UNE REVANCHE
C'était par une belle soirée d'automne. Le temps était doux, l'air tiède, le ciel étoile. Bouchenot, après avoir assez long-temps promené sur le boulevard des Italiens son ennui et sa belle toilette, avait insensiblement porté ses pas vers un autre quartier. Petit à petit il s'était trouvé à la Porte-Saint-Denis , puis sur le boulevard du Temple au milieu de ses mille et une parades, et il s'était arrêté machinalement devant les figures de cire, devant les paillasses et devant le théâtre où règne Debureau ; et déjà , sans s'être expliqué pourquoi , Bouchenot se sentait tout autre > il ne bâillait plus , sa figure avait repris son hilarité d'autrefois , et sa démarche ce laisser- aller qu'il ne se permettait plus à la Chaussée-d'Antin.
Tout-à-coup Bouchenot s'arrête comme un homme qui vient de prendre une résolution , et se dit :
« Ah ! fîchetre ! je suis bien bête de m'ennuyer, et
» de ne savoir que faire de moi. . . et tout cela pour
» avoir bon genre, pour être comme il faut. Décidé-
» ment ça ne me va pas. La nature m'a créé avec
» d'autres goûts, j'avais pris d'autres habitudes;
» pour y renoncer je me fais violence... Je finirai
« par devenir tout-ù-fait imbécile... non pas, en
» voilà assez... Je ne sais comment me tenir à la
» Chaussée-d'Antin pour avoir la tournure d'un fas-
» liionable, ici je me sens à mon aise... je respire
» mieux... j'ai presque envie de danser. Revenons
» par ici... allons où cela me plaira... retournons à
» mes plaisirs, âmes bamboches, à mes griseltes...
» redevenons le Bouchenot d'autrefois... Et pour
» commencer je vais remettre mon chapeau de
» côté... d'abord ça me va mieux. Depuis que je
» suis dandy, les femmes ne font plus attention à
y> moi. Je vais reprendre mes anciennes manières,
» mon ton leste, libertin , et je vais refaire des con-
» quêtes. Dès ce soir je veux m'amuser,.. je veux
» aller où j'allais autrefois... Voyons... c'est au-
» jourd'hui jeudi. . . on danse ce soir aux Montagnes
» de Belleville... On y danse même un petit cancan
» fort gentil. . . courons aux Montagnes. . . j'aurai bien
» du malheur si je n'y trouve pas une grisette qui
» accepte mon hommage avec une limonade
» Allons valser, rire, dégringoler. Ah! la chanson a
» bien raison !
•< On en revient toujours » A ses premiers amours. •
Et Bouchenôt, qui ne marclie plus roicle et gtliiiâé, court au coin de !a rue du Temple, se jette dansTomnibus qui remonte le faubourg, ne fait plus là grimace parce qu'il est assis entre deux ouvriers en veste, passé même leurs six sous au conducteur, et monte à la Courtille, où l'on rit , où Ton boit , où l'on chante, où l'on danse depuis le premier jour de l'année jusqu'à la Saint-Silvestre.
En tournant à droite, après avoir passé la barrière et ensuivant le boulevard extérieur, on ne tarde pas à trouver le jardin où sont les Montagnes de Belleville. Ces Montagnes sont les seules qui aient résisté au temps, à la mode et à l'inconstance naturelle des Parisiens. Peut-être est-ce leur modestie qui leur a porté bonlieur; car tandis que leurs superbes rivales, les Montagnes Russes, Beaujon, le Delta , le Niagara et Tivoli, disparaissaient tour-à-tour du théâtre de nos plaisirs, les Montagnes de Belleville continuaient de faire dégringoler l'artisan et la grisette, qui aiment toujours à se faire rouler.
Le jardin des Montagnes est assez grand pour que l'on puisse y prendre le plaisir de la promenade, et même on est libre de s égarer lorsqu'on en a la fantaisie. Il y a de belles allées bien couvertes, et deè bosquets fort peu éclairés ; enfin il y a la danse, qui est toujours l'endroit où la foule se rassemble et le point de réunion des grisettes ; car c'est là où se font et se défont toutes les intrigues; on y traite l'amour fort gaîment ; on y fait sa déclaration pendant une chaîne anglaise, et souvent le cœur se donne pendant le galop.
