CHAPITRE YII
MADEMOISELLE PRUDENCF.
Retournons près de George et de Timoihée, que nous avons laissés dans leur modeste logement de la rue de la Calandre, dont il leur était bien impossible de sortir, puisqu'ils n'avaient pas de quoi se vêtir convenablement.
Mais George travaillait à sa pièce, et pour lui le temps passait vite; les heures semblaient courtes, l'appétit même était moins
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exigeant. Heureux privilège de l'auteur ! lorsque son imagination enfante une scène, un chapitre, ou esquisse un plan nouveau, il oublie ses ennuis, ses soucis et quelquefois même ses besoins; il vit avec ses héros, il cause avec son héroïne, il rêve succès et gloire, et dans ses rêves il est heureux. Ce moment est presque toujours le plus doux de la vie du poëte; au fond de son cabinet il arrange tout à sa guise ; sa pièce va aux nues, sa gloire est complète, et le public ne prononce son nom qu'en y ajoutant un éloge.
Mais pourquoi faut-il être obligé de sortir de son cabinet ! Beaucoup d'auteurs devraient avoir un petit théâtre dans leur appartement; là, ils feraient jouer leurs pièces par leurs amis, leurs enfants et leurs femmes; là, ils ne seraient pas tracassés parla censure et les directeurs; les acteurs ne demanderaient pas des changements à leurs rôles, et les actrices des rôles pour leurs robes. On aurait des succès domestiques bien innocents et bien purs.
Je ne répondrais pas pourtant que cela mènerait à la postérité!... Mais pourquoi y tenons-nous tant? quand elle arrive, nous n'y sommes plus.
George. écrivait, cherchait un couplet, un trait, et le fredonnait entre ses dénis. Timothée, qui ne composait pas, s'écriait de temps à autre :
— Ces côtelettes aux cornichons sont bien longues à venir... Bouchenot est capable d'avoir oublié de nous commander à déjeuner... Dis donc, George, va donc voir chez le petit traiteur en bas si on pense à nous.
— Est-ce que je puis descendre comme cela?... \as-y-toimème...
— Il me semble que mon costume n'est guère plus correct que le tien... Mais, après tout... pour aller à deux pas on peut bien sortir en blouse... en voisin... Je vais me lever et aller chercher notre déjeuner... Bouchenot n'aura plus pensé à le commander. A-t-il laissé les quarante sous au moins ?
— Oui, les voilà sur la cheminée.
— C'est bien heureux... J'avoue que je ne suis pas très-tratiquille sur les cent sous qu'il a emportés... Je le connais ! il est capable de les dépenser en niaiseries... Je n'ai pas insisté pour qu'il les laissât, parce que cet argent provenait en partie de la vente de ses caleçons de bain... Mais, sans «-ela... certaine-
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menl... Eh bien !... c'est singulier!... ou diable sont-elles fourrées !... je les avais mises sous le lit... j'en suis bien sur...
— Qu'est-ce que tu as donc, Timothée? Tu cries, tu parles toujours... On ne peut pas composer ici...
— Ce que j'ai '?... Ah ! par exemple, s'il m'a joué ce lour-là... ce serait indigne... George, est-ce que tu les as à les pieds?
— Quoi donc?
— Mes boites... mes belles bottes toutes neuves... que je n'ai encore mises que cinq fois... que je soignais comme la prunelle de mes yeux!...
— Tu vois bien que je ne les ai pas, puisque je suis en pantoufles.
— Il les aura vendues, le scélérat... Oh! je n'en doute plus à présent... il a vendu mes bottes neuves !... C'est avec ça qu'il a eu sept francs!... Je me disais aussi, sept francs pour quelques méchants caleçons de bain et un gilet en amadou, c'est beaucoup .. mais c'est qu'il a vendu mes bottes neuves !... c'est indigne!... des bottes que j'ai payées dix-huit francs il y a quinze jours en touchant ma pension... C'est ça qu'il avait si peur que je me levasse... Oh! j'en pleurerais de colère...
— Allons calme-toi, mon pauvre Timothée... Bouchenot a peut-être mis tes bottes pour sortir, il te les rendra.
