MADAME CADET SE MET EN FRAIS
Le lendemain de cette journée, qui a été si agitée et qui a fait autant d'envieux que d'heureux, ce qui, du reste, est assez l'ordinaire, le bonheur des uns exeiiaiu |iics(iui' toujours le dépit des autres, ce qui ne fait pas l'éloge de l'Iiuiuaiiiii', sur les deux heures de l'aprèsmidi, madame Cadet, parée comme pour mie cérémonie et aecompaguée de son mari, qui a nais Vhabit noir et la cravate blanche,
monte dans un fiacre avec son fils et sa fille, que l'on a mis ausci en grande toilette, et l'on se rend chez les enfants d'Adrien.
En route, madame Cadet ne manque pas de faire à ses enfants leur leçon ;
— Aurore, tu seras bien gentille, bien aimable avec tes cousines ainsi qu'avec ton petit cousin, auquel nous apportons des joujoux...
— Mais je ne les connais pas, moi. ces cousines et ce petit cousin-làl
— Kaison de plus, ma fille, pour faire connaissance... Toi, Exu|>ère, tu donneras à Rosinette et au petit garçon des dragées et des pralines que j'ai mises dans tes poches...
— J'ai déjà tout mangé... je n'en ai plusl
— Ah! quel affreux gourmand tu fais... Tenez, voilà encore des papillotes, mais ne vous avisez pas de les manger; ensuite, je n'ai lias besoin, mes enfants, de vous recommander d'être bien aim^ibles, Lien caressants avec votre oncle !
— Quel oncle ?
— Votre oncle Gaspard... celui qui a déjeune chez nous en arrivant à Paris.
— Ah I celui qui a mangé toute la terrine de Nérac et bu les deux bouteilles de médoc presque h lui seul?
— Taisez-vous, imbécile! avisez-vous de répéter ces choses-là, et vous verrez!...
— Mais tu l'as dit aussi, toi, luaman. tu as appelé cet oncJe-là ogre et vieille éponge!...
Exupère reçoit un soufflet pour avoir tant de mémoire ; ce qui prouve que la mémoire est comme la vertu... l'escfs en tout est m defiiut,
Péroline était chez elle, et par habitude autant que par poùl. travaillait à ses fleurs ; llosinette s'apprenait à écrire en ivgardaiil un exemple, et Popol jouait avec son Ane et son moulin, lorsque toute la famille Cadet fait irruption chez les orphelins.
Péroline reste saisie en voyant la femme de son oncle; mais celle-<'i lui évite la peine d'aller à sa rencontre, elle court à elle et la presse, dans ses bras en disant : — Bonjour, ma nièce, bonjour, ma chère amie... embrassons-nous! vous êtes peut-être un jxni f.Vhee contre moi, je vous ai négligée longtemps... C'est vrai, j'ai eu tort, j'cu conviens... mais c'est passé, n'en uarlons plus...
— Ah I madame, répond Péroline, je suis trop heureuse que vous vouliez bien m'accorder votre aniilie... je tâcherai de m'en rendn' digne...
— Voilà qui est eonelu... Décidément, vous me plaisez b<'aucoup... et les autres... il y a une petite sœur... un |>etil frèri\..
Uosinette el L.éopold s'approchent de madame Cadet, qui leur doQlM une légère tape sur la joue, tout en disant à son mari :
LA FAMILLE BRAILLARD
— Monsieur Cadet, distribuez donc les élrennes que vous avez appoilées... et vous, Kxiipi^ie, (Ioihil'z iIoiic des papilloltles h voire pciilo cousine... Aurore, faites connaissance avec vos jeunes parents.
, SI. lixuptVo fait sémillant Je fimiller à sa poclic, mais il n'en retire
• aucune papillotte; madimoiselle Aurore va vers Rosinelte lui dire :
* — Ah ! que c'est vilain ici... c'est bien plus beau chez nous I
— Oh! nous le savons bien, répond Uobinette, mais cependanl nous ne voudrions pas être belles comme vuus.
— Et notre frère, ce cher M. Gaspard, il n'est pas ici...
— Non, madame, il est allé se prinjener, suivant son habitude.
— Il vous a fait des cadeaux magniliques, à ce que m'a dit Isidore?
— Oh I oui, des étoffes trop belles pour moi...
— Montrez-nous donc cela, ma obère amie, je m'y connais, ie vous en dirai mon avis.