Bouchenot hume avec délices l'air du jardin, quoiqu'il ne soit pas embaumé; mais là il se rappelle ses jours de plaisirs et de folies ; là il se sent renaître ; il retrouve les douces sensations qu'il éprouvait jadis ; il commence par courir aux montagnes, se jette dans un char, et se fait ramasser six fois de suite, afin de se remettre à cet exercice , ensuite il se dirige du côté de la danse, lorgne les grisettes, qui sont toujours en majorité, et se décide enfin à inviter une petite brunette qui, en allant en avant deux, fait des mouvemens de hanches qui rappellent la calcliuclia.
L'orchestre a joué la ritournelle qui invite les danseurs à se mettre en place. Bouchenot est allé prendre sa danseuse; il se place, il ne lui manque plus qu'un Tis-a-vis ; il en appelle. Bientôt un monsieur et une jeune femme se placent en face de Bouchenot. L'orchestre part , le quadrille est commencé ; mais Bouchenot est resté tout saisi et la jambe en l'air en reconnaissant dans son vis-à-vis sa ci-devant voisine Cœlina.
Son ancienne maîtresse est devant lui, et elle danse avec un jeune homme. Il v a de ces choses qui font toujours mal, tel philosophe que l'on soit : Quittez une femme, puis rencontrez-la avec un autre homme, vous éprouverez tout de suite un sentiment de dépit, de chagrin et même de jalousie, lors même que vous n'auriez plus d'amour pour cette femme; mais c'est bien pis si vous en avez encore; et c'est ce qui arrive à Bouchenot, qui n'avait jamais oublié entièrement Cœlina, malgré tous les efforts qu'il avait faits pour cela.
« — Eh bien ! monsieur, allez donc! c'est
» à nous ! » dit la demoiselle qui danse avec Bouchenot.
« — Ah! pardon, mademoiselle... c'est juste... » Où en est-on ?
» — Queue du chat... Venez donc.
» — Queue du chat... Oui, mademoiselle... Est- » ce à nous ?
» — • Sans doute. Est-ce que vous ne savez pas » danser, monsieur?
» — Si je sais danser... Ah! par exemple... voilà )) une question étonnante !
rt — Dame! vous ne bougez pas. »
Pour prouver qu'il sait danser, Bouchenot se met à faire de grands sauts , des entrechats , des jetés battus ; il pense qu'il ne faut pas laisser voir à Gœlina l'émotion qu'il éprouve, car celle-ci n'en a laissé paraître aucune en le revoyant , et elle danse devant lui comme si elle ne le connaissait pas. Mais Bouchenot a beau faire pour feindre de l'indifférence, ses regards se reportent sans cesse vers Cœlina, et il ne fait plus aucune attention aux jolis mouvemensdecatchucha que se permet sa danseuse.
Une figure arrive , qui donne occasion de prendre la main à son vis-à-vis. Bouchenot serre doucement dans la sienne la main de Cœlina ; mais celle-ci la retire vivement, et aucune pression n"a répondu à celle de Bouchenot. Son cœur se serre, il se mord les lèvres avec colère, il ne sait plus ce qu'il fait , il ne va plits en mesure , il brouille les figures , et sa danseuse lui dit d'un ton moqueur :
« Vous n'avez pas l'air de danser souvent ! »
Enfin , la contredanse finit , Bouchenot reconduit sa danseuse à laquelle il ne songe plus à faire la cour, car il n'est occupe que deCœlina. C'est la petite enlumineuse qu'il veut retrouver ; il fait le tour de la danse et aperçoit bientôt son ancienne maîtresse assise à côté de mademoiselle Prudence et d'un grand monsieur blond qui a un col dont les bouts lui vont dans la bouche , et des boucles d'oreilles qui ressemblent à des anneaux de rideaux. Ce monsieur roule autour de lui des yeux étonnés comme s'il arrivait de la lune , et ramène sans cesse sur ses chevilles le bas de son pantalon qui s'obstine à ne faire qu'une culotte.
