MADEMOISELLE PRUDENCE
Retournons près de George et de Timothée , que nous avons laissés dans leur modeste logement de la rue de la Calandre , dont il leur était bien impossible de sortir puisqu'ils n'avaient pas de quoi se vêtir convenablement .
Mais George travaillait à sa pièce , et pour lui le temps passait vite , les heures semblaient courtes , l'appétit même était moins exigeant. Heureux privilége de l'auteur ! lorsque son imagination enfante une scène, un chapitre, ou esquisse un plan nouveau, il oublie ses ennuis , ses soucis et quelquefois même ses besoins ; il vit avec ses héros , il cause avec son héroïne, il rêve succès et gloire , et dans ses rêves il est heureux. Ce moment est presque toujours le plus doux de la vie du poète , au fond de son cabinet il arrange tout à sa guise ; sa pièce va aux nues , sa gloire est
complète , et le public ne prononce son nom qu'en y ajoutant un éloge.
Mais pourquoi faut-il être obligé de sortir de son cabinet ! Beaucoup d'auteurs devraient avoir un petit théâtre dans leur appartement ; là , ils feraient jouer leurs pièces par leurs amis, leurs enfans et leurs femmes; là, lis ne seraient pas tracassés par la censure et les directeurs ; les acteurs ne demanderaient pas des changeniens à leurs rôles , et les actrices des rôles pour leurs robes. On aurait des succès domestiques bien innocens et bien purs.
Je ne répondrais pas pourtant que cela mènerait à la postérité!... Mais pourquoi donc y tenons-nous tant? quand elle arrive, nous n'y sommes plus.
George écrivait, cherchait un couplet, un trait, et le fredonnait entre ses dents. Timothée , qui ne composait pas, s'écriait de temps à autre :
i< Ces côtelettes aux cornichons sont bien longues >' à venir... Bouchenot est capable d'avoir oublié de " nous commander à déjeûner... Dis donc, George, » va donc voir chez le petit traiteur en bas si on » pense à nous.
» — Est-ce que je puis descendre comme cela?.... » Vas-v toi-même...
» — Il me semble que mon costume n'est guère » plus correct que le tien... Mais après tout... pour » aller à deux pas on peut bien sortir en blouse... X en voisin... Je vais me lever et aller chercher no- » tre déjeuner.. . Bouchenot n'aura plus pensé à le >> commander... A-t-il laissé les quarante sous au » moins ?
» — Oui, les voilà sur la cheminée.
» — C'est bien heureux... J'avoue que je ne suis )) pas très-tranquille sur les cent sous qu'il a empor- » tés... Je le connais! il est capable de les dépenser » en niaiseries... Je n'ai pas insisté pour qu'il les » laissât, parce que cet argent provenait en partie de » la vente de ses caleçons de bain. . . Mais sans cela. . . » certainement... Eh bien... c'est singulier — où » diable sont-elles fourrées !... je les avais mises sous » le lit... j'en suis bien sûr...
» — Qu'est-ce que tu as donc, Timothée? tu cries, » tu parles toujours.... On ne peut pas composer » ici. < .
). — Ce que j'ai?... Ah! par exemple, s'il m'a » joué ce tour-là... ce serait indigne... George, est- » ce que tu les as à tes pieds ?
» — Quoi donc ?
» — Mes bottes... mes belles bottes toutes neu- » ves... que je n'ai encore mises que cinq fois... que » je soignais comme la prunelle de mes yeux ! . . .
» — Tu vois bien que je ne les ai pas, puisque je > suis en pantoufles.
>' — Il les aura vendues, le scélérat... Oh! je n'en » doute plus à présent... il a vendu mes bottes neuy> ves!... C'est avec ça qu'il a eu sept francs! — Je )» disais aussi , sept francs pour quelques médians » caleçons de bain et un gilet en amadou, c'est beau- >) coup... mais c'est qu'il a vendu mes bottes neu- >> ves!... c'est indigne !... des bottes que j'ai payées » dix-huit francs il y a quinze jours , en touchant
)■> ma pension... C'est ça quil avait si peur que je me j» levasse. . . Oh ! j'en pleurerais de colère. . .
» — Allons, calme-toi, mon pauvre Timotliée... » Bouchenot a peut-être mis tes bottes pour sortir, il » te les rendra.
