cents francs d'appointements, et de plus il a un petit commerce de bouchons qui lui rapporte quatre à cinq cents francs: il voudrait une femme pour tenir sa maison et ses bouchons pendant qu'il est à son bureau.

— Mais quel âge a votre jeune homme?

— De trente-six à trente-huit ans.

306 RECE-ÇTE

— Diable! c'est un jeune homme dans sa maturité!...

— Voyons, mon cher, faites-nous voir votre demoiselle. Que diable! je pense que la vue n'en coûte rien.

— Je le pense aussi ; mais ce n'est pas moi qui la fais voir ; je vous conduirai chez une dame de ses amies qui désire beaucoup la marier; et là, vous vous arrangerez, car pour moi je vous préviens que je ne fais pas de mariages.

Dupont (c'est le nom de mon ami) me prie très-instamment de le conduire chez cette dame. Je m'aperçois que Dupont aime aussi beaucoup à faire des mariages; mais à lui je le pardonne, je sais que c'est pour le plaisir d'aller à une noce et de s'y donner une indigestion.

Je mène Dupont chez madame B...; elle pousse un cri de joie en apprenant le sujet de notre visite. Elle et Dupont s'entendent bientôt comme s'ils se connaissaient depuis vingt ans; leur dialogue est vif et coupé comme celui de Marivaux :

— Votre ami est-il beau ?

— Non.

— Tant mieux.

— Et votre demoiselle?

— On ne parle pas de sa figure.

— Je comprends, ça nous va.

— Mais laborieuse, douce, complaisante, économe, rangée...

— Très-bien : point d'argent?

— Un petit trousseau et des espérances.

— C'est assez.

— Votre ami a un emploi?

— Seize cents francs de traitement et un petit fonds de liouchons.

— Cela s'accorde parfaitement.

— L'âge de votre demoiselle?

— Age... raisonnable.

— Ça nous va encore; mon ami ne veut pas avoir d'enfants...

— Célestine n'y tient pas du tout.

— Ils sont faits l'un pour l'autre.

— Il faut décider l'entrevue...

— Le plus vite possible.

— Après-demain?

— Après-demain soit. Où?

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