Bouchenot passe et repasse devant les deux amies , en se disant :
a Où diable ont-elles pris ce grand dindon-là?... JB ce n'est pas avec lui que Cœlina dansait tout-à- » l'heure... Est-ce que ce serait le nouvel amant de » mon infidèle? »
Cœlina a fort bien vu Bouchenot , mais elle ne fait pas semblant , et pousse du genou Prudence en lui parlant à Foreille ; alors Prudence baisse les yeux aussitôt que Bouchenot regarde de son côté.
« — On ne veut même plus me regarder, » se dit Bouchenot, ^i on ne daigne pas seulement me sa- » luer... c'est extrêmement impertinent... Est-ce à » cause de ce grand niais qui est avec elle?... In- » grate Cœlina!.., elle m'a donc entièrement ou- » blié!... cela me fait de la peine... Elle me sem- » ble cent fois plus jolie quelorsque jela voyais tous
i60 MOUSTACHE.
» Jes jours!... IXe pas me regarder... me sourire une » pauvre petite fois ! . . . »
Bouchenot , voyant qu'il se promène inutilement , se dit :
« Ah! ma foi , tant pis! je vais l'engager à dan- » ser.;. il faudra bien qu'elle me parle et me re- » garde alors. »
Et s'avançant d'un air résolu vers Cœlina , il lui dit en la saluant :
« Mademoiselle veut - elle me faire le plaisir de » danser avec moi ?
» ■ — Je suis engagée , monsieur, » répond Cœ- » lina d'un ton très - sec.
» — Vous êtes engagée pour celle-ci... eh bien » alors, pour l'autre?
» — Je suis engagée...
» — Ah ! et l'autre après?...
» — Je suis engagée pour toute la soirée. »
Bouchenot s'éloigne furieux ; dans son dépit , il va se jeter dans un vieux couple qui boit de la bière. Il se mord les lèvres , se serre les poings , et va se promener dans les allées désertes du jardin , en se disant :
« C'est tres-malhonnête ! . . . c'est même insolent. . . » elle ne veut plus danser avec moi!... Je sais bien » que je ne peux pas Tv forcer... mais si je ne me « retenais, je lui ferais une scène horrible... Nous
« allons voir avec qui elle dansera! et qu'il
T> prenne garde , son cavalier. . . Sacrebleu ! je suis » très- vexé... »
Bouchenot entend jouer l'orchestre, il retourné à
la danse; il cherche Cœlina , et la voit figurer avec le grand monsieur blond qui était assis près d'elle, et qui en dansant rebondit constamment comme une balle élastique.
« Joli danseur qu'elle a là ! » se dit Bouclienot , « je lui en fais mon compliment... apparemment » que ce grand serin est son amant... Etre sup- » planté par un pareil homme ! . . . Je sais bien que » c'est ma faute... c'est moi qui ai dédaigné Cœli- » na... qui lui ai dit que je ne pouvais plus sortir » avec elle. Ah ! j'ai eu bien tort de lui dire cela... » Mais devait-elle pour cela sortir avec un autre? » Approchons-nous , tâchons d'écouter ce qu'ils se » disent. »
Bouchenot va se placer derrière Cœlina et son danseur ; la petite enlumineuse ne fait pas semblant de le remarquer. Au bout de quelques instans elle cause avec son cavalier , et Bouchenot entend le dialogue suivant :
« — Comment trouvez- vous ce jardin, monsieur » Merlandin?
» — Très -beau, mademoiselle, c'est superbe » ici... c'est surtout extrêmement bien composé.
» — Yous aimez la danse aussi ?
» — Oui, je l'aime particulièrement... d'autant * que j'ai beaucoup d'oreille.
» — Et la valse... savez-vous valser?
» — Oui, mademoiselle, je valse même fort bien; » mais cela me fait vomir tout de suite , c'est pour- » quoi je m'en abstiens.
