‹ Moustache (volume 3)Chapitre 5 sur 25 · I,\ FAMILLE MONFLACON ET LES PAILLASSES · texte numérisé non relu

I,\ FAMILLE MONFLACON ET LES PAILLASSES

M. Monflacoi'i avait cinquante ans ; il s'était marié tard à une demoiselle qui était en retard aussi ; ils n'avaient eu un enfant qu'après six ans de ménage , et lorsque Tàge de madame Monflacon commençait à lui ôter l'espérance de devenir mère ; de là cette faiblesse que les parens montraient pour ce rejeton que la nature leur avait aussi tardivement accordé. L'enfant était fort laid , et ils le trouvaient beau comme un amour. Tout cela est fort naturel et fort excusable • un enfant doit toujours être beau pour ses parens , qui le voient autant avec leur cœur qu'avec leurs yeux. Mais le petit Stanislas Monflacon était méchant , hargneux et sournois ; et, au lieu de s'occuper à le rendre meilleur , on lui pardonnait ses défauts , dans lesquels on s'efforçait de trouver des qualités : ici l'amour paternel allait évidemment trop loin.

Bouchenot est arrivé rue des Francs-Bourgeois à la nuit tombante ; mais quoique habitans du Marais, les époux Monflacon ne dînaient point de bonne heure. Le petit Stanislas ayant l'habitude de faire deux ou trois déjeuners, qu'il prolongeait à sa fantaisie, ilV ensuivait que lorsque Fheure du dîner arrivait , l'enfant n'avait pas faim , on retardait l'instant des repas pour attendre que le petit Monflacon eût de l'appétit.

Bouchenot est entré , il monte l'escalier suivi de Moustache ; dont le collier brille et jette un éclat qui fait mal aux yeux.

C'est M. Monflacon lui-même qui ouvre au jeune homme; en l'a percevant il pousse une exclamation de joie.

« Eh! c'est Tami Bouchenot!...

» — Moi-même , moucher monsieur Monflacon. » — Il V a un siècle que nous ne vous avons vu !... « — C'est vrai, il y a bien long-temps... mais à » Paris, vous savez, on a tant d'affaires... Et comment » se porte madame ?...

» — FLntrez donc , vous allez la voir... » — Et monsieur votre fds ?

» — Il est là... qui joue près de sa mère. Oh! V vous allez voir comme il est grandi... c'est un » homme maintenant. »

Bouchenot passe dans un petit salon , où madame Monflacon , femme de quarante et quelques années , qui n'avait jamais élé jolie , mais qui avait toujours été bête , était assise dans un fauteuil , tenant dans ses mains des cartes que monsieur son fils prenait plaisir à jeter à terre lorsque sa maman les avfiit

MOUSTACHE. o»

toutes ramassées , et que la maman avait la constance de toujours ramasser quand son fils les avait jetées sur le parquet.

Le petit Stanislas était alors à quatre pattes dans la chambre , les joues barbouillées de raisiné , et mâchant encore les restes d'une tartine dont les débris étaient épars à ses côtés.

« C'est notre ami Bouchenot , <jue nous n'avions « pas vu depuis long-temps, » dit M. Monflacon en ouvrant la porte du salon.

Bouchenot fait de profondes salutations à madame, puis en homme qui sait son monde, il se tourne vers le petit Stanislas , et s'écrie :

« Ah! Dieu , le joli enfant! le beau garçon!... » Est-il grandi! ... Oh!. . . c'est incompréhensible » comme il est grandi ! c'est un homme .. et quelle » force ! . . . Il est superbe ! . . .

» — iN'est-ce pas qu'il est bien renforci ? » dit madame Monflacon en faisant sa bouche en entonnoir , ce qui était sa manière de sourire lorsqu'on, faisait des complimens à son fils.

« — C'est-à-dire qu'il est je ne sais pas l'âge

» qu'il a , mais on lui donnerait dix ans.

') — Il n'en a que six et demi dans trois mois, » dit le papa en faisant jabot ; « mais le fait est que » c'est un gaillard. Ah ça , mon cher Bouchenot , » vous allez dîner avec nous... j'espère...

» — Ah ! vous êtes bien bon... je ne venais pas » pour cela... je croyais que vous aviez dîné.

» — Nous, nous dînons fort tard, et puis Stanis- » las a mangé du pain et du raisiné il n'y a j)a8 long-

96 5I0TJSTACHE,

» temps , et nous aimons mieux attendre qu'il ait 1» faim.

» — Eh bien! je dînerai avec vous, alors... mais n point de façons, je vous en prie!... Ah! je ne re- » viens pas de votre fils. , . il est superbe.

0 — Ma chère amie, va donc dire à ta bonne de » nous faire une petite friandise pour le dessert... » C'était le nouveau compliment que Bouchenot venait d'adresser à l'enfant qui lui valait ce plat de dessert ; connaissant la manière qu'il fallait employer pour que l'on soignât le dîner, Bouchenot allait trouver de nouvelles beautés à Stanislas , lorsque tout-à coup l'enfant se relève vivement en poussant un cri.

C'était Moustache qui, après s'être arrêté quelques instans dans Fantichambre , venait d'entrer dans le salon , et s'était placé subitement devant Bouchenot.

