POUR FAIRE UN MARIAGE. 3U
Nous sommes arrivés ; je vois avec douleur qu'il y a foule au Jardin-Tun; ; on exécutait ce soir-là un concert monstre. L'affluence était considérable. Je prends mon parti en brave, j'enfonce mon chapeau en arrière, je lève fièrement la tète, et je me dis : — On nous prendra pour des étrangers.
Je ne sais pour qui on nous prend, mais j'entends sur notre passage un murmure, des rires, des chuchotements qui ne me font pas grand plaisir. J'entraîne ces dames, je renverse quelques chaises; je crois que je renverse aussi une glace que portait un garçon ; enfin nous sommes assis. Je voulais me mettre dans un bosquet; mais on a donné le rendez-vous sur la terrasse, il faut donc y rester.
La musique monstre se fait entendre. Ces dames n'écoutent guère ; elles cherchent des yeux Dupont et son ami ; ils ne sont pas encore venus. J'aperçois quelques jeunes gens qui s'arrêtent près de nous pour considérer Célestine; l'un d'eux murmure en s'éloignant : Elle est comme le concert. Je suis parfaitement de son avis.
On jouait le charmant quadrille de Ve7iise. J'avais oublié mes deux dames; j'étais tout oreille, surtout lorsque le délicieux cornet à piston exécutait un solo ; mais au beau milieu d'un passage madame B... s'écrie :
— Les voilà !...
Ce les voilà! a été crié si fort, que tout le monde s'est retourné pour nous regarder, et chacun murmure :
— Ah! les voilà!... qui donc?... Est-ce quon attend quelques princes, quelques célébrités ici?
Jugez de la surprise générale en apercevant les deux messieurs pour qui l'exclamation a été prononcée. Dupont est un homme ordinaire; mais son jeune homme vaut la peine d'être détaillé : c'est un grand corps qui a près de six pieds d'élévation , et qui semble vouloir jouter pour la maigreur a\ec l'homme squelette qui se faisait voir sur les boulevards; la tête est séparée de ses épaules par un cou qui ferait envie à la girafe. Son teint est olivâtre, et son nez tellement camus que de loin on jurerait qu'il n'en a pas. Enfin il a un pied bot, ce qui donne à sa marche
un dandinement continuel qui ne peut point passer pour de la grâce.
J'entends rire de tous côtés. — C'est la soirée monstre! dit l'un.
— C'est plus fort que le concert, dit l'autre.
Pendant ce temps, ces messieurs arrivent jusqu'à nous. J'avais eu soin de leur garder des chaises ; mais, même étant assis, la tète du jeune homme à marier dépasse toutes celles de la réunion.
On s'est salué en silence, on échange les politesses d'usage ; mais Dupont et madame B... portent seuls la parole. Célestine n'ose pas lever les yeux; maintenant je trouve qu'elle fait bien. Le jeune homme s'incline, salue, et ne parle pas; moi, je me contente d'observer.
Cependant le temps s'écoule : les jeunes gens à marier ne se sont encore rien dit; mais le monsieur, en regardant Célestine, a fait une grimace quia fait disparaître entièrement son nez, et Célestine, après avoir risqué son œil qui ne pleure pas, pour examiner son futur, a fait aussi une moue qui n'annonce pas précisément de la satisfaction.
Je vois que madame B... a de l'humeur; elle pousse Célestine par le coude, et lui dit à l'oreille :
— Ne pince donc pas ta bouche comme cela, ça te donne l'air béte. Je ne t'ai pas dit non plus de ne regarder que la pointe de tes souliers.
— Oh! j'ai regardé autre chose, et j'aurais aussi bien fait de ne pas lever les yeux.
— Pourquoi donc cela?
— Parce que je trouve ce monsieur très-vilain.
— Ma chère, il ne faut pas tant faire ta difficile quand on a trente-cinq ans et pas le sou... D'ailleurs, tu n'es pas belle non plus, il s'en faut.
— C'est possible, mais je n'ai pas un pied bot, moi.
— Qu'importe? ça ne se voit pas quand on est couché !
— Je ne me marie pas pour être toujours couchée!
— Prends garde de ne î'èlre pas du tout.
Pendant que ce dialogue avait lieu à ma gauche, le suivant s'établissait à ma droite :
— Eh bien, mon ami, vous ne dites rien à cette demoiselle?
— C'est que je ne trouve rien à lui dire!