TK0IS|JEUNES GENS SUR UNE AUTRE ROUTE
Laissons un peu Bouchenot dans son lo^^ement de la Cliaussée-d'Antin , où il fait tout ce qu'il peut pour chasser l'ennui qui le ronge , et revenons près de ses trois amis qui ont suivi une autre route pour trouver la fortune et le bonheur.
Tiniothée ayant pour lui seul la rente que lui fait son père , et qui lui est suffisante parce que chez lui le goût du travail chasse les idées de dissipation , Timothée pouvant alors s'habiller convenablement, a suivi ses cours, passé ses examens, et vient d'être reçu avocat. Fier de ce nouveau titre, il n'en a que plus d'ardeur au travail, et ses parens, enchantés de sa bonne conduite , doublent la pension qu'ils lui faisaient, afin de le mettre à même de paraître dans le monde où le mérite ne suffit pas toujours pour parvenir , mais où il est rare cependant qu'un travail
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assidu et une bonne conduite ne soient point récompensés.
George a suivi la carrière des lettres , carrière ingrate , où les succès font des ennemis , où les lauriers sont des épines , où l'on n'arrive qu'à travers mille obstacles , parce que le mérite fait bien plus de jaloux que le travail et la bonne conduite. On pardonne a un homme d'avoir amassé de la fortune en travaillant , mais on ne lui pardonne pas d'avoir acquis un peu de gloire , et on cherche continuellement à la lui disputer. Ce qui console l'homme de talent , ce qui le fait marcher ferme dans la route qu'il s'est tracée sans redouter les frelons qui bourdonnent incessamment à ses oreilles , c'est qu'au milieu de cette foule d'envieux et de critiques , de sots , de pédans et de malveillans , surgit un monde étranger à toutes les coteries, un monde qui juge ses ouvrages sans passion , sans partialité ; qui s'attache à ce qui lui plaît , qui repousse ce qui l'ennuie ou le fatigue. Ce monde-là est le vrai public; c'est lui qui achète les livres et va en pavant au spectacle; c'est lui qui fait les succès en dépit des journaux et de l'intrigue ; et quoi qu'on dise et que l'on fasse , ce n'est que par lui que l'on acquiert une réputation durable.
Les premières pièces de George avaient eu du succès ; mais il avait besoin d'écrire plus largement ce qu'il pensait, ce qu'il observait; il se sentit le désir de laisser courir sa plume au gré de sa pensée, d'étudier des caractères, de les reproduire jusque dans leur intérieur le plus intime ; il voulait |;ouvoir retracer avec leurs moindres détaibles tableaux de mœurs, lesscènes
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populaires, les portraits d'orimnaux , les sociétés bourgeoises , les ridicules de toutes les classes , et surtout ces scènes de la vie privée , ces sentimens de la jeunesse , de 1 âge raisonnable ; ces amours de la grisette et de la iemnie du monde; les contemporains enfin , tels qu'on les rencontre à chaque pas dans la vie , et non pas avec ces passions forcées, ces beautés idéales que l'on ne trouve que dans l'imagination d'un auteur.
Il s'était dit : « On clierche en vain dans la cam- » pagne les bergères de Florian, parce qu'elles n'ont » jamais existé telles qu'il les a dépeintes. Moi , » je montrerai les paysannes comme je les vois, » avec leurs mains rouges et calleuses , leur tour- » nure lourde et gauche , leur langage grossier et » souvent impertinent.
» J'en ferai autant pour chaque personnage que » je prendrai. Je ne donnerai pas à mes héros des » sentimens que je n"ai rencontrés nulle part , » ni des vertus qui n'existent pas; je peindrai les )' hommes tels qu'ils sont, avec leurs qualités, leurs » défauts et leurs faiblesses : mais je choisirai de pré- » férence des personnages plaisans et bons, des ca- » raclères comiques et francs; des sentimens tendres » et doux, parce que la peinture des crimes, des » atrocités, des vices hideux, attriste l'imagination, » serre le cœur , et enfante quelquefois des pensées » noires qu'il n'est pas nécessaire de propager , le » monde étant déjà bien assez méchant par lui-même; » et puis enfin parce que mon goût ne me porte pas
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» à écrire cUi terrible , et que Ton fait mal ce j) qu'on ne fait pas avec goût. »
Et comme dans une pièce de théâtre il est impossible de s'étendre, de détailler, de s'arrêter à loisir sur les défauts et les ridicules de ses personnages, George fit des' romans, non pour y entasser événemens sur événemens, mais pour y retracer ce qu'il avait observé et entendu souvent.
