‹ Moustache (volume 3)Chapitre 9 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MADEMOISELLE COELINA.

a — Qu'est-ce qui est là?... qu'est-ce qui frappe à » ma porte aussi tard? » demande la jeune voisine avant d'ouvrir à Timothée.

a — Mademoiselle... c'est moi... un de vos voi- » sins d'en face... Je vous demande pardon de vous » déranger, mais comme je vous ai entendue clian- » ter, j'ai pensé que vous ne dormiez pas...

» — Que me vouiez-donc , monsieur ?

,) — Mademoiselle... je voulais vous dire que vo« » tre amie Prudence Flambard est venue dans la » journée pour vous voir, et vous a attendue long- » temps chez nous...

, — Ah ! la grosse Prudence est venue ! . . . Je vous » remercie , monsieur ; mais vous m'auriez aussi » bien dit cela demain matin. »

Ce dialogue avait lieu à travers la porte qui restait fermée. La voisine n'ayant pas jugé nécessaire

d'ouvrir, Timotliée se tenait contre la porte et ne savait comment demander ce qu'il désirait. George, qui a entendu cette conversation et qui s'aperçoit que la voisine aura le temps d'aller se coucher avant que Timotliée ne se décide à faire sa demande , court à son tour se placer contre la porte, et dit d'une voix émue :

« Mademoiselle , nous vous demandons bien » pardon de vous importuner aussi tard, mais l'un » de nos amis est malade... il souffre , et nous n'a- » vons pas un morceau de sucre chez nous pour lui » donner dans de l'eau', et calmer la soif qui le » dévore. A l'heure qu'il est, tous les marchands sont » couchés dans ce quartier, mais nous vous avons » entendue chanter, et c'est pour cela que nous nous » sommes permis de frapper à votre porte...

» — Vous avez un malade mon Dieu! il

» fallait donc le dire tout de suite ; attendez , me » voilà. »

Et bientôt la porte de la voisine est ouverte , et mademoiselle Cœlina paraît en jupon court, et en petite camisole de couleur, serrée autour de sa taille, et la tête coiffée d'un madras , sous lequel sa figure éveillée semble encore plus piquante.

« Qu'est - ce qu'il a donc votre ami ? » demande Cœlina en s'adressant à la fois aux deux jeunes gens ; » est-ce qu'il lui est arrivé un accident?... est-ce » que ça lui a pris tout de suite ? Voyons , où estj» il?... Oh! moi, je sais très-bien soigner les ma- » lades, je sais faire des cataplasmes, je sais poser » les sangsues. . . je sais donner tous les remèdes pos-

» sibles... Je voulais me faire sœur du Pot, mais

>• le costume ne m'allait pas , c'est ce qui m'en a em-

» pêcliée... Eh bien , menez-moi donc près de votre

« ami...

» — Mon Dieu , mademoiselle , vous êtes bien ï> bonne... nous ne voudrions pas vous donner tant » de mal... lorsque c'est l'heure de votre repos... » Si vous pouvez seulement nous prêter un peu de » sucre, cela nous su ffira ! . . .

» — Certainement que je vous prêterai du sun cre; jai justement reçu ma provision de ma i> tante... avant-hier, ça se trouve bien. Ma tante » m'envoie deux livres de sucre tous les mois... ce » n'est pas trop , et il n'y a pas de quoi mettre tout au » caramel; mais moi j'en ai assez, parce qu'en fait » de sucre , je préfère le porc frais ; je n'aime la » douceur que dans la conversation... Mais je ne » vais pas vous laisser faire de la tisane à votre ma- » lade -, est-ce que les hommes s'entendent à cela?... » Je crois qu'il serait bien soigné, ce pauvre garn çon!... Quant à mon repos, que cela ne vous » inquiète pas!... On passe bien des nuits à dan- » ser, on peut bien en passer aussi pour rendre » service à des voisins. »

Et en disant ces mots , la petite voisine qui tient toujours son bougeoir à la main , est entrée dans la chambre des jeunes gens.