• — Oh ! non !... il ne pouvait pas les mettre, et c'est bien pour cela qu'il les a vendues... il ne faisait que me dire : Tu as un pied ridicule... un pied extraordinaire, on ne peut pas entrer dans tes boites... et il les a vendues au marchand d'habits !... il me le payera! ça ne se passera pas ainsi... Il nous mange tout, ce garçon-là, nos habits, nos pantalons, nos bottes, tout y passe. Je ne veux plus de ça, moi !.. je veux me fâcher, à la fin.
Et Timothée marchait dans la cliambre en frappant du pied avec colère et en donnant des coups de poing sur la cheminée, contre la muraille, sur tout ce qu'il rencontrait. Pour la première fois sa figure, ordinairement impassible, avait pris de l'expression, ses yeux brillaient, ses narines étaient gonflées et ses cheveux semblaient encore plus roux que de coutume.
George attendit que la colère de son ami fût apaisée; puis il lui dit d'un ton bien doux :
— Timothée, il faut être homme et savoir supporter les coups du sort... La colère est un signe de faiblesse...
— Eh bien ! ça m'est égal, je veux me mettre en colère... je
veux me battre avec Bouchenot... et on verra si je suis faible... Des bottes qui m'allaient si bien ! je n'en avais jamais eu de si bien faites.
— Timothée, est-ce que tu n'as plus faim ?...
— Certainement que si... mais avec quoi descend rai-je chez le petit traiteur?... Que mettrai-je à mes pieds?
— Quand on va en voisin... on peut descendre en pantoufles...
— C'est ça, en pantoufles ! avec ça qu'il n'y a pas de crotte dans la rue de la Calandre!... Moi, je veux que ça finisse... Bouchenot nous gruge par trop... Certainement avec les douze cents francs que me fait papa, je pourrais très- bien vivre tout seul... et je ne serais pas obligé de garder la chambre faute de vêtements... Je pourrais suivre mes cours, me présenter partout... Eh bien ! je veux redevenir mon maître, moi.
— Tu as raison, Timothée, dit George en poussant sa plume sur son manuscrit et en regardant tristement son ami ; oui, tu pourrais vivre tranquille, toi... tu as assez pour être exempt de soucis, d'inquiétudes; tandis que nous autres... nous n'avons rien de fixe. La pension que me font mes parents est bien faible... Je ne suis pas raisonnable comme toi... l'amour du théâtre m'a pris; enfin, j'ai fait des dettes... et ce que je reçois de mon pays est bien vite emporté par mes créanciers... Bouchenot avait quelque fortune, lui, mais il l'a mangée... avec nous, il est vrai ; car il faut lui rendre justice, quand il avait de l'argent, sa bourse était toujours ouverte à ses amis. Enfin il ne possède plus rien... moi, je n'ai que de vagues espérances et des dettes, tandis que toi tu reçois régulièrement la pension de douze cents francs que te fait ton père... il n'est donc pas juste que tu la donnes pour nous nourrir. Quitte-nous, Timothée; laisse-nous avec notre misère et nos soucis!... avec nos privations du jour et notre dénùment pour le lendemain!... Seul, tu peux vivre heureux... Laisse -nous, va te loger en garni... tu trouveras du crédit, toi, en prouvant que ton père te fait une pension, et bientôt tu auras oublié nos maigres repas... nos journées sans feu et nos lits sans draps !...
Pendant que George lui tenait ce discours, Timothée s'était arrêté; il ne frappait plus avec son poing contre la muraille, sa colère s'était apaisée, et, lorsque son ami eut fini de parler, il
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essuya avec sa main deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux, et balbutia d'une voix entrecoupée :
— Non, certainement, je ne vous quitterai pas... je ne vous laisserai pas quand vous êtes malheureux !... Par exemple!... pour qui me prends-tu?... tu sais bien que je dis ça, et que je n'ai pas envie de le faire !...' faudrait que tu fusses un fameux sans cœur!... C'est que la colère me fait dire des bêtises... Et puis allons embrasse-moi, George!... ne sois plus fâché contre moi... et je vais aller chercher à déjeuner.
George embrasse son ami en souriant. Il savait que Timothée avait un bon cœur, et il ne songe déjà plus à ce que celui-ci a pu dire dans sa colère. Timothée passe son pantalon à la cosaque, il attache sa blouse, met des pantoufles à ses pieds et descend chercher le déjeuner, que, dans sa joie de posséder cinq francs, Bouchenot avait oublié de faire porter à ses amis.
Timothée a emporté un vieux panier : il fait mettre dedans côtelettes, pain, vin, et remonte à la chambre qu'ils occupent à trois en tenant sous son bras le bienheureux panier.
