UNE RUE DESERTE
Bouchenot est sorti très - précipitamment de la maison de toile. Pendant quelque temps il marche sans s arrêter et sans oser tourner la tête ; il lui semble encore avoir sur le dos le paillasse , le directeur, le marquis et madame Malatorchi ; ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'il se décide à faire balte et à regarder derrière lui.
« Ah! les giedins! ah! les drôles! » s'écrie -t -il en examinant sa toilette ; « dans quel état ils m'ont )' mis!... bienheureux encore que je sois parvenu » à me tir^r de leurs mains... Je crois qu'ils vou- » laient m'assommer... Après tout, j'ai bien ce que » je mérite!... où m'étais-je fourré !. . . quelle idée » d'aller faire des armes avec des paillasses!... c'est > la faim qui avait troublé ma raison... je voulais » me distraire... Jolie distraction que j'ai prise là... » Mais mon habit ! . . . mon pauvre habit . . . c'est- » à-dire notre pauvre habit , car il est autant à mes
» amis qu à moi... déchiré en trois endroits... un y pan tout entier d arraché... ah!... sacrebleu !... » c'est le bouquet cela... Que vont dire George et » Timcthée?... que mettront -ils pour sortir à leur » tour?... Je suis un misérable ! je suis une fichue n béte!... Montrez -vous donc comme cela !... j'ai » Tair d\m Robert Macairel... J'ai envie de me je- » ter dans le canal avec Moustache!... mais ça ne M donnerait pas un habit à mes amis !... »
Bouchenot est vraiment désolé ; pour la première fois de sa vie il n"a pas envie de rire de ce qui lui arrive. Il a quitté les boulevards; il s'est enfoncé dans les rues désertes qui donnent sur le canal. Dès qu'il entend marcher, il double le pas; quand il aperçoit du monde, il traverse la rue, car il craint d'être vu dans l'état pitoyable où il se trouve. Après avoir passé un des ponts du canal , il marche encore quelque temps. L'heure est avancée; le quartier où il se trouve n'est point encore éclairé par le gaz ; il est dans une rue déserte où il n'y a point de boutiques et fort peu de maisons ; à droite et à gauche il ne voit que des murs de clôture, et depuis longtemps il ne rencontre plus personne.
« Où diable suis-je? » dit Bouchenot en s'arrêtant de nouveau; « je n'en sais rien... je ne connais pas ce » quartier... c'est bien désert... je dois être près de » quelque barrière. . . Ces murs. . . je crois que ce sont » les murs d'enceinte de Paris... Où vais-je aller par « là ? il n'est pas l'heure de se promener dans la » campagne... ce que j'ai de mieux à faire, c'est » de retourner à notre logis... rue de la Calandre...
» Sapredié! il y a un joli ruban de queue d'ici là... » Je compterai à mes amis ce qui m'est arrivé. Après » tout, je sais très bien qu'ils ne me battront pas, « ces pauvres amis... Je leur avais promis ^in pâté M de Lesage... ils comptent peut-être là-dessus pour » souper... Et revenir dans cet état... ali! Il est vrai » que je sens le musc . nous brûlerons des parfums » pour nous endormir!... ODieu! ô Dieu!... et je » crois que je plaisante encore. . quand je devrais^m'ar- » radier les cheveux! . . .Enfin , ce qui est fait est fait! . . . » Avant de nous mettre en route, reposons-nous un « moment, car je me sens bien las... cet assaut d'ar- » mes, ce combat à coups de poings... et n'avoir fait » qu'un repas depuis ce matin, c'est bien peu !...» Bouchenot regarde autour de lui ; il aperçoit une borne contreun mur, il va s'asseoir dessus en se disant : « Je ne resterai pas long-temps là, car certainement » si une patrouille passait elle me prendrait pour un » voleur. »
Après s'être reposé quelques minutes, Bouchenot, sortant tout-à-coup de ses réflexions , s'aperçoit que Moustache n'est plus avec lui.