Les romans de George eurent un succès que luimême était loin d'espérer. Leur plus grand mérite était d'être vrais ; mais dans tous les arts, c'est toujours au vrai qu'il faut revenir.
Alors George fut impitoyablement critiqué dans des journaux, dans des revues; alors il reçut même des lettres anonymeset pseudonymes, où on lui demandait de quel droit il se permettait d'avoir des succès et d'être lu plus que les autres; lui, écrivain obscur, sans style, san couleur, sans portée, sans nerf, sans élévation, sans mission, et surtout sans coterie.
Alors on lui apprit qu'il n'était que le romancier des cuisinières et des écaillères, ce qui lui fit penser que le nombre de ces dames était devenu assez considérable.
Comme il faisait parler un ouvrier comme parle un ouvrier, une pavsanne comme parle une paysanne, une grisette comme parle une grisette, on lui dit qu'il ne savait pas écrire.
Comme il était gai et faisait souvent rire , on lui dit qu'il était indécent.
Comme il n'y avait dans ses ouvrages ni parricide,
ni infanticide, ni fratricide, ni empoisonnement, ni inceste, on lui dit qu'il était imiiîoral.
Quelques-uns, dans leur critique dédaigneuse , voulurent bien dire de lui : On le lit, mais on ne le juge pas.
Il aurait pu leur répondre avec plus de vérité : On vous juge, mais on ne vous lit pas.
Dans les premiers temps, George éprouva quelque chagrin de voir se soulever contre lui tant de jalousie et de colère; mais bientôt il prit toutes ces critiques pour ce qu'elles valaient, il comprit que Ton ne s'attaque qu'aux gens qui réussissent, et que la gloire seule fait naître Tenvie; alors, par le nombre d'injures de ses adversaires, il put calculer le succès de ses ouvrages ; alors il remercia les auteurs d'écrits anonymes de vouloir bien se donner la peine de lui apprendre que sa réputation s'étendait chaque jour davantage, et continua de marcher dans la route qu'd s'était tracée, et qu'il savait être la bonne, d'après toute la peine que l'on s'était donnée pour la lui faire quitter.
Ilenrv Jumière, toujours aussi épris de mademoiselle Giraumont, travaillait avec ardeur afin d'obtenir sa main. Henry voyait le succès couronner ses efforts ; sa petite fortune s'augmentait , son crédit et sa réputation étaient déjà parfaitement établis, et s'il n'avait point encore un sort brillant à offrira Pauline, au moins était-il certain de lui assurer une position honorable. Tout devait donc lui faire espérer de voir enfin sa demande agréée; encore quelques semaines,
et Henry comptait presser le père de Pauline de consentir à son honlienr.
Mais un soir, dans une réunion où il a coutume de se trouver avec celle qu'il aime , Henry est frappé de la pâleur, de la tristesse de Pauline, ainsi que de Tair froid et contraint avec lequel M. Giraumont l'accueille.
« — Qu'est-il arrivé? qu'ai-je donc fait qui dé- » plaise à monsieur votre père ? » dit Henry, lorsqu'il peut s'approcher de Pauline. « Et vous-même, » pourquoi cette tristesse, cette pâleur? De grâce, » dites-moi ce qui est arrivé.
» — Demain, >» dit Pauline, « demain dans la mati- » née, venez à la maison , mon père sera sorti et je pour- » rai tout vous dire. Ah! mon ami, j'ai déjà versé bien » des larmes... nous sommes bien malheureux! »
On doit penser avec quelle impatience Henry attend le moment de se trouver seul avec son amie. La soirée lui semble d'une longueur interminable ; car ?tî. Giraumont quitte peu sa fille, et il semble s'arranger de manière à ce {ju'elle ne puisse se rapprocher de Henry.