« — Elle est un peu bavarde , » dit George à Timothée , « mais elle paraît obligeante.

» — Si elle est aussi bonne qu'elle est gentille ! »

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dit Tiniothée , « ce doit être un bijou que cette t'em-

» me-là.

, __ Ou donc est-il? » demande Cœlina en portant ses regards sur les deux lits , dans lesquels on n'aperçoit personne , parce que Bouchenot s'est caché entièrement sous la couverture lorsqu'il a entendu la voisine entrer dans la chambre.

„ — Il est couché là... » dit George en s'approchantdulit. « C'est qu'il a froid peut-être... voyons » s'il dort. »

George baisse doucement le vieille couverture, et découvre la tête de Bouchenot qui ferme les yeux et fait semblant de dormir.

« — Ah ! je reconnais votre ami , » dit mademoiselle Cœlina en souriant; « c'est lui qui un jour était » habillé d'une si drôle de façon... Certainement je ne » suis pas bégueule, mais j'ai trouvé la plaisanterie un « peu forte ; et comme de sa part je m'attendais tou* » jours à quelques nouvelles drôleries , si c'était lui » qui eût frappé à ma porte , certainement je n'au- « rais pas ouvert. Mais il est malade, ce pauvre gar- » çon , et je ne lui en veux plus... Voyons s'il a de i, la fièvre... »

Cœhna s'avance pour tàter le pouls à Bouchenot ; celui-ci, sans ouvrir les yeux, retire vivement sa main , et la cache à un endroit où la jeune voisine ne pouvait pas se permettre d'aller la chercher.

« Est-ce qu'il a des crispations? » demande Cœhna aux deux jeunes gens.

« — ]\ous ne savons pas ce qu'il a. . . nous ne comy> prenons rien à la terreur qu'il semble éprouver :;

» il est rentré , il n'y a pas long- temps, toutboule- » versé , tout tremblant ; il nous a dit qu'il s'était » battu à coups de poing.. . qu'il tombait de fatigue, » ensuite il s'est couché. .. Il a eu comme un caucbej) mar... il se croyait entouré d'assassins... et regar- )) dait avec effroi autour de lui... Maintenant vous » voyez qu'il s'obstine à fermer les yeux , et pour- » tant je suis persuadé qu'il ne dort pas.

» — C'est sans doute la fièvre qui le travaille. » Tâchez donc d'avoir une de ses mains que je lui » tâte le pouls...

» — Voyons , Bouchenot , donne ta main à notre » bonne voisine qui veut venir te soigner, » dit George en tâchant de s'emparer d'une des mains du malade.

« — C'est mademoiselle Cœlina, qui a la bonté de » nous prêter du sucre , » dit Timothée , « et de se » déranger au milieu de la nuit,

» — Je vous répète que ça ne me dérange pas ! » s'écrie la jeune fille ; « je ne m'étais pas couchée » parce que j'ai de l'ouvrage un peu pressé , et que » j'ai flâné toute la journée au lieu de rentrer tra- » vailler. Mais moi, ça m'est égal... quand je m'ay> muse le jour, je me rattrappe la nuit ! j'ai une » santé de fer. Eh bien ! donnera-t-il sa main enfin? »

George est parvenu à s'emparer d'un des bras de Bouchenot , et mademoiselle Cœlina peut tàter le pouls au malade.

« — Il a une grosse fièvre, » dit la jeune fille ; « son » pouls va... va! comme s'il battait la générale. Il :» faut lui faire une boisson calmante...

» — ■• Si on lui donnait de la bourrache ? » dit Timothée.