Le père et la mère ont pâli ; ils regardent leur fils pour tâcher de connaître la cause de son effroi ; mais l'enfant leur montre le chien en murmurant :

« Ah ! ce toutou ... ce gros toutou !

» — Vous avez un chien?» dit madame MonflacOil d'un air indécis.

« — Est-ce que cet animal est à vous? » dit le papa en cherchant à lire dans les yeux de son fils .

Mais avant que Bouchenot ait répondu, le petit garçon s'était déjà rapproché de Moustache, et lui donnait de petites tapes sur le dos en disant : « Il est beau, » le toutou ! ... Ah ! j'en voudrais un comme ça, moi, ï je jouerais bien avec lui. »

^lOUSTACHE. Ot

Monsieur et madame Montlacon reprerment leur air aimable, en voyant que le chien plait à leur fils.

« — Oui , c'est nn chien que j'ai depuis peu de » temps, » dit Bouchenot; « c'est nn cadeau que Ton » m'a fait... Oh! il est très-doux quand on ne me » taquine pas ; mais si l'on m'attaquait , il pren- » drait bien vite ma défense.

)' — Il est très-beau ce chien î » dit madame Montlacon en voyant son fils jouer avec Moustache. « lia une bien belle tête.

» — C'est, je crois, un chien de Terre-iNeuve ? » dit M. Monflacon en caressant aussi Moustache.

« — ÎSon... non... Oh! il n'est pas d'une aussi « illustre famille... mais il n'est pas mal... et puis il » a des qualités : il emporte... c'est- à-dire il rapporte » parfaitement.

>» — Vous lui avez mis un collier bien élégant ! . .. r> Diable !. . . une chaine en or. . .

» — Oh! en or vous entendez bien que cela

» n'en a que le brillant !

» — C'est égal , c'est fort joli , fort distingué. » Comment nommez-vous votre chien?

» — Viens ici, Moustache! Oh! quil a l'air bon » enfant, Moustache! »

Bouchenot, qui s'aperçoit que l'on oublie le dîner, s'empresse de changer la conversation , en s'écriant :

« Je ne me lasse pas de regarder votre fils... les » beaux yeux... quelle malice dans ce regard... il res-*

» semble beaucoup à sa mère. . . et pourtant^ il a tous « les traits de son père !

» — Oui, je crois qu'il nous ressemblera, » répo nd madame Monflacon en faisant encore sa boucbe en entonnoir.

« — Eh bien , ma bonne amie , pense donc à ce » dîner, »ditM. Monflacon. « Ah ! fais-nous faire des y> beignets... Bouchenot doit les aimer , et Stanislas » en est fou.

» — Moi, j'aime tout ! mais pas de façons, je vous » prie. . . Ah! petit Stanislas, tu feras bien des passions, y> je te le prédis... »

Madame Monflacon a quitté le salon pour aller donner des ordres à sa domestique. Bouchenot va s'asseoir devant le feu, se disant en lui-même : « Ce- » la va bien. Je vais enfin faire un bon repas , ça ne » peut plus me manquer. Moustache a plu au jeune » Monflacon : c'est fort heureux ; sans cela je ne * sais pas trop si l'on m'aurait gardé à dîner. »

M. Monflacon , qui voit son fils fort en train de jouer avec Moustache , va s'asseoir à côté de Bouchenot, et lui frappe amicalement sur le genou , en lui disant :

« Mon ami, j'ai de grands projets pour l'éducation » démon fils, pour son avenir.

» — Ah! vous avez de grands projets?

» — Oui, je veux faire de Stanislas un grand )> homme.

» — Au fait... si ça ne dépend que de vous...

)) — Mon fils a tout ce qu'il faut pour faire un M génie.

» — J'en suis clrjà persuadé.

, — Il a toutes les bosses qui annoncent l'esprit , > la facilité, le jugement, la sagacité...

» — Diable ! . . .

» — Je Tai fait tàter par un plirénologue très-sa- » vant dans cette science... il a été en admiration » devant les bosses de mon fils.

» — Vraiment !

„ — 11 lui en a trouvé une monstrueuse pourl'in- » telligence; la tète de cet enfant est couverte de » montagnes!...

Un cri aigu poussé parle petit Stanislas interrompt la conversation.

« Est-ce que l'enfant se serait fait une nouvelle » bosse ! » se dit Bouclienot en se retournant ; mais le cri du petit garçon venait d'une autre cause.

Pendant que son père causait avec Bouchenot, le jeune Monflacon n'avait pas cessé d'agacer le chien; Moustache, qui semblait fort patient avec les enfans, endurait sans murmurer les caresses parfois un peu brutales du petit garçon. Mais M. Stanislas ayant voulu s'emparer de la chaîne brillante qui entourait le cou du chien , celui-ci s'était fâché. Des grognemens sourds avaient averti l'enfant qu'on ne lui céderait pas l'objet qu'il voulait avoir; mais, au lieu délaisser Moustache en repos, le jeune Monflacon s'était pendu après la chaîne en la tirant de toutes ses forces ; alors le chien , sautant sur lui , avait happé son pantalon , et, avec un de ses crocs, égratigné le derrière du petit bonhomme.

