‹ Moustache (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · CHAPITRE Yl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yl

UNE RUE DÉSERTF.

Bouchenot est sorti très -précipitamment de la maison de toile. Pendant quelque temps il marche sans s'arrêter et sans oser tourner la tète; il lui semble encore avoir sur le dos le paillasse, le directeur, le raai-quis et madame Malatorchi ; ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu"il se décide à fair-e halle et d regarder derrière lui.

— Ah ! les gredins ! ah ! les drôles ! s'écrie-t-il en examinant sa toilette ; dans quel état ils m'ont mis !... bien heureux encore que je sois parvenu à me tirer de leurs mains... Je crois qu'ils voulaient m'assommer... Aprèstout, j'ai bien ce que je mérite!... où m'étais-je fourré !... quelle idée d'aller faire des armes avec des paillasses!... c'est la faim qui avait troublé ma raison... je voulais me distraire... Jolie distraction que j'ai prise là... Mais mon habit 1... mon pauvre habit... c'est-à-dire notre pauvre habit, car il est autant à mes amis qu'à moi... déchiré en trois endroits... un pan tout entier d'arraché... ah!... sacrebleu !... c'est le bouquet cela... Que vont dire George et Timothée?... que mettront-ils pour sortira leur tour?... Je suis un misérable!

je suis une fichue bête!... Montrez-vous donc comme cela!... j'ai l'air d'un Boherf MacaireL.. J'ai envie de me jeter dans Le canal avec Moustache !... mais ça ne donnerait pas un habit à mes amis !...

Bouchenot est vraiment désolé : pour la première fois de sa vie, il n'a pas envie de rire de ce qui lui arrive. 11 a quitté les boulevards, il s'est enfoncé dans les rues désertes qui donnent sur le canal. Dès qu'il entend marcher, il double le pas; quand il aperçoit du monde, il traverse la rue, car il craint d'être vu dans l'état pitoyable où il se trouve. Après avoir passé un des ponts du canal, il marche encore quelque temps. L'heure est avancée; le quartier où il se trouve n'est point encore éclairé par le gaz ; il est dans une rue déserte où il n'y a point de boutiques et fort peu de maisons ; à droite et à gauche il ne voit que des murs de clôture, et depuis longtemps il ne rencontre plus personne.

— Où diable suis-je? dit Bouchenot en s'arrêtant de nouveau; je n'en sais rien... je ne connais pas ce quartier... c'est bien désert... je dois être près de quelque barrière... Ces murs... je crois que ce sont les murs d'enceinte de Paris... Où vais-je aller par là? il n'est pas l'heure de se promener dans la compagne... ce que j'ai de mieux à faire, c'est de retourner à notre logis... rue de la Calandre... Sapredié ! il y a un joli ruban de queue d'ici là... Je conterai à mes amis ce qui m'est arrivé. Après tout, je sais très-bien qu'ils ne me battront pas, ces pauvres amis... Je leur avais promis un pâté de Lesage... Us comptent peut-être là-dessus pour souper... Et revenir dans cet état... ah! 11 est vrai que je sens le musc... nous brûlerons des parfums pour nous endormir!... 0 Dieu ! ô Dieu !... et je crois que je plaisante encore... quand je devrais m'arracher les cheveux!... Enfin, ce qui est fait est fait!... Avant de nous mettre en route, reposons-nous un moment, car je me sens bien las... cet assaut d'armes, ce combat à coups de poing... et n'avoir fait qu'un repas depuis ce matin, c'est bien peu !...

Bouchenot regarde autour de lui ; il aperçoit une borne contre un mur, il va s'asseoir dessus en se disant : Je ne resterai pas longtemps là, car certainement si une patrouille passait, elle me prendrait pour un voleur.

Après s'être reposé quelques minutes, Bouchenot. sortant

lout à coup de ses réilexions, s'aperçoit que Moustache n'est plus avec lui.