Sur l'escalier, le jeune étudiant rencontre sa jolie voisine, qui descendait... Il redevient rouge comme un coq, parce qu'il pense qu'avec son panier au bras il a l'air de revenir du marché. Mais il se range de côté et fait un profond salut à sa voisine.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'année, brune de cheveux et de peau, aux yeux vifs et fripons, à la tournure leste et dégagée ; elle avait de jolies dents et riait souvent pour les faire voir, d'autant plus qu'outre ses dents on voyait alors deux petites fossettes qui se formaient dans chacune de ses joues ; enfin, c'était un petit minois très-gentil et très-provoquant, qui, ainsi que l'avait dit Bouchenot, ne semblait pas annoncer une Lucrèce.
La jeune fille rit en regardant Timothée, dont le costume, la figure et la tenue, son panier au bras, étaient faits pour provoquer un accès de gaieté. Elle lui rend son salut et se hâte de descendre. Le jeune homme revient près de George le cœur tout palpitant, et s'écrie :
— Ah! mon ami... je suis dans le ravissement... je n'ai jamais rien vu de si délicieux!...
— Bahl tuas donc déjà goûté... gourmand?
— Goûté! oh! Dieu! je voudrais bien en avoir goûté... Quels veux séduisants!
— Comment! nos côtelettes ont des yeux?
— Il n'est pas question de côtelettes; je te parle de notre voisine... lajeunefiUe d'en face, que je viens de rencontrer dans l'escalier...
— Ah! c"est bien différent... Je vais toujours mettre le couvert.
— Je lai saluée... elle m'a rendu mon salut.
— Parbleu, il me semble que c'est bien le moins qu'on puisse faire.
— Oui, mais elle a souri en me saluant; elle a beaucoup souri...
— Au fait, elle a pu te trouver drôle comme cela...
— Dis donc!... tu ne sais pas...
— Quoi donc encore?
— Elle a deux fossettes dans les joues!...
— Deux fossettes! en vérité!... en ce cas, déjeunons.
— Oui, déjeunons... Mais c'est égal; tiens,George, je sensque je suis amoureux de la petite voisine!...
— Tu en es bien le maître.
— Oh! j'en suis amoureux! avec ça qu'il y a fort longtemps que je n'ai été amoureux, et mon cœur a besoin de se fixer.
— Fixe-toi, je ne t'en empêche pas.
— Oui, mais je ne veux pas que ce soit comme à l'ordinaire, et qu'on me souffle encore ma conquête.
— Moi! je te souffle tes conquêtes!
— Je ne dis pas toi ; maintenant tu ne songes plus qu'au théâtre, à tes pièces... tu ne penses plus à l'amour; mais c'est Bouchenot qui me joue toujours de ces mauvais tours-là... Au moment où je vais plaire à une femme... crac! il me l'enlève, il se trouve que c'est sa maîtresse.
— C'est à toi à farranger de manière à être aimé avant lui.
— Certainement, je m'arrangerai en conséquence... Oh! la voisine... la jolie voisine!... Oh! je vais me jeter sur les côtelettes.
Les jeunes gens déjeunent. L'amour n'empêche pas encore Timothée de manger, il dévore; George en fait autant, les deux francs ont été entièrement employés, et il n'en restera rien. Ils ne quittent la table que lorsqu'il est impossible d"y trouver encore quelque chose à mettre sous la dent.
Timothée va se regarder devant un petit miroir, il soupire en
murmurant : — Être vu comme cela... en blouse sale... en pantoufles! Après tout, cela vaut encore mieux que d'être vu... comme Bouchenol l'a été... n'est-ce pas, George?
— Mais... peut-être...
— Ah! George, voilà un peut-être qui m'afflige... Tu as donc bien mauvaise opinion de la voisine?
— Moi? je n'en ai aucune; je l'ai aperçue en passant, mais je ne la connais pas.
— Quand tu la connaîtras, j'ai peur que tu en de\ iennes amoureux aussi.
— Oh! je ne m'enflamme pas si vite que toi... Je n'en suis plus aux premières illusions de l'amour.
— Je vais me mettre sur le carré et guetter son retour.
— Je n'y vois aucun inconvénient; et quand tu la verras, que lui diras-tu?
— Je la saluerai.
— Elle croira que tu ne sais pas faire autre chose.
