‹ Moustache (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · POUR FAIRE LX MARIAGE · texte numérisé non relu

POUR FAIRE LX MARIAGE

— Au Jardin-Turc, le soir, pendant le concert.

— j'y consens ; ce n'est que vingt sous d'entrée, mon ami peut se permettre ça.

— Ainsi après-demain au Jardin-Turc, à huit heures.

— Nous y serons.

— J'aurai un chapeau lilas... d'ailleurs monsieur sera avec nous.

— C"e5t dit.

C'était moi que madame B... venait de désigner pour lui donner le bras et la conduire au Jardin-Turc. Il n'y avait pas à reculer; mais comme je ne m'étais pas encore trouvé à une entrevue de ce genre, je ne refuc-ai point madame B..., curieux de voir comment cela se passerait.

Le jour indiqué je me rends chez madame B... une heure avant celle marquée pour l'entrevue, parce que je désire apprendre ce que Célestine a dit du projet de son amie, et je sais que notre marieuse n'est point avare de détails.

Je trouve tout en désordre chez madame B...; je vois des apprêts de toilette, des fichus, des collerettes, des fleurs artificielles ; des rubans sont étalés sur un sofa ; la domestique va et vient en tenant un fer à papillotes à la main. Cependant madame B... est entièrement parée.

— Que va-t-il donc se passer chez vous? dis-je en regardant tous les chiffons que l'on développait autour de moi.

— Comment, mon cher ami, vous ne devinez pas! Nous allons procéder à la toilette de la jeune fille à marier ; c'est ici que nous y donnerons la dernière main, car Célestine n'a pas beaucoup de goût; elle n'est même pas assez coquette, et je gage qu'elle sera attifée comme une provinciale ; il est indispensable que je mette la main à sa parure.

— Alors je suis venu trop tôt ; je vais m'en aller.

— Non pas, vraiment!... D'abord elle ne changera pas de robe, elle doit avoir mis sa plus belfe ; ensuite vous êtes sans conséquence, vous, puisque vous n'avez aucune prétention sur Célestine.

— Aucune, je vous le certifie.

SOS RKCETTF.

— Vous voyez bien que vous pouvez re>ter ; il n'y a même pas de mal à ce que Célestine s'habitue à se parer un peu devant un homme...

— Et que dit-elle de votre projet?

— Elle est dans l'enchantement!... elle n'a pas dormi, pas mangé depuis!... elle ne sait plu> ce qu'elle fait, ce qu'elle dit... enfin elle en perd la tête!...

— Pauvre fille ! peut-être sera-t-elle moins enchantée en voyant le prétendu.

On sonne à casser la sonnette.

— Voilà Célestine! s'écrie madame B...

En effet, c'est la demoiselle à marier, qui entre comme une effarée, en disant :

— .l'ai peut-être sonné un peu fort, ma bonne amie, mais c'est que je ne trouvais plus la sonnette... depuis ce matin je ne sais pas ce que j'ai... je ne trouve plus rien!... Ah! pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu.

Je considère Célestine ; jamais elle ne m'a semblé si laide ; elle a une robe de tatfetas gorge-de-pigeon, un bonnet et un chapeau par-dessus, un fichu de dentelle noire qui lui monte jusqu'aux oreilles; avec tout cela un air roide. gauche, et les yeux rouges comme un lapin.

— Ah! ma chère! comme tu es mal arrangée! dit madame B... en courant ôter le chapeau à Célestine. Quelle idéede se coiffer ainsi! C'est bien heureux que je taie dit de venir de bonne heure.

— Je croyais que ce chapeau m'allait bien.

— Il te va horriblement... Ah! mon Dieu! ton œil pleure plus qu'à l'ordinaire ce soir!... c'est désagréable. Est-ce que tu as épluché des oignons?

— Oh! par exemple...

— Nous te mettrons sur la tête un petit bouquet qui descendra sur ton œil... Tuvasvoir... et ce fichu noir... ça te rend encore plus maigre. A quoi penses-tu de te maigrir?... comme si tu ne l'étais pas assez!... Je vais te prêter une pèlerine blanche. Pourquoi donc ne t'es-tu pas fait un peu de hanches?... tu as l'air d'un manche à balai.

— C'est que je n'aime pas mettre du faux, moi!