Péroline ^ort d'une armoire tout ce lui était renfermé dans le carton, et place cola sur son établi. En tout liant les pièces de soie, madame Cadet pousse des cris d'admiralioo; cela augmente en palpant le velours, mais la vue des cachemires met le comble à son exalialion, et M. Cadet, qui veut faire chorus avec sa femme, répète à chaque instant: — Superlie!... admirable... magnifique...
— Voilà un cachemire qui vaut pit s de deux mille francsl s'écrie la grosse femme, et une autre voix, (^ui part de derrière elle, dit aussitôt:
— Deux mille francsl c'esl-à-dire qu'il en vaut plusde trois mille... Je m'y connais, moi, j'en ai encore marchandé, il y a huit jours, chei Biétry.
C'est madame Rogille qui est entrée, sans qu'on s'en soit aperçu, et qui a couru sur-le-champ Toir ce que sa tante et son oncle examinaient.
— Tiens! c'est ma cousine Augusta! dit Péroline.
— Oui, ma chère amie, c'est moi... mon père n'a pas pu m'accompagner ce matin, mais il viendra plus tard. Bonjour, belle tante; bonjour, cher oncle... Ah! je me doutais que je vous trouverais ici!... Voilà donc ces fameux présents de notre oncle Gaspard... Oh! ohl mais c'est magnifique:., voilà des étoiles de soie du premier choix, du meilleur goût... et ce velours... et ces mérinos...
— C'est pour moi, les pièces de mérinos, crie Rosinelte, mais il y en a deux, et si Péroline en veut, je lui en donnerai.
Madame Rogille ne peut pas se lasser de toucher, d'admirer les étoffes pour robes ; mais madame Cadet, après avoir bien vu dit à Péroline: '
— Est-ce là tout, ma nièce, n'avez-vous pas reçu quelque chose de pins précieux encore ?
Pour toute réponse, la jeune fille va chercher son joli portefeuille et le présente à la grosse dame qui l'ouvre, compte les billets de mille francs, puis s'écrie :
— Que l'on ose donc encore douter de la fortune de notre frère Gaspard... Ah! il n'a pas été en Californie pour rien, le sournois!... quand on donne de telles étrennes, c'est qu'on a du foin dans ses bottes.
Madame Rogille a quitté les étoffes pour venir regarder les billets de banque, qu'elle mange des yeux, en disant:
— Ah! j'aurais bien besoin qu'on me fît un pareil cadeau, moil Mais ou est-il, ce cher oncle! cet oncle si galant! si généreux!...
— Il est allé se promener, dit Rosinelte, il ne reste jamais ici dans la journée.
Cependant madame Cadet tient toujours le portefeuille, dans lequel elle a remis les billets de banque. Elle se tourne alors vers son mari et, prenant un air de dignité, lui dit : '
— Maintenant, monsieur Cadet, faites aussi votre olTiande à votre nièce!...
L'ex-pharmacien, après avoir rajusté sa perruque, fouille dans sa poche, en sort un carnet qui lui sert de portefeuille, et dans la poche de ce carnet prend cinq billets de banque qu'il présente à Péroline en lui disant :
— Ma chère amie... voici cinq mille francs que ma femme et moi TOUS prions d'accepter...
— Joignez-les aux dix mille qui sont là-dedans!... dit madame Cadet en rendant le portefeuille à Péroliue, cela augmentera votre flotl... nous ne sommes pas aussi riches que notre frère Gaspard c'est pourquoi nous n'en pouvons pas faire autant que lui... mais au moins cest de bon cœur que nous vous offrons ceci...
Péroline est tellement surprise de cette générosité de la part de Madame Cadet, qu elle ne sait comment lui exprimer sa reconnaissance ; elle ne peut que balbutier :
— Ah ! madame... ah I mon oncle... tant de bontés...
— Nous savons que vous en êtes digne ! reprend madame Cadet, car nous ne vous avons jamais perdue de vue, ma chère, ainsi que votre sœur et votre petit frère, et... sans en avoir l'air, nous avons toujours veillé sur vous trois I
— Ah 1 certainement que c'était sans en avoir l'air, dit tout bas Rosinette; elle croit que nous donnons là-dedans !... pas moi, toujours ! k*. j j-^ HogiUe, qui a vu tout cela en se mordant les lèvres, se nate de dire :
— Ma petite Péroline, mon bon père m'a chargé de te dire qu'il te donnerait douze mille francs quand il aurait de l'argent ' .