— Il m'a quitté! se dit le jeune homme en se levant; quoi!,.. parce queje suis dans lemalheur, cechien m'abandonne aussi!... On dit pourtant que le chien est l'ami de l'homme... Est-ce parce que mon habit est en loques que M. Moustache ne daigne plus me suivre?... Mais la poche qui me reste est celle oiia été le jambon... Non, je ne puis croire que mon compagnon m'ait quitté ainsi... Et pour qui?... pour qui?... Il ne passe personne par ici... il m'avait si bien défendu lorsque je boxais dans la baraque!... d'ailleurs il n'y a pas encore longtemps qu'il trottait près de moi... c'est bien singulier... Est-ce que sa maîtresse, cette jeune fille de ce malin, demeurerait par ici? Le quartier ne me semble pas commerçant... il faut pourtant que quelque chose ait attiré Moustache... Allons, puisqu'il m'a quitté, je rentrerai sans lui... pourvu que je trouve mon chemin.

Au moment où Bouchenot allait se remettre en route, le chien reparaît et accourt se frotter contre lui, puis il fait de nouveau quelques pas en avant, s'arrètant ensuite comme pour engager son maître à le suivre.

— Ah! te voilà revenu. Moustache!... je t'accusais à tort, mon brave compagnon... tu ne m'avais pas abandonné... Ah çà, mais qu'a-t-il donc à courir ainsi devant moi, en s'arrètant pour tourner la tète?... on dirait qu'il veut me mener quelque part... Oii veux-tu me conduire. Moustache?

Le chien s'arrête, regarde Bouchenot, puis trotte de nouveau en agitant sa queue en signe de joie.

— Ma foi, suivons-le, se dit le jeune homme; qu'ai-je à craindre?... on ne peut plus me voler... mon habit même on n'en voudrait pas. D'ailleurs, j'ai dans l'idée que Moustache va me mener auprès de sa maîtresse, et je ne serais pas fâché du tout de la revoir, cette jeune fille... elle était fort bien... des appas un peu robustes, mais beaucoup d'appas. C'est elle qui est en partie cause de tout ce qui m'est arrivé aujourd'hui ; c'est à elle que je dois ce chien et mes malheurs : je lui rendrai son Moustache, et je lui raconterai tout ce qu'il a fait depuis ce matin, ça la fera rire, et quand une femme rit... elle est désarmée. Suivons Moustache.

Le chien n'a pas marché longtemps, il s'arrête devant une

72 MULSTACHE.

maison de fort médiocre apparence et qui se trouve seule au bout d'un mur. Une porte d'allée sert d'entrée, mais cette porte est fermée; cependant Moustache se frotte contre cette porte, qu'il semble chercher à enfoncer avec sa tête; et n'y pouvant parvenir, il revient à son maître, comme pour le prier de lui ouvrir l'entrée de la maison,

— Ah! c'est ici que nous nous arrêtons ? dit Bouchenot en examinant la maison. Ce n'est pas précisément un palais!.., l'innocence est fort mal logée quelquefois!... Je n'aperçois aucune lumière aux fenêtres! cette maison semble inhabitée, mais les locataires se couchent peut-être de bonne heure. Ce pauvre chien, il fait tout ce qu'il peut pour ouvrir cette porte... Dois-je frapper?... qui demanderai-je... je ne sais pas le nom de cette demoiselle de ce matin... 11 ne peut pas y avoir beaucoup de monde dans cette maison... un étage et puis des toits... c'est une bicoque, pas de maison dans le voisinage... un grand mur... une rue qui n'est pas encore pavée... tout cela est peu engageant ; je crois que je ferais bien de m'en aller.

Bouchenot fait quelques pas ; mais Moustache ne le suit point, il reste blotti contre la porte de l'allée.

— Oh ! ma foi, je serais bien niais d'abandonner ici mon fidèle compagnon, et de ne point voir la fin de cette aventure, se dit Bouchenot en retournant vers la maison. La maîtresse de Moustache loge là... il n'y a pas de doute... le chien m'a conduit à sa demeure, et il veut y rentrer. Il me semble que cette jeune fille ne peut pas me recevoir mal en voyant que je lui ramène Moustache. Je ^ais frapper... si on demande qui est-ce qui est là, probablement le chien se chargera de répondre pour moi.

Bouchenot va contre la porte, mais il n'y a point de marteau pour frapper ; en regardant à droite et à gauche pour chercher une sonnette, il voit une espèce de loquet en fer, il le tourne, et la porte s'ouvre aussitôt.

— Yoilà une maison qui est bien peu fermée! se dit le jeunehomme en jetant un coup d'oeil dans l'allée, où règne une obscurité complète. Qu'esl-ce que je vais faire?... c'est bien noir là dedans, suivrai-je encore mon compagnon?