» — Et vous avez raison.
» — Il est gentil , M. Merlandin , » se dit Bouchenot en s'éloignant ; « où diable Cœlina , qui a du » goût et de l'esprit, a-t-elle été pêcher cet liommei> là? c'est peut-être un épouseur... à son air je l'en » crois bien capable. »
La^ contredanse suivante , Cœlina ne danse pas ; elle reste à côté de Prudence et du grand monsieur blond.
« Et elle m'a répondu qu'elle était encore enga- « gée? » se dit Bouclienot en se promenant autour de l'enceinte consacrée à la danse; « hum... j'ai bien )» envie d'aller lui faire une scène et de chercher » une querelle à M. Merlandin... Mais non... ce se-
» rait me compromettre. Oublions la perfide!
» n'y pensons plus... fuyons-la même, quand par » hasard je la rencontrerai. »
Et pour commencer à la fuir , Bouchenot va s'asseoir à quelques pas de Cœlina ; il la suit lorsqu'elle va se remettre en place pour danser avec M. Merlandin. Enfin il la suit encore lorsque, prenant un bras du grand homme blond , tandis que Prudence prend l'autre, elle sort avec sa société du jardin des Montagnes de Belleville.
Bouchenot descend le faubourg du Temple en se tenant à une trentaine de pas de Cœlina et de sa compagnie , et toujours en se disant :
« Je ' ne les suivrai pas... Je me moque bien de » mademoiselle Cœlina. . . et de son grand jobard! . . . » C'est son amoureux^ puisque c'est elle seule qu'il a » fait danser... Ils ont laissé cette pauvre Prudence » faire tapisserie sur des chaises... Ah! Cœlina,
» je ne vous fnis pas compliment de votre nouvel » adorateur. «
Arrivé au coin du boulevard, Bouchenot, au lieu de continuer à suivre les trois personnes qui montent la rue du Temple , prend à droite , et se met à courir vers son quartier, en disant :
« Rentrons chez moi... rentrons dans mon beau f) quartier... Je sais fort bien où demeure madey> moiselle Cœlina, et je n'ai pas besoin d'aller me » crotter dans la Cité... Oli ! c'est fini... on ne me » reverra jamais par-là. »
Bouchenot se couche fort agité ; il ne peut pas fermer l'œil de la nuit, et ne cesse de se répéter :
« Je ne veux plus penser à mademoiselle Cœ-
» lina... je ne l'aime plus du tout je ne la trouve
» plus jolie ! . . . j'aurai mille maîtresses qui vaudront » mieux que cela ; qu'elle aille avec son Merlandin, » cela m'est bien égal. »
Le lendemain il est levé de fort bonne heure ; il s'habille avec soin , puis il sort de chez lui sans s'être encore avoué à lui-même où il veut porter ses pas ; mais il quitte la Chaussée-d'Antin , traverse le Palais- Koval, le Pont-Neuf, et arrive enfin rue de la Calandre, devant son ancienne demeure ; là il s'arrête un moment indécis, mais enfin il entre dans la maison, en se disant :
« Il faut absolument que je lui parle... que j'aie » une explication avec elle... après cela je l'oublie- » rai beaucoup plus facilement. »
Et Bouchenot monte rapidement un escalier qu'il connaît bien ; il arrive devant la porte de la petite
voisine; la clé est en dehors, il sent son cœur battre avec force. Enfin il se décide à frapper. « — Entrez, » dit Cœlina.
Bouchenot tourne la clé, et il entre chez celle qui fut sa maîtresse, mais avec presque autant de trouble et de crainte que s'il allait à un premier rendezvous d'amour.
En apercevant Bouchenot , Cœlina rougit et pâlit tour-à-tour; mais bientôt, surmontant son trouble, elle lui dit d'un ton très-froid :
« Quel motif vous amène chez moi , mon- » sieur?
» — Mademoiselle, « dit Bouchenot en cherchant à reprendre un air d'aisance... « je suis venu... pour )) avoir le plaisir de vous souhaiter le bonjour.
