RETOUR DE I. ENFANT PRODIGUE
En effet, c'était Bouclienot ; 'mais pâle, défait, haletant , couvert de crotte , en nage , Fhabit déchiré comme vous savez , et dont les traits renversés expriment la terreur.
• — Ah ! te voilà enfin ! ^ disent George et Timothée , qui dans leur joie de revoir leur ami n'ont pas encore remarqué son trouble ni l'expression d'effroi de sa physionomie.
« — Revenir si tard ! . . .
» — Que diable as-tu donc fait jusqu'à présent!...
» — Tu apportes des provisions , j'espère? »
Pour toute réponse , Bouclienot referme avec soin la porte de leur logement , puis il va se jeter sur la chaise en murmurant :
« Enfin ! . . . me voici donc en sûreté I . . . ah ! » je n'en puis plus. »
Timothce examine alors la toilette de Bouchenot , un cri lui échappe :
« Ah! mon Dieu! vois donc, George
» vois dans quel état il revient... notre habit
» notre pauvre habit est en lambeaux!...
« — En effet... déchiré devant et derrière
» Qu'est-ce que cela veut dire?... tu viens donc de » te battre?...
» — Est-ce que tu as été attaqué par des vo- » leurs?... parle donc...
» — Ah ! mes amis , de grâce, laissez-moi me re- » mettre un peu! ah! quelle journée! grand Dieu! » quelle malheureuse journée ! . . .
» — Et le pâté que tu devais nous rapporter... » où est-il ? »
Bouchenot tire de sa poche les deux morceaux de sa canne cassée , et les présente à ses amis , en leur disant :
« Voilà tout ce que j'ai rapporté et encore
» cela m'a coûté trois francs !
i> — Bouchenot , nous mourons de faim , tu ï> prends mal ton temps pour plaisanter!...
y> — Ah ! morbleu ! moi aussi je meurs de faim , » moi aussi je n'ai pas dîné , et je gage que j'ai i> moins bien déjeuné que vous... et je suis sur mes n jambes depuis que je suis sorti.
» — Mais tu avais cent sous?...
» — Mais cet habit , notre seul vêtement à tous » trois 5 était en bon état ce matin... et tu reviens » en loques...
» — Et tu n'apportes pas de provisions?.,.,.
» — Laissez-moi me remettre... et je vous con- » terai mes aventures.
» — Ça ne nous donnera pas à souper , tes aven- » tures , » dit Timothée en se jetant sur la malle d'un air désespéré ; « et nous comptions sur toi pour » cela...
» — Alors aimez-vous mieux que je ne dise » rien ?
« — Parle , nous t'écoutons , » dit George.
Bouchenot jette encore des regards effarés autour de lui , puis , après avoir essuyé la sueur de son front , il commence son récit , njais d'une voix basse , et connne s'il craignait d'être entendu :
« Je suis sorti ce matin avec les plus belles « espérances et cinq francs dans ma poche...
» — Oui , cinq francs qui venaient de mes bottes » neuves , que tu as vendues î » s'écrie Timothée.
« — Que diable , mon ami , il nous fallait de » l'argent à tout prix ; ce marchand d'habits ne » donnait rien de nos caleçons!... et vous vouliez » avoir à déjeûner...
» — Et maintenant nous voudrions à souper...
» — Timothée , si tu m'interromps ainsi , je ne « pourrai pas vous faire le récit de mes aventures...
)) — Allons , poursuis , Timothée va se taire.
), — J'étais donc sorti dans la plus heureuse si- » tuation d'esprit... je voyais tout en rose... même » les marchandes de marrons !... Je comptais déjeû- » ner chez mon ancienne amie... madame Dubil- » Ion... Mon premier malheur fut de mettre mon » pied dans un ruisseau , ce qui m'obligea à chan-
* ger ma pièce de cent sous pour me faire décrot- » ter... ensuite j'achetai des pastilles du sérail à un » vrai Turc de la rue Yivienne ; je conviens que » j'aurais pu m'en passer... mais cela sentait si » bon!... Tenez, mes enfans, je les ai dans ma » poche... les voici... vous pouvez en brûler une... » ça se brûle , et vous allez renifler avec volup- » té !.. . »
(îeorge hausse les épaules , et Timothée repousse les pastilles du sérail , en s'écriant :
« Crois-tu que pour nous restaurer, nous nous
» contenterons de respirer tes parfums? Belle
» empiète! C'est pitoyable de nous apporter des cho- )> ses comme cela!...