Aux cris de son fils, M. Monflacon s'est levé, et madame est accourue l'air effaré , le regard inquiet.

« — Qu'va-t-il? » demande la maman, » qu'est-il donc arrivé à ce cher bijou ?

» — Qu'as-tu, mon fils? » dit M. Monflacon en courant au petit garçon; celui-ci crie comme un damné en montrant à ses parens son postérieur et son pantalon déchiré.

« — Il s'est laissé tomber , et il aura déchiré son » pantalon! » dit vivement Bouchenot, qui craint que la scène ne tourne mal.

« — INon, non... c'est son chien!... son méchant » chien qui m'a mordu là!... Hi, hi, hil... «s'écrie le petit garçon en pleurant encore plus fort.

« — Ah! mon Dieu! serait-il possible! » djt madame Montflacon en prenant son fils dans ses bras ; « ce méchant chien t'a fait du mal !... oh ! mais c'est » affreux! c'est une horreur... pauvre cher ami... je » crois que sa petite fesse est endommiagée!...»

M. Monflacon court examiner la partie blessée , et fronçant le sourcil, il se tourne vers Bouchenot en lui disant :

« Monsieur, je trouve bien extraordinaire que » vous ameniez chez moi un animal qui se porte à de » tels excès sur mon enfant.

» — Ebi ! mon Dieu ! mon cher monsieur Monfla- » con, » dit Bouchenot, « vous faites là une grande » affaire de fort peu de chose , votre petit garçon » aura trop taquiné Moustache.,, qui s'est un peu

» fâché. . . voilà tout ! . . . mais quand on laisse ce chien » tranquille, il ne dit rien à personne. » i

Comme l'enfant continue de pleurer, on n'écoute pas Bouchenot.

M — Il faut aller chercher quelque chose chez le n pharmacien , » dit madame Monflacon ; « il faut » soulager cet enfant... Après ce qui vient de se » passer , certainement je ne songe plus à di- » ner...

» — Oh! ni moi non plus, » dit M. Monflacon en se pinçant les lèvres avec une mtention marquée; « quand mon fds pleure, je serais un tigre si je pen- » sais à diner. .. je vais envoyer chez le pharmaj» cien.

» — Mais vous voyez bien que votre fils n'a rien,» reprend Bouchenot , qui voudrait réparer la sottise de son chien. «Allons, Moustache, allons vite, de- » mandez ])ar(lonau petit garçon... Sautez pour ce » joli Stanislas!... »

Et Bouchenot levant plusieurs fois la main en l'air en regardant Moustache, veut lui faire faire quelque gentillesse , persuadé que s'il parvient à faire rire l'enfant , l'accident de la culotte sera vite oublié. Malheureusement le chien prend mal les gestes de son maître; ennuyé peut-être. d'avoir été long-temps taquiné , étourdi par les cris , les plaintes qu'il entend autour de lui , et se figurant que Bouchenot l'excite à le défendre, Moustache s'élance sur madame Monflacon , et j)0se ses pattes de devant sur cet endroit que les nourrices ne craignent point de montrer eq. public , mais que la mère du petit Stanislas cachait

avec beaucoup de soin , parce qu'elle n'avait rien à faire voir.

En sentant les pattes de Moustache sur son sein , madame Monflacon pousse des cris horribles , et semble prête à se trouver mal. Le petit Stanislas beugle de plus belle , et M. Monflacon court prendre les pincettes et en donne de grands coups sur le dos de Moustache , en s'écriant :

« C'est épouvantable!... quelle indécence!... » Retenez donc votre chien , monsieur... il met ses » pattes où jamais personne n'a osé porter la » main!...

» — Si vous le battez ainsi , il va faire bien d'au- » très sottises !...

» — Quelle horreur!... un animal prendre le » sein démon épouse!...

» — Il n'a rien pris du tout , monsieur , j'en suis » persuadé. »

Cependant , pour se soustraire aux coups de pincettes , Moustache se sauve sur un sofa , de là il saute sur un guéridon , faisant tomber les tasses et la théière d'un assez joli cabaret de porcelaine dont les époux Monflacon ne se servaient que le premier jour de Tan ; puis sautant de nouveau à terre , Moustache va prendre avec ses dents un gros polichinelle que l'on avait donné la veille au petit Stanislas , et auquel Tenfant n'avait encore cassé que le nez et un bras.

„ — Mon porrich'mel! » crie le petit garçon en devenant pourpre de colère et faisant des grimaces horribles ; « il m'emporte mon porrichinel !. . .

MOUSTACllK,

„ Viens , mon fils , tu en auras trois demain.

» Sauvons-nous , « dit la maman ; « si monsieur » reste un instant de plus ici avec son chien , moi « je déclare que je déserte la maison. «

En achevant ces paroles, madame Monflacon quitte le salon et emporte son fds. Quant à M. Monflacon, après s^étre armé de la pelle et de la pincette , il se pose majestueusement devant Bouchenot, et

lui dit :

« Vous avez entendu mon épouse , monsieur , >) j'espère que vous ne la forcerez pas à déserter son » domicile. Quand on a un si méchant animal , » on ne se présente pas chez des personnes qui ont D des enfans. Je vous souhaite le bonsoir, mon-

» sieur.