» — Oh ! non... il ne pouvait pas les mettre , et » c'est. bien pour cela qu'il les a vendues... il ne )> faisait que me dire : Tu as un pied ridicule... 5) un pied extraordinaire , on ne peut pas entrer dans « tes bottes... et il les a vendues au marchand d'ha- » bits ! . . . Oh ! il me le paiera ! . . . ça ne se passera pas » ainsi. . . il nous mange tout , ce garçon-là , nos ha- » bits, nos pantalons , nos bottes, tout y passe. Je ne » veux plus de ça , moi !... je veux me fâcher, à la j» fin. »
Et Timothée marchait dans la chambre en frappant du pied avec colère et en donnant des coups de poing sur la cheminée, contre la muraille, surtout ce qu'il rencontrait. Pour la première fois , sa figure ordinairement impassible avait pris de l'expression , ses yeux brillaient , ses narines étaient gonflées , et ses cheveux semblaient encore plus roux que de coutume.
George attendit que la colère de son ami fut apaisée , puis il lui dit d'un ton bien doux :
« Timothée , il faut être homme et savoir sup- » porter les coups du sort... La colère est un signe » de faiblesse. . .
» — Eh bien, ça m'est égal, je veux me mettre en » colère... je veux me battre avec Bouchenot... et » on verra si je suisfaible. .. Des bottes qui m'allaient
MOUSTACMfc, (27
» si bien! je n'en avais jamais eu de si bien faites.
» — Timothée, est-ce que tu n'as plus faim?...
» -— Certainement que si... mais avec quoi des- » cendrai-je chez le petit traiteur?... que mettrai-jé » à mes pieds ?
» — Quand on va en voisin... on peut descendre » en pantoufles...
" — C'est ça... en pantoufles! avec ça qu'il n'y a » pas de crotte dans la rue de la Calandre!... Moi, n je veux que ca finisse... Bouchenot nous gruge » par trop... Certainement avec les douze cents » francs que me fait papa , je pourrais très-bien vi- » vre tout seul... et je ne serais pas obligé de garder » la chambre faute de vêtemens... je pourrais suivre » mes cours, me présenter partout. . . Eh bien, je veux » redevenir mon maître , moi.
» —Tu as raison, Timothée, » dit George en posant sa plume sur son manuscrit et en regardant tristement son ami ; « oui , tu pourrais vivre tran- » quille, toi... tu as assez pour être exempt de sou- » cis, d'inquiétudes; tandis que nous autres... nous » n'avons rien de fixe. La pension que me font mes » parens est bien faible... je ne suis pas raisonnable • comme toi... l'amour du théâtre m'a pris, enfin » j'ai fait des dettes — et ce que je reçois de mon » pays est bien vite emporté par mes créanciers... )» Bouchenot avait quelque fortune , lui , mais il Fa » mangée. . . avec nous, il est vrai ; car il faut lui ren- » drejustice, quand il avait de l'argent, sa bourse était » toujours ouverte à ses amis. Enfin il ne possède M plus rien... moi je n'ai que de vagues espérances
f> et des dettes... tandis que toi, m reçois régulière- ») ment la pension de douze cents francs que te fait ton » père... il n'est donc pas juste que tu la donnes » pour nous nourrir. Quitte-nous, Timothée; laisse- » nous avec notre misère et nos soucis!... avec nos » privations du jour et notre dénument pour le lenw demain!... Seul, tu peux vivre heureux... Laisse- » nous... va te loger en garni... tu trouveras du » crédit, toi, en prouvant que ton père te fait une » pension , et bientôt tu auras oublié nos maigres » repas... nos journées sans feu et nos lits sans » draps!... »
Pendantque George lui tenait ce discours , Timothée s'était arrêté ; il ne frappait plus avec son poing contre la muraille , sa colère s'était apaisée , et , lorsque son ami eut fini de parler , il essuya aveo sa main deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux et balbutia d'une voix entrecoupée :
« Non certainement, je ne vous quitterai pas... » je ne vous laisserai pas quand vous êtes raalheu- « reux ! . . . Par exemple ! . . . pour qui me prends-tu?. . . « tu sais bien que je dis ça et que je n'ai pas envie » de le faire!... faudrait que je fusse un fameux sans » cœur!... C'est que la colère me fait dire des bê- » tises. . . et puis. . . allons , embrasse-moi, George! . . . » ne sois plus fâché contre moi. . . et je vais aller cher- » cher à déjeuner. »
George embrasse son ami en souriant. Il savait bien que Timothée avait un bon cœur, et il ne songe déjà plus à ce que celui-ci a pu dire dans sa colère. Timothée passe le pantalon à la cosaque , il attache sa blouse ,
met des pantoufles à ses pieds et descend chercher le déjeuner que , dans sa joie de posséder cinq francs, Bouchenot avait oubhé de faire porter à ses amis.
Timothée a emporté un vieux panier , il fait mettre dedans côtelettes^ pain, vin, et remonte à la chambre qu'ils occupent à trois, en tenant sous son bras le bienheureux panier.
