XL. — QUI EST-CE
Le jeune Bordelais s'est fait superbe, il a un pardessus, un paniliiu neuf; de plus il a fait boucler ses cheveux, ceq ui leur donne
\ire plus de volume, et grossit sa tête du double II se présente,
lant sous son bras un gros sac de bonbons, et ayant dans les mains une petite boîle en bois et une autre à surprisa. 11 court à Pcroline en secrianl ; — Bravo I tout le monde y est!... mais je commence par la maîtresse de la maison... et en vertu de la circonstance j'embrasse... fi le jour de l'an a ses ennuis, il a aussi son bon côté!
Samsonnac embrasse la jolie fleuriste et lui remet sou sac de bon- 1)1 MIS eu lui disant : — Vous en ferez la distribution.
l'uis il serre cordialement la main à Isidore qui est près de sa cousine, et se retourne pour ;àler vers les enfants; mais alors seulement il aperçoit les pièces d'étoffes, les cbàles, les vêtements étalés sur les meubles; il demeure tout surpris et balbutie :
— Mon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela... est-ce que l'on tient un magasin de nouveautés ici?
— Ce sont nos étrennesl s'écrie Rosinette eu sautant de joie, des étoffes superbes en soie, en velours pour ma sœur... et il y eu a aussi pour moi... pour nous tous...
— Et deux cachemires ravissants, dit Isidore.
— Et ce petit portefeuille-., dit Péroliue, devinez ce qu'il contient, mou ami?
— Ma foi, vous me voyez tellement abasourdi par tout ce que j'entends... je ne sais plus quoi penser.
— Eh bien! il y a dans ce portefeuille dix mille francs en billets de banque... Tenez... regardez...
— C'est ma foi vrai. Oh! voilà ce qui s'appelle des étrennes... sapristi! Je n'ose plus présenter ma bergerie et mon petit diable qui sort d'une boîte...
— Oli ! si... oh! si, Grossc-Tèlo ! donnez-nous cela... nous jouerons avec... et nous ne pouvons pas jouer avec ces belles étoffes...
— Tenez, mes enfants... Dame, on t'ait ce que l'on peut...
— C'est ce que j'ai dit aussi à ma cousine, répond Isidore, car mon offrande csl bien modeste, à moi.
— Ah! mon cousin!... croyez-vous qu'elle me sera moins chère...
— Ah çà! dites-moi donc bien vite qui vous a envoyé cette fortune... car dix mille francs... des cachemires I des étoffes superbes... c'est presque une fortune.
— Nous n'en savons rien, un commissionnaire a apporté ce cartou qui renfermait tout cela... il .ivait été pris à la porto Saint-Denis... on l'avait accompagné jusqu'en bas... eu lui disant de monter cela ici, puis de s'en ajler, il n'en savait pas plus... Mais au moment où vous oies arrivé, mon ami, nous pensions, Isidore, nioi et Rosiuctlc, avoir deviné qui nous envoyait tout cela...
— Attendez... attendez... ne me dites rien! laisscz-nioi réfléchir... oui... ce ne peut être que lui... Oh! le tour est bien boni... nous avons cru attraper les autres en le faisant riche, et nous ne disions que la vérité...
— C'est cela !... il a la mémo idée que nous...
— C'est notre oncle Gaspard I...
— Oui, oui, c'est l'oncle Gaspard... ce ne peut être que lui.
— Alors, mes enfauLs, d'a{)rès le présent qu'il vous fait aujourd'hui, je ne crois plus fue tromper eu le su: 'pusant extrêmcmcul riche.
— Ce cher oncle!... mais comme il sait uien dissimuler...
— Cest vrai.., dit Rosinette, et pour lui-mêiuc il ae s'est pas
même acheté un paletot neuf... et le fieo n'e«t pourtant p&a b<>au...
— Il se sera dit : Si jc vliuD.'e de toiluite. ou deviiiera que j'ai menti sur l'état de ma fortime...
— Mes enfants, où est-il maintenant ce cher ODcIeT
— 11 est sorti comme à l'ordinaire après le déjeuner, en disar.*. qu'il allait voir les boutiques.
— Eh bien, je gage, moi, qu'il va revenir tout autre qu'il es. parti... ce sera, comme au théâtre, traiisformaiion complète... vous allez le voir superbe... vous ue le reconnaîtrez pa.<...
— Oh! cela ue nous empèi;hera pas de nous jeter à son cou.
— El avoir consenti à coucher daus un grenier, murmure Isi<kire. Voilà qui est étonnant!...