i'.ZA'^P' ^,?^\ °,'*'°. ^^'■'lî. J^*'* 'e premier sou ! dit madame Waet à 1 oreille de la jeune allé. PjUs elle reprend tout haut :
— Et maintenant, ma chère Péroline, il s'agit de terminer une grande affaire. Mon beau-fils... le fils de M. Cadet... Mdorc enfin, ert Ires-amoureux de vous... Nous avons toujours vu avec plaisir ci'lte inclinalion, dont nous devinions le résultat'... Nous venons en conséquence vous demander votre main pour Isidore ; comme vous n'avcx plus votre mère, ni votre père, nous nous adressons directement 4 vous... Si le frère Gaspard, qui vous traite comme sa fille, avait été là, c'est à lui que nous nous serions adressés; mais nous ne doutons pas qu'il n'apjirouve ce mariage, si vousy donnez votre consentement.
Cette fois Péroline se jette d'elle-même dans les bras de mujama Cadet en balbutiant :
— Ah ! madame, vous me rendez bien heureuse.
— J'espère que ma belle tante mène tout cela à la vapeur I dit madame Itogille d'un air railleur.
— Qu'eiitendcï-vous par là, mon élégante nièce?...
— Oli ! moi... je vous approuve... je dis que cela fera un couple charmant.
— Et votre époux M. Rogille, qu'en faites-vous dont .. on ne l'aperçoit plus...
— M. Archibald lui a trouvé un emploi dans le chemin de fer du Nord... mais c'est en attendant... J'ai demandé pour lui une couces» sion en Algérie.
— Et vous irez en Afrique avec lui ?
— Moi I par exemple I jamais... Ce climat-là serait pernicieux è ma santé. Mais il ne revient donc pas, cet oncle Gaspard ?
— Il ne rentre que pour dhicr.
— Nous ne voulons pas ôlre indiscrets, reprend madame Cadet, nous allons partir... nous verrons notre frère Gaspard une autre fois... Cependanl, chère Péroline, si vous pouviez nous l'amener... s'il voulait vous accompagner quand vous viendrez nous voir... cel» nous ferait un bien vif plaisir...
— Je vous l'amènerai, je vous le promets, madame...
— Madame... dites ma tante, chère amie...
— Eh bien , oui , ma tante.
— Et embrassez-moi... mes enfants, embrassez vos cousins et cousines... Comme vous jouerez ensemble!... Je suis sûre qu'ils s'aiment déjà !
La famille Cadet est partie et Rosinette essuie sa joue en disant :
— Quand Exupère m'a embrassée, j'ai eu peur ; j'ai cru qu'il voulait m'avaler.
Madame Rogille reste encore quelques instants, puis elle se décide à s'en aller aussi en disant à Péroline :
— Tu diras à notre oncle Gaspard qu'il faut absolument qu'il vienne nous voir... Tiens, voilà mou adresse... J'y suis toujours jusqu'àdeux heures, et cela me fera grand plaisir de le recevoir... J'ai beaucoup de choses à lui demander... non, je me trompe, à lui dire.
Les enfants d'Adrien se retrouvent seuls; Rosinette court embrasser sa sœur, qui verse des larmes de joie en songeant que rien ne s'oppose plus à ce qu'elle soit la femme d'Isidore. Et la petite fille lui dit :
— J'espère que maintenant tu vas te décider fi faire venir une couturière et à faire faire tes robes... et puis les miennes, car enfin, il faut que je sois belle pour le jour de tes noces... et même avant pour aller chez notre oncle Cadet.. Car il faut bien que nous y allions, cela ne serait pas poli d'y manquer... après le présent qn'iu t'ont fait... Cinq mille francs!... et puis les oix mille que tu avais déjà, comme te voilà riche, ma sœur!...
— Ah I ce n'est pas à l'argent que je pense... mais tant de bonheur... en si peu de temps... Ah ! tiens, ma sœur, il me semble, en regardant ces gravures de notre père, qu'en ce moment il nous voit, qu'il nous' sourit... qu'il est aussi heureux que nous... que c'est lui qui nous envoie cette félicité que nous goîtons maintenant;,.
— Oh I ma sœur, comme tu as bien fait de ne pas vouloir vendre ces deux gravures... Comme nous serions désolées, maintenant que nous sommes riches, si nous ne les avions plus I
Péroline ne répond rien, mais elle s'agenouille devant les gravures de son père, et sur-le-champ sa sœur et son petit frère en font autant, en remerciant Dieu du bonheur qu'il leur envoie.
XLIl. — GASPARD BRAILLARD REMIS A NEUF.