— Quelle simplicité!... du faux!... du faux!... quand on n'a

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pas du vrai, il faut bien se faire quelque chose... Justine, apportez-moi une tournure bien empesée.

— Ma bonne amie, j'ai rêvé cette nuit que je voyais un cheval rouge qui galopait dans les airs.

— C'est très-bon signe... cheval rouge, c'est réussite dan» nos entreprises... il galopait, c'est que ton mariage se fera vite...

— Et puis je montais sur le cheval...

— Toujours bon signe... Assieds-toi là, que je te recoiffe. Madame B... essaye plusieurs fleurs sur la tète de Célestine ;

à chacune on me consulte.

— Comment la trouvez-vous avec ce jasmin'^

— Mais le jasmin n'est pas laid.

— C'est trop pâle... Essayons ce coquelicot... Hein! qu'en dites-vous?

— J'aime assez le coquelicot.

— Non, c'esttropfoncé... Voyons ces jonquilles... La trouvezvous mieux ainsi ?

— Les jonquilles ne sont pas désagréables.

— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'allais faire, moi!... un bouquet jaune !... fi ! l'horreur!... Otons cela bien vite!... Ah! cette rose... parfait la rose, n'est-ce pas?

— Je vous avoue que la rose me séduit moins...

— Vous avez tort... Tu garderas la rose, Célestme... Mon Dieu! comme ton œil pleure ce soir! Tu le baisseras, entends-tu ?

— El l'autre, ma bonne amie ?

— L'autre aussi, cela va sans dire; tu ferais une jolie grimace si lu essayais d'en lever un et de baisser l'autre ! Je vais te remettre encore deux petits peignes, et tu seras charmante.

La pauvre fille se laissait coiffer comme on voulait; mais pendantque madameB... lui attache les petits peignes, je lui entends dire à demi-voix :'

— Quel âge avez-vous annoncé, ma bonne amie?

— Vingt-huit ans.

— Je vous avais priée de dire trente-deux.

— Laisse-moi donc faire. Quand une femme se donne vingthuit ans, on sait très-bien qu'elle en a trente-deux.

— Mais puisque j en ai trente-cinq...

— Ça ne fait rien du tout !... pourvu que tu ne les paraisses pas.

Enfin la toilette est terminée; madame B... fait lever Célestine ; elle la fait tourner, marcher devant elle, en lui disant :

— Tiens-toi moins roide... là... Nb balance pas ton bras gauche comme une aile de moulin... Très-bien... Qu'en dites-vous, monsieur?

— 3Ioi, madame, je n'ai point d'avis; telle est mon opinion.

— Vous ne vous compromettrez pas. Mais voilà huit heures ; il faut partir.

— Déjà huit heures ! s'écrie Célestine en pâlissant. Ah ! ma bonne amie, je crois que je vais me trouver mal !

— Ne t'en avise pas ! et devant le monsieur ne va pas faire de ces bétises-là.Un homme qui n'a que seize cents francs d'appointernent et qui vend des bouchons n'épouserait pas une femme qui aurait des vapeurs et s'évanouirait; il faut apporter une grosse dot à son époux pour se permettre ces minauderies-là. Partons.

— Un instant, mesdames; il faut qu'on aille nous chercher une voiture, d'abord

— C'est inutile ; il fait beau, ce n'est pas loin ; nous irons bien à pied.

— Non, je vous déclare que je ne vais pas à pied, moi.

— Vous êtes par trop galant.

Il n'y avait pas du tout de galanterie dans mon fait, mais je ne voulais pas sortir avec mademoiselle Célestine sous mon bras; je la trouvais épouvantable ; les fleurs et les rubans dont on avait orné sa tète ajoutaient à sa laideur en la faisant remarquer; je pensais déjà que ce serait un terrible moment que celui où il faudrait entrer avec elle dans le Jardin-Turc, et je regrettais d'avoir accepté d'être le conducteur de ces dames.

La voiture est en bas, nous descendons. Dans l'escalier, Célestine marche cinq ou sis fois sur sa robe, et elle tombe deux fois sur mon dos.

— Vous voyez bien, dis-je à madame B..., que j'ai eu raison de prendre une voilure; Célestine ne serait jamais arrivée ce soir au Jardin-Turc.

— C'est le bonheur qui lui fait emmêler ses jambes.

— Si cette femme-là était longtemps heureuse, elle ne tarderait pas à se casser le nez.

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