Sur l'escalier, le jeune étudiant rencontre sa jolie voisine qui descendait. . . Il devient rouge comme un coq, parce qu'il pense qu'avec son panier au bras il a l'air de revenir du marché. Mais il se range de côté et fait un profond salut à sa voisine.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années , brune de cheveux et de peau , aux yeux vifs et fripons , à la tournure leste et dégagée ; elle avait de jolies dents, et riait souvent pour les faire voir, d'autant plus qu'outre ses dents on voyait alors deux petites fossettes qui se formaient dans chacune de ses joues; enfin, c'était un petit minois très-gentil et très-provoquant , qui , ainsi que l'avait dit Bouchenot, ne semblait pas annoncer une Lucrèce.
La jeune fille rit en regardant Timothée, dont le costume , la figure et la tenue , avec son panier au bras , étaient faits pour provoquer un accès de gaieté. Elle lui rend son salut et se hâte de descendre. Le jeune homme revient près de George le cœur tout palpitant, et s'écrie :
«Ah! mon ami... je suis dans le ravissement... » je n'ai jamais rien vu de si délicieux!...
« — Bah ! tu en as donc déjà goûté . . . gour- » mand?
» — Goûté!... oh , Dieu! je voudrais bien en avoir » goûté... Quels yeux séduisants!
» — Comment , nos côtelettes ont des yeux ?
« — Il n'est pas question de nos côtelettes , je te » parle de notre voisine... la jeune fille d'en face, » que je viens de rencontrer dans l'escalier...
» — Ail! c'est bien différent... Je vais toujours n mettre le couvert.
» — Je Fai saluée... elle m'a rendu mon salut.
» — Parbleu , il me semble que c'est bien le moins » qu'on puisse faire.
» — Oui , mais elle a souri en me saluant , elle » a beaucoup souri...
)i — Au fait , elle a pu te trouver drôle comme » cela...
* — Dis donc... tu ne sais pas...
» — Quoi donc encore ?
» — Elle a deux fossettes dans les joues ! . . .
» — Deux fossettes ! en vérité... en ce cas déjeû- » nous.
» — Oui, déjeûnons... Mais c'est égal, tiens, » George, je sens que je suis amoureux de la petite B voisine!,..
» — Tu en es bien le maître...
» — Oh ! j'en suis bien amoureux! avec ça qu'il » y a fort long-temps que je n'ai été amoureux et » mon cœur a besoin de se fixer.
» — Fixe-toi, je ne t'en empêche pas,
» — Oui, mais je ne veux pas que ce soit comme » à l'ordinaire et qu'on me souffle encore ma con- # quête.
» — Moi ? je te souffle tes conquêtes !
» • — Je ne dis pas toi ; maintenant tu ne songes « plus qu'au théâtre , à tes pièces... tu ne penses f plus à Famour ; mais c'est Bouclienot qui me joue » toujours de ces mauvais tours-là... Au moment où « je vais plaire à une femme... crac! il me l'enlève, » il se trouve que c'est sa maîtresse.
« — C'est à toi à t'arranger de manière à être aimé » avant lui.
» —Certainement, je m'arrangerai en conséquence. . . n cil! la voisine... la jolie voisine!... Oh!... je vais » me jeter sur les côtelettes. »
Les jeunes gens déjeunent. L'amour n'empêche pas encore Timothée de manger , il dévore ; George en fait autant, les deux francs ont été entièrement employés, et il n'en restera rien. Ils ne quittent la table que lorsqu'il serait impossible d'y trouver encore quelque chose à mettre sous la dent.
Timothée va se regarder devant le petit miroir, il soupire en murmurant : « Être vu comme cela... en » blouse sale... en pantoufles !... après tout, cela » vaut encore mieux que d'être vu... comme Bou- » chenot l'a été... n'est-ce pas, George? » — Mais... peut-être...
r> — Ah ! George , voilà un peut-être qui m'afflij» ge... tu as donc bien mauvaise opinion de la voisine? » — Moi, je n'en ai aucune, je l'ai aperçue enpas- > sant, mais je ne la connais pas.
» — Quand tu la connaîtras, j'ai peur que tu en » deviennes amoureux aussi.
» — Oh! je ne m'enflamme pas si vite que toi... » je n'en suis plus aux premières illusions de l'amour.
» — Je vais me mettre sur le carré et guetter » son retour.
» — - Je n'y vois aucun inconvénient , et quand tu » la verras , que lui diras-tu ?
» — Je la saluerai.
» — Elle croira que tu ne sais pas faire autre » chose.
» — Ne veux-tu pas que j'aille tout de suite lui » faire une déclaration... là... devant sa porte?
