‹ MoustacheChapitre 104 sur 281 · XLIV. — UADAME nOGILLE SOLLICITEUSE · texte numérisé non relu

XLIV. — UADAME nOGILLE SOLLICITEUSE

L'avant-vcille du jour fixé pour le mariage de Péroline, madame Houille, à qui on n'a pas manqué d'envoyer son invitalion, arrive de très-bon matiu chez la future mariée et trouve Gaspard en train de <lejeuner avec les enfants.

Augusta se jette au cou de son oncle, qu'elle embrasse en lui prenant la tèle, absolument comme elle fait a son père; puis elle courl| embrasser Péroline eu lui faisant force com|)liments, puis elle doniw des marrons glacés aux enfants, en s'écriant : j

— Eh bien, c'est donc pour après-demain... c'est le grand jour! ^

— Oui, ma cousine, vous serez des nôtres, n'est-ce pas? ainsi que* mon oncle Désiré, aucun de vous ne doit manquer ce jour-là...

— Oui, oui, certainement... Oh! je me fais une fêle de vous voir en mariée, ma bonne petite cousine... Mon père ne manquera pas non plus, il serait venu avec moi ce matin, s'il ne plaidait pas...

— Et volre-mari... nous l'aurons, j'espère?

— Rogillel oh! ne comptez pas sur lui... il ne peut pas quitter son chemin de fer... il perdrait- sa place s'il s'absentait! Mais je voulais demandera mon oncle la permission d'amener avec moi un monsieur fort aimable et du meilleur ton... c'est un cavalier charmant... il danse, il joue... il fait tout ce qu'on veut!... il a voiture... on tient quatre dans sa calèche, ce sera très-commode pour le soir...

— Comment appelez-vous ce monsieur, ma cousiue? dit Péroline qui se rappelle alors ce qu'elle a entendu dire à madame Cadet, éprouve déjà une secrète crainte.

— C'est M. Archibald de Saiut-Ouen, un jeune homme du très< grand monde.

En entendant prononcer ce nom, bien qu'elle s'y attendît un pei Péroline a changé de couleur et la petite Rosinette a fait un bond sai sa chaise.

— Amenez votre jeune homme du grand monde, ma nièce, réponi Gaspard en souriant; vos amis ne peuvent être que les bienvenus.

— Pardon, mon oncle, "dit Péroline d'un air grave, mais moi, je prierai, au contraire, ma cousine de vouloir bien ne point amener ce monsieur à ma noce... cela me contrarierait beaucoup qu'il y vînt.

Augusta regarde Péroline d'un air fort surpris, et s'écrie :

— Eh ! pourquoi donc, ma douce amie, ne voulez-vous pas que je vous présente ce monsieur?... vous ne pouvez avoir aucun motif sérieux... ni futile même... Je ne pense pas que sa figure puisse vous déplaire... D'abord il ne saurait déplaire vu que c'est un fort joli gar» çon, mais ensuite vous ne le connaissez pas, vous ne l'avez jamais vu probablement... où pourriez-vous l'avoir vu! C'est un jeune élégant qui ne va que dans le grand monde 1...

Péroline ne répond rien, mais elle conserve son air sérieux, tout en cherchant dans sa tète quel motif elle donnera pour motiver son refus.

La petite Rosinette a fait un vif mouvement sur sa chaise, puis ell< a regardé sa sœur.

Madame Rogille reprend :

— Voyons, ma bonne petite Péroline, dites-moi donc pourquoi vous ne voulez pas que M. Archibald vienne à votre noce... Vous devez avoir pour cela une raison... Quelle est-elle cette raison?

— Eh bien, ma cousine, nous aurons à mon mariage un de nos bons amis, M. Melchior Samsonnac... c'est un jeune homme qui nous a donné des preuves de son amitié, de son dévouement, lorsque nous étions malheureux et que tout le monde nous abandonnait...