» — Timothée , tu m'as promis de me laisser par- » îer... Je poursuis. Il me restait trois francs huit » sous ; avec cela je pouvais encore vous faire souy> per très-gentiment... lorsque le diable déchaîna à » mes trousses un petit marchand de cannes... Il » m'en met une dans la main... il me dit delà faire » plier... elle se casse... C'est trois francs qu'il faut » que je donne !...
» — Pourquoi marchander des cannes quand on ne » veut pas en acheter?
» — Timothée, veux-tu que je continue?... Je )) vais chez ma sensible Dubillon... elle est à Pon- » toise pour un mois ... Je vole chez ma tendre
T> Elvina... elle est avec son protecteur Vous
» concevez que je commençais à me lasser de courir; « il me restait huit sous , je les dépense pour mon w déjeuner... il me semble qu'on peut bien manger
» huit sous quand on a déjà couru tout Paris... » Vous voyez que voilà l'emploi de la pièce de cent )> sous bien détaillé. . .
» — Il est gentill'emploi que tu en as fait!...
» — Et notre habit... et l'état où te voilà?» dit George.
« — Un instant... je vais y arriver... vous necon- » naissez encore qu'une partie de mes malheurs. » Comme je déjeûnais... chez un charcutier... je » vois passer une jeune fille assez drôlette... du » moins alors elle me semblait drôlette... à préy> sent je la trouve fort laide... Je marche à ses cô- » tés, en lui disant quelques douceurs... elle se fà- » che.. . C'était une jeune fille sans usage ; moi , je la » laisse aller. îtlais figurez-vous qu'elle avait un » chien... et que ce chien quitte sa maîtresse pour ï) me suivre... j'ai beau le renvoyer, il ne veut plus » me quitter.
» — Ah ! bah ! vraiment ! » dit Timothée en regardant George qui souriait , « et où est-il mainte- » nant ce chien ?
» — Laisse-moi donc continuer . Je poursuis mon » chemin avec le chien sur mes talons... C'est le 1» jambon que j'avais eu dans ma poche qui l'attirait )) ainsi ; je m'en aperçus après. Je ne puis vous dire » toutes les aventures que ce misérable chien m'atp tira : il emporta la corbeille d'une marchande de » cure-dents; puis une chaîne de sûreté; puis, comme » j'allais dîner enfin chez les Montflacon, il se jeta sur » le petit Stanislas, et moi on me jeta à la porte. Enfîn^ i la soirée était avancée, je n'avais pas dîné et j'étais
» de fort mauvaise humeur... lorsque le hasard me » conduisît sur les boulevards du Marais... devant » des paillasses... des baladins... Il y avait une » femme qui faisait des armes ; elle proposait à tous * les amateurs de tirer gratis!... J'eus la malheu- » reuse idée de me donner ce petit divertissement... r> d'autant plus que je puis me flatter de tirer assez » bien...
» — Ah ! oui , je te conseille de t'en vanter !
» — Ma preuve que je tire bien , c'est que j'ai tou- T) elle cette amazone... je l'ai même touchée dans » l'œil... une botte superbe!...
» — Enfin ?
» — Enfin , piqués de ce que j'avais vaincu leur >» amazone, les saltimbanques ont voulu me faire réga- » 1er la troupe ; vous sentez bien que j'ai refusé. . . j'a- » vais d'ailleurs de bonnes raisons pour cela ! . . . Alors » grande querelle... combat à coups de poing... Je me » suis battu comme un lion. . .j'ai rossé tout lemonde. » Mais le maudit chien qui voulait me tirer de là , » m'a plusieurs fois happé mon habit... et vous » voyez dans quel état je suis sorti du spectacle fo- » rain!...
n — Eh bien! ensuite. . . que t'est-il encore arrivé? » tu ne t'es pas battu jusqu'à minuit... et ce chien » qui t'avait suivi , qu'en as-tu donc fait ?...
» — Ensuite , » répond Bouchenot en regardant autour de lui d'un air inquiet et traînant sur chacune de ses paroles, « je quittai les boulevards... dans l'é- » tat où j'étais , vous sentez bien que je ne me sou- » ciais pas d'être vu; je marchai long-temps... au
MOLSTACHE.
» hasard... Enfin je m'arrèlai dans une rue... je ne « sais pas trop si c'était une rue... je ne sais pas du » tout où j'étais...
'> — On dirait que tu ne sais pas non plus ce que » tu veux dire , » s'écrie George impatienté de la lenteur que Bouchenot apporte dans la fin de son récit.
» — Ab! écoute donc... après tout ce qui m'est » arrivé , il m'est bien permis d'avoir la mémoire un » peu troublée...