— Après cela, mes amis, dit Samsonnac, il est encore postible que votre oucle, ayant toute sa fortune sur un vais.'-eau, au voulu attendre son arrivée pour distribuer ses bienfaits; car tous les viisseaux n'arrivent pas à bon port, et alors adieu la fortune, on est ruiné. Le cher oncle a dû recevoir des lettres depuis peu !
— Non, dit Péroliue, il n'a reçu que celle que tous lui aviei fait écrire de Bordeaux.
— Ce n'est pas avec ce qu'il y a dedans qu'il vous aurait en*oyé tout cela!... Mais maintenant ce ne sont plus des supp<jsilioni, des conjectures... les fails parlent, ils sont patents, ils sont sous nos yeux... et dans ce portefeuille!... dix mille fraucsi... ce n'est plus une plaisanterie... c'est très-palpable cela I
— Et ma mère qui voulait des preuves I s'écrie Isidore, qui dea>ai>> dait que l'oncle Gaspard vous fit un superbe cadeau de noces! Ah! ma cousine, le voila le cadeau... quel bonheur... Je suis certain qu'elle ne s'opposera plus à noire union...
— Vous croyez, mon cousin?
— Gela n'est pas douteux... Ah! je voudrais déjà lui avoir conté tout ce qui vous arrive ce malin... Mais je ne voudrais pas m'en aller sans avoir vu mon oncle... celui qui nous fait un si beau jour...
— Nous nous jetterons tous dans ses bras I
— A son cou !
— Nous ue pourrons jamais lui exprimer assez toute notre reconnaissance...
— Mais comme il nous aime bien, ma sœur, je suis siire qu'il sera content de nous voir si heureux.
— En attendant, mes ehers amis, je crois que le moment est venu de déguster cet échantillon de grenache et de le boire à la sauté de voire oncle.
— Oui, oui, dit liosineite, buvons à la santé de notre onde... c'est sucré le grenache, n'est-ce pasGrosse-Tète?
— Oui, ma jeune amie... vin de dames et de demoiselles au besoin. Samsonnac verse son échantillon. On boit à la santé de l'oncle
Gaspard, à l'union prochaine du cousin avec sa cousine, on trinque, on rit, on cliante, on est si heureux, on jouit d'un bonheur si inattendu, si inespéré, que l'on a bien le droit de se livrer à la joie l.i plus folle. On examine plus à loisir les pièces deloffes qui sout do superbe qualité, les cachemires dont les dos.^ins sont admirables.
— Je n'oserai jamais porter de si belles choses, avoir û'SS toilettes si riches! dit Péroliue.
— Et pourquoi donc cela? s'écrie Samsonnac, il v a tant de femmes qui ont des robes magnifiques et qui sont moins digues que voas de les porter.
— Oh 1 moi, j'oserai bien porter mes étoffes, dit Rosinette; d ailleurs, puisque mon oncle nous donne cela, c'est qu'il veut que nous nous en parlons, et il ne serait pas coûtent si nous ne portions pas ses présents. , . .
— Vùlre sœur a raison, ma chère Péroliue; moi je me rojoius d'avance de vous voir aussi bieu mise que ma cousine Ai;ust.-i, o.ir je suis bien sûr que malgré votre parure vous ue dcvieuvài jamais coquette comme elle.
Le temps passe vile au milieu d'airréables occupations. Quatre heures sonnent lorsqu'on entend monter l'escalier, et on retonnali le pas pesant de l'oncle Gaspard, qui porte des souliers amplement garnis de clous.
— Voilà notre oncle! disent les enfants.
— Attention, dit Samsonnac, voas allez voir qu'il sera tout costumé de neuf...
— Il paraît cependant qu'il a gardé ses souliers ferrés, murmun» Rosinette.
— Nous nous jetterons tous dans ses bras !...
La porte s'ouvre. Gaspard Br,iillai-d paraii. mais il n'y a rien da change dans sa mise, il revient absolument tel qu'il était sorti ; s«ulemeiil il porte sous son bras un de ces gros morceaux de i»aia d'épices carré que l'on appelle des pavés.
— Tiens! je m'étais trompé, se dit Samsonnac. Il parait qu'il veut encore continuer sa uetile comédie 1
Mais les eufants d Adrien ont couru se nrecipiter dans k>.s bras de leur oncle, le pressent, l'ombrasseul, et Péroliue, tout rm»o, b;»!butie : — Ah! mon oncle, c'est trop de boules, vous nous rvAuiliUz jvir vos bicnfailsl... Couunent pourrons-nous jamais rocoiinaitrc tout ce que vous faites pour uousl... Tant dû belles choses... aiil «csiuopl c'est trop!...