Lorsque Gaspard revient de sa promenade habituelle, on lui apprend que la famille Cadet est venue, on lui raconte tout ce qui s'est paKé. Péroline lui montre son portefeuille, sa fortune augmentée de cinq mille francs, puis elle l'embrasse en lui disant :
— C'est à vous que je dois tout cela, mon bon oncle, car je ne puis pas m'y tromper... c'est l'exemple de votre générosité qui rend les autres si généreux... En voyant ce que vous faites pour moi, ils veulent vous imiter.
— Oh ! oui, s'écrie Rosinette, madame Cadet a beau dire qu'elle veillait toujours sur nous... elle nous laissait cependant bien dans la peine... obligées de vendre nos meubles pour manger...
— Tais-toi, ma sœur, il ne faut plus penser à cela... quaud les personnes nous font du bien, on doit oubliar leurs torts...
— C'est égal, si on ne savait pas à présent que mon oncle Gaspard est riche, bien riche et bien généreux pour nous... on ne consentirait pas à ce que Isidore soit ton mari... Mais on a tant envie maintenant
LA. FAMILLE BRAILLARD
d'être agréable à notre bon oncle ! Il y a Aurore qui m'a dit tombas : « — J'fispùre bien que l'oncle qui mange tant me donnera aussi quelque chose à mol I... »
— Uosiiieiie, voulez-vous vous taire. C'est trè.s-vilaln de rapporter ces clioses-Ià I
— Pourquoi me l'a-t-elle dit... Tant piRl...
Gaspard écoule cela en faisant une drôle de mine ; souvent il sourit en se carcss.iiit le menton, souvent il se pince les lèvres et fronce le Bourcil ; enfin il répond :
— Je ne sais pas trop ce que je donnerai h madomoiselle Aurore... Je ne songe guère à cela en ce moment... Mais vous, mes enfants, vous voilà heureux, c'est le principal... Et maintenant il faut que Péroline épouse bien vile Isidore... parce qu'alors ce sera une chose faite... il n'y aura plus à y revenir... Du reste, je suis Iranquillc, Isidore ne va pas s endormir, il doit être trop pressé d'être le mari d'une petite femme si gentille, et il a raison.
— Mais à présent que vous ne voulez plus dissimuler avec nous, mon oncle, dit Péroline, pourquoi conlinuez-vous d'habiter dans ce
I petit vilain grenier là-haut... vous y avez un mauvais Ut... Pourquoi vous priver de vous donner une belle chambre... dans un bel hOlel...
— Oui, dit Rosinelte, un joli logement où vous aurez chaud, oii vous pourrez faire du feu le matin... Car là-haut vous ne pouvez pas en faire... vous devez y geler...
— Mes enfants, répond Gaspard d'un ton sérieux, est-ce que cela vous gêne que je loge au-dessus de vous... est-ce que vous ne vous
). souriez plus de m'avoir pour pensionnaire... Si c'est cela... alors je vous aurai bien vite débarrassé de moi !
— Ah I mon oncle I... par exemple ! pouvez-vous supposer cela...
— Voire présence nous rend si heureux...
— Si nous vous disons cela, c'est dans la crainte que VOUS soyez trop mal là-haut... et que vous n'y restiez par complaisance...
— Eh bien, écoutez, mes nièces, je me trouve fort bien comme je suis ! cela me serait fort désagréable de changer de manière de vivre, et si vous tenez à me faire plaisir, vous ne reviendrez jamais sur ce sujet.
— Oh ! mon oncle, s'il en est ainsi, nous ne vous en parlerons plus jamais... Et nous sommes bien plus contentes que vous restiez avec nous.
— C'est égal, se dit mademoiselle Rosinette tout en mettant le cduverl pour le dîner, c'est bien drôle qu'on soit millionnaire et qu'on veuille habiter un grenier 1... Je ne ferai pas comme ça, moi !
Isidore accourt le soir près de sa (lancée, il a appris la démarche , de ses parents; son père l'a pri's à part pour lui annoncer qu'en faveur ide son union avec Péroline, sous deux jours il lui coiupleralt les i vingt-qualre mille francs qui lui reviennent du bien de sa mère.
Il vient confier tout cela à sa cousine en lui disant ;
— Dès demain je vais à la mairie... on va publier nos bans... bientôt ou nous mariera... Mais il faut aussi nous occuper d'un logement... une fois mariés nous n'habiterons pas tous dans cette chambre 1
— Puisque mon oncle se promène tous les jours, il aura la bonté jde se charger de ce soin, dit Péroline.