» — Je croyais , monsieur , que toutes relations y> étaient finies entre nous , et que je n'aurais plus » votre visite.
>. — Je voulais aussi voir George et Timothée. ). — Ces messieurs ne demeurent plus dans cette i> maison.
» — Et puis... ensuite, mademoiselle, je venais » vous demander pourquoi hier vous avez refusé de » danser avec moi.
» — Il me semble, jnonsieur, que je suis la maî- » tresse de danser avec qui je veux , et que cela ne » vous regarde plus.
» — Je sais bien... que je n'ai plus le droit... de » vous en empêcher. . . et j'ai bien vu... que vous » étiez avec votre amoureux. . . Il a une drôle de tour- » nure, mon remplaçant !.., Quand je dis mon rem-
» plaçant. . . je me trompe peut-être. . . car depuis que » nous ne nous voyons plus. .. vous avez pu en aimer » bien d'autres.
— J'ai fait ce que j'ai voulu, monsieur, cela ne
doit nullement vous intéresser, et je n'ai d'ailleurs » aucun compte à vous rendre ; cependant je veux « bien vous dire que M. Merlandin n'est pas du tout » mon amant ; c'est le prétendu de Prudence, il est » venu de Poissy exprès pour l'épouser, et si, hier, » c'est moi et non pas elle qu'il a fait danser , c'est » parce que Prudence avait des souliers qui la p^ê- » naient et des cors qui la faisaient souffrir. Voilà ï> ce que c'est que M. Merlandin , et si je vous dis » tout cela, c'est seulement parce que je ne veux » pas que l'on croie que j'ai pour amoureux un » homme aussi laid et qui a Tair aussi bote. Quand » je voudrai des amans je n'en manquerai [)as, et ce » ne seront pas des JMerlandin... c'est bon pourPru- » dence, puisqu'il faut des époux assortis.
» — Mademoiselle... je n'ai pas besoin de cette » explication pour savoir que... si... que... Ah! ma y< foi, Cœlina, je n'y tiens plus!... quand on a été si M bons amis , c'est trop gênant de se parler comme » cela... Ah! je t'en prie, parle-moi encore comme » autrefois! n
En disant ces mots, Bouchenot a été mettre sa chaise à côté de celle de la jeune fille et il veut lui prendre la main , mais Cœlina la retire aussitôt , en répondant d'un air très-sec :
« Moi, monsieur , je ne veux plus vous parler » comme autrefois, car si vous avez été mon amant,
#66 MOUSTACSïE.
i> VOUS ne Fêtes plus ; nous ne devons plus nous voir; s> et , je vous le répète, il n'y a plus rien de commun » entre nous.
» — Cœlina!... pouvez- vous conserver autant de « rancune?... Eh bien, j'en conviens, j'ai eu des » torts... de grands torts... Quand vous êtes venue » chez moi, je ne vous ai pas reçue comme je l'aurais » dû... je vous ai dit... des bêtises... Que voulez- » vous! c'était ma robe de chambre... c'était ma ï) fortune qui me tournait l'esprit... cela est arrivé » à bien d'autres. Mais puisque je sens mes torts... » puisque je vous en demande pardon... Cœlina... ne » voudrez- vous pasm'aimer encore?...
» — Yousaimer!... Oh! non, monsieur, cela est » impossible à présent.
» — Impossible!... Ah! Cœlina... ma petite Cœ- )) lina... vous ne pensez pas cela... Encore une fois, « je suis corrigé... je n'ai plus d'orgueil, de sotte » fierté... Je sortirai avec toi, Cœlina; tumedon- » neras le bras... je te mènerai partout où tu vou- » dras. . . Oh ! je n'ai plus peur de me compro- » mettre ! . . .
» — Et moi, monsieur, » dit Cœlina en se levant et s'éloignant de Bouchenot , « je ne consentirai plus à » sortir avec vous.
» — Pourquoi donc cela?...
n — . Parce qu'à mon tour... j'aurais peur de me » compromettre.
„ — Comment!... que voulez- vous dire, made- » moiselle ?. . . je ne vous comprends pas !