Gas[>ai'd regarde les eufiiaU â'm iU CUttttC, am tl U^ emlia&sa
LA FAMILLE BRAILLARD
(l'abord, puis leur présente son carré de pain d'épiccs en disant :
— Comment I c'est trop?... Vous trouvez que ce moi'eeuu de pain d'épices est trop gros pour vous trois... l'Ii l)ien! vous m'en doiuiercz un peu... j'aime beaucoup le pain d'épiées, moi... j'en raffolais olaiit petit et le goût m'en est resté... Ab eM mais vous me regardez Ions d'une singulière façon... et jusqu'à l'ami Sanisonnae qui fait des yeux en porte eoehère... puis Isidore qui rit... Cornes du diable! est-ce que j'ai ce soir une (igurc rïtraordinaire.,. car enfin je vois bien que vous avez tous quelque cluise?...
— Ab! mon bon oncle, pourquoi feindre encore avec nous, dit réroliiie, tandis que Itusinelte le débarras.^e de son pain d'épices.
— Four(|uoi ne pas avouer le bien que vous faites...
— Moi, je fais du bien? Je ne demanderais pas mieux... mais il faudrait d'abord que j'en eusse les moyens...
— Pourquoi nous cacber encore votre fortune, cher oncle? dit Isiidore; si vous ne voulez pas que d'autres en soient instruits, eh bien, BOUS vous garderons le secret!
— Et moi, s'éerie Samsonnac, je prétends qu'il vaut bien mieux qu'on en soit instruit... je voudrais le tambouriner dans tout Paris pour faire endêver madame Cadet...
— Ma fortune... Voyons, mes enfants... expliquez-moi comment TOUS l'entendez... si c'est encore une bourde que Ion veut faire croire à ma belle-s(i;iir, j'en suis. Oh! pour cela, je ne demande pas mieux! Je vous seconderai de tout mon pouvoir!
l'eroline prend son oncle par la main, elle le conduit devant l'établi, sur lequel sont étalés les cachemires, les i)ièL-es d'étoffes et les vêtements tout confectionnés, en lui disant :
— Tenez, mon oncle, est-ce encore une plaisanterie cela?...
— Ah! bigre!... mais voilà qui est fort beau... «les châles superbes... du velours... de la soie... à la bonne heure... Voilà qui vaut un peu mieux que mon pain d'épices I
— Et ce charmant petit portefeuille; mon oncle?...
— Uh! il est joli... c'est un vrai bijou!
— £t ce qu'il y a dedans...
— !1 y a quelque cliose dedans?
— Faites di.r.c siMulikuil ili; l'ignorer!...
— (Juc le diable nie brûle si je le saisi...
— Uh ! que c'est vilain de jurer ainsi... tenez, regardez si le compte y est bien.
Gaspard ouvre le portefeuille, trouve les billets de banque, les compte, puis s'écrie: — Dix mille francs!... Oh! mais voilà qui est gentil!... à la bonne heure... les frères se sont donc exécutés... c'est bien heureux; ils y ont mis le temps, mais enfin ils envoient de belles étrennes, mes enfants, et vous le méritiez bien.
— Les frères! murmure Péroline.
— Les frères! répètent les autres.
— Ah ! mon oncle, non content d'être généreux vous voulez encore mettre vos bienfaits sous d'autres noms, mais c'est en vain que vous l'essayeriez!...
— J'ensuis fâché pour mon père, dit Isidore, mais je puis vous avouer qu'il n'est pour rien dans ce présent!... et je sais qu'en ce moment mon oncle l'avocat peut à peine suffire à payer les dettes de sa tille.
— C'est vous, mon bon oncle, qui nous avez donné tout cela... nous ne connaissons personne d'autre qui ait pu nous envoyer ces superbes étrennes qui étaient contenues dans ce carton.
— D'abord, je déclare que ce n'est pas moi, dit Samsonnac, je le regrette I... mais dix mille francs et moi n'ont pas encore passé par la même porte... et, capédébious! si c'était moi, je m'en vanterais au lieu de m'en cacher!...
— Pourquoi ne pas nous avouer que c'est à vous que nous devons tout cela... Ah! cher oncle, nous sommes si heureux de vous devoir notre bonheur!
— Oui, s'écrie Isidore, car en apprenant quel présent vous avez envoyé ici, je réponds que ma mère ne mettra plus d'obstacles à mon mariage avec ma cousine.