— Oui, mes enfants, dit Gaspard, je vous trouverai cela... un polit logement gentil... mais pas trop cher, n'est-ce pas...
— Tout ce que vous ferez sera bien fait. Et Isidore dit tout bas à Péroline :
— Il est capable de nous louer un superbe apiiartement, de ]>■ meubler entièrement... Il nous fera quelque siirprlsH pour nos nocw^.
— Vous croyez, mon ami ; quant à moi, je serai votre femme, j.: tie désire rien de plus.
Samsoimac ne manque pas de se rendre chez ses amis ; on le met au courant de tout ce qui s'est passé, on lui apprend le prochain mariage d'Isidore et de Péroline, qui, pour entrer en ménage, vont se trouver à la tête d'une quarantaine de mille frunes.
— Oui, sans compter la suite I répond le courtier en vins en dcsl- (^ant l'oncle Gaspard.
— Ahl qu'on est heureux d'être riche... on sème le bonheur autour de soi... Notre cher oncle est arrivé, lui... moi, pas encore... Je ne ferai pas mal d'aller aussi faire un tour en Californie... n'est-ce pas, monsieur Gaspard ?
— Tout le monde n'y fuit pas fortune I répond celui-ci en secouant la tête.
1 — C'est juste I mais enfin vous n'avez pas à vous repentir d'y 6tro
lillé 1...
' Gaspard change la conversation en disant aux jôUncs amoureux :
— Dans quel quartier désirez-vous loger, mes enfants '?
— Moi, cela m'est égal, mon oncle, dit Péroline, où Isidore voudra!
— Non, non, s'écrie le jeune homme, ce sera où Péroline voudra.
— D'après cela, dit Samsonnac, je crois quo votre oncle fera bien de choisir à sa fantaisie... et il est probable qu'il en louera on même temps un pour lui I...
— En attendant, dit Uosinette, notre bon oucio reste ici... ii ne veut pas nous quitter... hein I c'est gentil cela, habiter dans un grenier pour rester avec nous 1...
— Laissez donc, mesdemoiselles, répond Samsonnac en «-laut, vous ■vojei bonnement que M. votre oncle n'a pour tout logvmcut iiuo
votre réduit là-haut ! Je gaf; bien, moi, qu'il a un appart/:ment coofortable dans quelque joli hôtel I... Eh! eh 1 voyez-vous... je le f&i» rire... j'ai deviné juste!... par exemple, co que je n'- f ■■ — ' ■ s c'est qu'il garde son costume de voyage, qui. eDif: s
élégant... on peut lui dire cela, malutenant qu'on r^. ..:•
Crcsus I...
— Ah I Grosse-Tête a raison, mon oncle ; vous qui dounez de si belles robes, vous pouvez bien vous donner de beaux babiu 4 vuut...
— Comment I est-ce aue je ne suis pa.s bien comme cela ? répond légèrement Gaspard en fronçant le sourcil. Je suis à mou aiM daos ces vêtements... pourquoi voulez-vous m'en faire chaat'er t
— Oh ! mon cher oncle, vous êtes toujours très-bien icjur noui t dit Péroline. Mais vous savez comme on est suscepiiMe dius le monde... Ainsi, pour aller chez votre frère M. Cadet... et j'.ii promis de vous y conduire... eh bien, si vous veniez avec ce co^iume... madame Cadet croirait que vous voulez l'humilier... que vous Iruuvei qu'elle ne vaut pas la peine que vous fassiez de la toilette...
— Cornes du diables! je le trouve aussi !...
— Ab 1 mon oncle. Il faut faire quelque chose pour le père d'Isidore... c'est votre frère... il ne voit que par les yeux de sa feutme... et j'ai promis de vous réconcilier avec olle...
— Je veux bien y aller avec vous, mee enfants... J« ne refuse pM>^
— Et vous ferez une belle toilette...
— Je ne ferai rien du tout, attendu que je n'ai pas d'autres vèteibents que ceux-ci I...
— Qu'à cela ne tienne, dit Samsonnac, nous avons à Paris des magasins de confection parfaitement fournis... on vous remeUra à neuf des nieds à la tête.
— Je naime pas les vêtements tout faits, cela habille mal...
— Eh bien 1 alors, je vous donnerai mon tailitur... C'-st un petit gaillard qui fournit tout... mais qui habille comme un ange ! Saadioux l.vous pouvez en juger en me regardant... voyez comme tout cela me pince bien I
Et le jeune Bordelais exécute une pirouette devant la sodélé. Cependant l'oncle Gaspard fait une singulière mine en murmurant :
— Votre tailleur!... votre tailleur I... mais quelle idée de vouloir que je mette d'autres babils I...