« — ^Dela bourrache ! à un homme qui a déjà une » fièvre de cheval, » dit Cœlina. ^ Ah bien! ce se- » rait du joli ! si vous êtes étudiant en médecine , je j» vous en fais mon compliment. Soyez tranquille , je » sais ce qu'on peut lui donner; mais avant tout, » il faudrait qu'il fût mieux couché... il faut lui » remettre la tète sur le traversin... Je vais le re- » taper dabord. »

En disant cela , Cœlina qui s'est penchée sur le lit, donne deux coups avec ses mains sur ce qui représente un traversin : les rouleaux de papier rendent un son sec et criard. La jeune fille en reste toute saisie , tandis que les deux amis de Bouchenot détournent la tête en baissant les yeux , tout honteux de ce qu'on connaisse leur pauvreté.

La petite voisine est quelques instans immobile ; elle se sent aussi embarrassée que les deux jeunes gens, car elle craint de leur avoir fait de la peine. Son cœur s'est serré à l'aspect de la misère de cette chambre ; une larme roule dans ses yeux, et elle l'essuie vivement avec le revers de sa main, en balbutiant :

« Mon Dieu!... je vous demande pardon... je » croyais... Oh! mais c'est égal, il ne peut pas » rester comme cela!.,. »

Et la jeune fille sort vivement de la chambre et court chez elle , d'où elle revient bientôt en tenant un oreiller etun traversin véritables qu'elle se hâte de placer sous la tête de Bouchenot , n})rès avoir jeté de

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côté les liasses de papier qui étaient sur la couchette.

« — Que faites- vous , mademoiselle? Oh! nous » ne souffrirons pas que vous vous priviez ainsi » pour nous , « dit George.

« — Il faudra pourtant bien que vous le souffriez, » dit Cœlina. « D'ailleurs , c'est pour votre ami ma- » lade que je le fais, et vous n'avez pas le droit de » vous y opposer.

» — Mais vous, mademoiselle... » dit Timothée.

« — Moi? eh! mon Dieu! avec une robe et un B ou deux jupons , on se fait tout de suite un oreiller » délicieux... D'ailleurs je n'ai pas envie de dormir. .. » Voyons , j'ai chez moi de la mauve, c'est très-bon » pour toutes les maladies , nous allons en faire une » infusion... vous avez du feu , nous allons la faire •• ici, car j'avais laissé s'éteindre mon feu... Avez- » vous une bouillotte ici ?.. .

j) — Une bouillotte?... qu'est-ce que c'est que j) cela , mademoiselle ?. . .

» — Je pense que c'est une table de jeu, » dit Timothée.

« — Eh non ! « répond Cœlina en riant, « c'est une » grande cafetière pour faire chauffer de l'eau.

» — rSous n'avons pas de grande cafetière, • dit George; <' nous n'avons qu'un pot à l'eau... Si cela » pouvait suffire...

» — INon, ça ne vaudrait rien ; mais j'ai chez moi » ce qu'il nous faut, je vais chercher tout ça... » Vous. . . entretenez! le feu. . . mettez encore une bû- » che. . . nous en aurons besoin. >

La jeune fille est retournée chez elle ; George va

prendre un morceau du coffre qu'il jette dans la cheminée en disant :

» Nos bûches ont une drôle de forme.. . la voisine » doit avoir de nous une singulière opinion. Mais » après tout, ce n'est pas un crime d'être pauvre; )' quand on n'a jamais commis de bassesse , pour- » quoi rou(jirait-on de sa misère?... tant de gens de- » vrai eut plutôt rougir de leur fortune !... Quel bon » cœur!... quelle obligeance dans cette jeune fille » qui ne nous connaît pas... et se prive de tout ce > qu'elle a pour nous loffrir... ce n'est qu'une gri- » sette pourtant... (lierchez donc dans de riches » salons cette humanité, cet empressement à rendre 1» service. . . Vous y rencontrerez quelquefois la bien- >» faisance , mais toujours accompagnée de morgue » et d'ostentation : vous v lirez dans des journaux la 1» liste des personnes qui ont secouru des malheureux , » et qui se font mettre là pour que les abonnés du » journal , et les habitués de café sachent qu'ils sont » bienfaisans... Ce n'est pas ainsi qu'une grisette » oblige!... elle ne tient pas à voir son nom im- » primé en toutes lettres ; elle agit sans calculs, sans » réflexions ; elle suit l'impulsion de son cœur et ne » vise pas à se faire une réputation. »