» — Enfin, que t'arriva-t-il encore?
» — Ce qui m'arriva?... mais rien de plus... je » me reposai sur une borne... j'y restai long-temps, » car j'étais accablé de fatigue... ensuite je pensai à » revenir ici , mais je me perdis dans 'des rues que je » ne connaissais pas. . . et . . . voilà pourquoi je suis re- » venu si tard.
» — Comment, c'est là tout ce qui t'est arrivé?...
» — Il me semble que c'est bien assez...
» — Et tu avais Fair si inquiet... si bouleversé en M entrant ici.
» — J'ai cru qu'il avait une bande de voleurs à « ses trousses, » dit ïimothée.
« — Ab!. . . c'est que. . . se trouver seul. .. la nuit. . . » dans Paris... à minuit passé...
» — Ab ! ah !... voilà du nouveau ! et cent fois tu » n'es rentré qu'à deux ou trois heures du matin... « En vérité, mon pauvre Bouchenot, je crois que » l'assaut d'armes que tu as soutenu a un peu dé- » rangé ton moral... tuas de la fièvre.
» — C'est possible , » dit Bouchenot en laissant
retomber sa tête sur sa poitrine ; *< oui... en effet... » je dois avoir un peu de fièvre !...
» — Ah ! cà ! et le chien ? >> dit Timothée. « Tu ne « nous parles plus de ce chien qui avait quitté sa » maîtresse pour te suivre. . . qu'en as-tu donc fait ?
» — Il m'a quitté aussi, comme vous voyez... » C'est en m'éloignant du spectacle de toile. . . dans ces » rues... que je ne connaissais pas... Lorsque je me » suis reposé , je me suis aperçu que le chien... n'é- » tait plus avec moi... et depuis ce moment... je ne » l'ai pas revu.
» — Voilà qui est très-malheureux !
» — Pourquoi cela?... vous me disiez ce matin » qu'un chien serait du luxe ici.
» — Aussi, nous n'aurions pas gardé celui-là ; mais » nous l'aurions rendu à sa maitresse.
» — A sa maitresse! » s'écrie Bouchenot en relevant aussitôt la tête et regardant ses deux amis avec inquiétude. « Comment!... sa maîtresse... Est-ce » que vous la connaissez?.. .
» — Oui, nous la connaissons... Tiens, pour » preuve , nous allons te faire son portrait : c'est une » jeune fille de vingt ans à peu près ; grande, forte, » bien taillée, haute en coideur... assez jolie... et » portant un petit bonnet et un tablier à carreaux » rouges et noirs?
» — C'est cela... c'est parfaitement cela, » dit Bouchenot d'un air stupéfait.
« — Son chien s'appelle Moustache...
» — Oui... oui...
» — Et quant à la demoiselle , nous savons aussi
i) son nom : elle se nomme Prudence Flambard.
» — Prudence Flambard!... Je ne savais pas » son nom , moi ; mais comment se fait-il que vous » sachiez tout cela ?
» — Rien de plus simple , » dit George. « Cette r> jeune fille connaît notre voisine du carré... Au- » jourd'hui elle est venue pour la voir, et, comme la » voisine était sortie , elle a bien voulu l'attendre y> quelque temps ici. C'est alors qu'elle nous a ra- « conté que son chien l'avait quittée pour suivre un » monsieur qui lui avait dit des bé lises. . . iNous aurions » du deviner que c'était toi. Cette pauvre fille est dé- » solée de la perte de son chien , parce que cet ani- » mal lui avait été donné par son parrain .
„ — C'est cela... oh! c'est bien cela !... Ah! elle f se nomme Prudence Flambard?... que vous « a-t-elle dit encore ?. . .
» — Rien de bien intéressant : qu'elle est en ap- » prentissage chez une lingère... qu'elle connaît fort » peu Paris , où elle n'est venue que depuis peu de » temps...
» — Et son adresse vous a-t-elle dit son
« adresse ?
» — Oui , elle demeure rue Poissonnière , près » du boulevard.
» — Rue Poissonnière ! » murmure Bouchenot ; puis il porte de nouveau ses regards vers la terre , et semble réfléchir profondément.
» — Est-ce que tu songes déjà à aller voir cette « jeune fille? » dit Timothée d'un air railleur; « je te préviens que tu ne lui plaisais pas du tout...
» c'est du moins ce qu'elle nous a dit ici , en j» se plaignant de ton obstination à la suivre.
» • — Et je crois que tu aurais un rival dans Ti- » niotliée , » ajoute George en souriant.