» — Oli ! cherchez bien , monsieur, et vous me -» com prendrez . . .
» — De grâce!... exphquez-vous, Cœhna... » — Eh bien , monsieur, puisque vous m'y for- » cez... je vous dirai que si vous avez craint de vous » compromettre en sortant avec une grisette , moi, je n le craindrais bien davantage en allant avec un mou- » chard.
» — Un mouchard! » s'écrie Bouchenot , qui reste un moment attéré par ce mot. « Un mou- » chard ! . . . moi ... Ah ! quelle horreur ! . . . Qui a pu » vous dire une chose si abominable?... qui a pu me » calomnier à ce point?
» — Vos anciens amis, qui rougissent comme » moi maintenant de vous avoir connu... Ils ne » m'ont pas dit précisément que vous étiez cela... n mais j'ai deviné ce qu'ils pensaient de vous par r> leurs demi-mots , par leurs conjectures, par leur » silence même quand je les questionnais.
„ — Mais, Cœlina, je vous jure sur ma vie que » que cela n'est pas... Vous vous trompez tous... » vous me faites inj ure ! . . .
» — Oh! monsieur, il n'est pas question de faire » des phrases ici ; il s'agit de parler franchement : » vous avez une fortune dont vous ne pouvez pas » avouer la source... Vous n'avez aucune place ; au- >■> cun emploi; vous ne faites rien du matin jusqu'au n soir, et vous vivez dans le luxe. . . dans l'opulence. . . » Depuis long-temps votre conduite était louche, » mystérieuse : si l'on vous calomnie, prouvez sur- » le-champ d'où vous vient votre argent dites
» comment vous le gagnez... Eh bien! vous vous » taisez... vous ne pouvez pas répondre... Ah! vous
» parleriez si vous le pouviez sans honte! Yous
)) voyez bien, monsieur, que l'on ne vous calonmie » pas, que l'on ne se trompe pas en pensant que » A'ous êtes mouchard. Fil monsieur, fi!... Je vous « aurais pardonné toutes vos infidélités, toutes vos t> fiertés, toutes vos sottises... mais me forcer à vous » mépriser, à rougir de vous avoir connu, voilà ce » que je ne vous pardonnerai jamais. Ne revenez » plus chez moi , c'est inutile , monsieur, car je ne » veux plus vous voir, et je n'ouvrirai pas ma porte » quand je penserai que c'est vous. »
Bouchenot reste quelques instans comme accablé par tout ce qu'on vient de lui dire ; puis il semble indécis , incertain de ce qu'il doit faire : on dirait qu'il va parler... Mais tout-à-coup prenant son chapeau, il sort brusquement sans avoir levé les yeux sur Cœlina, et celle-ci, courant à la porte, la referme avec violence sur Bouchenot.
En sortant de cliez Cœlina, Bouchenot a marché long-temps au hasard ; le nom de mouchard qu'on vient de lui donner retentit encore à ses oreilles. D souffre, il étouffe, il ronge ses ongles; il lui semble maintenant que tout le monde le regarde d'un air de dédain , de mépris , que chacun a de lui la même opinion que la })etite enlumineuse.
L'heure du dîner arrive, mais Bouchenot n'a plus d'appétit ; il rentre chez lui et se met au lit ; il se sent malade , il a la fièvre , et à chaque instant il se dit:
« Me croire mouchard?... suis -je assez malheu- » reiix... et mes anciens amis ont de moi la même » opinion ! Ah ! je ne m'étonne plus s'ils passent près » de moi sans avoir l'air de me voir... s'ils se dé- » tournent pour ne plus me parler... Cette petite » Cœlina qui me méprise. . .qui craindrait de se com- » promettre en sortant avec moi... Suis-je assez hu- » milié... Pourtant je pouvais me justifier... lui dire » la vérité... Pourquoi ne la lui ai-je pas dit?... je j» ne sais... je crains encore... alors je perdrai la » pension qu'on me fait!... Mais n'étais-je pas cent » fois plus heureux lorsque je n'avais pas le sou?... » Mon Dieu! moi qui croyais qu'il suffisait d'avoir » de l'argent pour être content ! »
Quelques jours s'écoulent. Bouchenot est toujours triste et chagrin ; il n'ose plus retourner chez Cœlina , et pourtant il brûle de la revoir ; quelquefois il va jusqu'à la rue de la Calandre ; mais arrivé devant son ancienne demeure, il n'ose point monter et revient lentement sur ses pas. Maintenant il ne s'occupe plus du tout de sa tournure et ne fait pas attention à la manière dont il met son chapeau.