Augusta fait un mouvement d'impatience et chiffonne son mouchoir dans sa main en murmurant :

— Tout cela est très-joli... très estimable., mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre ce M. Melchior Samsonnac, dont j'entenas aujourd'hui le nom pour la première fois, et M. Archibald de Saint- Ouen, qui est depuis longtemps l'ami intime de mon mari.

— Ma cousine... le rapport le voilà : notre ami à nous, M. Samsonnac, connaît votre M. Archibald... il a eu avec lui une altercation assez vive pour qu'un rendez-vous fût donné; enfin, ces messieurs ont été sur le terrain pour se battre, et le duel aurait eu lieu sans une circonstance inattendue qui permit d'arranger l'affaire. Voilà pourquoi je désire que ce monsieur ne se trouve pas à ma noce où il rencontrerait M. Samsonnac... le moindre mot pourrait ranimer leur ancienne querelle, et vous devez penser combien cela me causerait de regrets si cela avait des suites funestes.

— Tiens, c'est drôle l Archibald.^ |«Teax dir« M. Archibald ne m'a

tn

jamais parlé de celle alTuire. Oh I apre« cela, il a eu tant de duels!.. . uu di; plus ou do moins, Il n'y faisait pas grande atlenlioni... Et c'est pour cela que vous no voulez pas que ce monsieur vienne à votre noccl... mais, ma chère amie, on voit bien oue vous n'avez pas l'habilude d'aller dans le monde... vous vous créez des terreurs folles!... vous redoutez des malheurs qui n'arriveront jamais!... Sachez donc «ju'cntre hommes bien élevés, on a un duel, mais on est ensuite fort bien avec son adversaire, et très-souvent on échanfre une poignée de main avec celui qui a manqué de vous tuer... cela se voit tous les jours... Ou ne fuit pas uu salon de peur d'y rencontrer quoiqu'un avec

3ui on s'est battu, ou avec qui on a manqué de se battre... allons onc! on se ferait moquer de soi... et à moins d'être un mal appris... qu'est-ce que c'est que votre M. Samsoonet... Samsonnac... Que fait-il?

— 11 est courtier en vins.

Madame Rogille fait un air de dédain, puis répond î

— Courlior en vins!... Par quel hasard ce courtier a-t-il eu des rapports avec M. Archibald... c'est donc en allant lui |)roposer du vin qu'il s'est pris de querelle avec lui... cela me parait bien extraordinaire... et on serait allé jusque sur le terrain pour se battre... et on ne se serait pas battu... Allons donc... c'est impossible, je connais trop bien M. de Saint-Oueii pour ne point être certaine qu'une fois sur le terrain, il ne consentirait à aucun arrangement... et c'est lui qui a demandé des excuses, peut-être?

— Oui, ma cousine, c'est ce monsieur... qui, comprenant qu'il avait eu tort, s'est empressé d'en convenir...

— Ah ! ah I ah!... de plus fort en plus fort... Ah! ah! ah! ma pauvre Péroline! vous avez pu ajouter foi à tous ces contes! mais votre M. Samsonnac est un effronté menteur!... il vous a fait des histoires à dormir debout!... H y a comme cela des petits jeunes gens qui veulent se donner la réputation de crânes, de duellistes pour cacher leur poltronnerie... votre courtier en vins doit être de ce nombre!... Mon cli^r oncle, le connaissez-vous, ce M. Samsonnct?

— Oui, ma nièce, je le vois souvent ici, c'est un fort aimable garçon, un Bordelais.

— Un Bordelais... ahl c'est tout dire... on est presque Gascon dans ce pays-lîi... je crois même qu'on l'est tout à fait... votre jeune homme doit être de la famille de M. de Crac! Allons, ma jolie cousine, vous ne croyez plus un mot de tout ce que vous a dit votre marchand de vin, n'est-ce pas? et alor.s vous voulez bien ([ue M. Archibald vienne à votre noce; il serait d'autant plus désagréable de persister dans votre refus, que j'ai déjà fait mon invitation, ne doulant |)as un seul instant que vous l'approuviez, j'ai annoncé à... l'ami intime de mon mari qu'il devait se tenir prêt à me servir de cavalier et de danseur le jour de votre mariage...

