‹ Moustache (volume 2)Chapitre 8 sur 37 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

RETOrR DE l'enfant PRODIGLE.

En effet, c'était Bouchenot, mais pâle, défait, haletant, couvert de crotte, en nage, Thabit déchiré, comme vous savez, et dont les traits renversés expriment la terreur.

— Ah! te voilà enfin! disent George et Timothée, qui, dans leur joie de revoir leur ami, nont pas encore remarqué son trouble ni l'expression deiîroi de sa physionomie.

— Revenir si tard !...

— Que diable as-tu donc fait jusqu'à présent?

— Tu apportes des provisions, j'espère?

Pour toute réponse, Bouchenot referme avec soin la porte de leur logement, puis il va se jeter sur la chaise en murmurant:

— Enfin!... me voici donc en sûreté! ah! je n'en puis plus. Timothée examine alors la toilette de Bouchenot, un cri lui

échappe :

— Ah! mon Dieu!... vois donc, George... vois dans quel état il revient... notre habit... notre pauvre habit esten lambeaux!...

— En effet... déchiré devant et derrière... Qu'est-ce que cela veut dire?... tu viens donc de te battre?...

— Est-ce que tu as été attaqué par des voleurs?. . . Parle donc ! . . .

— Ah! mes amis, de grâce, laissez-moi me remettre un peu! Ah! quelle journée! grand Dieu! quelle malheureuse journée!...

— Et le pâté que tu devais nous rapporter... où est-il? Bouchenot tire de sa poche les deux morceaux de sa canne

cassée, et les présente à ses amis en leur disant :

— Voilà tout ce que j'ai rapporté... et encore cela m'a coûté trois francs!

— Bouchenot, nous mourons de faim; tu prends mal ton temps pour plaisanter.

— Ah ! morbleu, moi aussi je meurs de faim ; moi aussi je n'ai

pas (liné, et je gage que j'ai bien moins déjeuné que vous... el je suis sur mes jambes depuis que je suis sorti.

— Mais tu avais cent sous?...

— Mais cet habit, notre seul vêtement à tous trois, était en bon état ce matin... et tu reviens en loques...

— Et tu n'apportes pas de provisions?...

— Laissez-moi me remettre... et je vous conterai mes aventures.

— Ça ne nous donnera pas à souper, tes aventures, dit Timothée en se jetant sur la malle d'un air désespéré, et nous comptions sur toi pour cela...

— Alors, aimez- vous mieux que je ne vous dise rien?

— Parle, nous l'écoutons, dit George.

Bouchenot jette encore des regards effarés autour de lui, puis, après avoir essuyé la sueur de son front, il commence son récit, mais d'une voix iiasse, et comme s'il craignait d'être entendu :

— Je suis sorti ce matin avec les plus belles espérances et cinq francs dans ma poche...

— Oui, cinq francs qui venaient de mes bottes neuves, que tu as vendues! s'écrie Timothée.

— Que diable, mon ami, il nous fallait de l'argent à tout prix ; ce marchand d'habits ne donnait rien de nos caleçons!... et vous vouliez avoir à déjeuner...

— Et maintenant nous voudrions à souper...

— Timothée, si tu m'interromps ainsi, je ne pourrai pas vous faire le récit de mes aventures...

— Allons, poursuis, Timothée va se taire.

— J'étais donc sorti dans la plus heureuse situation d'esprit... je voyais tout en rose... même les marchandes de marrons!... .Je comptais déjeuner chez mon ancienne amie... madame Dubillon... Mon premier malheur fut de mettre mon pied dans un ruisseau, ce qui m'obligea à changer ma pièce de cent sous pour me faire décrotter... ensuite j'achetai des pastilles du sérail à un vrai Turc de la rue Vivieime; je conviens que j'aurais pu m'en passer... mais cela sentait si bon ! Tenez, mes enfants, je les ai dans ma poche... les voici... vous pouvez en brûler une... ça se brûle, et vous allez renifler avec volupté !...

George hausse les épaules, et Timothée repousse les pastilles du sérail en s'écriant :

— Crois-tu que pour nous restaurer nous nous contenterons

de respirer tes parfums?... Belle emplette! C'est pitoyable de nous apporter des choses comme cela!...

— Timolhée, tu m'as promis de me laisser parler... Je poursuis... Il me restait trois francs huit sous; avec cela je pouvais encore vous faire souper très-gentiment... lorsque le diable déchaîna à mes trousses un petit marchand de cannes... Il m'en met une dans la main... il me dit de la faire plier... elle se casse... C'est trois francs qu'il faut que je donne!...