» — Bouchenot le ferait, lui.
* — Oh! mais Bouchenot fait l'amour comme » on boit un verre de bière... ce n'est pas là mon » genre.
» — Il me semble pourtant qu'il réussit mieux » que toi , puisqu'il t'enlève toutes les femmes que » tu courtises.
» — Moi , j'aime à filer le sentiment ; je soutiens » que l'amour doit se filer, ou ce n'est plus de » l'amour.
» — File tant que tu voudras , mon cher ami , » moi je vais achever mes corrections. »
George se remet à son ouvrage, Timothée , après avoir passé sa main dans ses cheveux , auxquels il a mis ce qu'il a trouvé de pommade , va se poster sur son carré pour revoir sa voisine.
Après une heure d'attente vaine , il «ntend enfin monter l'escalier... c'est un porteur d'eau.
Timothée rentre avec humeur dans la chambre.
« — Est-ce qu'elle ne t'a pas souri cette fois? » lui dit George.
« — Eh ! ce n'est pas elle! ... c'est le porteur d'eau.
» J'ai du malheur, vous verrez qu'elle ne rentrera » pas de la journée... je ne puis cependant pas res- » ter sur le carré toute la soirée. . .
* — Veux-tu que je te donne une idée?...
» — Oh ! oui , mon petit George , donne-moi une » idée... toi , c'est ton métier d'avoir des idées puis- » que tu veux être auteur, mais, moi, il ne m'en » vient pas souvent.
» — Ecris une déclaration à la voisine et glisse-la » dans le trou de sa serrure.
» — Que j'écrive une déclaration à une femme à t laquelle je n'ai pas encore parlé... dont je ne sais » pas même le nom !
» — Qu'est-ce que cela fait?... a-t-on besoin de n savoir le nom d'une femme pour en être amou- » reux?
« —Oh! non... car je le suis déjà amoureux... i mais je ne suis pas fort pour écrire une déclara- » tion... Si tu voulais me l'écrire, toi, George?
» —Pas maintenant... laisse-moi donc terminer ma » pièce.
» — Ah ! je crois que j'entends monter. »
Timothée retourne sur le carré... il tend le cou par-dessus la rampe pour voir dans l'escalier , et il aperçoit le vieux voisin Jacquillot qui rentre chez lui.
« — C'est fait pour moi! » s'écrie Timothée en retournant près de George ; « tout le monde rentre, excepté » la voisine.
» — Mais il me semble que Bouchenot ne rentre r> pas non plus , » dit George, « et voilà la journée » qui s'avance.
» — Bouchenot!. . . oh! parbleu! il à cent sous daiis
» sa poche!... il ne reviendra pas de bonne heure.
Pourvu qu'il pense à nous apporter le pâté qu'il
y> nous a promis... sans cela comment dînerons '
» nous?...
» — Oh ! il nous apportera un pâté ; il sait bien » que nous comptons dessus.
» — Je ne suis pas tranquille, moi ! » Plus d'une heure s'écoule encore. Timothée ne fait qu'aller de la chambre sur le carré ; enfin il entend monter lestement Tescalier. A la légèreté de la marche, il juge que ce doit être une femme, et probablement sa voisine.
C'est une jeune fille en effet; mais ce n'est pas la voisine. Cependant Timothée est resté sur le carré , parce que la vue d'une femme est un aimant qui attire toujours un jeune homme. Celle qui monte l'escalier est beaucoup plus grande , plus grasse et plusr forte que la petite voisine ; c'est une beauté d'un autre genre.
« — Est-ce qu'elle viendrait chez nous? » se dit Timothée en voyant que la demoiselle monte jusqu'au quatrième. « Nous n'avons personne au-dessus... que » des chats... elle vient donc chez nous... ou elle va » chez la voisine en face... ■
La jeune fille est arrivée au quatrième; elle passe devant Timothée qui lui fait un salut respectueux , puis elle s'arrête indécise en regardant les deux portes , et dit au jeune homme :
€ Monsieur... je vous demande pardon... ma- » demoiselle Cœlina... s'il vous plaît ?
MOUSTACHE. I3a
» — Mademoiselle Cœlinal... » répond Timothée en saluant encore, « je ne connais pas du tout ce
* nom-là... Qu'est-ce qu'elle fait cette demoiselle? » — Monsieur, c^estune enlumineuse... il n'y a
* pas bien long-temps qu'elle est emménagée...
» — Oh ! alors , ce doit être notre voisine qui » demeure là en face... Je ne savais pas encore son » nom ; mais il est bien probable que c'est elle. . . » une brune... petite, qui a une robe à carreaux » rouges et verts.