— Vous avez dit cela à ce monsieur?

— Sans doute.

— Et il a accepté cette invitation?

— Je ne me rappelle plus ce qu'il m'a répondu, mais comme il est toujours flatté de venir avec moi, je n'avais pas même besoin de savoir sa réponse... C'est arrangé maintenant, n'est-ce pas?

— Je suis fâchée de ne pouvoir vous être agréable, ma cousine, croyez que je le regrette beaucoup, mais je ne reviendrai pas sur ce que je vous ai dit : M. Archibald ne sera point à ma noce!

Madame Rogille fait un geste de colère et marche à grands pas dans la chambre en s' écriant :

— En vérité, c'est trop fort! on n'a jamais vu un entêtement pareil... et tout cela parce qu'on ajoute foi uijx mensonges, aux forfanteries d'un méchant petit courtier en vins!

— M. Samsonnac n'est point un menteur, ma cousine, il est incapable de trahir la vérité!

— Et moi, je vous répète que M. Archibald est un jeune homme charmant, du meilleur ton... si vous le connais.siez, je suis bien sûic que vous ne refuserioz plus de l'avoir à votre noce !...

— Mais nous le coimaissons, votre M. Archibald! s'écrie Rosinelte, oui depuis quelque temps ne retenait qu'avec peine la démangeaison de sa langue. Il est venu ici... Oh! nous savons bien comment il est... et ma sœur a bien raison de ne pas vouloir de lui à son mariage.

Augusta piMit; elle demeure immobile, jetant sur Péroline des regards qui semblent vouloir percer jusqu'au fond du cœur de la jeune Mille, celle-ci adresse à sa petite sœur un coup d'oeil de reproche. Ro- 'sinette reprend :

j — Dame, ma sœur, c'est bien ennuyant aussi d'entendre que depuis deux heures ou dit du mal de notre ami Samsonnac! qu'on le traite de menteur, quand nous savons bien, nous, qu'il n'a pas menti, et qu'il n'avait pas peur de ce beau monsieur, puisque c'est lui au contraire qui a commencé il lui donner un soufllotavec ses cheveux!... eu lui disant : « Tenez, mon grand, vous voyez que je suis assez haut pour vous attraper!... »

Madame Rogille déchire ses gants, il faut qu'elle passe sur quelque chose la colère secrète qui l'agite, enliu elle balbutie d'une voix émue:

— Ah! M. Archibald est venu ici!... Oli ! c'est bien durèrent... cela change tout à fait la question... M. Archibald venait ici... Pourquoi ne m avcz-vous pas dit cela tout de suite, ma cousine?

— Parce que, ma cousine, je ne jugeais pas nécessaire de vous faire part d'uu fott... qui doit peu vous intéresser...

— Vous vous trompez, cela m'intéresse beaucoup, au contraire... Ah! vous connaissez M. Archibald!... il ne me la pas dit, je comprends! il s'en serait bien gardel...

— J'ai connu ce monsieur bien malgré moi, il me suivait, il m'attendait dans la rue... me poursuivait fans cos'o en mo disant de» choses que je ne voulais ni ne devais écouler; enfin, uii ii.ur 11 s'est [icrmis de venir ici, sous prétexte de me cotiim.r '-... mais en réalilé pour me faire encore des projiosui -... M. Samsonnac est arrivé alors et, voyant que ce u. .. . ^. ..-.: ici contre mon pré, lui a intimé l'ordre de sortir ; voila comment est venue la quorcllo, voilà comment je connais M. Archibald... et vous devez comprendre maintenant qu'il me serait fort désagréable de le voir, le jour de mon mariage, au nombre de mes invités.

Aiîgusta a écouté sa cousine en lais.sant de temps à autre échapper de ces petits sourires moqueurs qui semblent dire : Je ne suis pas dupe de vos (laroles. Puis elle lui répond :

— Oui, ma cousine; ob! oui, je comprends fort bien à présent pourquoi vous ne voulez pas que M. Archibald soit à votre noce.„ c est fort simple... il ne faut pas beaucoup de mahce pour deviner, pour pénétrer la vérité!...