Pendant que George parlait , Timotliée s'était assis sur la malle ; il bâillait , étendait les bras et devenait à chaque instant plus pâle , et tout en balbutiant :

« Oh ! oui... mademoiselle Cœlina se conduit » avec nous... c'est admirable... je la trouverais en-

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» core plus jolie... si je n'avais pas des tiraillemens » d'estomac.

» — Eh bien! qu'as-tu donc à présent, Timothée? » est-ce que tu vas tomber malade aussi ?... quelles » contorsions tu fais ! . . .

» — Ce que j'ai... parbleu... tu le sais bien... je » fais ce que je peux pour ne pas penser à mon appé- » tit... mais il y a des momens où je ne me sens » plus de forces... et toi-même , George, tu ne dois » pas souffrir moins que moi.

» — Moi , j'ai du courage... Voyons , Timothée , » ne te laisse pas aller ainsi...

« — Eh bien !. . . est-ce qu'il se trouve mal aussi ? » demande la petite voisine qui entre alors avec une bouillotte , une tasse et sa provision de sucre dans du papier.

» — Non... non... ce n'est rien... « dit George, f c'est la fatigue... c'est une faiblesse... il a trop » travaillé aujourd'hui. »

Tout en disant ces mots, George lui-même s'appuyait contre la cheminée, et s'efforçait de dissimuler le malaise qu'il éprouvait.

Cœlina regarde les deux jeunes gens, qui ne veulent pas avouer la cause de leur abattement et de la pâleur qui régnent sur leur visage ; mais une femme devine facilement ce qu'on veut lui cacher, surtout lorsqu'il y a quelque peine à soulager, quelques larmes à essuyer. La jeune fdle s'est accroupie devant l'âtre , et tout en plaçant sa bouillotte au feu, plusieurs fois à la dérobée elle a reporté ses regards sur George et Timothée, puis son front s'est rem-

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bruni , et la gaîté a disparu de sa physionomie habituellement si riante.

Tout-à-coup elle se relève en s'écriant :

« Mon Dieu ! . . . puisque vous avez un si bon feu >» ici... si vous vouliez me le permettre, j'y ferais » cuire mon souper... et si vous étiez bien aimables, » vous le partageriez avec moi ?

» — - Votre souper!... » s'écrie Timotliée en ayant peine à cacher la sensation que ce mot lui fait éprouver. « Comment , mademoiselle , vous n'avez pas » soupe !

» — Mais non ; ni vous non plus , peut-être ?

» — Il est vrai , » répond George ; « nous atten- » dions toujours notre camarade; nous étions in- « quiets de sa longue absence. . . et puis. . . je crois que » nous n'avions plus de provisions ici...

» — Raison de plus pour partager mon souper ; * entre voisins , ces choses-là ne se refusent pas. Je « vais aller chercher tout ce que j'ai chez moi... » Dame! ce ne sera pas bien friand , je vous en pré- » viens; mais ma tante m'a justement envoyé des » œufs , nous ferons une omelette ...

» — Une omelette ! » s'écrie Timothée qui se sent déjà ranimé par l'assurance de souper. « Une » omelette! Oh! mais c'est délicieux!... c'est mon » plat de prédilection... j'adore les omelettes!...

« — Mais , mademoiselle^ vous avez vraiment » trop de bontés , » dit George ; « à peine si vous » nous connaissez , et tant de marques d'intérêt!...