I) — Oui , monsieur , c'est cela ! Il y a bien long- » temps qu'elle a cette robe-là... C'est cette porte- » là?...
» — Oui, mademoiselle. »
La jeune fdle se dispose à frapper. Timothée l'arrête.
« Yous frapperez inutilement , mademoiselle : » notre voisine est sortie il y a déjà long-temps, et » elle n'est pas rentrée...
» — Ah I mon Dieu! que c'estcontrariant!... Vous » êtes sûr qu'elle n'est pas rentrée?.. ^j
» — Très-sûr. Je n'ai pas quitté le carré... c'est-à- » dire... je ne suis pas sorti; et de chez nous on en- » tend très-bien rentrer ses voisins.
» — Ah ! c'est bien désagréable! avec ça que je de- » meure très-loin... et que je n'ai pas souvent le » temps de sortir.
» — Mademoiselle , je pense que notre voisine ne » peut pas tarder beaucoup à revenir , puisqu'il y a » déjà long-temps qu'elle est dehors. Si vous vouliez » l'attendre chez nous... en vous reposant?...
» — Ah î monsieur , vous êtes bien honnête. . . ça » vous gênera peut-être?...
« — Au contraire, mademoiselle. »
EtTimothée salue de nouveau , et se hâte de pousser la porte toute grande pour engager la demoiselle à entrer. Après avoir balancé un instant, la jeune fille se décide à accepter Toffre qu'on vient de lui faire. L'air respectueux de Timothée avait charmé cette demoiselle, qui, d'ailleurs, était taillée de façon à pouvoir se défendre contre un l téméraire. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : les femmes fortes au physique peuvent être faibles au moral. On a vu de petits hommes grêles et fluets prendre d'assaut des vertus solides et robustes : peut-être bien qu'alors la vertu s'y prêtait un peu.
La jeune fille est entrée dans la chambre des étudiants ; mais en apercevant George , elle s'arrête et semble prête à revenir sur ses pas . Cependant George s'est levé pour saluer, et Timothée a couru prendre la chaise que son ami avait sous lui pour la présenter à la demoiselle, qui sans cela n'aurait pas man7. que de faire comme le marchand d'habits , ce qui aurait pu être assez agréable pour les jeunes gens , mais eût été une grande perfidie envers la jeune fille.
« — Asseyez-vous donc, mademoiselle!... » dit Timothée en présentant la chaise dont les quatre pieds sont solides.
« — Oh ! monsieur , vous êtes bien honnête. . . » mais je crains... et puis je ne vais pas attendre » long-temps.,.
» — Vous ne resterez que le temps qui vous fera » plaisir , mademoiselle, «dit George, « mais vous » pouvez sans crainte vous reposer chez nous... nous » sommes incapables de manquer aux égards qu'on » doit aux dame.
» — Oui , certainement , » dit Timothée en s'asseyant sur la chaise qui n'a que trois pieds , et se tenant de manière à ne point perdre l'équilibre, « nous » sommes incapables. . . de... comme dit mon » ami. »
La jeune fille se décide à s'asseoir ; pourtant elle ne se pose que sur le bord de la chaise. H y a des personnes qui croient que cela leur donnera plus de facilité pour s'en aller.
George, sans faire semblant de rien , est allé tirer la malle et l'approche de la table , ensuite il s'assied dessus. Timothée tourne sa bouche et fait le joli cœur, la jeune fille regarde à ses pieds et semble embarrassée , George se hâte de ranimer la conversation.
« — INous ne connaissons encore notre voi- » sine que de vue , » dit-il, « mais elle paraît bien » gaie... bien aimable...
» — Nous l'entendons chanter quand elle sort « de chez elle, n dit Timothée, « elle a une très-jolie » voix.
w — Oh! oui, Cœlina chante très-bien, aussi » avait-elle envie de se mettre au théâtre... mais ses » parens n'ont pas voulu.
» — Est-ce qu'elle est d'une famille noble? » dit Timothée.
« — Je ne crois pas, monsieur ; moi, mon père » vendait des dindons...
» — C'est un excellent métier , » reprend George en soupirant, « et je voudrais bien ce soir connaître » un homme qui vendît de la volaille ! . . .
> — Est-ce que mademoiselle est enlumineuse » comme noire voisine? » demande Timothée , en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
« — Non, monsieur; moi, je suis chez une lin- » gère , mais je ne sors pas souvent ; d'abord , il n'y
> pas long- temps que je suis à Paris.
« — Mademoiselle est étrangère? » dit Timothée.
» — Oui, monsieur, je suis de Poissy... au-des-
> sus de Saint-Germain.