— Pourquoi marchander des cannes quand on ne veut pas en acheter?

— Timolhée, veux-tu que je continue? Je vais chez ma sensible Dubillon... elle esta Pontoise pour un mois... Je vole chez ma tendre Elvina... elle est avec son prolecteur... Vous concevez que je commençais à me lasser de courir; il me restait huit sous, je les dépense pour mon déjeuner... il me semble qu'on peut bien manger huit sous quand on a déjà couru tout Paris... Vous voyez que voilà l'emploi de la pièce de cent sous bien détaillé...

— Il est si gentil, l'emploi que tu en as fait !

— Et notre habit... et l'état où te voilà? dit George.

• — Un instant... je vais y arriver... vous ne connaissez encore qu'une partie de mes malheurs. Comme je déjeunais... chez un charcutier... je vois passer une jeune lllle assez drôlelte... du moins alors elle me semblait drôlelle... à présent je la trouve fort laide... Je marche à ses côtés en lui disant quelques douceurs... elle se fâche... C'était une jeune fille sans usage; moi, je la laisse aller. Mais figurez-vous qu'elle avait un chien... et que ce chien quitte sa maîtresse pour me suivre... j'ai beau le renvover, il ne veut plus me quitter...

— Ah! bahl vraiment! dit Timolhée en regardant George, qui souriait; et où est-il maintenant, ce chien?

— Laisse-moi donc continuer. Je poursuis mon chemin avec le chien sur mes talons... C'est le jambon que j'avais eu dans ma poche qui l'attirait ainsi; je m'en aperçus après... Je ne puis vous dire toutes les aventures que ce misérable chien m'attira : il emporta la corbeille d'une marchande de cure-dents, puis une chaîne de sûreté; puis, comme j'allais dîner enfin chez les Monflacon, il se jeta sur le petit Stanislas, et moi on me jeta à la porte. Enfin, la soirée était avancée, je n'avais pas dîné, et j'étais de fort mauvaise humeur... lorsque le hasard me conduisit

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sur les boulevards du Marais... devant des paillasses... des baladins; il y avait une femme qui faisait des armes; elle proposait à tous les amateurs de tirer Qratis... J'eus la malheureuse idée de me donner ce petit divertissement... d'autant plus que je puis me flatter de tirer assez bien...

— Ah! oui, je le conseille de t'en vanter!

— La preuve que je tire bien, c'est que j'ai touché cette amazone... je l'ai même touchée dans l'œil... une botte superbe!...

— Enfin?

— Enfin, piqués de ce que j'avais vaincu leur amazone, les saltimbanques ont voulu me faire régaler la troupe, vous sentez bien que j'ai refusé... J'avais d'ailleurs de bonnes raisons pour cela!... Alors grande querelle... combat à coups de poing... Je me suis battu comme un lion... j'ai rossé tout le monde. Mais le maudit chien, qui voulait me tirer de là, m'a plusieurs fois happé mon habit... et vous voyez dans quel état je suis sorti du spectacle forain!...

— Eh bien, ensuite... que t'est-il encore arrivé? tu ne t'es pas battu jusqu'à minuit... et ce chien qui t'avait suivi, qu'en as-tu donc fait?...

— Ensuite, répond Bouchenot en regardant autour de lui d'un air inquiet et traînant sur chacune de ses paroles, je quittai les boulevards... Dans l'état où j'étais, vous sentez bien que je ne me souciais pas d'être vu; je marchai longtemps... au hasard... Enfin je m'arrêtai dans une rue... je ne sais pas trop si c'était une rue... je ne sais pas du tout où j'étais...

— On dirait que tu ne sais pas non plus ce que tu veux dire, s'écrie George impatienté de la lenteur que Bouchenot apporte dans la fm de son récit.

— Ahl écoute donc... après tout ce qui m'est arrivé, il m'est bien permis d'avoir la mémoire un peu troublée...

— Enfin, que t'arriva-t-il encore?

— Ce qui m'arriva?... mais rien de plus... je me reposai sur une borne... j'y restai longtemps, carj'étais accablé de fatigue... ensuite je pensai à revenir ici, mais je me perdis dans des rues que je ne connaissais pas... et... voilà pourquoi je suis revenu si tard.

— Comment! c'est là tout ce qui t'est arrivé?...

— Il me semble que c'est bien assez...

y4 MU L STAC HE.

— El tu avais l'air si inquiet... si bouleversé en entrant ici !