La nuit n'amène point de sommeil pour calmer les inquiétudes de l'amour, elles les augmente au contraire, et donne aux pensées de plus sombres couleurs. Enfin le jour renaît, Henry est debout ; il compte les heures, les minutes, il ne vit pas jusqu'au moment où il peut se rendre près de Pauline; mais il la trouve, versant des larmes qu'elle n'a pas la force de lui cacher.
« ■ — Parlez, de grâce I que se passe-t-il, quel
■» iiialheiu- iioas menace? » dit Henry en prenant la main de son amie.
>< — Le plus grand de tous I... mon père necon- » sent plus à notre mariage. Il veut pourtant me » donner un époux... mais ce n'est plus vous dont » il a fait choix.
» — Il veut vous marier à un autre!... Oh!... » c'est impossible!... ne sait-il pas que vous m'ai- » mez, que je vous adore? ne sait-il pas que pour » vous obtenir j'ai renoncé à la carrière que je sui- » vais... que c'est pour devenir votre époux que je » me suis mis dans le commerce... où je travaille '> sans relâche afin de réussir?... ne sait-il pas que le » succès couronne mes efforts... que ma petite for- » tune s'accToît?... A-t-il quelque reproche à me » faire... me trouve-t-il trop dissipé, trop étourdi?... » mais je ne quitte mes bureaux que pour être près » de vous... lui aurait-on fait de faux rapports sur ») mou compte?... Oh! je confondrai mes ennemis, ») mes calomniateurs , et votre père sera forcé de « me rendre justice... Il verra, oh ! oui, il verra que » je suis toujours digne de sa fille.
» — Mon père ne vous [reproche rien, » dit Pauline en cherchant à retenir ses larmes; « il vous rend n justice, et avoue que votre conduite ne mérite que » des éloges...
» — Eh bien! alors...
» — Mais il prétend que l'on doit toujours cher- 9 cher à augmenter le bien-être de sa fille, il dit ne » vous avoir rien promis. Enfin , il veut me marier » à UQ autre , parce que cet autre a trente miUe li-
>» vresde rentes au moins, et que vous êtes bien loin » de posséder une telle fortune. Je me suis jetée à ses « genoux, je lui ai répété cent fois que votre amour » me rendrait plus heureuse qu'une grande fortune. » Mon père est inflexible \ il prétend que cela n'au- » rait pas le sens commun , de refuser un aussi bon » parti, et que nous nous consolerons tous les deux. » Oh ! non. . . non. . . n'est-il pas vrai , mon ami , que j» nous ne nous consolerons jamais... et que vous t> m'aimerez toujours?...
» — Vous, Pauline! vous!... l'épouse d'un auto tre!... Et quel est celui qui veut 'm'enlever tout » ce que j'ai de plus cher... qui veut détruire tout
» mon avenir? où vous a-t-il vue? de-
» puis quand vous aime-t-il ?... iMais répondez-moi » donc.
n — Vous rappelez-vous , mon ami, un Marseil- » lais... un certain M. Mortandal qui vint aux soi- » rées de madame Merlier. Il lui avait été présenté » par un négociant , et elle lui fit beaucoup d'ac- » cueil, car dans le monde vous savez que l'on ac- » cueille toujours fort bien les personnes qUi ont de » la fortune.
„ — M. Mortandal... Oui, je sais qui vous vou- » lez dire , un grand homme dont l'excessive poli- » tesse a quelque chose qui repousse au lieu d'atti- » rer , car il y a de la fausseté dans son regard et » dans l'expression de son sourire. Mais cet homme B a plus de quarante ans ! il serait votre père !. . . et » c'est à lui que l'on veut vous marier !. . .
» — Il m'a vue plusieurs fois dans le monde , et
» j'ai eu le malheur de lui plaire. Il s est fait pré- » senter à mon père... en faisant sonner bien haut » ses trente mille livres de rentes !. . . Mon père a pris » des informations sur ce monsieur ; il a su qu'il » faisait d'immenses affaires en i::r."chandises, qu'il » avait des dépôts considérables dans plusieurs villes » de France... enfin mon père a été séduit , ébloui » par la brillante fortune de M. Mortandal; et lors- » que celui-ci lui a demandé ma main , il la lui a y^ promise, parce que pour lui la richesse est tout, et » qu'il ne croit pas que Famour soit nécessaire au « bonheur.