Mais déjà le chien a enfilé l'allée, et il disparaît pendant que Bouchenot est resté sur le seuil de la porte, indécis sur ce qu'il doit faire.

— Allons!... voilà mon écuyer qui va m'annoncer, se dit Bouchenot; puis il écoute si l'on ouvre quelque porte; il n'entend rien, il ne distingue même plus les pas de Moustache. 11 se hasarde alors à faire quelques pas dans l'allée, en étendant ses bras en avant pour ne point se cogner dans cette route qui lui est inconnue.

Après avoir fait une dizaine de pas, il croit apercevoir un peu de clarté devant lui; il avance encore et se trouve dans une petite cour, où il peut au moins distinguer les objets.

— Est-ce que celte maison est abandonnée? se dit Bouchenot en regardant autour de lui; pas de lumière nulle part... il est vrai qu'on peut être couché et endormi... Tout ceci me rappelle le conte de la Belle et la Bete, toujours avec la différence du palais à une bicoque. Et ce diable de chien que je ne vois plus... qui n'est plus là pour me conduire!... De quoi ai-je l'air ici?... Décidément je ferai beaucoup mieux de m'en aller... Allons... voilà que je ne retrouve plus le chemin par lequel je suis venu. Ah ! écoutons, il me semble pourtant que j'entends quelque chose.

Le bruit que Bouchenot avait entendu ressemblait à des coups de marteau, et était fréquemment répété. En cherchant à se rapprocher du lieu où se fait ce bruit, le jeune homme se trouve devant une porte basse, et ses pieds, en tâtonnant, sentent un escalier.

— C'est une cave... il me paraît qu'il y a du monde à la cave... Est-ce que la maîtresse de Moustache mettrait du vin en bouteilles? Mais ces coups répétés que j'entends ! on ne tape pas si fort pour enfoncer des bouchons... Je crois que je devrais m'en aller... pourtant je distingue une petite lueur... certainement il y a du monde à la cave. Est-ce cette jeune fille de ce matin qui est là avec son amoureux?... ce serait très-possible, les caves ont plus d'une fois servi de rendez-vous à des amoureux; pendant que les parents dorment, on s'y croit plus en sûreté... Mais ce bruit que j'entends... les amoureux ne se servent pas de marteaux ordinairement... Descendons quelques marches, j'en saurai peut-être davantage.

Bouchenot descend; plus il avance, plus il voit clair. Parvenu au bas de l'escalier, il se trouve dans un couloir souterrain; à droite est une porte qui n'est fermée qu'à demi; c'est do là que parlent les rayons de lumière qui éclairent la cave, c'est de là

aussi que part le bruit de marteaux, et bientôt s'y mêle celui de plusieurs voix.

Bouchenot s'avance doucement, il prête l'oreille, et entend la conversation suivante :

— Cet imbécile de Thomas est bien longtemps à revenir.., pourvu que celte fois il n'ait pas oublié de fermer la porte de la rue comme avant-hier?

— Eh! mon Dieu! quand cela serait... vous avez toujours peur, vous autres... ! il ne passe pas un chat dans cette rue, surtout à l'heure qu'il est !

— Mais si on avait des soupçons, on viendrait e.xprès... et n'ayant pas eu le temps de rien cacher , nous serions pinces alors.

— Je vous dis qu'on ne soupçonne pas ce qui se fait dans cette masure... Après tout, qui ne risque rien n'a rien.

— Ah ! mon Dieu ! ce sont des faux monnayeurs, se dit Bouchenot, en sentant une sueur froide couvrir son visage ; sauvons-nous... c'est ce que j'ai de mieux à faire.

Et se reculant précipitamment, il veut regagner l'escalier, mais, dans son trouble, il n'a pas vu une planche qui est posée contre le mur ; il se jette dessus, la fait tomber et tombe avec elle. Au bruit de sa chute, la porte du caveau s'ouvre brusquement, plusieurs hommes en sortent, et l'un d'eux lui dit:

— Est-ce toi, Thomas?

Bouchenot n'a pas la force de répondre ; un des hommes court à lui pour le relever, et s'écrie : — Ah ! malédiction ! c'est un étranger !

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