» — Eh , mon Dieu , monsieur , quand on a i> un enfant si laid , si méchant , et si mal élevé » que le vôtre , on doit nécessairement se brouiller » avec toutes ses connaissances. Bonjour, bonsoir, » bonne nuit ! »

Et Bouchenot s'éloigne brusquement laissant M. Monflacon tout stupéfait de ce qu'on a osé dire

de son fds.

« Allons , sacrebleu I il est dit que je ne dîne- » rai pas aujourd'hui ! » s'écrie Bouchenot lorsqu'il se trouve dans la rue. « Cette fois c'est ce » maudit chien qui en est cause... mais aussi vit-on » jamais une famille plus bête que celle de ces » Monflacon?... Avec tout cela je ne vois plus où » je pourrai me présenter , je suis au bout de mon » rouleau. Voilà la nuit, il est sept heures pas-

» sées... allez donc diner en ville à cette heure-là...

y> tout le monde a dîné... tout le monde... excepté

>• ceux qui sont dans ma position. Diable de Mous-

» tache, va!., et pourtant je ne puis pas m'empê-

» cher de rire quand je me rappelle le tableau de

» tout-à-l'heure , au moment où ce polisson de

» chien avait posé ses .pattes sur ce que monsieur

» Monflacon appelle le sein de son épouse! Ah!

» alî!... si j'étais peintre, si j'avais comme Biard ,

» le talent de rendre au naturel des scènes comi-

» ques... l'art, si rare en peinture, de faire rire sans

» cesser d'être vrai, certainement je ferais le tableau

» de la famille Monflacon... mais je ne sais pas pein-

)) dre je ne sais pas la musique... je ne sais pas

» grand'chose , au fait ! et quand je dis que je suis

> étudiant, c'est une mauvaise plaisanterie, car je

» n'ai jamais étudié ! . .. je commence à m'apercevoir

» qu'il est assez difficile de faire fortune quand on

» ne sait rien... O mon pauvre père ! qui m'aviez

» amassé une assez honnête aisance en vendant des

)) dragées!... pourquoi n'avez -vous pas été plus sé-

» vère avec votre fiîs?.... pourquoi, au lieu de me

» croire un petit génie lorsque je disais toutes les sot-

» tises qui me venaient à la tète, ne m'avez-vouspas

» corrigé , puni, mis au pain et à l'eau pour me for-

» cer à faire mes devoirs?... pourquoi avez-vous to-

» 1ère mes habitudes de fainéantise. . . de gourman-

» dise?... habitudes qui ne tardent pas à devenir

» une seconde nature, et que Ton ne peut plus sur-

» monter quand on est parvenu à l'âge de faire sa

>) barbe?... Ah! c'est que vous m'aimiez beaucoup,

MOUSTACUE. 99

» et que vous étiez faible. . . c'est que vous aviez pour » votre petit Fidèle les mêmes yeux que M. Monfla- » con a pour son Stanislas... qui probablement de- » viendra un mauvais sujet comme moi. La seule » différence en ma faveur , c'est que j'étais gentil , » et que monsieur Stanislas sera toujours fort laid. » Mais ne croyez pas que je vous accuse , ô mon » pauvre père ! ce ne sont point des reproches que » je vous adi'esse , ce sont tout simplement des ré- » flexions que je fais. La bonté des pères n'autorise » pas la mauvaise conduite des enfans... ceux-ci de- » vraient au contraire redoubler d'efforts pour se » rendre dignes de cet amour qu'on leur témoigne... » mais au lieu de cela , ces petits génies qui savent » tout ne font rien que des dettes , et appellent leurs » parens ganaches! »

Le jeune homme marchait toujours ; il était encore revenu sur les boulevards. Il se trouvait alors près de la rue des Filles du-Calvaire. Moustache trottait fidèlement à deux pas de la poche qui sentait encore le jambon ; il tenait dans ses dents quelque chose qu'il n'avait pas lâché depuis qu'on était sorti chez la famille Monflacon.

Bouchenot se retourne , et pour la première fois remarque ce nouveau trophée conquis par le chien : c'était le polichinelle du petit Stanislas.

« Ah! tuas encore emporté quelque chose, Mous- T> taclie , » dit Bouchenot en caressant l'animal qui relève la tête et semble montrer avec fierté à son nouveau maître ce qu'il tient dans sa gueule. <x Dé- )' cidément, mon cher ami, tu as la bosse du vol...