Gaspard se gratte un moment l'oreille, il semble réfléchir, puis il répond enfin : — Ma foi, mes enfants, puisque cela vous rend si heureux que ce soit moi qui vous ai envoyé tout cela... puisque cela décidera madame Cadet à consentir à votre union... et puisque ça la vexera beaucoup... eh bien, c'est entenlu... je le veux bien... 'c'est moi qui vous ai envoyé ce carton avec tout le bataclan !
— Ah! enfin... il a avoué.
— Cher oncle, embrassez-nous...
— Volontiers, mes enfants, volontiers, et puis nous dînerons, n'est-ce pas? car la joie ne m'ote pas l'appétit, à moi... l'ami Samsonnac sera û-.s nôtres, j'espère?
^ — Avec plaisir... je ne me fais pas prier... j'ai encore là en poche d'autres échantillons un peu soignés.
— Moi, je ne puis rester avec vous, dit Isidore, car pour le premier jour de l'an je dois diner chez mon père.
— Va, mon ami, va, souhaile-leur la bonne année de ma part.
— Oh! je vais surtout leur faire connaître vos bienfaits, votre générosité... Il me tarde tant de leur apprendre que vous êtes riche... que vous avez voulu les éprouver... au revoir, cher oncle... au revoir, chère Péroline. Mais je vous reverrai ce soir... je viendrai vous dire... je suis si eonleul... au revoir tout le monde.
Isidore ne marche pas, il court, il vole; il arrive enfin che« soo
père; il entre dans le salon tout essoufflé et pouvant à peine parler. Il truure là, avec sa famille, son oncle l'avocat, sa fille madame Kogille et toute la famille .Monlrognoii.
— Ah! voilà mon cousin, s'écrie Augusta, c'est bien heureux... arrivez donc nous embrasser, monsieur, vous ne saviez donc pas que nous dînions avec vous?...
— Ne», ma cousine... j'ignorais... c'est une agréable surprime. . mon cher oncle, permettez...
— Viens, mon ami, dit maître Désiré, le jour de l'an on s'embrasse, et entre nous, du moins, ce ne sont pas des baisers de Judas.
Le jeune liomme embrasse son oncle, puis sa cousine ; il se contcote ensuite de saluer les Montrognon, alors madame Cadet lui dit :
— Eh bien, Isidore, profilez-donc du jour de l'an... embrassez donc mademoiselle Arthémise...
Mais au lieu de faire ce que lui dit sa belle-mère, Isidore s'écrie :
— Mon père, je vais vous apprendre des choses qui vont bien vou» étonner...
— Moi, mon ami?
— Ainsi que mon oncle... ainsi que ma belle-mère et ma cousine.
— Il parait que nous n'en sommes pas! dit madame Montrognon à demi-voix.
— Oh! qu'est-ce donc! Isidore? s'écrie madame Rogille; parlei vile, je suis très-curieuse!
— Savez-vous ce que l'on a envoyé à ma cousine Péroline pour ses étrennes?...
— Si c'est pour nous parler de cette demoiselle que vous accourez tout essoufflé, vous ferez aussi bien de vous taire, dit madame Cadet.
— Pardon, madame, reprend Isidore, mais je pense que mon père et mon oncle Désiré ne seront pas fâchés de savoir que leur frèi» Gaspard est vraiment riche .. très-riche!...
— Il serait possible!... dit l'avocat.
— Ne l'écoutez donc pas, s'écrie madame Cadet, ceci est encore quelque blague qu'on veut nous jouer pour nous attraper.
-— Non, madame, ce n'est point une blague, répond Isidore en appuyant sur ce dernier mot, comme vous voulez bien le dire; on a envoyé à ma cousine Péroline, dans un grand carton fermé avec soin, deux cachemires admirables, une pièce de velours de soie magnifique, cinq autres pièces d'étoffes de soie de Lyon; puis, pour sa sœur, des étoffes charmantes, un burnous, un petit manteau; puis un vêtement complet pour Léopold; et enfin, au fond du carton, dans un élégant portefeuille, il y avait dix mille francs en billets de banque...
— Dix mille francs! s'écrie-t-on de tous côtés.
— Ça n'est pas vrai! dit madame Cadet; je gage que c'est un meosongel
— Madame, je ne me permettrais pas d'affirmer un fait de cette nature à mon père et à mon oncle si je n'en étais pas certain. C'est moi-même qui ai ouvert le carton, car Péroline était si émue qu'elle n'en avait pas la force. J'ai vu, j'ai admiré les cachemires, les étoffes, les vêtements, enfin c'est moi qui ai ouvert le portefeuille et compté les dix billets de banque de mille francs... Ce que je vous dis est l'exacle vérité, et, du reste, s'ils veulent voir les enfants de leur frère Adrien, mon père et mon oncle pourront voir les étrennes qu'ils ont reçues.