^ — Oh! moi, j'ai vite fait connaissance, et r> d'ailleurs je déteste les cérémonies., . Je vais cher-

» cher mes provisions veillez à la bouillotte ;

» quand l'eau sera bouillante, jetez dedans cette » pincée de fleurs de mauve , la tisane se fera toute I) seule, et ça fait qu'en soupant nous pourrons aussi » soigner votre ami. »

Cœlina retourne chez elle , et Timothée s'accroupit devant le feu , en s'écriant :

« C'est notre ange tutélaire î . . . notre bon gé- » nie.., c'est notre étoile que cette femme-là!...

» — Il est certain que nous lui devons beau- « coup! » dit George. « Ah ! si quelque jour la for- * tune me devient favorable... ce qui arrivera , » j'espère , combien il me sera doux de reconnaître » ce que cette bonne fdle fait aujourd'hui pour » nous.

v) — Dis donc , George , Bouchenot doit avoir » faim aussi... et il préférerait peut-être l'omelette » à la tisane?... Si nous le lui demandions pendant )> que la voisine n'est pas là ?

» — Oh! non... il est malade; d'ailleurs tu vois » bien qu'il dort •, il ne faut pas le réveiller. »

Effectivement , à force de fermer les yeux pour faire semblant de dormir, Bouchenot s'était réellement endormi , et depuis quelque temps il n'entendait plus ce qui se disait autour de lui.

« — Yoilà les provisions ! » dit la petite voisine qui revient , tenant dans son tablier des œufs , sous son bras un pain , et sous l'autre une poêle dans laquelle est un morceau de fromage de Brie. « Allons , mes- » sieurs, venez me débarrasser, s'il vous plaît...

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» — El surtout ne cassons pas les œufs , » dit Timothée.

» — J'ai apporté tout ce que j'avais... treize » œufs... Ah! mais il y a un malheur... vous ne sa- » vez pas, je n'ai pas de beurre chez moi.

» — Oh! qu'importe? » dit George, « ça n'en » sera pas moins bon.

» — Nous ne tenons pas au beurre , » dit Timothée, « c'est du luxe.

» — Du luxe, dans une omelette! » s'écrie Cœlina en riant ; « ah ! bien, il me paraît que vous n'êtes pas » fort sur l'article de la cuisine... Mais vous nesa- » vez donc pas que si nous mettions nos œufs » comme cela dans la poêle , nous ne pourrions plus » les détacher. . . Ce serait tout brûlé. Heureusement, » jai retrouvé dans le coin d'une armoire ce res- » tant de lard... nous allons le couper par petits )^ morceaux... le faire fondre... et ça nous servira » de beurre.

»> — Et ce sera bien meilleur ! » dit ïimothée , qui a craint un moment que l'absence de beurre ne les privât entièrement de l'omelette.

Mademoiselle Cœlina se place devant la table, elle coupe son lard, et casse ses œufs dans un vieux saladier ébrcché que Timothée lui présente avec une certaine fierté. George attise le feu , le bois du vieux coffre pétille et flambe , la jeune fille bat les œufs , en disant :

« J'ai peur que tout cela ne tienne pas dans la poêle.

» — Oh ! que si , mademoiselle , » répond Timo-

tliée, « tout tiendra... et puis, à la rigueur, nous en » ferions deux...

» — Mais cela ne se pourrait pas... je n'ai plus de « lard.

» — Alors tout tiendra, «

L'omelette se fait , les jeunes gens tâchent de mettre une espèce de couvert ; ils pars'iennent à rassembler trois soucoupes qui serviront d'assiettes , trois fourchettes , et une petite cuiller à café en étain , qui est la seule qu'ils possèdent. En un instant le couvert est mis , bientôt l'omelette est cuite , la voisine la verse dans le vieux saladier , et la pose sur la table en disant : « Messieurs , quand vous voudrez... » voilà le souper. »

Les jeunes gens ne se font pas répéter cette invitation ; ils présentent la bonne chaise à Coelina , s'asseyent tous deux sur la malle qui leur sert de banc, et attaquent l'omelette avec une avidité qui prouve à la petite voisine qu'elle a fort bien fait de leur offrir son souper.