» — Oh ! je sais, mademoiselle, je connais Pois- » sy. . . ville célèbre par sa maison de détention et la » longueur de son pont.
» — Je n'étais jamais venue à Paris avant d'y » venir pour la première fois , » reprend la jeune fille.
« — En vérité? » s'écrie George en s'ef forçant de ne pas rire de cette naïveté de la demoiselle. « Alors » vous devez avoir encore beaucoup de choses à con- » naître dans Paris?
» — Oh! oui, monsieur ; auss aujourd'hui j'étais » sortie d'assez lionne heure pour venir chez Cœlina, » avec qui je comptais aller un peu me promener, B parce que Cœlina, qui est de Paris, m'a dit qu'elle » me ferait voir tout ce qu'il y a de curieux, et puis » encore autre chose !. . . et je serais arrivée bien plus
» tôt ici, sans un événement qui m'est arrivé
» — Un événement , mademoiselle !
» — Oh I un événemen ^bien malheureux... et ça
> me fait bien du chagrin ! » reprend la jeune fdle en poussant un gros soupir.
« — Si ce n'était pas une indiscrétion de vous de- » mander quel genre d'événement vous est arrivé ? » dit Timothée, qui s'intéresse déjà beaucoup à la grosse fille.
« — Si nous pouvons vous être utiles , mademoi- « selle, nous sommes tout à votre service, » reprend George.
« — Vous êtes bien honnêtes, messieurs, mais tous
> les jeunes gens ne sont pas aussi polis que vous... » En ce moment , je suis bien en colère contre un » monsieur... que je ne connais pas.
» — On vous aurait insultée dans la rue?...
» — Oh! c'est-à-dire... Je vais vous conter com- » ment cela s'est fait. J'étais sortie de chez ma maî- » tresse d'apprentissage avec mon chien... parce que » vous saurez que mon parrain m'a donné un gros » chien pour me défendre dans Paris quand je sor- » tirai seule.
» — Excellente précaution !
» — Ah ! oui , c'est étonnant comme ça m'a bien n servi! Voilà que je sors avec Moustache... il n'y » a que trois semaines que je l'ai , mais il avait déjà » l'air de m'étre bien attaché. Dans la rue , un » monsieur s'avise de me suivre et puis de me par- » 1er... de me dire des bêtises,., que je suis johe; » qu'il m'adore...
» -— Et VOUS appelez cela des bêtises , mademoi- » selle?...
» — Certainement, parce qu'on ne peut pas deve- * nir comme cela amoureux d'une femme en lui » voyant traverser un ruisseau. Comme je sais qu'on » ne doit pas écouter les hommes qui nous parlent » dans les rues, je n'écoutais pas ce monsieur, mais » il me suivait toujours...
» — Alors vous lâchez votre chien sur lui...
» — Mon Dieu ! je n'ai pas eu cette peine-là , » Moustache m'avait déjà quittée pour suivre ce » monsieur.
» — Et il lui mordait les mollets?
» — Il ne lui mordait rien du tout , il paraissait » au contraire très-ami avec lui. Je me fâche, j'ap- » pelle mon chien, il ne m'écoute pas. Ce monsieur
» consent à me laisser tranquille, il s'éloigne
» Moustache le suit, et c'est moi qui suis obligée de » courir après ce monsieur. Enfin , j'attache mon
» chien avec un cordon, et je l'emmène mais
» bah!... je n'étais pas bien loin qu'il avait cassé le » cordon et était parti de nouveau. Comme je ne » pouvais pas toujours courir après ce monsieur, j'ai » pris le parti de continuer mon chemin... mais » avec tout cela mon chien est perdu. . . et ça me fait » bien de la peine, parce que mon parrain me l'avait » bien recommandé ! . . . et certainement c'est la faute » de ce monsieur , qui avait sans doute quelque » secret pour attirer les bétes. Et c'est tout cela qui » m'a retardée et qui m'a fait manquer Cœlina.
» — Mademoiselle, vous n'avez plus qu'un moyen
» pour ravoir votre chien , c'est de le faire afficher » et de promettre une récompense honnête à celui » qui vous le ramènera.
• — Une récompense!... Ah! ma foi, j'en suis » bien fâchée , mais moi je n'ai pas d'argent pour » donner des récompenses.
» — Si l'on vous connaissait , mademoiselle , » dit Timothée , o je suis sûr qu'on vous le rendrait » pour rien. . . on serait trop heureux de vous obli- » ger
» — Vous êtes bien honnête , monsieur.
» — Il est possible ensuite que vous retrouviez » votre chien chez vous , il sera retourné au logis.
» — Ah ! je [ne l'espère pas , il y a si peu de « temps qu'il est à la maison , il ne s'y plaisait pas » beaucoup ; j'avais toute la peine du monde à » l'empêcher de courir.