« Il m'a quitté! » se dit lejeune homme en se levant, « quoi!... parce que je suis dans le malheur, ce »> chien m'abandonne aussi!... On dit pourtant que » le chien est Tami de l'homme. . . Est-ce parce que » mon habit est en loques , que ^I. Moustache ne dai- » gne plus me suivre ?. . . Mais la poche qui me reste est » celle où a été le jambon... ÎSon, je ne puis croire » que mon compagnon m'ait quitté ainsi... Et pour
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» qui... [)Ourquoi?... Il ne passe personne parici... il » m'avait si bien défendu lorsque je boxais dans la ba- » raque !. . . d'ailleurs, il n'v a pas encore long-temps » qu'il trottait près de moi... c'est bien singulier... » Est-ce que sa maîtresse , cette jeune fdle de ce ma- » tin , demeurerait j)ar ici "? Le quartier ne me sem- » ble pas commerçant... il faut pourtant que quel- » que chose ait attiré Moustache... Allons, puisqu'il » ma quitté, je rentrerai sans lui... pourvu que je » trouve mon chemin. »
Au moment où Bouchenot allait se remettre en route, le chien reparait et accourt se frotter contre lui, puis il fait de nouveau quelques pas en avant, s'arrètant ensuite comme pour engager son maître à le suivre.
« Ah ! te voilà revenu , Moustache... je t'accusais )' à tort, mon brave compagnon... tu ne m'avais » pas abandonné... Ah çà , mais qu'a-t-il donc à » courir ainsi devant moi , en s'arrêtant pour tour- » ner la tête ?. . . on dirait qu'il veut me mener quel- » que part... Où veux-tu me conduire. Moustache?»
Le chien s'arrête, regarde Bouchenot , puis trotte de nouveau en agitant sa queue en signe de joie.
« Ma foi, suivons-le, » se dit le jeune homme, a qu'ai-je à craindre?... on ne peut plus me voler... » mon habit même, on n'en voudrait pas. D'ailleurs, » j'ai dans Vidée que Moustache va me mener au- » près de sa maîtresse , et je ne serais pas du tout fà- » ché de la revoir, cette jeune fille... elle était fort » bien... des appas un peu robvistes, mais beaucoup » d'appas. C'est elle qui est en partie cause de tout
* ce qui m'est arrivé aujourd'hui ; c'est à elle que » je dois ce chien et mes malheurs : je lui rendrai » son Moustache , et je lui raconterai tout ce qu'il » a fait depuis ce matin , ça la fera rire , et quand » une femme rit. . . elle est désarmée. Suivons Mous- » tache. »
Le chien u'a pas marché long-temps , il s'arrête devant une maison de fort médiocre apparence et qui se trouve seule au bout d'un mur. Une porte d'allée sert d'entrée , mais cette porte est fermée ; cependant Moustache se frotte contre cette porte qu'il semble chercher à enfoncer avec sa tête , et n'y pouvant parvenir il revient à son maître comme pour le prier de lui ouvrir 1 entrée de la maison.
« Ah ! c'est ici que nous nous arrêtons V » dit Bouchenot en examinant la maison. « Ce n'est » pas précisément un palais!... mais la beauté et » l'innocence n'habitent pas toujours un palais... 5» l'innocence est fort mal logée quelquefois!... Je j> n'aperçois aucune lumière aux fenêtres! cette maison » semble inhabitée , mais les locataires se couchent » peut-être de bonne heure. Ce pauvre chien, il fait » tout ce qu'il peut pour ouvrir cette porte.. . dois- » je frapper?... qui demanderais-je... je ne sais pas » le nom de cette demoiselle de ce matin. . . Il ne peut » pas y avoir beaucoup de monde dans cette maison. .. » un étage et puis des toits... c'est une bicoque, » pas de maisons dans le voisinage. - . un grand mur. . . » une rue qui n'est pas encore pavée... tout cela est » peu engageant, je crois que je ferais bien de m'en j) aller. »
Bouchenot fait quelques pas ; mais Moustache ne le suit point, il reste blotti contre la porte de l'allée.
€ Oh! ma foi, je serais bien niais d'abandonner » ici mon fidèle compagnon , et de ne point voir la 1» lin de cette aventure, :» se dit Bouchenot en retournant vers la maison. «La maîtresse de Moustache » loge là . . . il n'y a pas de doute. . . le chien m'a con- » duit à sa demeure et il veut y rentrer. Il me » semble que cette jeune fille ne peut pas me rece-
• voir mal en voyant que je lui ramène Moustache. » Je vais frapper... si on demande qui est-ce qui est » là , probablement le chien se chargera de répon- » dre pour moi. »
Bouchenot va contre la porte , mais il n'y a point de marteau pour frapper ; en regardant à droite et à gauche pour chercher une sonnette , il voit une espèce de loquet en fer , il le tourne et la porte s'ouvre aussitôt.