Un matin, en suivant les boulevards sans savoir où il veut aller, Bouchenot voit venir devant lui un jeune homme qui est pâle et semble souffrant ; malgré le changement qui s'est opéré dans ses traits , il reconnaît Henry, et court vers lui en s'écriant :
« Je ne nie trompe pas! c'est mon ami Henry... » mon Dieu! comme tu es change... tu as donc été » malade?... »
Henry lève les yeux, et en reconnaissant Bouche-
not, semble vouloir rétrograder; mais il est trop tard : déjà Bouchenot est devant lui. Il se contente alors de répondre d'un air contraint :
« Je vous remercie... je n'ai pas été malade... » mais d'autres motifs... Pardon... je suis pressé... » je ne puis m'arrêter.
» — Eh quoi... ta me quittes si vite... et sans me » dire pourquoi tu es changé ainsi?...
» — Oh ! cela ne peut vous intéresser Veuillez
» me permettre...
» — Cela ne peut m'intéresser... Comment!... tu » crois donc que je ne t'aime plus... que je ne suis » plus ton ami... Je ne veux pas que tu croies cela!... » Qu'est-ce que j'ai fait pour que vous me traitiez » tous comme cela?... Voyons, Henry... donne-moi » une poignée de main, et rends-moi ta confiance. »
Henry retire sa main que Bouchenot voulait prendre, en répondant d'un ton glacial :
0 Monsieur , il y a de ces choses qui ne peuvent
» s'avouer... vous le savez mieux que personne
» Ceux qui furent vos amis jadis ne peuvent plus » l'être aujourd'hui. ÎSe m'oWigez pas à vous en » dire davantage. Adieu.
» — Non ! . . . non ! sacré fichetre ! tu ne me quit- » teras pas ainsi, » s'écrie Bouchenot en s'emparant du bras de Henry. « Oh ! je sais bien ce que vous » pensez tous de moi!... Cœlina me l'a dit... des » choses affreuses... mais qui ne sont pas!... Me » croire un... Je n'ose pas dire ce mot-là... Com- » ment pouvez-vous penser cela de moi?... vous me » jugez donc bien mal?... Henry, donne-moi ta
» main; je suis encore digne de la presser... Je ne » suis pas un mouchard. . . entends-tu ! . . . hi hi lii ! . . . » je veux être toujours l'ami de mes amis... hi hi » hi! et on verra... qu'on ne... enfin... c'est indi- » gne!... hi hi ! n
Bouchenot pleurait comme un enfant. Henrv se sent touché de sa douleur, et lui abandonne sa main en lui disant :
« Eh bien! si l'on vous a mal jugé... calom- » nié... vous pouvez vous justifier, et nous vous » rendrons notre estime et notre amitié, Consolez- » vous, Bouchenot , votre douleur peut avoir un
)) terme; mais la mienne... ohl jamais ja-
» mais! je suis condamné à souffrir sans espoir.
n —Comment!... pourquoi donc?... que t'est-il » arrivé?
r — Celle que j'adorais celle qui devait faire
» le bonheur de mon existence... je m'en étais flatté » du moins... ma Pauline enfin... dans huit jours » elle sera l'épouse d'un autre.
» — Se pourrait-il!... mais son père?... » — Son père m'avait laissé espérer que je pour- » rais devenir son gendre. . . Je devais d'autant plus » m'en flatter, que mes affaires ont prospéré... que » mon commerce est bien établi... mais un parti » brillant s'est présenté... un homme est venu avec î) une grande fortune.. . Pauline a eu beau suj)plier » son père... celui-ci est inflexible... et ilnemeper- » met plus même de la revoir.