» — Si la journée n'était pas si avancée , » dit Timothée , « je vous demanderais la permission de » sortir avec vous , mademoiselle , pour aller cher- » cher votre chien. Mais avez-vous été voir chez » votre parrain? puisque c'est lui qui vous l'a » donné , le chien aura probablement retourné » chez lui.
» — Mon parrain n'habite plus Paris , il est parti » il y a trois semaines pour retourner dans son » pays , à Meaux , et il n'est pas probable que » Moustache sera allé l'y rejoindre ; il ne doit pas » savoir le chemin , il n'y a jamais été. Mais il se » fait tard... Cœlina ne revient pas... Je vais m'en » aller.
» — Quoi, mademoiselle, vous ne voulez pas » l'attendre?...
» — Oh ! non , voilà la nuit qui vient , ma maî- » tresse d'apprentissage me gronderait de rentrer » si tard... et puis moi, je ne voudrais pas aller » seule le soir dans Paris... surtout n'ayant plus » mon chien.
» — 11 me semble qu'il ne vous défendait pas » beaucoup , » dit George.
« — C'est égal , c'était une société.
» — Est-ce que vous demeurez loin , mademoi- » selle ?
» — Oui , monsieur , rue Poissonnière , près du » boulevard... d'ici, il y a une trotte conséquente!
» — C'est vrai , o dit George en soudant.
« — Voulez-vous que nous vous reconduisions , » mademoiselle ? » dit Timothée en jetant un coup d'œil inquiet sur son costume.
« — Oh ! je vous remercie , monsieur , mais » j'aime mieux m'en aller seule.
» — Nous n'insisterons pas , mademoiselle , » se liâte de répondre George.
« — Car nous ne savons pas ce que c'est que de » contrarier les demoiselles.
» — Que dirons-nous à notre voisine de votre » part ? » demande Timothée.
« — Si vous voulez avoir la complaisance de lui n dire que je suis venue... Ah! mais que je suis » bétel vous ne savez pas mon nom... Prudence » Flambard... que je suis bien fâcliée de ne l'avoir » pas trouvée , et que je la prie de venir me voir
» chez ma maîtresse d'apprentissage oùjesuistou- » jours , jusqu'à ce que j' en sorte , parce que je m'y » ennuie, et j'ai envie d'entrer aill<^urs... Je vous » serai bien obligée , messieurs.
» — Cela suffit , mademoiselle , nous ne manque- » rons pas de lui dire cela... Je suis bien fâché que » vous ne puissiez pas attendre davantage.
« — Oh ! non... car j'ai déjà perdu mon chien, je » n'aurais qu'à perdre encore autre chose en chemin; » je vais rentrer bien vite... je vous remercie, mes- > sieurs. . . je vous demande pardon de vous avoir dé- » rangés.
„ — Nullement , mademoiselle. Nous sommes » trop heureux d'avoir pu vous être agréables... Pre- » nez garde de tomber en descendant... l'escalier est ■ humide et glissant. »
Mademoiselle Prudence Flambard est partie, et Timothée , qui l'a reconduite jusque sur l'escalier, rentre dans la chambre en s'écriant :
« Superbe fille! n'est-ce pas, George? — Ohî » superbe fille !... parce qu'elle a de grosses hanches, » de gros bras , une grosse gorge. . . C'est une fille » solidement conformée, voilà tout.
» — Mais elle a une jolie figure , de belles couleurs, » de belles dents. . .
» — Elle aune figure de paysanne... des couleurs » trop foncées , de grosses joues comme un enfant » nouveau-né... Moi , je ne suis pas admirateur de I» ce genre de beauté ; j'aime les femmes mignon- > nés... et puis, mademoiselle Prudence Flambard » me fait l'effet d'être passablement bête.
i^^ MOUSTACHE.
» — Tu crois ?
» — Il me semble que ' sa conversation nous en » a donné un échantillon.
» — Oh! quelquefois... la timidité... C'est égal, » c'est une belle fille et qui me plairait beaucoup.
» — Ah ça ! mais , tu étais amoureux de la voi- » sine , voilà celle-ci qui te plaît beaucoup ; pour » peu [qu'il en arrive une troisième, elle te sé- » duira sans doute aussi ?
» — Ecoute donc , quand il y a lonj^-temps qu'on ^ n'a aimé , c'est comme quand il y a long-temps » qu'on n'a mangé, on] trouve tout bon. A propos » de manger!... je dînerais volontiers... » — Et moi aussi.