« Yoilà une maison qui est bien peu fermée ! » se dit le jeune homme en jetant un coup d'œil dans l'allée où règne une obscurité complète. « Qu'est-ce
* que je vais faire?... c'est bien noir là dedans, » suivra i-je encore mon compagnon ? »
Mais déjà le chien a enfilé l'allée, et il disparait pendant que Bouchenot est resté sur le seuil de la porte, indécis sur ce qu'il doit faire.
« Allons!... voilà mon écuyer qui va m'annon- » cer , >' se dit Bouchenot ; puis il écoute si Ton ouvre quelque porte ^ il n'entend rien, il ne distingue
même plus les pas de Moustache. Il se hasarde alors à faire quelques pas dans l'allée , en étendant ses bras en avant pour ne point se cogner dans cette route qui lui est inconnue.
Aprèsavoirfaitunedizainedepas, il croit apercevoir un peu de clarté devant lui , il avance encore et se trouve dans une petite cour , où il peut au moins distinguer les objets.
'< Est-ce que cette maison est abandonnée? » se dit Bouchenot en regardant autour de lui ; « pas de » lumière nulle part... il est vrai qu'on peut être >i couché et endormi. . . tout ceci me rappelle le conte y de la Belle et la Bêle , toujours avec la différence »> du palais à une bicoque... Et ce diable de chien f quejenevois plus... qui n'est plus là pour me » conduire ! . . . De quoi ai-je l'air ici?. . . Décidément » je ferai beaucoup mieux de m'en aller... Allons... » voilà que je ne retrouve plus le chemin par le- » quel je suis venu. Âh! écoutons, il me semble » pourtant que j'entends quelque chose. »
Le bruit que Bouchenot avait entendu ressemblait à des coups de marteau , et était fréquemment répété, l'^n cherchant à se rapprocher du lieu où se fait ce bruit, le jeune homme se trouve devant une porte basse, et ses pieds, en tâtonnant, sentent un escalier.
<( C'est une cave... il me paraît qu'il y a du » monde à la cave... est-ce que la maîtresse de » Moustache mettrait du vin en bouteille?... Mais » ces coups répétés que j'entends ! on ne tape pas si » fort pour enfoncer des bouchons... je crois que je
» devrais m'en aller... pourtant je distinf^ue iinepe- » tite lueur. . . certainement il v a du monde à la cave. > Est-ce cette jeune fille de ce matin qui est là avec » son amoureux?... ce serait très-possible , les caves )• ont plus d'une fois servi de rendez-vous à des >' amoureux; pendant que les parens dorment, on » s'y croit plus en sûreté... Mais ce bruit que j'en- » tends... les amoureux ne se servent pas de mar- » teaux ordinairement... descendons quelques mar- » elles , j'en saurai peut-être davantage. »
Bouchenot descend; plus il avance et plus il voit clair. Parvenu au bas de l'escalier , il se trouve dans un couloir souterrain , à sa droite est une porte qui n'est fermée qu'à demi ; c'est de là que partent les rayons de lumière qui éclairent la cave; cest de là aussi que part le bruit de marteau , et bientôt s'y mêle celui de plusieurs voix.
Bouchenot s'avance doucement , il prête l'oreille , et entend la conversation suivante :
u Cet imbécile de Thomas est bien long-temps à » revenir.. . pourvu que cette fois il n'ait pas oublié » de fermer la porte de la rue comme avant-hier?
» — Eh mon Dieu! quand cela serait... vous avez » toujours peur, vous autres!... il ne passe pas un )• chat dans cette rue, surtout à l'heure qu'il est!
„ — l\Iais si on avait des soupçons, on viendrait » exprès... et n'ayant pas eu le temps de rien cacher » nous serions pinces alors.
» — Je vous dis qu'on ne soupçonne pas ce qui se )> fait dans cette masure. .. Après tout, qui ne risque » x'ien n a rien.
»— Ahîmon Dieu ! ce sont des faux monnayeurs,» se dit Bouchenot en sentant une sueur froide couvrir son visage, « sauvons-nous... c'est ce que j'aide mieux « à faire. »
Et se reculant précipitamment il veut regagner l'escalier; mais dans son trouble il n'a pas vu une planche qui est posée contre le mur; il se jette dessus, la fait tomber et tombe avec elle. Au bruit de sa chute, la porte du caveau s'ouvre brusquement, plusieurs hommes en sortent , et l'un d'eux lui dit :
« Est-ce toi, Thomas? »
Bouchenot n'a pas la force de répondre ; un des hommes court à lui pour le relever, et s'écrie : «Ah! » malédiction ! c'est un étranger! »
IHAPITRE Vil.