— Voyons, mon cher oncle, dit Isidore, «i vous restez ainsi, nous ■avons bien que c'est parce que cela vous amuse... mais aus.^i vous viendrez à ma noce... puisque c'est grâce à vous qu'elle se fait... c'est vous qui servirez de père à la mariée...
— Oh I vous le voulez bien, n'est-ce pas, mon oncle f
— Assurément, ma chère amie, que je le veux bien, que j'en serai fier même...
— Eh bien ! reprend Samsonnac, vous n'avez pas sans doute llclention de donner la main à la mariée avec ce costume de matel«t ?... Vous voyez bien qu'il fuul absolumetit que vous ayez recours à omm tailleur I...
Gaspard se gratte l'oreille un moment, puis répond enfin :
— Allons, va pour le tailleur!...
— Voilà qui est arrangé ; dès demain, je viens vous prendre et je vous y conduis... il est un peu cher... mais il travaille vite et bien... D'ailleurs, je crois que vous ne tenez pas à quelques écus do plus ou do moins...
— Oh l ma foi non... quant à cela... une fois qu'on prend du galon... vous savez le proverbe I...
— Et peniliinl qu'on fera le» habits do mon oncle, dit Isidore, mu chère Péroline se fera des robes, et vous vieadrex eu grande tuuuc rendre à ma belle-mère sa visite I
•— C'est convenu 1
— El moi aussi on m'babillcra, dit RosiDAUe.
— Tout le monde sera superbe I...
— C'est cela, dit Gaspard, toutes voiles dehor»! et après cela noos filons notre nmud I...
Cinq jours après cette conversation, Gaspard Braillard avait UD habit en fort beau drap noir, un pantalon de même, un gilet de soie noire et enfin uu élégant pardessus en drap gris tout miaie, piqué 0* doublé do soie ; le laillour do Samsomiao lui avait fourni toui reJa. De son côté, Péroline a uno de ses belles" robes, et sa \nMo 8<rur est habillée k neuf aussi. On peut se rendre en grande rérvmonie chci M. et madame Cadet. Mais au uioiuent de partir. Isidore, qui t^t venu chez sa fiancée afin d'avoir le premier le plaisir do la ronteiiipler en grande toilette et qui ne peut se lasser de l'admirer, saiicrçnii axec surprise, lorsque l'oncle Gaspard descend dans son costume de cérémonie, qu'avec ses beaux babils il a conserve sur sa tête tou petit chapeau plat en cuir vernis à l'usage des matelots.
— Mais, mon cher oncle, vous avex oublié le chapeau, dit Isidore.
— l!oniment f quel chapeau ?
— Un chapeau qui concorde avec votre mise...
— Celui-ci n'est donc pas assez bon...
— Celui-ci Otiiit bon avec votre tenue de matelot, mais il jurerait avec un habit noir.
— Tu crois qu'il jurerait...
— Oh! cola forait un fort mauvais efifet auprès de la brillante lotletto iie Péroliue... regardes donc comme elle est oelle, avec cctta rob*
i. do «oie... '
LA FAMILLE BRAILLARD
— Oui. . certainement qu'elle est fort bien... elle a l'air d'une duchesse I
— C'est votre faute, cher oncle, dit la jeune fille, vous m'avez donné de trO|i l)ol!(!s i-hi)ses... mais apn's tout, vous pouvez bleu vous faire cadeau d'un chapeau, le vfitre a bien mérité la retraite.
! — Ma foi, j'ai oublié d'eu actieli.T un...
— Ecoutez, mon om-le, reprend Isidore, mon chapelier demeure ici jirès, sur le boulevard ; nous avons le temps d'y aller pendant que l'éroline achèvera d'habiller Rosinelle et l'opol, puis nous reviendrons les prendre avec une voiture...
— Ahl tu vas me mener chez ton chapelier... il te connaît alors?
— Sans doute... c'est aussi le chapelier de mon père...
— Alors, si c'est le chapelier de la famille, allons-y.
Isidore sort avec Gaspard. Arrivé chez le chapelier, le petit couvrechef en cuir est bientôt remplacé par un élégant chapeau de feutre.
— Voilà qui vous va à ravir, cher oncle, dit Isidore, maintenant payez et partons.
Gaspard se tùte et dit :
— "liens... j'ai changé de vêtements... et je n'ai pas pris d'argent dans ceux-ci...