BIBOOTHECA

« OU bien, ceux auxquels tu appartenais t'ont lancé à y> dessein dans la carrière du crime... Je voudrais » bien savoir à qui tu appartenais... car je ne re- » garde pas comme ta maîtresse cette jeune fille avec r> laquelle je t'ai rencontré ; je suis persuadé qu'il » n'y avait pas long-temps que son parrain t'avait » donné à elle. Ce parrain doit être un chef debri-

> gands, d'après l'éducation qu'il a donnée à ce « chien. Avec tout cela, j'ai envie d'aller chercher » dispute à un pâtissier , et pendant la querelle tu « emporteras quelque chose de plus nourrissant que » des colliers en cuivre , des corbeilles et des poli- » chinelles. Mais non... je suis honnête, moi, quoi- » que je n'aie pas le sou... ce qui est bien plus mé- » ritant que d'être honnête quand on est riche ; et » si vous continuez à vous conduire avec aussi peu » de délicatesse , je vous préviens, Moustache, que » je me servirai des deux morceaux de canne que T» je porte précieusement dans ma poche pour faire y> un feu de joie ce soir... en guise de souper. Mais

> que vois-je de l'autre côté du boulevard?... des » paillasses... des bateleurs... des parades... Allons » écouter la parade... c'est un spectacle qui ne î) coûte rien; et dans la foule je n'ai pas peur d'être » volé. »

Bouchenot traverse le boulevard et se mêle à la foule rassemblée devant une grande maison de toile, à laquelle était attaché un grand tableau qui se roulait et se déroulait sur un manche à balai. Ce tableau représentait le Nouveau-Monde. On y voyait une quantité prodigieuse de personnages , d'animaux

d'arbres et de fleurs. Les fleurs y étaient aussi grandes que les arbres , les animaux beaucoup plus gros que les hommes , et ceux-ci avaient la tète couverte de cheveux blancs comme de la neige, qui leur descendaient jusqu'aux talons.

Un homme monté sur des tréteaux placés contre l'entrée de la maison de toile, expliquait le tableau en frappant dessus avec une grande baguette. Cet homme avait une vieille redmgote dont on ne distinguait plus la couleur, un mauvais chapeau rond presque sans bords, et portait d'énormes moustaches qui se rejoignaient avec ses épais favoris.

Pendant qu'il parlait au public , deux hom mes habillés, l'un en paillasse , l'autre en marquis, s'exerçaient sur le tréteau à une danse dont ils inventaient probablement les figures, et se permettaient mille charges, où la décence étaitrarement observée. Enfin, dans le coin du tréteau se tenait une jeune femme habillée en espèce d'amazone, et coiffée en turban, qui jouait du violon pour faire sauter le paillasse et

le marquis.

La foule écoutait peu l'orateur , elle aimait mieux regarder la danse, et elle accueillait par de gros rires chaque pose erotique des danseurs; cependant le monsieur en redingote n'en continue pas moins de pérorer en frappant de sa baguette sur le tableau.

« Messieurs et mesdames, ceci est le Nouveau- » Monde , que nous avons l'honneur de vous faire » voir, avec les personnages et animaux vivans, qui » en ont été rapportés par un célèbre navigateur >. Suisse , qui a voulu continuer les recherches du

)) fameux et illustre Lapeyrouse, que vous avez tous » connu comme moi. Les personnages que vous voyez » sur le tableau sont des Albinos ; leurs cheveux » sont blancs^ longs et épais... vous pourrez vous » en assurer vous-mêmes. . . vous pourrez les toucher , » les palper , en emporter même une mèche pour » vos femmes , vos enfans , ou vos maîtresses. Yous » voyez les Albinos combattre et terrasser des

» animaux quatre fois plus forts qu'eux î

» Dans le IN ou veau-Monde les hommes sont doués » d'une force extraordinaire , mais ils ne se » battent jamais entre eux ; ils sont d'un natu- » rel doux, bon, justes et exempts d'envie; les * femmes y sont soumises, obéissantes et fidèles ; « c'est pour ça que cela s'appelle le Nouveau-Monde. » Entrez , messieurs et dames , venez voir ce curieux » spectacle ; venez faire connaissance avec les habi- » tans du Nouveau-Monde; on leur a appris à dire » en français : bonsoir , la compagnie î mais il le di- » sent aussi bien qu'un bourgeois de Sèvres ou de •» Saint-Cloud. Ce spectacle vous épargne un voya- •t> ge de neuf cents lieues , et on est bien aise , en » rentrant dans sa famille, de pouvoir dire à ses doit mestiques : Je viens de voir le Nouveau-Monde. » De plus, messieurs et dames , j'ai l'honneur de vous » prévenir que le spectacle sera terminé par un grand » assaut d'armes donné par mademoiselle Malator- » dû , une des premières tireuses de France ; elle » s'offre à soutenir tous les assauts quelconques que » l'on pourra lui proposer. Messieurs les prévôts , » messieurs les militaires et tous les amateurs qui

» veulent faire des armes avec cette célèbre tireuse, » peuvent entrer sans rétribution... Prrrrenez vos > billets , cela va coinniencei*. »

La célèbre Malatorchi n'était autre que la dame eîi amazone et en turban qui jouait du violon. Quittant son instrument quand le monsieur a fini dé parler , elle s'avance à son tour sur le devant des tféteatixet s'adresse au public , en fcriant de toute là forcé d'ntle voix enrouée :

« Oui , messieurs , c'est moi qui suis prête à tirer « le fleuret, l'espadon ou le briquet , avec tous ceux » qui voudront mé faire cet honneur. Après avoir » eu beaucoup d'agrément avec les meilleurs tireurs » de l'étranger , je veux faire jouir la France de iiles » talens. Que les amateurs se présentent... c'est gra- » tis pour eux !. . . gratis !... vous l'entendez. .. ce qui » veut dire qu'il n'en coûtera rien. »

La dame fait trois saints militaires et quitte les tréteaux ; le paillasse et le marquis en font autant après avoir montré autre chose que leur figure à la société. Enfin le monsieur aux favoris sonne de là trompette , et une partie de la fouie se précipite dans la baraque de toile.