La chambre des étudians a pris un tout autre aspect : la tristesse , l'inquiétude , ont déjà fait place au plaisir, à la joie ; des exclamations de gaîté remplacent le silence ou les soupirs ; enfin, George etTimothée ne sont plus les mêmes , chacun d'eux a repris une physionomie heureuse , animée , riante , et il n'a fallu qu'une omelette pour produire un tel changement. Il faut (quelquefois si peu de chose pour amener de grands résultats !

a — Elle est délicieuse ! » dit George en s'arrêtant un moment pour couper du pain.

« — C'est ce que j'ai mangé de meilleur! >> murmure Timothée en s'em plissant la bouche.

« • — Vous êtes bien honnêtes , messieurs , moi je » la trouve un peu lourde... INe mangez donc pas » si vite, vous vous étoufferez... » — Oh ! il n'y a pas de danger.

» — Buvez donc au moins...

« — Ah! oui... buvons, » dit George en regardant son camarade ; « mais c'est que je crois que » nous n'avons plus de vin.

» — Parbleu! et avec quoi aurions-nous du vin? » répond Timothée , que le plaisir de manger de l'omelette rend plus expansif ; son camarade lui marche sur le pied pour le faire taire , la petite voisine s'écrie :

« Eh ! mon Dieu ! ce n'est pas une chose in- » dispensable que le vin... c'est bien plus sain de

» boire de l'eau cependant si nous avions du

» Champagne... j'avoue que j'ai un faible pour le n Champagne... Ah! Dieul... et puis ce vin-là me » rappelle des souvenirs... je devrais le haïr, le

» Champagne... Oh! mais attendez si nous n'a-

» vous pas de vin , j'ai de l'eau-de-vie à la mai-

» son

» — De l'eau-de-vie ! » s'écrient les jeunes gens d'un air surpris.

€ — Oui, messieurs... mais j'espère que vous ne » penserez pas pour cela que j'en bois en place de » vin!... Je vais vous dire : ma tante, qui est » une excellente femme , et qui m'aima toujours ,

n quoique je lui aie joué plus d'un tour ; ma tante

» a un goût très-prononcé pour le punch , et comme » je sais très-bien le faire , en m'en voyant des pro- » visions elle y a joint une bouteille d'eau-de-vie » pour que je puisse lui faire du punch quand elle » viendra me voir , parce que , tenant une bouti- » que , vous comprenez qu'elle n'ose pas en prendre » chez elle ; les voisins sont si méchants ! on dirait » bien vite dans le quartier que ma tante se grise , » et cela lui ferait un très-grand tort dans son com- » merce... d'autant plus que ma tante est herbo- » riste , et que si elle avait le défaut de boire , elle » pourrait donner à une pratique de la farine de T moutarde pour de la farine de graine de lin , ce » qui ne produirait pas le même effet en cataplas- » me... Attendez-moi , je vais chercher ma bouteille » d'eau-de-vie, nous en mettrons un peu dans de l'eau, » ça fera du grog , c'est délicieux!... et nous aurons » Tair de milords anglais!...

j' — Excellente fille I » dit Timothée, pendant que la voisine court chez elle. « Elle va nous faire » du grog ! . . .

» — Elle a une franchise , un abandon , qui me 11 charment, » dit George, « et elle a une bien bonne • tante! qui la bourre de provisions... Ah! si nous t> avions des tantes comme cela... Ce pauvre Bou- » chenot , je suis fâché qu'il ne prenne pas sa part » de notre festin. . . car c'est un véritable festin que » ce souper.

» — Puisqu'il dort , il ne faut pas le réveiller. » — Si nous pouvions lui mettre un peu d'ome- » lette de côté...