— Ne veux-tu pas que j'aille tout de suite lui faire une déclaration.., là... devant sa porte?
— Bouchenot le ferait, lui.
— Oh! mais Bouchenot fait l'amour comme on boit un verre de bière... ce n'est pas là mon genre.
— Il me semble pourtant qu'il réussit mieux que toi, puisqu'il t'enlève toutes les femmes que tu courtises.
— Moi, j'aimeàfllerle sentiment; je soutiens que l'amour doit se filer, ou ce n'est plus de l'amour.
— File tant que tu voudras, mon cher ami ; moi je vais achever mes corrections.
George se remet à l'ouvrage; Timothée, après avoir passé sa main dans ses cheveux, auxquels il a mis ce qu'il a trouvé de pommade, va se poster sur son carré pour revoir sa voisine.
Après une heure d'attente vaine, il entend enfin monter l'escalier... c'est un porteur d'eau.
Timothée rentre avec humeur dans la chambre.
— Est-ce qu'elle ne t'a pas souri cette fois? lui dit George.
— Eh! ce n'est pas elle!... c'est le porteur d'eau. J'ai du malheur, vous verrez qu'elle ne rentrera pas de la journée... Je ne puis cependant pas rester sur le carré toute la soirée...
— "\'eux-tu que je te donne une idée?...
— Oh! oui, mon petit George, donne-moi une idée... toi, c'est
ton mélier d'avoir des idées, puisque tu veux être auteur; mais moi, il ne m'en vient pas souvent.
— Écris une déclaration à la voisine, et glisse-la dans le trou de la senure.
— Que j'écrive une déclaration à une femme à laquelle je n'ai pas encore parlé... dont je ne sais pas même le nom!
— Qu'est-ce que cela fait?... a-t-on besoin de savoir le nom d'une femme pour en être amoureux?
— Oh! non... car je le suis déjà amoureux... mais je ne suis pas fort pour écrire une déclaration... Si tu voulais me l'écrire, toi, George?
— Pas maintenant... laisse-moi donc terminer ma pièce.
— Ah ! je crois que j'entends monter.
Timothée retourne sur le carré... il tend le cou par-dessus la rampe pour voir dans l'escalier, et il aperçoit le vieux voisin Jacquillot qui rentre chez lui.
— C'est fait pour moi ! s'écrie Timothée en retournant près de George; tout le monde rentre, excepté la voisine.
— Mais il me semble que Bouchenot ne rentre pas non plus, dit George, et voilà la journée qui s'avance.
— Bouchenot!... oh! parbleu! il a cent sous dans sa poche!... il ne reviendra pas de bonne heure. Pourvu qu'il pense à nous apporter le pâté qu'il nous a promis... sans cela comment dinerons-nous?...
— Oh! il nous apportera un pâté; il sait bien que nous comptons dessus.
— Je ne suis pas tranquille, moi!
Plus d'une heure s'écoule encore. Timothée ne fait qu'aller de la chambre sur le carré ; enfm il entend monter lestement l'escalier. A la légèreté de la marche, il juge que ce doit être une femme, et probablement sa voisine.
C'est une jeune fille en effet; mais ce n'est pas la voisine. Cependant Timothée est resté sur le carré, parce que la vue d'une femme est un aimant qui attire toujours un jeune homme. Celle qui monte l'escalier est beaucoup plus grande, plus grasse et plus forte que la petite voisine; c'est une beauté d'un autre genre.
— Est-ce qu'elle viendrait chez nous? se dit Timothée en voyant que la demoiselle monte jusqu'au quatrième. Nous n"a\ons per-
sonne au-dessus... que des chats... elle vient donc chez nous... ou elle va chez la voisine en face...
La jeune fille est arrivée au quatrième; elle passe devant Timothée. qui lui fait un salut respectueux, puis elle s'arrête indécise en re£:ardant les deux portes, et dit au jeune homme :
— Monsieur... je vous demande pardon... mademoiselle Cœlina... s'il vous plaît?
— Mademoiselle Cœlina ! . . . répond Timothée en saluant encore, je ne connais pas du tout ce nom-là... Qu'est-ce qu'elle fait cette demoiselle?
— Monsieur, c'est une enlumineuse... il n'y a pas longtemps qu'elle est emménagée...
— Oh ! alors, ce doit être notre voisine qui demeure là en face... Je ne savais pas encore son nom ; mais il est bien probable que c'est elle... une brune, petite, qui a une robe à carreaux rouges et verts.