Bouchenot est resté à sa place. L'ne idée bizarre vient de lui passer par la tête : il lui prend envie de voir ce spectacle, et, pour ne rien payer, de se donner pour un tireur d armes.

« Après tout, » se dit-il^ « faut montrer son talent, » je suis d'une jolie force au fleuret, je gage bien que » je toucherai madame Malatorchi. Parbleu , don- I) nons-nous ce petit divertissement!... puisque c'est

» gratis, je puis bien me permettre ce plaisir, came » distraira, ça me fera un moment oublier monap- » petit. Et puis ces messieurs se moquent souvent de » ma bravoure , ils prétendent que je crains de me » battre. .. si je touche la première tireuse de France, » je ne craindrai plus personne... Allons, en avant. »

Bouchenot relève la tête, met son chapeau de côté , remonte sa cravate et se présente à l'entrée du spectacle forain ; on lui demande son billet, il répond fièrement : « Amateur en fait d'ar- » mes ! »

On le laisse entrer, mais le monsieur aux gros favoris va le prendre par la main et l'introduit au fond de la baraque, dans une enceinte dont le public était séparé par une barrière , en criant :

« Yoici un amateur de la première force qui se « présente pour tirer avec la célèbre Malatorchi ! . . . » vous vovez, messieurs et dames , que le spectacle » sera fort intéressant... Que ceux qui sont debout , » derrière , prennent des supplémens de deux sous » pour voir l'assaut d'armes. »

» — Je n'ai pas dit que j'étais de la première » force, » murmure Bouchenot, qui n'est pas trèsflatté d'être annoncé au public, et de se trouver placé à côté des Albinos du JNouveau-Monde; mais il n'est plus temps de reculer. L'annonce est faite , tous les regards se portent déjà sur lui, et madame Malatorchi le toise d'un air malin qui semble annoncer qu'elle ne sera pas fâchée de lui montrer son savoir-faire.

Moustache avait suivi Bouchenot dans le spectacle, et il était .venu audacieusement se placer à côté des

habitansdu ISou veau- Monde. Les Albinos se composaientd'un monsieur, une dame et une petite fille habillés en sauvage , et ayant sur la tête des perruques de filasse. Celle du monsieur était énorme et frisée comme les cheveux d'un nègre ; celle de la dame tombait en longues mèches jusque sur ses hanches. Cette famille d'Albinos était assise sur un banc de bois, ne s'occupant qu'à manger des pommes déterre cuites à l'eau, et ne levant pas les yeux sur le public. La femme ^semblait avoir le bout du nez gelé, ce qui ne donnait pas envie d'aller vivre au Nouveau- Monde. L'enfant avait un goitre , et le monsieur murmurait entre ses dents :

« Ces sacrés b ... -là !.. . ils n'ont pas seulement mis

> un peu de sel dans l'eau en les faisant cuire et

» ils nous engagent en disant qu'ils nous nourriront. » Belle f... nourriture:... ils n'ont qu'à chercher » d'autres Albinos ; moi , j'aime mieux vendre des » contremarques.

» — Ce chien est-il à vous , monsieur V » demande à Bouchenot l'homme aux favoris, qui paraît être le directeur du spectacle.

« — Oui, ce chien est de ma suite.

» — Fort bien. . . laissez se placer le chien de mon- » sieur l'amateur de première force. »

Moustache n'avait pas attendu la permission. Le paillasse et le marquis s'étaient placés près de l'animal qu'ils semblaient admirer. Bouchenot regardait à droite et à gauche , il aurait voulu s'en aller; mais madame Malatorchi ne cessait point de le regarder, tout en faisant des écarts et levant les jambes à Tins-

tardes dàftsèiisës quand elles s'exercent dans les coulisses avant d'entrer en scène. Au bout de quelques instans, Bouchenot, reportant les yeux sur Moustache, s'aperçoit qu'il n'a plus ni collier ni polichinelle.

« Diable!... il me paraît qu'on ne laisse rien trài- » ner ici, » se dit le jeune homme. « Du reste, cela se » fait avec beaucoup d'adresse , puisque Moustache » n'a pas même crié... Malgré cela, je commence à » me repentir d'être entré ici en amateur. . . quoique » madame Malatorchi me lance des œillades terri- » blés et s'exerce à me montrer son caleçon. Enfin!. . . » le vin est tiré!... il n\ a plus à reculer; ces gens- » là m'ont annoncé à leur public, et ils seraient ca- » pables de me rosser si je ne voulais plus me » battre.

» — Messieurs et dames , contemplez les habitans » du Nouveau-Monde prenant leur repas... appro- » chez , ne craignez rien, ils iie sont pas mé- » chants... »

A cette annonce du directeur, la famille coiffée de filasse se jette avec encore plus d'avidité sur les potnmes de terre.

« — Eh ben, quoi ! ils mangent comme nous, » dit un gamin à son voisin î « quoiqu'ils ont donc de cu- » rieux?...

» — Tiens ! tu ne vois donc pas que ce sont des )> Albino.