— Oli I cela ne fait rien, monsieur, s'écrie le chapelier, je suis trop heureux d'avoir votre pratique... faudra-t-il vous renvoyer chez vous ce vieux chapeau?..
— Non, c'est inutile, faites-en cadeau à un aveugle.
On sort de chez le chapelier. Isidore admire la tenue de son oncle, mais tout à coup il s'écrie •
— Ah diable! il y a encore quelque chose qui c-loche...
— Ouoi donc, mon ami ? Je me trouve niagnifiiiue, moil
— Vous l'êtes aussi, excepté les pieds... Votre chaussure est presque celle d'un porteur d'eau... vos souliers sont épais... mal faits... et ils font presque autant de bruits que des sabots...
— C'est à cause des clous... en voyage c'est plus solide...
— Oui, mais à Paris, et pour aller en visite, on se chausse élégamment... il faut vous acheter d'autres chaussures.
— Tu sais bien que je n'ai pas d'argent sur moi...
— Cela ne fait rien... mon cordonnier demeure également sur ce boulevard...
— Est-ce aussi le cordonnier de la famille ?
— Certainement I
— En ce cas il peut bien me chausser, allons-y.
Chez le cordonnier, tout se passe comme chez le chapelier. Le marchand déclare qu'il se croit trop heureux de faire crédit au frère de M. Cadet Braillard, et Gaspard, auquel il ne manque plus rien pour faire sa visite de cérémonie, monte en voilure avec son neveu pour aller chercher les enfants d'Adrien.
Les deux sœurs sont prêtes ainsi que le petit garçon; tout le monde est superbe et neuf des pieds k la tête. L'oncle Gas'pard est aussi fort bien, et quoique sous son nouveau costume il conserve un peu de ses manières de matelot, a/ec un habit noir, cela passe pour de l'aisance; avec l'idée qu'il est millonnaire, cela devient même du bon ton.
La famille Cadet, prévenue par Isidore de la visite qu'elle devait recevoir, s'est mise sous les armes. M. Cadet a fait boucler à neuf sa perruque, Eudoxieamisune robe qui a des volants depuis le bas jusqu'au corsage. Exupère et sa soeur Aurore ont leurs habits desgrands jours, et comme on leur a recommandé d'avoir l'air aimable et de toujours sourire à leur oncle Gaspard, ils tiennent leur bouche presque continuellement ouverte, de façonqueleur ligure semble coupée en deux.
On court au-devant de Gaspard comme si on recevait la visite d'un prince. Madame Cadet se jette dans ses bras en clignant des yeux pour tacher de pleurer; M. Cadet, en se précipitant les mains en avant pour saisir celles de son frère, fait un faux pas dans lequel, en voulant se retenir à un meuble, il fait faire un demi- tour à sa perruque; les deux enfants croient devoir utiliser leurs bouclies en criant : Vive mon oncle 1 et ils crient si fort qu'on est quelques minutes sans pouvoir s'entendre.
Les enfants d'Adrien sont accablés de caresses. On n'a pas assez de compliments pour Péroline, madame Cadet est pour elle aux petits soins; on donne des bonbons à Rosinette et à Popol, enfin Exupère et sa sœur veulent être tellement aimables avec leur oncle Gaspard et se fourrent si souvent dans ses jambes ou sur ses genoux, que celui-ci est obligé de les prier de le laisser tranquille et d'aller jouer avec le petit cousin et la petite cousine.
Madame Cadet n'appelle plus Gaspard autrement que mon frère 1 elle semble ne pouvoir se lasser de l'admirer sous son nouveau cosume, et s'écrie à chaque instant :
— Ah I que vous êtes bien comme cela... Ahl que c'était méchant à vous de vous déguiser en matelot,
— Décidément vous êtes le plus beau de votre famille 1
Dans cette entrevue, le jour du mariage d'Isidore avec Péroline est fixé à quinzaine.
— Mais oij logeront les jeunes époux? demande madame Cadet.
— Mon oncle Gaspard a la complaisance de nous chercher un appartement, dit Isidore.
— Ohl alors, je suis tranquille!... mon frère Gaspard fait si bien les choses que je suis certaine d'avance que vous serea ogés comme des bijoux... et meublés de même. •
Gaspard ne dit rien, il se contente de sourire. Madame Cadet re- '
prend ■
— Je ne propose pas de faire la noce chez nous... ce serait trop petit... et puis c'est toujours plus gai chez un traiteur...