— Oui, monsieur, c'est cela! Il y a bien longtemps qu'elle a celte robe-là... C'est cette porte-là?...
— Oui. mademoiselle.
La jeune fille se dispose à frapper. Timothée l'arrête.
— Vous frapperez inutilement, mademoiselle ; notre voisine est sortie il y a déjà longtemps, et elle n'est pas rentrée...
— Ah ! mon Dieu ! que c'est contrariant !. .. Vous êtes sur qu'elle n'est pas rentrée?...
— Très-sùr. Je n'ai pas quitté le carré... c'est-à-dire... je ne suis pas sorti; et de chez nous on entend très-bien rentrer ses voisins.
— Ah! c'est bien désagréable! avec ça que je demeure trèsloin... et que je n'ai pas souvent le temps de sortir.
— Mademoiselle, je pense que notre voisine ne peut pas tarder beaucoup à revenir, puisqu'il y a déjà longtemps qu'elle est dehors. Si vous vouliez l'attendre chez nous... en vous reposant?...
— Ah! monsieur, vous êtes bien honnête... ça vous gênera peut-être!...
— Au contraire, mademoiselle.
Et Timothée salue de nouveau, et se hâte de pousser la porte toute grande pour engager la demoiselle à entrer. Après avoir balancé un instant, la jeune fille se décide à accepter l'offre qu'on vient de lui faire. L'air respectueux de Timothée avait charmé
cette demoiselle, qui d'ailleurs était taillée de façon à pouvoir se défendre contre un téméraire. Mais il ne faut pas se fier aux apl)arences : les femmes fortes au physique peuvent être faibles au moral. On a vu de petits hommes grêles et fluets prendre d'assaut des vertus solides et robustes : peut-être bien qu'alors la vertu s'y prêtait un peu.
La jeune fille est entrée dans la chambre des étudiants; mais en apercevant George, elle s'arrête et semble prêle à revenir sur ses pas. Cependant George s'est levé pour saluer, et Timolhée . a couru prendre la chaise que son ami avait sous lui pour la présenter à la demoiselle, qui sans cela n'aurait pas manqué de faire comme le marchand d'habits, ce qui aurait pu être assez agréable pour les jeunes gens, mais eût été une grande perfidie envers la jeune fille.
— Asseyez-vous donc, mademoiselle!.., dit Timolhée en présentant la chaise dont les quatre pieds sont solides.
— Oh! monsieur, vous êtes bien honnête... mais je crains... et puis je ne vais pas attendre longtemps...
— Vous ne resterez que le temps qui vous fera plaisir, mademoiselle, dit George, mais vous pouvez sans crainte vous reposer chez nous... nous sommes incapables de manquer àu\ égards qu'on doit aux dames.
— Oui, certainement, dit Timolhée en s'asseyant sur la chaise qui n'a que trois pieds et se tenant de manière à ne point perdre l'équilibre, nous sommes incapables... de... comme dit mon ami.
La jeune fille se décide à s'asseoir; pourtant elle ne se pose que sur le bord de la chaise. Il y a des personnes qui croient que cela leur donnera plus de facilité pour s'en aller.
George, sans faire semblant de rien, est allé tirer la malle et l'approche de la table , ensuite il s'assied dessus. Timolhée tourne sa bouche et fait le joli cœur; la jeune fille regarde à ses pieds et semble embarrassée. George se hâte de ranimer la conversation.
— Nous ne connaissons encore notre voisine que de vue, dit-il, mais elle paraît bien gaie... bien aimable... -
— Nous l'entendons chanter quand elle sort de chez elle, dit Timolhée, elle a une très-jolie voix.
— Oh! oui, Cœlina chante très-bien, aussi avait-elle envie de se mettre au théâtre... mais ses parents n'ont pas voulu.
— Est-ce qu'elle est d'une famille noble? dit Timolliée.
— Je ne crois pas, monsieur; moi, mon père vendait des dindons...
— C'est un excellent métier, reprend George en soupirant, et je voudrais bien ce soir connaître un homme qui vendît de la volaille!...
— Est-ce que mademoiselle est enlumineuse comme notre voisine? demande Timolhée en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
— Non, monsieur; moi, je suis une lingère , mais je ne ■ sors pas souvent; d'abord, il n'y a pas longtemps que je suis à Paris.