— Il me semble qu'il n'y a rien à deviner, répond Péroline, puisque maintenant je vous ai tout dit.

— Oui... vous m'avez dit... ce que vous avez bien voulu me dire... vous y avez été forcée par l'indiscrétion de la petite sœur... lesenfanls terribles sont toujours compromettants!...

— Je ne vous comprends pas, ma cousine!...

— Je suis bien sûrequesi!... et l'ami Samsonnac s'est disputé avec l'autre qu'il a trouvé ici... Ah! ah! cela se conçoit!... un duel en votre honneur, mais c'est superbe celai... Vous êtes plus forte que je ne croyais, cousine!...

— En vérité, je ne saisis pas le sens de vos paroles...

— Allons donc!... n£ faites donc pas la niaise... Et notre chff Isidore, le futur mari, il ne sait rien de tout cela probablement?

— Vous vous trompez, Isidore sait tout, pourquoi anrai»-je quelque chose de caché pour lui, quand je n'ai rien à me reprocher?

— Ahl ah! ces pauvres maris... Toujours la même cbansoni avant ou après... ça ne peut pas leur manquer!...

— Que voulez-vous aire par là, ma cousine?

— Rien! rienl... je demande pardon à mon cher oncle, que notre conversation n'a pas dû amuser beaucoupl... J'étais venue aussi |>our lui demander quelque chose... je serai peut-être plus heureuse avec lui que je ne l'ai été avec... la fiancée de ce bon Isidore!...

Gas|)ard, qui avait écouté tranquillement ce qui venait de se dire devant lui, tout en considérant avec atleution la physionomie de madame Rogille, lui dit d'un ton sec :

— Qu'avez-vous à me demander, ma nièce?

— Je ne puis le dire qu'à vous seul... ce sera un petit secret entre nous deux, j'aime aussi les mystères, moi! Si vous vouliex être a&seï gentil pour me donner audience, mon oncle...

— Où donc, ma nièce?...

— Chez vous, ne logez-vous pas dans la maison?

— Oui, mais je couche dans un grenier où une petite maîtresse comme vous ne voudrait pas entrer!...

— Voilà une idée que je ne puis pas comprendrel... enfin si cela vous amusel... vous êtes votre mallre...Tenei, faisons mieux... vene» avec moi...

— Je ne suis guère en toilette pour aller avec vous!

— J'ai une voiture en bas, je ne serais certes pas venue à pied dans ce quartier ; venez, nous causerons dans ma voilure et je vous déposerai où vous voudrez, si vous n'avez pas le temps de venir chez moi.

— Soit, ma nièce, parlons alors.

Gaspard embrasse tendrement Péroline ; celle-ci s'avance vers madame Rogille et va pour l'embrasser en lui disant adieu, mais Aueust* s'éloigne" vivement de sa cousine et, après lui avoir lance un regard courroucé, sort sans dire adieu à personne.

— Comme elle a l'air en colère! dit Rosinetle quand la jeune femme est partie.

— Ah! Rosinette, c'est ta faute, c'est toujours ton bavardage qui nous attire des choses desagré.^bles. Qu'avais-tu besoin de lui dire que ce M. Archibald élait venu icil

— Pourquoi disait-elle de» méchancetés sur mon ami Grosse-Têie? pourquoi voulait-elle le faire passer pour un jHiUrou! Est-ce qu'on ne doit pas prendre la défense do ses vrais amis... il nous a prèle cent francs quand nous étions pauvres, lui! et ce n'est pas I.» belle cousine qui aurait fait cela... et enfin qu'est-ce que cela lui fait que ce M. Krchibald soit venu ici, est-ce que cola la r<.'garde... elle a eu l'air furieux ipiand j'ai dit cela... elle docliin'it son mouchoir et ses jranU uni elle était en colère... comprends -tu cola, ma sœur?