» — Mon pauvre Henry !... Ah 1 je ne m'étonne » plus si je te trouvais si pâle, si défait. ]\Iais n'est-
)) il donc aucun moyen de fléchir ce père. . . de supr> planter ton rival ?
» — Aucun!... Que puis-je faire!... M. Mortan- » dal est un homme très-estimé... et il a au moins » trente mille livres de rente —
» -- M. Mortandal ! » répète Bouchenot en changeant de couleur. <• Quel nom viens-tu de pronon- « cer là ?
» — Celui de l'homme qui va épouser Pauhne !.., » qui me ravit tout espoir de bonheur...
» — Ah ! mon Dieu !. . . il se pourrait. . . Oh ! quel » singulier hasard !
» — Connaîtrais-tu M. Mortandal?
„ —Mais... peut-être... c'est ce Marseillais que » je vis à la soirée de cette dame... madame Mer- » lier?
» — Précisément... c'est là sans doute qu'il a vu » Pauline, et qu'il en est devenu amoureux pour » mon malheur.
» — Henry... mon pauvre Henry, écoute... tu « peux encore être heureux... épouser celle que tu » aimes.
» — H se pourrait! Que dis-tu?... comment?
» — Oh! c'est que je puis, moi... faire manquer » le mariage de M. Mortandal... je puis t'apprendre » surcet homme deschoses. . . des choses effrayantes. . .
>, — Oh! mon cher Bouchenot! serait-il pos- » sible?...
,) Oui... oui... Tiens! c'est fini, c'est décidé!... » je veux que tu sois heureux... que tu épouses ta B PauUne... je ferai ton bonheur... et on verra que
» je ne suis pas un mouchard ! Je te dirai tout... je » t'apprendrai ce secret... que je gardais avec tant
» de soin j'y perdrai mes rentes mais tant
» pis, ça m'est égal... on ne m'appellera plus mou- » chard !...
» — Oh! mon ami, si tu fais manquer ce mariage » qui me désespère, tout ce que je possède est à toi.
» — Je ne veux plus d'argent... je n'en veux » plus... ça m'ennuie d'être à mon aise; ce que je » veux, c'est que tu sois heureux avec celle que tu » aimes; c'est que tu me serres la main, que tu me » tutoies comme autrefois... et que Cœlina ne crai- » gne plus de se compromettre en me donnant le » bras pour sortir avec moi ; ce que je veux enfin, » c'est qu'on ne me méprise plus... car je sens là... » au fond de mon cœur, qu'il n'v a point de for- » tune, de bien-être... de beaux habits qui puissent » dédommager un homme de la perte de l'estime )) des honnêtes gens.
» — Bien, bien , Bouchenot. Ah î donne-moi ta » main, que je la presse... je vois bien maintenant » que nous nous tronquions sur la source de ta for- » tune.
» — Tu sauras tout... tout... Cet aveu que je
I) vais te faire peut me coûter la vie car les co-
» quins m'avaient fait jurer le secret sous peine du » plus terrible châtiment... mais je m'en moque, » décidément je brave tout... je n'ai plus peur! Il » s'agit de te rendre au bonheur et de reconquérir » l'estime générale , cela vaut bien la peine qu'on » risque quelque chose.
» — Ah! parle, Bouchenot, explique-toi, je t'en » supplie...
» — Allons chez toi; ce n'est pas en plein air » que l'on fait de telles confidences... c'est qu'il ne » s'agit pas ici d'une petite affaire... nous ne sau- » rions prendre trop de précautions.
» — Eh bien , viens chez moi, alors maia
» viens vite... car je brûle de t'entendre.
» — Yeux-tu que je te donne le bras ?
» — Si je le veux!... Ah! peux-tu encore me le )> demander? »
Bouchenot s'empare avec fierté du bras de Henry, et tous deux doublent le pas , tant ils ont hâte d'être arrivés et de pouvoir se parler sans témoins.