— Mademoiselle est étrangère? dit Timothée.
— Oui, monsieur, je suis de Poissy... au-dessus de Sainl- Germain.
— Oh! je sais, mademoiselle... je connais Poissy... ville célèbre par sa maison de détention et la longueur de son pont.
— Je n'étais jamais venue à Paris avant d'y venir pour la première fois, reprend la jeune fille.
— En vérité? s'écrie George en s'efforçant de ne pas rire de cette naïveté de la demoiselle. Alors vous devez avoir encore beaucoup de choses à connaître dans Paris?
— Oh! oui, monsieur; aussi aujourd'hui j'étais sortie d'assez bonne heure pour venir chez Cœlina, avec qui je comptais aller un peu me promener, parce que Cœlind, qui est de Paris, m'a dit qu'elle me ferait voir tout ce qu'il y a de curieux, et puis encore autre chose!... et je serais arrivée bien plu^i tôt ici sans un événement qui m'est arrivé...
— Un événement, mademoiselle!
— Oh! un événement bien malheureux... et ça me fait bien du chagrin! reprend la jeune fille en poussant un gros soupir.
— Si ce n'était pas une indiscrétion de vous demander quel genre d'événemeHt vous est arrivé? dit Timolliée, qui s'intéresse déjà beaucoup à la grosse fille.
— Si nous pouvons vous être utiles, mademoiselle, nous sommes tout à votre service, reprend George.
— Vous êtes bien honnêtes, messieurs; mais tous les jeunes gens ne sont pas aussi [lolis que vous... En ce moment, je suis bien eu colère contre un monsieur... que je ne connais pas.
— On VOUS aurait insultée dans la rue?
— Oh 1 c'est-à-dire... Je vais vous conter comment cela s'est fait. J'étais sortie de chez ma maîtresse d'apprentissage a\ec mon chien... parce que vous saurez que mon parrain m'a donné un gros chien pour me défendre dans Paris quand je sortirai seule.
— Excellente précaution!
— Ah! oui, c'est étonnant comme ça m'a bien servi! Voilà que je sors avec Moustache... Il n'y a que trois semaines que je l'ai, mais il avait déjà l'air de m'ètre bien attaché. Dans la rue, un monsieur s'avise de me suivre et puis de me parler... de me dire des bêtises... que je suis jolie, qu'il m'adore.
— Et vous appelez cela des bêtises, mademoiselle?...
— Certainement, parce qu'on ne peut pas devenir comme cela amoureux d'une femme en lui voyant traverser un ruisseau. Comme je sais qu'on ne doit pas écouter les hommes qui nous parlent dans les rues, je n'écoutais pas ce monsieur, mais il me suivait toujours...
— Alors vous lâchez votre chien sur lui...
— Mon Dieu ! je n'ai pas eu cette peine-là. Moustache m'avait déjà quittée pour suivre ce monsieur.
— Et il lui mordait les mollets?
— 11 ne lui mordait rien du tout ; il paraissait au contraire trèsami avec lui. Je me fâche, j'appelle mon chien, il ne m'écoute pas. Ce monsieur consent à me laisser tranquille, il s'éloigne... Moustache le suit, et c'est moi qui suis obligée de courir après ce monsieur. Enfin, j'attache mon chien avec un cordon, et je l'emmène... mais, bah!... je n'étais pas bien loin qu'il avait cassé le cordon et était parti de nouveau. Comme je ne pouvais pas toujours courir après ce monsieur, j'ai pris le parti de continuer mon chemin... mais avec tout cela mon chien est perdu... et ça me fait bien de la peine, parce que mon parrain me l'avait bien recommandé!... et certainement c'est la faute de ce monsieur, qui avait sans doute quelque secret pour attirer les bêtes. Et c'est tout cela qui m'a retardée et qui m'a fait manquer Cœlina.
— Mademoiselle, vous n'avez plus qu'un moyen pour revoir votre chien, c'est de le faire afficher et de promettre une récompense honnête à celui qui vous le ramènera.
— Une récompense!... Ali! mafoi, j'en suis bien fâchée, mais moi je n'ai pas d'argent pour donner des récompenses.
— Si l'on vous connaissait, mademoiselle, dit Timothée, je suis sur qu'on vous le rendrait pour rien... on serait trop heureux de vous obliger...
— Vous êtes bien honnête, monsieur.
— Il est possible ensuite que vous retrouviez votre chien chez vous, il sera retourné au logis.