— Oh! certainement! s'écrie Isidore. Le diner... le bal chez un traiteur... c'est bien plus gai, bien plus commode I... on peut avoir plus de monde...
— C'est également mon opinion, dit M. Cadet en rajustant sa f»erruque. Mais chez quel restaurateur fera-t-on le festin?
— Mon ami, ne vous mêlez pas de ça! dit Endoxie; ne devinez-voug pas que ce serait contrarier notre frère Gasjiardl... Après tout ce qu'il a fait pour sa nièce... pour notre jolie Péroline, vous comiirenei bien que ce sera pour lui un plaisir de se charger de tout dans cette belle journée... laissons-le faire... nous ne pounions pas lutter avec lui pour la magnificence du festin, il est donc bien naturel de lui eo laisser tout l'honneur...
— Permettez, dit Gaspard, si cependant cela pouvait être agréable à Cadet ou à Désiré de se charger de tout cela... je ne voudrais pas...
— Non, mon frère, non... mon mari est trop heureux de s'incliner devant vous! et d'ailleurs il ne s'entendrait pas à tout cela. Quant à votre frère l'avocat, il ne faudrait pas compter sur lui pour la moindre dépense... sa fille le ruine... elle lui mange tout... elle a déjà ruiné son mari... elle étale un luxe... elle est d'une coquetterie bien condamnable dans sa position... Je neveux pas dire du mal d'elle... mai» en vérité sa conduite est plus que légère... il y a sans cesse près d'elle un M. Archibald de Saint-Ouen... un lion... qui est son cavalier... qui lui prête sa voilure, cela fait jaser... Je ne dis pas qu'il y ait le moindre coup de canif... mais enfin cela fait beaucoup jaser!...
Péroline n'a pu retenir un mouvement de surprise en entendant prononcer le nom du monsieur qui sert de cavalier à madame IWgille et dans lequel elle a reconnu celui qui la poursuivait sans cesse, et mademoiselle Rosinette s'écrie :
— Tiens ! Archibald de Saint-Ouen I c'est le nom du monsieur... Mais un coup d'œil de Péroline lui fait sentir la faute qu'elle va
commettre, et la petite fille se bâte de reprendre :
— C'est le nom d'une campagne où nous avons été promener!... Lorsque Gaspard et Péroline parlent de se retirer, madame Cadet
se lève comme un ressort et va se placer devant eux en s'oeriant :
— J'espère que vous ne comptez pas vous en aller maintenant... vous restez à dîner avec nous... c'est entendu... c'est convenu... Si mon frère Gaspard me refusait, je croirais qu'il m'en veut encore.
— Alors nous restons, nous dînons avec vous! répond Gaspard. Nous boirons à la santé des futurs -époux, ce sera le repas des fiançailles.
— C'est cela! c'est cela même!... dit madame Cadet. II faut boire... il faut rire... Mes enfants, allez embrasser votre aimable oncle!
Exupère et Aurore se précipitent sur Gaspard qui est encore obligé de se laisser embrasser, et se tourne ensuite vers Péroline en lui disant tout bas :
— Décidément, ces petils-là deviennent trop caressants.
Le diner est fort beau. Madame Cadet a bien fait les choses; elle tient à se mettre entièrement bien dans les papiers de son beau-frère. Jamais repas si splendide n'a été servi à sa table. M. Cadet n'en revient pas, il y a des moments oii il ne se croit pas chez lui. Les vins généreux sont versés avec abondance; il n'y a pas jusqu'au Champagne qui ne soit d'une assez bonne qualité, parce que madame Cadet ne veut pas s'exposer à recevoir les mêmes compliments qu'à sa campagne. On boit à la santé des futurs mariés; au dessert, Gaspard, qui est très en train, chante une chanson de matelot tant soit peu grivoise, mais que madame Cadet trouve ravissante; elle demande bis à chaque couplet.
On reste longtemps à table; on ne la quitte que pour aller dans le salon prendre le café et les liqueurs, ensuite on se dispose à la retraite, et M. Cadet cherche aussi son chapeau pour partir, tant il est persuadé qu'il n'a pas dîné chez lui.
Enfin après de nouvelles embrassades, de nouveaux serrements de mains, Gaspard est parti avec les enfants d'Adrien.
Alors M. Exupère et mademoiselle Aurore vont à leur mère en criant :
— Mais il ne nous a rien donné, notre oncle Gaspard!
— Patience, mes enfants, patience! répond la grosse dame. Tout ceci ne sera pas perdu... il est enchanté de nous... et plus tard vous éprouverez les effets de sa munificence I