« — Moi... aller chez cette demoiselle... Dieu » m'en garde ! » répond Bouclienot à voix basse.
« — Oh ! cet air de dédain ! » dit Timotliée; « tu » feins de n'en plus vouloir , parce que tu t'es bien » aperçu qu'elle ne voulait pas t'écouter ; mais cer-
» tainement que c'est une fort belle personne
» fraîche comme une pomme d'amour et ferme » comme un roc...
» — Est-ce que tu t'en es assuré ?
» — ^îon , mais ça se voit tout de suite. D'ail- » leurs , elle a Tair très-honnéte , n'est-ce pas , » George?
» — Oui , autant que Ton peut juger sur les ap- » parences.
» — Messieurs, » dit Bouchenot en regardant tour-à-tour ses deux amis , v croyez-moi , ne formez r aucune liaison avec cette demoiselle Prudence
» Flambard et quant à la petite voisine du
» carré... puisqu'elle est amie avec l'autre... ce ne » doit pas non plus être grand'chose... ne lui par- » lez pas... ne cherchez pas à faire sa connaissance.
* — Oh ! mais voilà qui est trop fort ! w dit George. « Le diable m'emporte , je crois que tu as » perdu la tête , mon pauvre Bouchenot. Depuis r> quand es-tu si sévère en fait de connaissance de )) femmes?... sur quoi d'ailleurs juges-tu que ma- » demoiselle Prudence n'est pas digne de notre so-
* ciété? Est-ce parce que tu lui as perdu son
» chien ? »
Bouchenot baisse les yeux , et ne répond rien.
« — Non , c'est parce qu'il est vexé que cette » jeune fille n'ait pas voulu l'écouter , » dit Timothée ; <( mais cela n'est pas beau , Bouchenot , de » dire du mal d'une femme parce qu'elle ne veut » pas de nous. Et la voisine , tu la trouvais char- » mante ce matin , et tu aurais bien voulu faire sa » conquête. Quelle haine as tu donc maintenant )^ contre les femmes ? toi qui es si amateur du beau ;> sexe?... Est-ce que tu aurais reçu un mauvais » coup de l'amazone, avec qui tu as fait des ar- » mes ?
» — Non, je n'ai de haine pour personne... faij> tes ce que vous voudrez... moi je vais me coucher , » car je ne me sens pas à mon aise.
» — Couche-toi , tu feras bien , car certainement » tu as quelque chose... tu n'es pas dans ton état » normal .
» — C'est la fatigtie... les ennuis de cette jour- » née... les regrets d'avoir dépensé les cent sous... « et de revenir avec notre habit déchiré...
» — Oh ! tu n'es pas un gaillard à t'affliger pour » tout cela , » dit George ; « il faut qu'il te soit » encore arrivé d'autres aventures que tu ne veux » pas nous dire...
)» — D'autres aventures ! » s'écrie vivement Bouchenot, « non... non... vous vous trompez je
» n'ai rien... que la lièvre... mais je dois avoir une » grosse fièvre. »
Kn disant cela , Bouchenot se désliabillait et se glissait dans la vieille couchette , dont il retapait les rouleaux de papier qui servaient de traversin.
« — S'il allait tomber malade ! » dit tristement Timothée en considérant la mine pâle et allongée de Bouchenot. »< Il ne nous manquerait plus que » cela!... avec quoi acheter des tisanes... quand » on n'a pas de quoi souper!...
» — Et plus d'habit! n dit George en jetant im regard désolé sur le malheureux frac que Bouchenot avait mis dans un coin de la* chambre. « Comment » irai-je demain lire ma pièce au directeur?... allez » donc lire une pièce en blouse ou en camisole!... » Ah! notre situation devient cruelle!...
» — Et notre appétit , dont tu ne parles pas ! » dii Timothée. « Ce soir , nous pouvons encore nous >' serrer le ventre , parce que nous avons déjeûné * assez bien; mais demain... que ferons-nous de- » main?... INous ne pouvons même pas sortir pour » aller emprunter à quelques connaissances!... »
George reste quelques momens pensif, puis il dit à Timothée : <^ Sais-tu que notre position serait fort » dramatique et d'un grand effet en scène?. ..
» — Ah ! que le diable t'emporte avec tes scènes! . . . » j'ai cru que tu nous avais trouvé quelque res- » source... Tiens, vois donc comme Bouchenot saute » dans le lit. . . est-ce qu'il a des attaques de nerfs?. . . p — Bouchenot , où souffres-tu ? » dit George en «'approchant de la vieille couchette.