— J'ai cru qu'il avait une bande de voleurs à ses trousses, dit Timothée.

— Ah!... c'est que... setrouver seul... la nuit... dans Paris... à minuit passé...

— Ah! ah!... voilà du nouveau! et cent fois tu n'es rentré qu'à deux ou trois heures du matin... En vérité, mon pauvre Bouchenot, je crois que l'assaut d'armes que tu as soutenu a un peu dérangé ton moral... tu as de la fièvre.

— C'est possible , dit Bouchenot en laissant retomber sa téta sur sa poitrine; oui... en effet... je dois avoir un peu de fièvre!...

— Ah çàl et le chien?... dit Timothée. Tu ne nous parles plus de ce chien qui avait quitté sa maîtresse pour le suivre... qu'en as-tu donc fait?

— Il m'a quitté aussi, comme vous voyez... C'est en m'éloignanl du spectacle de toile... dans ces rues... que je ne connaissais pas... Lorsque je me suis reposé, je me suis aperçu que le chien... n'était plus avec moi... et depuis ce moment... je ne l'ai pas revu .

— Voilà qui est très-malheureux!

— Pourquoi cela?... vous me disiez ce matin qu'un chien serait du luxe ici.

— Aussi nous n'aurions pas gardé celui-là, mais nous l'aurions rendu à sa maîtresse.

— A sa maîtresse! s'écrie Bouchenot en relevant aussitôt la lète et regardant ses deux amis avec inquiétude. Comment!... sa maîtresse!... Est-ce que vous la connaissez?...

— Oui, nous la connaissons... Tiens, pour preuve, nous allons te faire son portrait : c'est une jeune fille de vingt ms à peu près, grande, forte, bien taillée, haute en couleur... assez jolie .. et portant un petit bonnet et un tablier à carreaux rouges et noirs !

— C'est cela... c'est parfaitement cela, dit Bouchenot d un an stupéfait.

— Son chien s'appelle Moustache...

— Oui... oui...

— Et quant à la demoiselle, nous sa\ons aussi îOn nom; elle se nomme Prudence Fiambard.

— Prudence Flambanl !... je ne savais pas son nom, moi;mais comment se fait-il que vous sachiez tout cela?

— Rien de plus simple, dit George. Celte jeune fille connaît notre voisine du carré... Aujourd'hui elle est venue pour la voir, et, comme la voisine était sortie, elle a bien voulu l'attendre quelque temps ici. C'est alors qu'elle nous a raconté que son chien l'avait quittée pour suivre un monsieur qui lui avait dit des bêtises... Nous aurions dû deviner que c'était toi. Cette pauvre fille est désolée de la perte de son chien, parce que cet animal lui avait été donné par son parrain.

— C'est cela... oh! c'est bien cela!... Ah! elle se nomme Prudence Flarabard?... que vous a-l-elle dit encore?...

— Rien de bien intéressant, qu'elle est en apprentissage chez une lingère... qu'elle connaît fort peu Paris, où elle n'est venue que depuis peu de temps.

— Et son adresse?... vous a-t-elle dit son adresse?

r- Oui, elle demeure rue Poissonnière, près du boulevard.

— Rue Poissonnière! murmure Bouchenot; puis il porte de nouveau ses regards sur la terre, et semble réfléchir profondément.

— Est-ce que tu songes déjà à aller voir celte jeune fille? dit Timolhée d'un air railleur ; je te préviens que tu ne lui plaisais pas du tout... c'est du moins ce qu'elle nous a dit ici, en se plaignant de ton obstination à la suivre.

— Et je crois que tu aurais un rival dans Timolhée, ajoute George en souriant.

— Moi... aller chez cette demoiselle... ]3ieu m'en garde! répond Bouchenot à voix basse.

— Oh! cet air de dédain! dit Timothée; tu feins de n'en plus vouloir, parce que tu t'es bien aperçu qu'elle ne voulait pas t'écouter; mais certainement que c'est une fort belle personne... fraîche comme une pomme d'amour et ferme comme un roc...

— Est-ce que tu t'en es assuré?

— Non, mais ça se voit tout de suite. D'ailleurs, elle a l'air très-honnête, n'est-ce pas, George?

— Oui, autant que l'on peut en juger sur les apparences.

— Messieurs, dit Bouchenot en regardant tour à lour ses deux amis, croyez-moi, ne formez aucune liaison avec cette demoiselle Prudence Flambard... et quant à la petite voisine du carré...