» — Yoilà la nuit. .. Bouchenot ne revient pas !.. . S'il » ne nous apporte pas un pâté , avec quoi dînerons- » nous... ou souperons-nous?...
» — Il ne reste donc rien du déjeûner?
» — Eh ! tu sais bien que nous avons tout mangé. . .
» — Diable!... Allumons toujours la chandelle. »
George prend un briquet phosphorique dont il
avait fait emplette l'avant-veille , et il allume une
chandelle qui était enfoncée dans le gouleau d'une
bouteille , ce qui tenait lieu de chandelier. Ensuite ,
il s'assied de nouveau devant la table.
« — Tu vas encore travailler ? » dit tristement Timothée.
« — Sans doute... Que veux-tu que je fasse... y> puisque nous ne pouvons pas encore souper ?... » Crois-moi, Timothée, fais de même... quand on » s'occupe , on n'a pas si faim.
» — C'est possible , quand on compose... mais » pour étudier ce n'est pas la même chose... Ah! » Bouchenot! si tu n'apportais rien... si tu nous » jouais un tour comme cela... après avoir emporté » Targent de mes bottes ! car c'est l'argent de mes » bottes qu'il avait en poche. . . Cent sous ! . . . On a » quatre pâtés avec cent sous... »
Timothée s'était assis sur la chaise que mademoiselle Prudence avait occupée , et il se balançait doucement en faisant tout haut ses réflexions :
« Cette pauvre fille qui a perdu son chien... et » cet autre qui l'a emmené.... Sapredié! que j'ai » faim !. . . Bouchenot ne revient pas. . . j'ai envie de » faire un somme... on dit que qui dort dine... Pru- » dence Flambard.., le drôle de nom! et la voisine » qui se nomme Cœlina, comme un vieux mélodrame » de l'Ambigu... c'est peut-être aussi un enfant du » mystère!... Ah! il faudra que j'écrive encore à » mon père!... Mes pauvres bottes qui m'allaientsi » bien! »
Timothée cesse de parler , ses yeux se ferment ; il s'est endormi. George s'en aperçoit , il écrit plus doucement, et a soin de ne point remuer ses papiers de crainte de réveiller son ami.
Plus d'une heure s'écoule ainsi. Enfin George qui ne se sent plus la force de travailler, et qui envie le sommeil paisible de Timothée , repousse doucement son ouvrage ; et mettant son bras sur la table, appuie sa tête dessus, en se disant :
« Si je pouvais faire comme lui... pendant ce » temps-là peut-être que Bouchenot reviendrait. »
La nature seconde le désir de George , il ne tarde pas à s'endormir aussi profondément que Timothée.
Minuit sonnait à Thorloge du Palais , lorsque les deux jeunes gens rouvrirent les yeux.
La cliandelle brûlait encore , mais elle touchait presque à sa fin.
« — Il est bien tard , « dit Timothée , « nous » avons dormi long-temps, il parait,
» — Voilà mJnuit qui sonne, » dit George.
« — Minuit ! ah ! mon Dieu ! et Bouchenot n'est » pas revenu ! . . .
» — C'est bien singulier, en effet !
» — Et il sait que nous ne possédons plusrien, que n nous comptons sur lui pour souper. . . ah ! sa » conduite est indigne ! . . .
» — Il faut quil lui soit arrivé quelque chose d'ex- B traordinaire , car il ne nous laisserait pas ainsi... il » reviendrait au moins,
» — Plus de ressources!... et comment ferons- » nous demain ?...
)i — Allons, Timothée, ne te chagrines pas ; nous » vendrons quelque chose...
» — Mais nous n'avons plus rien à vendre. . . tou- » tes nos ressources sont épuisées... Ah! je sens des » tiraillemens d'estomac,
« - — Couche-toi, tâche de dormir encore. . .
» — INon... je n'en ai plus envie... je suis trop » inquiet ! . . , »
George cherchait à tranquilliser Timothée, mais au fond du cœur il était aussi truste que lui. Toute
la philosophie , toute l'insouciance de la jeunesse ne tient pas contre le besoin. L'avenir leur offrait bien quelques espérances, mais il faut pouvoir y arriver à cet avenir. Il faut avoir assez de forces pour atteindre à ce but que Ton voit dans Téloignement et ne pas tomber de fatigue en chemin.
Les deux amis étaient toujours assis l'un devant l'autre, ils ne se parlaient plus, car ils ne trouvaient pas de consolations à se donner.
Tout-àcoup, ils entendent monter précipitamment l'escalier, ils écoutent... on s'arrête devant leur porte... on frappe violemment.
« — Ah! c'est lui... c'est Bouchenot ! -d s'écrient avec joie les deux jeunes gens en courant ensemble ouvrir leur porte.