Bouchenot, qui commençait à s'assoupir, ouvr« les yeux en criant :
« Ah! mon Dieuî ils vont m'assassiner !....?
» Grâce ! . . . grâce. . . je ne dirai rien! . . .
» — Eh ! bien! à qui donc en as-tu, mon pauvre « garçon?. . . reviens à toi, tu es avec tes amis, » dit George en prenant le bras de Bouchenot. Celui-ci le regarde d'un air effrayé, puis passe sa main sur son front, en balbutiant :
« Qu'est-ce que j'ai donc dit?...
» — Tu parlais d'assassins*., tu demandais, » grâce . . .
» — Ah! c'est que... j'avais le cauchemar, appa- » remment... Mais il fait bien froid ici... On ne peut » pas se réchauffer dans ce lit...
» — Attends, attends, nous allons faire un bon » feu, » s'écrie George.
« — Du feu ? et avec quoi donc ? » demande Timothée.
« — Avec quoi ? et parbleu avec le grand coffre » qui ne nous sert à rien, puisque la malle est plus » que suffisante pour nos effets !. . .
» — Ah ! tu as raison!... Au feu le grand coffre !... * Oh ! nous allons bien nous chauffer. »
Et Timothée saute de joie dans la chambre, tandis qu'avec deux ou trois coups de pied , George a mis le grand coffre en morceaux. La pensée qu'ils vont avoir un bon feu a ranimé le courage des deux jeunes gens. La plus petite douceur est un grand plaisir pour ceux qui ne vivent que de privations.
Le feu est bien vite allumé. Le bois du coffre brûlait très-facilement. George et Timothée se chauf-
MOL'STACIIE. 161
faient avec délices et ne doutaient pas que la chaleur ne fit du bien à leur ami.
« — Comment te trouves-tu maintenant? » dit Timothée : « as-tu chaud ?
» — Oui... mais j'ai terriblement soif.. . donne- »» moi à boire, je t'en prie.
» — Qu'est-ce que nous allons lui donner? » dit Timothée, en regardant George, « nous n'avons » que de l'eau ici.
» — Alors ta question me semble superflue.
» — C'est que. . . de l'eau pure. . . si ça augmentait » sa fièvre.. .
» — Nous n'avons pas de sucre à mettre de- » dans?...
» — Pas un morceau...
» — Pour un malade... cela s'emprunte du su- » cre...
» — A minuit passé î . . . tout le monde dort dans » cette maison...
* — Pauvre garçon , il faudra donc lui donner de M l'eau !... »
Les deux jeunes gens se regardaient tristement , puis reportaient leurs regards sur le malade.
En ce moment, le calme qui régnait dans la maison permet d'entendre très-distintement une voix de femme qui chantait :
« Combien je regrette » Mon bras si dodu , ' Ma jambe bien faite , » Et le temps perdu ! »
Cette chansonnette, qui rompt le silence de la
nuit , fait sur les deux jeunes gens une impression difficile à rendre. Le sourire reparaît sur leurs lèvres, et l'espérance revient dans leur cœur.
« — C'est la voisine! » s'écrie Timothée, « c'est ma- » demoiselle Cœlina... elle ne dort pas, puisqu'elle » chante ! . . .
» —Il faut aller lui emprunter un peu de sucre, * dit George.
« — Lui emprunter du sucre... je ne sais pas si » j'oserai...
n — Oh ! alors j'irai , moi ! pour un ami malade,
» je ne craindrai pas de demander un service
)^ D'ailleurs, les jeunes filles ont toujours bon cœur; » elle sera bien aise de nous obliger!...
« — Au fait, tu as raison, et puis il faut bien que » nous lui disions que son amie Prudence est venue >i pour la voir. Décidément , je vais aller frapper » chez elle. »
Timothée courait vers la porte, lorsque Bouclienot, qui ne dormait pas , lui crie :
« Où vas-tu?
» — Chez la voisine en face, chercher un peu de y> sucre.
» — Je n'en veux pas... je n'ai plus soif... ne va » pas chez la voisine... c'est inutile.
» — Âh! laisse-nous donc tranquille!... tu as la » fièvre , nous savons mieux que toi ce qu'il faut » faire.
» — N'écoute pas Bouchenot, » dit George, « al- 3» lume ce bout de chandelle , car celle-ci va finir,
MOUSTACHF. 163
» et va cojjner doucement chez mademoiselle Cœ- » lina. »
Timothée a bien vite pris une lumière et il est déjà contre la porte de la voisine, tandis que Bouclienot répète encore : « iNe va donc pas demander » quelque chose à cette demoiselle... Je n'ai besoin » de rien. »