Pérolhie comproiul lort bien, mais elle se contente do n^iwidre :

— Après loiil, que ma cousine soit fàohoe ou non.Ctmuno dans tout cela je n'ai rien à me reprocher, je ne vois i>as («ourquoi y- me chagrinerais.

— Et pour quelqu'un qui n'en vaut p.^s la pcinel .ijoui.i Rosinette à demi-voix, puis elle reprend tout haut : — Mais que i>eul-clle donc avoir à dire à aattc oncîe, et qu'elle ne veut i>as que l'on sachet

LA FAMILLE BRAILLARD

Cependant l'oncle Gaspard est descendu avec madame Houille tiui, jicu llaltée d'avoir avec elle un cavalier si |mu «iéffunt, so lulle de le luire mouler en voilure, et après avoir dit au cocher :

— Chez moi, où vous m'avez prise, rue Joubert ! se hâte de fermer la portière.

— Je croyais que vous demeuriez rue de la Paix, ma nièce, dit Gaspard.

— J'y ai demeuré, mais j'ai déménagé, mon cher oncle; je vais maintenant aller dircclement au but, et vous avouer pourquoi j'ai dé-

,siré vous parler sans témoins, il s'agit d'un service que je veux vous

I prier do me rendre.

', — Un service' si cela est en ma puissance, je le ferai avec plaisir.

— Oh! pour le pouvoir, certainement vous le pouvez!... je suis même persuadée «pie pour vous c'est une bagatelle et que cela ne vous gônera pas du tout!...

— Expliquez-vous, ma nièce.

— Vous savez que mon mari a fait de mauvaises affaires... des spéculations fort bètes, bref, qu'il s'est ruiné en mangeant ma dot.

— Du m'avait dit que c'était vous qui aviez ruiné votre mari et tout dépensé.

— Ah! le monde est si méchant! parce que j'ai toujours aimé à être bien mise... à porter les ciioses à la mode... mais n'est-ce pas tout naturel, mon oncle, et une jeune femme habituée ii fréquenter le beau monde ne se doit-elle pas à elle-même d'avoir toujours une certaine élégance dans sa toilette?

— J'ai toujours cru, ma nièce, que l'on devait se mettre selon ses moyens... Mais j'arrive de la Californie, je dois être un peu arriéré; continuez.

~ Eh bien, je suis e.xtrêmement gênée en ce moment... Mon père, qui m'a aidée quelquefois, se trouve niaiiilcnant ne pouvoir le faire, etcependantil me faut de l'argent, il mon l'aut absolument; j'ai besoin de mille choses pour aller au mariage d'Isidore, c'est pourquoi je m'adresse à vous. Soyez assez gentil pour me donner... me prêter, veux-jedire, six mille francs... Oh! pourvous, ce n'est rien! c'est une misère!... et moi, cela m'obligera beaucoup.

Gaspard sort de sa poche son vilain mouchoir rouge, il s'essuie le nez dans tous les sens et repond enfm :

— Je suis fiché de ne pouvoir vous rendre le service que vous me demandez, ma nièce, mais cela m'est impossible en ce moment...

— Vous pouvez bien ne point avoir celte somme sur vous, mon oncle, mais vous me la donnerez ce soir, ou demain...

— Pas plus demain que ce soir... je ne le puis pas. Madame Rogille se pince les lèvres et reprend :

— Eh bien, si en ce moment c'est trop de sis mille francs, ne m'en donnez que quatre, que trois même... Vous attendez sans doute des fonds de quelque part, vous me compléterez la somme plus tard.

— Je suis désolé de ne pouvoir vous être agréable, ma nièce, mais cela ne se peut pas.

Augusta laisse échapper un geste d'impatience et s'écrie :

— Vous ne me ferez cependant pas croire, mon oncle, que vous êtes à court d'argent... Quand on fait des présents comme vous les faites... Vos deux cachemires valent au moins quatre mille francs... je m'y connais... Vos étofl'es de velours, de soie, de mérinos! tout cela est magnifique... il y en a pour trois mille francs et plus... Vous ajoutez à cela un portefeuille renfermant dix mille francs... c'est un cadeau de prince... Mais enfin, je suis votre nièce aussi, il me semble qu'il ne serait pas juste de donner tout à l'une et rien à l'autre!... N'ai-je pas raison, mon bon oncle?