Madame Cadet est stupéfaite; M. Cadet ne sait quelle mine faire ; l'avocat est très-joyeux, et madame Rogille s'écrie :
— Dix mille francs!... deux cachemires!.., des éloQ'es de velours, de soie... mais c'est un cadeau de vingt mille francs au moins!... Ah! petit père... tu ne m'en as jamais fait comme cela... et c'est mon oncle Gaspard qui a donné tout cela?
— Dame, ma cousine, à moins que ce ne soit votre père et le mi'ii.
— Oh ! non, je réponds que ce ne sont pas eux... mais alors c'est vraiment un millionnaire que mon oncle... et nous ne voulions pas le croire!...
— Est-ce qu'on ne va pas dîner? il est cinq heures, dit M. Montrognon, en regardant la pendule; mais madame Cadet, sans même répondre à son voisin de campagne, passe à son beau-fils, auquel elle prend la main, en lui disant :
— Mon cher Isidore, il faut absolument que vous me raccommodiez avec M. Gaspard, je ne puis pas rester fâchée avec lui... vous comprenez bien que je ne le puis pas... Il a donné dix mille francs à votre cousine Péroline...
— Oui, madame... sans compter les cadeaux.
— Nous devons imiter son exemple... Vous entendez, messieurs...
— Comment! de quoi? dit M. Cadet.
— Que voulez-vous dire, chère belle-sœur? demande à son tour l'avocat.
— Est-ce qu'on ne va pas diner... c'est mon heure à moi... reprend M. Montrognon en regardant sa montre, et même vous retardez ici.
— Ah! par grâce, "monsieur Montrognon, laissez-nous un peu tranquilles... vous voyez qu'il s'agit d'une affaire assez importante!... Oui, messieurs, je répète que vous devez imiter l'exemple de votre frère Gaspard, et faire quelque chose pour votre nièce Péroline... car enfin c'est votre nièce aussi...
— Nous le savons bien, mais...
— Votre frère Gaspard lui donne dis mille francs... pour dot, sans doute, vous devez lui en donner autant. Seulement, comme nous na
LA FAMILLE BRAILLARD
Ah ! mon oncle ! voyez donc comme elle est jolie ' — P. (
gommes pas aussi riches que votre frère, vous ferez les dix mille francs à vous deux... chacun cinq... vous entendez, monsieur Cadet.
— Oui, Doxie, je le veux bien, moi.
— Je lui en ferai la rente, dit l'avocat.
— Mais à propos de quoi mon père donnerait-il de l'argent à ma cousine? s'écrie madame Rogille. Puisque mon oncle Gaspard est millionnaire, puisque déj;\ il la comble de présents, qu'a-t-elle encore lesoin que mon père et mon oncle Cadet s'occupent d'elle?
— Comment, belle nièce, vous ne comprenez pas que c'est un moyen de regagner l'amitié de M. Gaspard... Mais, après tout, si votre père ne veut rien donner... il est libre, il en a le droit, et...
— Si on ne dine pas, nous allons nous en aller I s'écrie M. Montrognon en se levant.
— Ahl quelle scie que ces Montrognon! dit madame Cadet à Isidore; mais comme la domestique a <léj;\ deux fois annoncé qu'on était servi, elle prend brusquement le bras de son beau-frère pour se rendre h la salle à manger. M. Cadet offre sa main i\ madame Montrognon, qui lui dit à l'oreille :
—• Qu'a donc votre femme?... elle semble toute bouleversée.
— Ahl vous comprenez... c'est mon frère Gaspard qui est millionnaire, et elle ne voulait pas le croire...
— Ce n'est pas une raison pour rendre mon mari malade en retardant votre dîner...
Augusta s'empare du bras d'Isidore et lui dit h. l'oreille : —• Notre oncle Gaspard est-ll toujours chez Péroline?
— Oui, ma cousine...
^ •— Suffit... j'irai la voir, cette bonne Péroline, il y a longtemps que je me promets ce plaisir-l;"!, mais je ne veux plus hi différer.
— Ahl Dieu merci! niurnuu'e M. Montrognon en voyant la table. Nous y arrivons... mais ils ne m'y reprendront plus îi dîner chez eux.
Pendant tout ce temps, le Deux-Mille et la Boîte-aux-Lettres se BOnl déjà assis à table, après avoir pris «a passant et mis dans leur petit four, l'un une olive et l'autre un cornichon .