— Ah ! je ne l'espère pas : il y a si peu de temps qu'il est à la maison! il ne s'y plaisait pas beaucoup; j'avais toute la peine du monde à l'empêcher de courir.
— Si la journée n'était pas si avancée, dit Timothée, je vous demanderais la permission de sortir avec vous, mademoiselle, pour aller chercher votre chien. Mais avez-vous été voir chez votre parrain? puisque c'est lui qui vous l'a donné, le chien sera probablement retourné chez lui.
— Mon parrain n'habite plus Paris ; il est parti il y a trois semaines pour retourner dans son pays, à Meaux, et il n'est pas probable que Moustache sera allé l'y rejoindre; il ne doit pas savoir le chemin, il n'y a jamais été. Mais il se fait tard... Cœlinane revient pas... Je vais m'en aller.
— Ouoil mademoiselle, vous ne voulez pas l'attendre?...
— Oh! non, voilà la nuit qui vient, ma maîtresse d'apprentissage me gronderait de rentrer si tard... et puis moi, je ne voudrais pas aller seule le soir dans Paris... surtout n'ayant plus mon chien.
— Il me semble qu'il ne vous défendait pas beaucoup, dit George.
— C'e.stégal, c'était une société.
— Est-ce que vous demeurez loin, mademoiselle?
— Oui, monsieur, rue Poissonnière, près du boulevard... d'ici, il y a une trotte coméquente 1
— C'est vrai, dit George en souriant.
— Voulez-vous que nous vous conduisions, mademoiselle? dit Timothée en jetant un coup d'œil inquiet sur son costume.
— Oh! je vous remercie, monsieur, mais j'aime mieux m'en aller seule.
— Nous n'insisterons pas, mademoiselle, se hâte de répondre George, car nous ne savons pas ce que c'est que de contrarier les demoiselles.
— Que dirons-nous à notre voisine de votre part? demande Timothée.
— Si vous voulez avoir la complaisance de lui dire que je suis \enue... Ah! mais, que je suis bête! vous ne savez pas mon nom... Prudence Flambard... que je suis bien fâchée de ne l'avoir pas trouvée, et que je la prie de venir me voir chez ma maîtresse d'apprentissage, où je suis toujours, jusqu'à que j'en sorte, parce que je m'y ennuie, et j'ai envie d'entrer ailleurs... le vous serai bien obligée, messieurs.
— Cela suffit, mademoiselle, nous ne manquerons pas de lui dire cela... Je suis bien fâché que vous ne puissiez pas attendre davantage.
— Oh! non... car j'ai déjà perdu mon chien, je n'aurais qu'à perdre encore autre chose en chemin ; je vais rentrer bien vite... je vous remercie, messieurs... je vous demande pardon de vous avoir dérangés.
— Nullement, mademoiselle. Nous sommes trop heureux d'avoir pu vous être agréables... Prenez garde de tomber en descendant... l'escalier est humide et glissant.
Mademoiselle Prudence Flambard est partie, et Timothée, qui l'a reconduite jusque sur l'escalier, rentre dans la chambre en s'écriant :
— Superbe fille! n'est-ce pas, George?
— Oh! superbe fille!... parce qu'elle a de grosses hanches, de gros bras, une grosse gorge... C'est une fille solidement conformée, voilà tout.
— Mais elle a une jolie figure, de belles couleurs, de belles dents..
— Elle a une figure de paysanne... des couleurs trop foncées, de grosses joues comme un enfant nouveau-né... Moi, je ne suis pas admirateur de ce genre de beauté ; j'aime les femmes mignonnes... et puis mademoiselle Prudence Flambard me fait l'effet d'être passablement bête.
— Tu crois?
— 11 me semble que sa conversation nous en a donné un échantillon.
— Oh! quelquefois... la timidité... C'est égal, c'est une belle fille, et qui me plairait beaucoup.
— Ah çà ! mais tu étais amoureux de la voisine, voilà celle-ci
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qui te plaît beaucoup; pour peu qu'il en arrive une troisième, elle te séduira sans doute aussi?
— Écoute donc, quand il y a longtemps qu'on n'a aimé, c'est comme quand il y a longtemps qu"on n'a mangé, on trouve tout bon. A propos de manger'.... je dînerais volontiers...
— Et moi aussi.