)' — Ils mangent des pommes de terre comme » nous!... c'est déjà pas si beau , les Albino... At- » tends, je vas leur parler, moi. »

MOUSTACUE. *"'

Le gamin se penche sur la barrière qui sépare le public des babitans du INouveau-Monde , en criant a ceux-ci :

« C'est-i bon, ce que vous n.angez-là? » Le chef de la famille des Albinos relève lentement 'la tête , et faisant semblant de parler avec difficulté, répond en nasillant : Bonsoir, la compagnie.

La femme placée près de lui fait la même pantomime , et prononce la même pbrase ; l'enfant en dit autant, en parlant comme ces pouparts que l'on n a pas mouchés depuis un mois.

« — Tiens ! ils disent tous la même chose! ...» s'écrie le gamin.

<( — Yoilà tout ce que ces indigènes du INoli- T, veau -Monde possèdent de français pour le mo- » ment , « répond le directeur, « et encore a-t-on ,, eu beaucoup de peine à leur faire prononcer ces „ mots. Yovez-les, examinez -les, messieurs et da- « mes : quoique ce soient un mâle et une femelle * comme nous , vous devez vous apercevoir cepen- >, dant qu'il y a une grande différence dans leur » conformation et la nôtre !

, — Oh! dame! ça n'est pas bâti comme moi I > dit le paillasse en faisant une culbute devant la so-

ciéte •

a — Et cela n'a pas notre souplesse , « dit le marquis en se mettant à marcher sur ses mains.

Pendant que ces messieurs occupaient le public qui examinait la famille sauvage, madame Malatorchi s'était venue placer contre Bouchenot et le

regardait fort tendrement. Voyant qu'il ne lui adresse pas la parole , elle lui dit enfin :

« Cher ami , nous ne nous ferons pas de mal , '> n'est-ce pas?... qu'est-ce que nous tirerons?...

» — Tout ce que vous voudrez , madame , » répond Bouchenot en renfonçant son menton dans sa' cravate.

« — Oh ! comme vous avez l'air méchant ! . . . » c'est égal , vous paierez un demi - litre après , j'esy> père?...

» — Ah ! mon Dieu ! où me suis-je fourré ! » se dit Bouchenot en cherchant par où il pourrait s'en aller ; mais en ce moment une grande rumeur , des éclats de rire poussés par le public lui font tourner les yeux du côté où se montre le Nouveau- Monde.

Moustache, que l'on avait habilement débarrassé de son collier et de son polichinelle , s'était quelque temps promené d'une manière fort leste dans le spectacle , courant tantôt d'un côté , tantôt de l'autre. Bientôt cependant il s'était fixé près des Albinos , flairant avec une attention très marquée la longue perruque de la femme qui mangeait des pommes de terre ; puis , soit que l'odeur de la filasse lui fût agréable, soit tout autre motif, il venait de lever la cuisse et de se mettre à pisser sur la femme du Nouveau-Monde.

C'est une action qui causait l'hilarité du public ; mais ce fut bien pis , lorsqu'en se retournant et apercevant ce que Moustache faisait , l'Albinos femelle se mit à crier en fort bon français :

« Âhî legredin!... ahl le fichu animal'... voilà » ce que c'est que de laisser entrer des chiens dans » l'enceinte des acteurs : me voilà propre à pré- » sent î . . .

» — Oh ! oh ! le Nouveau - Monde qui ne parlait » pas français ! » crie le gamin ; « c'est des Albinos » de la Courtille !

» — Que le diable emporte votre chien ! » dit le directeur en passant près de Bouchenot , puis il se met à crier à tue tète :

» Messieurs et dames , voici l'assaut , le superbe » assaut d'armes qui va commencer . . . C'est ceci « qui est curieux et qui mérite toute l'attention )> des connaisseurs. Madame Malatorchi et ce grand » tireur qui m'a ordonné de ne pas dire son nom... » parce qu'il veut garder l'incognito , mais qne vous » reconnaîtrez sans peine à son grand talent , vont » commencer par le fleuret boutonné , et se porte- 9 ront successivement une foule de bottes secrètes ! . . . « En avant la musique ! »

Le paillasse a pris le violon et le marquis la trompette; ils se mettent à faire un charivari qui, avec l'annonce du directeur, achève de faire oublier l'aventure arrivée à la femme du iVouveau -Monde.

Cependant madame Malatorchi , après avoir levé en l'air ses bras et ses jambes, est allée chercher deux fleurets boutonnés, avec lesquels elle ^ient saluer le public.

» Otez-vous votre habit ? » dit le directeur à Bouchenot.

« — Non , je le garde.

» — Mais pour faire des armes ça vous gênera ; » on ôte son habit.

» — Je \ous dis que je ne veux pas ôterle mien.

» — Comme vous voudrez. Commencez alors. »

B»ouclienot ne se sent pas à son aise , mais il voit bien qu'il n'y a pas à reculer. Madame Malatorcbi lui présente les fleurets; il s'assure qu'ils sont bien garnis et se décide à en prendre un. Avant de se inettre en garde , la célèbre tireuse passe et repasse devant le public en faisant des pirouettes et des entrechats. Elle regarde Bouclienot d'un air malin en passant près de lui, et semble attendre qu'il en fasse autant qu'elle : celui-ci se renfonce encore dans sa cravate, en murmurant : « Quand vous au- » rez fini de sauter!.,, je vous attends , moi. »

Enfin le directeur donne le signal de J'assaut. Les combattans se mettent en garde , et la musique joue l'ouverture de Biaise et Babet.