)> — Il suffît, » dit Henri en se préparant à sortir; a je sais maintenant ce qu'il me reste à faire.
» — Où allez-vous? » s'écrie la jeune fille en saisissant le bras de Henry. » Que voulez -vous » faire ?
» — Je veux aller trouver ce monsieur Mortan- 19 dal , et s'il ne renonce pas à ses prétentions sur » vous, je veux avoir sa vie ou lui donner la » mienne... Ah! ce ne sera pas un grand sacrifice; » car en vous perdant , Pauline , je sens qu'elle ne » sera plus qu'un supplice pour moi.
> — iNon , Henry, vous ne provoquerez point cet » homme ; si vous m'aimez , vous ne vous battrez » pas, vous n'exposerez pas vos jours... ce serait me » rendre encore plus malheureuse, sans apporter au- » cun changement heureux dans notre situation. Je » connais les principes de mon père, il a horreur du f> duel; un homme qui en a provoqué un autre ne y> peut plus être reçu chez lui... Je vous le répète ,
» un duel ne pourrait que vous perdre dans son es- » prit. Si vous étiez vainqueur , il ne vous reverrait » plus; si vous succombiez, je serais donc la cause » de votre mort. Ah !... mon ami, vous ne voudriez » pas me condamner à des remords éternels.
» = — Il faut donc que je vous voie devenir l'é- » pouse d'un autre sans faire aucun effort pour vous » arracher de ses bras?
» — Espérons encore... Peut-être mes larmes » parviendront -elles à fléchir mon père... De votre » côté, voyez-le... dites -lui que vous seul possédez » mon cœur... Peut-être ne voudra -t- il pas faire » notre malheur, o
Henry quitte Pauline désespérée , et le même jour il se présente devant M. Giraumont. Le petit vieillard le reçoit avec cette politesse froide qui repousse déjà l'espérance.
« — Est-il vrai , monsieur, » dit Henry ; « que » vous ayez l'intention de marier mademoiselle vo- » tre fille à M. Mortandal ?
» — C'est plus que mon intention , « répond le vieux négociant , « c'est une chose arrêtée.
' — Mais, monsieur, vous saviez que j'aimais ma- » demoiselle votre fille , car je vous avais demandé »» sa main. Ma position dans le monde fut seule cause » de votre refus ; pour vous être agréable , je me » suis mis dans le commerce. Aujourd'hui mes af- » faires prospèrent, mon crédit est bien établi... * quel motif auriez - vous encore pour me refuser » mademoiselle votre fille ?
» — Monsieur, je rends justice à vos qualités , à
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» votre conduite. . . Je ne doute pas qu'en continuant j) comme vous le faites , vous ne puissiez , dans une ï> dizaine... une quinzaine d'années , avoir une jolie, » fortune. Mais celle de M. Mortandal est toute faite, » elle est considérable!... C'est un homme lionora- » ble... je n'ai pas dû refuser son alliance. J'en suis » fâché , jeune homme, mais ces considérations j) doivent l'emporter sur Famour, qui n'est qu'un » sentiment passager. Ma fille sera madame Mortan- » dal. »
Henry voulut répliquer ; M. Giraumont le salua et lui tourna le dos. Le lendemain le jeune homme se présenta de nouveau chez le père de Pauline ; mais il était consigné à la porte , et il lui fallut s'éloigner sans revoir celle qu'il aimait.
Le désespoir dans le cœur, Henry tâcha de dissimuler ses souffrances , et se rendit dans toutes les réunions où il avait l'habitude de rencontrer Pauline ; mais elle n'y revint pas. M. Giraumont ne voulait plus que sa fille pût se retrouver avec celui qu'elle aimait.
Alors ayant perdu toute espérance, ne pouvant plus même contempler celle qui lui était si chère, le pauvre Henry s'abandonna à toute sa douleur, et se promit de mourir le jour où Pauline deviendrait madame Mortandal,