— Voilà la nuit... Bouchenot ne revient pas!... S'il ne nous apporte pas un pâté, avec quoi dînerons-nous... ou souperonsnous?...
— Il ne reste donc rien du déjeuner?
— Eh ! tu sais bien que nous avons tout mangé...
— Diable!... Allumons toujours la chandelle.
George prend un briquet phosphorique dont il avait fait emplette l'avant-veille, et il allume une chandelle qui était enfoncée dans le goulot d'une bouteille, ce qui tenait lieu de chandelier. Ensuite, il s'assied de nouveau devant la table.
— Tu vas encore travailler? dit tristement Tiniolhée.
— Sans doute... Que veux-tu que je fasse... puisque nous ne pouvons pas encore souper?... Crois-moi, Timothée, fais de même... quand on s'occupe, on n'a pas si faim.
— C'est possible quand on compose... mais pour étudier, ce n'est pas la même chose... Ah! Bouchenot! si tu n'apportais rien... si tu nous jouais un tour comme cela... après avoir emporté l'argent de mes bottes ! car c'est l'argent de mes bottes qu'il avait en poche... Cent sous!... On a quatre pâtés avec cent sous...
Timothée s'était assis sur la chaise que mademoiselle Prudence avait occupée, et il se balançait doucement en faisant tout haut ces réflexions :
— Cette pauvre fille qui a perdu son chien. . . et cet autre qui l'a emmené... Sapredié!... que j'ai faim!... Bouchenot... ne revient pas... J'ai envie de faire un somme... on dit que, qui dort dîne... Prudence Flambard... le drôle de nom! Et la voisine qui se nomme Cœlina, comme un vieux mélodrame de l'Ambigu... c'est peut-être aussi un enfant du mystère!... Ah! il faudra que j'écrive encore à mon père!... Mes pauvres bottes qui m'allaient si bien!...
Timothée cesse de parler, ses yeux se ferment, il s'est endormi. George s'en aperçoit, il écrit plus doucement, et a soin de ne point remuer ses papiers de crainte de réveiller son ami.
Plus d'une heure s'écoule ainsi. Enfin George, qui ne se sent plus la force de travailler, et qui envie le sommeil paisible de Timoihée, repousse doucement son ouvrage, et mettant son bras sur la table, appuie sa tête dessus en se disant :
— Si je pouvais faire comme lui... pendant ce temps-là peutêtre que Bouchenot reviendrait.
La nature seconde le désir de George, il ne tarde pas à s'endormir aussi profondément que Timothée.
Minuit sonnait à l'horloge du Palais lorsque les deux jeunes gens rouvrirent les yeux.
La chandelle brûlait encore, mais elle touchait presque à sa fin.
— 11 est bien tard, dit Timothée, nous avons dormi longtemps, il paraît.
— Voilà minuit qui sonne, dit George.
— Minuit! ah! mon Dieu! et Bouchenot n'est pas revenu!...
— C'est bien singulier, en effet !
— El il sait que nous ne possédons plus rien, que nous comptons sur lui pour souper... ah! sa conduite est indigne!...
— Il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose d'extraordinaire, car il ne nous laisserait pas ainsi... il reviendrait au moins.
— Plus de ressources!... et comment ferons-nous demain?...
— Allons, Timothée, ne te chagrine pas; nous vendrons quelque chose...
— Mais nous n'avons plus rien à vendre... toutes nos ressources sont épuisées... Ah! je sens des tiraillements d'estomac...
— Couche-toi, tâche de dormir encore...
— Non... je n'en ai plus envie... je suis trop inquiet!... George cherchait à tranquilliser Timothée, mais au fond du
cœur il était aussi triste que lui. Toute la philosophie, toute l'insouciance de la jeunesse ne tient pas contre le besoin. L'avenir leur offrait bien quelques espérances, mais il faut pouvoir y arriver, à cet avenir. Il faut avoir assez de forces pour atteindre à ce but que l'on voit dans l'éloignement, et ne pas tomber de fatigue en chemin.
Les deux amis étaient toujours assis l'un devant l'autre, ils ne se parlaient plus, car ils ne trouvaient pas de consolations à se donner.
Tout à coup, ils entendent monter précipitamment l'escalier,
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ils écoutent... on s"arrÉte devant leur porte... on frappe violemment.
— Ah! c'est lui... c'est Bouchenot! s'écrient avec joie les deux jeunes gens en courant ensemble ouvrir leur porte.