Madame Malatorchi , croyant avoir réellement affaire à un habile tireur, se tient long-temps sur ses gardes et cherche à étudier le jeu de son adversaire. De son côté , Bouchenot , qui a peur de ne pas être de force, n'ose point attaquer et se borne à maintenir son fleuret contre celui de son adversaire.

« — Est-ce qu'ils ne feront que cela? » dit un ouvrier à son voisin. « On se bat mieux aux Folies- » Dramaliques ! Ils devaient se porter des bottes se- » crêtes... Je ne vois rien faire !

» — Eh ben , Colas , pisque c'est des bottes se- » crêtes ; comment veux-tu les voir ? p

Cependant madame Malatorcjlii ne tarde pas à s'a-

NIOUSTACHE. 111

percevoir que son adversaire n'est pas fort et qu'il est intimidé. Alors , recouvrant toute son assurance, elle le pousse , le presse , l'attaque vi^joureusement. Bouclienot ne sait plus où il en est , à chaque instant il se sent touché au ventre , à la poitrine , aux cuisses. Le directeur est enchanté , le public applaudit, et la célèbre tireuse pousse des cris de triomphe chaque fois qu'elle touche son homme. Moustache , que ce combat semble beaucoup impatienter, fait entendre de sourds grognemens et aurait déjà sauté sur l'amazone, si le directeur ne l'avait contenu.

Bouclienot avait envie de dire qu'il en a assez ; cependant , exaspéré par les coups de bouton , il tente un dernier effort ; oubliant qu'il se bat au fleuret, il 5e sert de son arme comme d'une pique, il attaque à tort , à travers. L'amazone, étourdie^par ce nouveau jeu, oublie un moment de parer. Tout -à -coup un cri lui échappe et elle jette son fleuret de côté en jurant d'une façon fort énergique , puis elle porte sa main à son visage en disant :

« Bigre d'imbécile!... il m'a crevé l'œil!... »

Le directeur se hâte de faire taire la musique et d'annoncer que l'assaut est terminé ; alors le public sort de la baraque , et les habitans du Nouveau- Monde ôtent leur perruque de filasse et endossent des vétemens très-bourgeois.

Bouclienot a voulu s'en aller avec le public , mais le directeur le retient assez brutalement par le bras, en lui disant d'un ton peu honnête :

« Eh ben... est-ce qu'on s'en va comme ça?...

Î12 MOOSTACHE.

» Voyez donc comme vous avez arrangé madame » Malatorchi... »

L'amazone avait en effet l'œil horriblement rouge et gros.

« — Un peu plus j'étais borgne, « dit-elle en montrant son visage à Bouchenot. « Dites donc, cher » ami , savez- vous que vous faites des armes comme » une huître !

« — Je suis désolé de vous avoir attrapé l'œil... i> mais ca ne sera rien... vous le bassinerez avec un » peu d'eau et d'eau-de-vie... »

En disant cela , Bouchenot cherchait encore à "gagner la sortie ; mais le paillasse et le marquis lui "barrent le passage , et le directeur s'écrie :

« Un instant donc!... est-ce que vous plaisan- "* tez?... Vous allez payer deux litres et des petits t» verres , ça guérira l'œil de madame Malatorchi.

„ — Je ne paierai rien du tout. Je suis entré ici » pour faire des armes , j'en ai fait ... je m'en îi^ vais.

» — Ah! elle serait bonne celle-là!... Il entre :;« ici gratis , il blesse notre premier sujet... et il ne /*> voudrait rien payer! pour qui donc nous prenez- -'» vous?... Exécutez -vous de bonne grâce, ou les .3) claques vont pleuvoir.

, — Je vous dis que je ne paierai rien... Je n'ai ,» pas d'argent , d'ailleurs...

» — C'est pas vrai.

» — Je vous enjoins de me laisser tranquille... »

Bouchenot veut sortir en repoussant le paillasse «î le marquis , le directeur le retient par le collet

MOLSTACIIK. 113

de son liabit, dont il déchire un morceau. A cette vue. Bouchenot exaspéré donne des coups 'de poing à droite et à gauche. Mais il ne serait pas le plus fort et le combat se terminerait mal pour lui , si Moustache ne se mettait de la partie. Le chien saute sur le directeur et ses employés , et revient ensuite tirer son maître par la poche qui sentie jambon. Au bout de quelques minutes , Bouchenot parvient à se faire jour à travers ses adversaires , et crevant un côté de la baraque , dont la muraille est en toile , il se retrouve enfin en liberté avec son brave Moustache près de lui.

Mais dans quel état , à quel prix Bouchenot estil sorti du spectacle forain ? Son habit est perdu , un des pans a disparu , un des paremens est en lambeaux , et le dos ainsi que le collet sont déchirés en plusieurs endroits.

t-Q^liSSS^

Page 1