— Moi, ma nièce, il me semble qu'il est fort juste de ne rien donner à ceux qui, lorsqu'ils nous ont jugé pauvres, nous ont refusé à loger et même à déjeuner. Tandis que les autres, malgré leur indigence, ont partagé avec nous le peu qu'ils possédaient... Il est fort naturel que ceux-là soient récompensés, n'ai-je pas raison, ma belle nièce ?

Madame Rogille recommence à déchirer son mouchoir, tout en murmurant :

— C'est que ceux-là ont été plus malins, voilà tout !... Votre Péroline dont vous êtes engoué !... c'est une fine mouche, avec son petit air de ne pas y toucher... Est-ce que vous croyez que j'ai été sa dupe... avec son histoire au sujet de M. Archibald Ce jeune homme allait chez elle... On sait bien pourquoi un jeune homme' va chez une fleuriste... il paraît qu'il y en avait un autre qui y venait aussi... Ces messieurs se sont rencontrés... se sont querellés... deux rivaux, cela se comprend, et alors...

— Ma nièce, vous tene* là de fort méchants propos... vous calomniez votre cousine qui est honnête et sage... dont la conduite ne mérite que des éloges... Je vous engage fort à ne point répéter ce que vous venez de me dire là.

Augusta s'aperçoit qu'elle a fait fausse route, elle se hâte de reprendre :

■— Mon Dieu! je puis me tromper... les apparences peuvent m'induire en erreur... je ne demande pas mieux que de le croire! Mais enfin, mon bon oncle, il ne faut pas pour cela m'en vouloir et me tenir rigueur... Je suis très-étourdie, je parle quelquefois sans réfléchir, mais je vous jure qu'au fond je ne suis pas méchante... Allons, ne soyez pas fâche contre moi.., et tirez-moi un peu d'embarras. Je

doi.s à ma marchande de modes, je dois à ma gantière, je dois à ma bijoutière... je dois à ma couturière, je ne sais plus de quel cOté me retourner... Cependant, pour aller à la noce de ma cousine, il faut bien (|ue j'aie des robes neuves...

— Je vous trouve parfaitement mise comme vous voilà.

— Ah ! la bonne plaisanterie... Ceci est une toilette du malin qui ne serait même pas convenable pour aller à la messe... Voyons, si vous n'êtes pas en fonds en ce moment, eh bien, donnez-moi quinze cents francs, mon oncle... je tâcherai que cela me suffise pour mes achats...

— Ma nièce, je vous ai déjà dit que je ne pouvais vous obliger en vous prêtant de l'argent, il est donc absolument inutile que vous persistiez à m'en demander. Je ne puis pas plus vous donner quinze cents francs (|ue six mille francs... Vous me demanderiez cent sous, que, parole d'honneur, je ne pourrais pas vous les prêter.

Madame Rogille devient d'une pâleur livide, elle se mord les lèvres, mais elle ne dit plus rien. La voiture s'arrête, on était arrivé devant sa demeure. Gaspard descend, elle en fait autant, puis, saluant son oncle d'un air bien sec, lui dit :

— Je ne vous engage pas à monter chez moi... car je vais ressortir dans un moment... Veuillez bien dire à mademoiselle Péroline que je me priverai d'aller à sa noce.

— Tout comme il vous plaira, ma nièce, vous connaissez le proverbe : Faute d'un moine, l'abbaye ne manque pas !

Et Gaspard Braillard s'éloigne en se disant :

— Ce ne sera pas une grande privation pour nos jeunes mariés de ne point avoir madame Rogille à leur noce... Pécore ! va I... j'ai lu dans ton àme, j'ai deviné toutes tes mauvaises pensées... parce ([ue lu le conduis mal, tu crois que les autres ne valent pas mieux que loi... Mais en dépit de tout ce monde-là, la fille d'Adrien va épouser Isidore, voilà le principal.

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