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puisqu'elle csl amie de l'autre... ce ne doit pas être non plus izraiid'chose... ne lui parlez pas... ne cherchez pas à faire sa connaissance.

— Oh ! mais voilà qui est trop fort ! dit George. Le diable m'emporte, je crois que tu as perdu la tête, mon pauvre Bouchenot! Depuis quand es-tu si sévère en fait de connaissance de femmes?... sur quoi d'ailleurs juges-tu que mademoiselle Prudence n'est pas digne de notre société?... Est-ce parce que tu lui as perdu son chien!

Bouchenot baisse les yeux, et ne répond rien.

— Non, c'est parce qu'il est vexé que cette jeune fille n'ait pas voulu l'écouter, dit Timolhée; mais cela n'est pas beau, Bouchenot, de dire du mal d'une femme parce qu'elle ne veut pas de nous. Et la voisine, tu la trouvais charmante ce matin, et lu aurais bien voulu faire sa conquête. Quelle haine as-tu donc contre les femmes, toi qui es si amateur du beau sexe?... Est-ce que tu aurais reçu un mauvais coup de l'amazone avec qui tu as fait des armes?

— Non, je n'ai de haine pour personne... Faites ce que vous voudrez... moi je vais me coucher, car je ne me sens pas à mon aise.

— Couche-toi, lu feras bien, car certainement tu as quelque chose... tu n'es pas dans ton état normal.

— C'est la fatigue... les ennuis de cette journée... le regret d'avoir dépensé les cent sous... et de revenir avec notre habit déchiré...

— Oh! tu n'es pas un gaillard à t'affliger pour tout cela, dit George; il faut qu'il te soit encore arrivé d'autres aventures que lu ne veux pas nous dire...

— D'autres aventures! s'écrie vivement Bouchenot, non... non... vous vous trompez... je n'ai rien... que là fièvre... mais je dois avoir une grosse fièvre.

En disant cela, Bouchenot se déshabillait et se glissait dans la \ieille couchette, dont il retapait les rouleaux de papier qui servaient de traversin.

— S'il allait tomber malade? dit tristement Timothée en considérant la mine pâle et allongée de Bouchenot. Il ne nous man- ([uerait plus que cela !... avec quoi acheter des tisanes... quand on n'a pas de quoi souper?...

— Et plus d'habit I dit George en jetant un regard désolé ^ur

le malheureux frac que Bouclrenot avait mis dans un coin de la chambre. Comment irai-je demain lire ma pièce au directeur?... allez donc lire une pièce en blouse ou en camisole!... Ah! notre situation devient cruelle!...

— Et notre appétit, dont tu ne parles pas! dit Timothée. Ce soir, nous pouvons encore nous serrer le ventre, parce que nous avons déjeuné assez bien; mais demain... que ferons-nous demain?... Nous ne pouvons même pas sortir pour aller emprunter a quelques connaissances!...

George reste quelques moments pensif, puis il dit à Timothée :

— Sais-tu que notre position serait fort dramatique et d'un .i,Tand effet en scène?...

— Ah! que le diable t'emporte avec tes scènes!... j'ai cru que tu nous avais trouvé quelque ressource... Tiens, vois donc comme Houchenot saute dans le lit... est-ce qu'il a des attaques de nerfs?...

— Bouchenot, où souffres-tu? dit George en s'approchant de la vieille couchette.

Bouchenot, qui commençait à s'assoupir, ouvre les yeux en criant :

— Ah ! mon Dieu ! ... ils vont m'assassiner ! ... Grâce ! . . . grâce ! . . . je ne dirai rien !...

— Eh bien! à qui donc en as-tu, mon pauvre garçon?... leviens à toi, tu es avec tes amis, dit George en prenant le bras de Bouchenot. Celui-ci le regarde d'un air effrayé, puis passe sa main sur son front en balbutiant :

— Qu'est-ce que j'ai donc dit?...

— Tu parlais d'assassins.., tu demandais grâce...

— Ah! c'est que... j'avais le cauchemar, apparemment... Mais il fait bien froid ici... On ne peut pas se réchauffer dans ce lit...

— Attends, attends; nous allons faire un bon feu, s'écrie George.

— Du feu! et avec quoi donc?... demande Timothée.

— Avec quoi? eh parbleu! avec le grand coffre qui ne sert à rien, puisque la malle est plus que suffisante pour nos effets!...

— Ail! tu as raison!... Au feu le grand coffre!...

— Oh! nous allons bien nous chauffer!

Et Timothée saute de joie dans la chambre, tandis qu'avec

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