» — Je n'oserai jamais le proposer...

» — Bah! la voisine est si bonne enfant...

» — Clint ! la voilà. »

Cœlina revient avec une grande bouteille et une tasse couverte d'un papier.

« — Qu'est-ce que c'est que cela ? » dit Timothée en regardant la tasse ; « encore une surprise ?

» — C'est du raisiné... je l'avais oublié.

)) — Du raisiné !... ali ! mademoiselle , vous nous » accablez de douceurs.

» — C'est vraiment trop de bontés !

» — Oh ! je vous conseille de me remercier , » pour un peu de raisiné I D'ailleurs je vous régale » aujourd'hui , une autre fois ce sera votre tour , » et nous serons quittes.

n — Oui , sans doute , » répond George , « nous » espérons bien vous régaler une autre fois.

» — Quand je toucherai ma pension , » dit Timothée; « car je suis bien aise de vous dire , made- » moiselle , que mon père Benoît Glindoré , ancien » cultivateur , retiré à Reims , me fait douze cents 0 francs de pension pour que je poursuive à Paris » mes études en droit.

» — Moi, » dit George, « je suis né en Bourgogne ; » mon nom de famille est Rembrun ; mes parens » se livraient au commerce ; ils ne furent pas heu- » reux ; plusieurs faillites successives firent perdre à » mon père une grande partie de ce qu'il possédait. » Avec le bien de ma mère ils pouvaient encore vi- » vre dans une certaine aisance , mais alors il lui » aurait fallu déposer son bilan , faire faiUite enfin.

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» en prouvant qu'il y était forcé par les banque- » routes qu'il avait essuyées» Beaucoup de gens » conseillèrent à mon père d'en agir ainsi, et » de terminer ses affaires en donnant cinquante » pour cent à ses créanciers , qui s'en seraient con- » tentés. Mon père ne le voulut pas , il aima mieux » vivre dans la gêne et payer tout ce qu'il devait . » Le bien de ma mère y fut employé , et mainte- » nant mes parens existent du produit d'un petit « emploi que l'on a trouvé pour mon père. Vous » concevez d'après cela , mademoiselle , qu'ils ne » peuvent faire que bien peu pour moi , et qu'il » faut que je tâche de 3ne suffire à moi-même. » Mais du moins, si je n'ai pas de fortune j'ai l'avan- » tage de porter le nom d'un honnête homme, d'un w homme que chacun estime et révère. C'est un » héritage dont je suis fier, et jamais, je le jure, » George Rembrun ne flétrira le nom que son père » lui a transmis .

» — C'est très-bien , » dit Cœhna. « Ah çà , » messieurs , sans que cela paraisse, vous venez de » me conter vos histoires, de m'apprendre vos noms » de famille ; eh bien, maintenant , il me semble » que ce doit être à mon tour. . . car enfin on est » bien aise desavoir avec qui l'on soupe!

» — Ah ! mademoiselle , ce n'est pas pour vous » interroger que nous avons parlé ainsi. . . nous savons » que vous êtes aussi bienfaisante que jolie, et cela » nous suffit.

» — C'est très-aimable, cela ; mais moi ça ne » me suffit pas. Je suis bien aise de vous conter mon

» histoire... ce sera un peu plus long que les vôtres , » mais nous ne sommes pas pressés! Pendant ce temps- » là je vais faire en-core bouillir de l'eau , et nous nous ). ferons un petit punch anodin... Je crois que je » tiendrai un peu de ma tante , moi; prenez donc du » raisiné, messieurs.. . Ohl le beau feu, c'est dommage » que votre bois brûle comme du papier Joseph. . . Je » commence : y ètes-vous messieurs?

* — Nous vous écoutons, mademoiselle, » dit George en se faisant un verre de grog.

Et Timothée en dit autant , après avoir couvert de raisiné une énorme tartine de pain.

Alors la petite voisine commence son récit.

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