‹ MoustacheChapitre 106 sur 281 · LVI. — MAUVAISES LANGUES, SOUPÇONS · texte numérisé non relu

LVI. — MAUVAISES LANGUES, SOUPÇONS

Isidore et sa femme se sont éveillés aussi heureux qu'il soit possible de! Lire quand ou possède tout ce qu'on désirait... Si vous connaissez un bonheur au-dessus de celui-là, vous me ferez bien plaisir de me 1 envoyer.

Les enfants dorment toute la grasse matinée; mademoiselle Rosinetle n avait pas manqué une seule danse, et le petit garçon avait contmuellement sauté à travers tout le monde.

L'oncle Gaspard, fatigué de sa nuit et de sa danse, ronfle encore à 1 heure du déjeuner.

— Mon Dieu ! ma bonne amie, dit Isidore en voyant sa femme s'oc- : déjeuner, j'étais tellement bouleversé par l'idée

cuper des apprêts du „^j„„..^., j ^.„.„ ,,,„;, de votre mariage, que j'ai oublié l'essentiel

— Quoi donc, mon ami?

— Eli parbleu t une bonne, une domestique pour nous servir, [tout l'épargner tous ces tracas, tous ces détails fatigants... .Mai.i, au reste, je pense (|ue tu t'entendras mieux à la choisir que moi, et dès aujourd'hui tu y songeras, n'est ce pas?

l'èroline sourit 'i son mûri et répond :

— Mon ami, à (pioi bon une honmt... Je suis habituée à m'occuper des détails d'un ménage, et cela ne m'est (loint désagréable... Et puis, il ne faut pas aller trop vite; pour prendre une domesti(|ue, est-ce que nous sommes assez riches, mon ami?

— Mais nous avons à peu près quarante mille francs, c'est-à-dire, nous les avions, mais comme j'ai payé les meubles qu'il fallait pour ce logement... et puis les frais de notre mariage à l'église... et les voilures... J'en ai à peu près pour deux mille francs... Mais je suis bien persuadé que mou oncle me rendra cet argent...

— Ce n'est pas certain, mon ami, car enfin, il n'y est pas obligé..

— Non, sans doute, mais quand on fait des cadeaux connue il t'en a fait un, c'est que l'on esl très-riche, et comme il l'aime beaucoup... Enfin, c'est lui qui a fait notre mariage... il me laisse payer tous ce» frais pour m'éprouver, pour voir si j'aurai confiance en lui, mais je suis persuadé qu'il me rendra tout cela.

Le déjeuner esl prêt, les enfants sont levés, on monte frapper à la porte de Gas|iard qui dormait encore, mais qui ne tarde nas à descendre. Il embrasse la mariée, il embrasse les enfants et l'on se met gaiement à table. \

— J'espère que tu es un mortel bien heureux, dit Gaspard en s'adressant à son neveu, lu as la crème des femmes I aussi, je suis persuadé que vous n'aurez jamais ensemble la plus petite ((uerelle!

— Oh! assurément, mon oncle, et cependant j'ai déjà un reproche à adresser à ma femme...

— Un reproche, mon ami?

— Oui, c'est de m'avoir caché que ce monsieur qui t'a longtemps poursuivie... qui s'est permis d'aller, chez toi, fùl M. Ârchibald de Saint-Ouen!

— Comment, mon ami, lu sais que c'est lui! Et comment donc le sais-tu?

Ici, mademoiselle Rosinette voudrait pouvoir se cacher sous la table, mais comme il n'y a pas moyen, il faut qu'elle entende Isidore répondre : — Mais c'est ta sœur... lorsque je le saluais à l'église;... moi, le saluer... ah! si j'avais su!...

— Rosinette, dit Péroline, vous ne cesserez donc jamais, par votre bavardage, de m'altirer des soucis!... Mon ami, je t'avais caché le nom de ce monsieur, parce que je te connaissais assez pour savoir qu'une rencontre, un duel peut-être, aurait été la suite de cet aveu... J'ai pensé que c'était bien assez que M. Samsonnac se fût exposé pour moi... Je ne voulais pas être cause de quelque malheur... ce que j'ai fait là, mon ami, je le ferais encore... J'ignorais, d'ailleurs, que ce M. Archibald fût connu de toi, mais je l'aurais su, que je ne te l'aurais pas nommé davantage... Maintenant, je prends mon oncle pour juge... qu'il nous dise si j'ai eu tort d'agir ainsi.

— Non, ma chère nièce, vous avez bien agi : les hommes sont faits pour se battre, et les femmes pour empêcher qu'on se batte; celles qui agissent autrement sont en général de vilaines femmes, et qu'on ne trouve que dans un vilain monde.

— Allons, ma chère Péroline, pardonne-moi, je suis forcé de convenir que tu as agi avec ta sagesse ordinaire... Oui, décidément, c'est moi qui avais tort de t'en vouloir... mais tu m'excuseras, n'estce pas?

— Est-ce que je puis être fâchée avec toi... mais, attends, ce n'est pas tout, mon ami...

— Comment, il y a encore quelque chose?

— Oui, et comme je ne veux pas qu'il règne aucun mystère entre nous maintenant, je dbis achever de te dire ce qui concerne ce mousieur.

— Ah! c'est encore de lui qu'il est question?

— Quand ma cousine Augusta... madame Rogille, est venue me voir... ou plutôt voir son oncle, il y a quelques jours, elle m'a demandé la permission d'amener à notre noce un monsieur dont elle vantait l'élégance et les bonnes manières... J'aurais probablement consenti lorsque, heureusement, elle l'a nommé: c'était M. Archibald; alors, tu penses bien que j'ai refusé, car il m'eût été fort désagréable de voir ce monsieur parmi nous...

— Ah! par exemple! je trouve ceci d'une audace sans pareille... Comment! après avoir été assez impertinent avec une femme pour se faire chasser de chez elle, où il ne s'était introduit que par supercherie, ce monsieur demande à venir danser à la noce de celle même personne... Que pensez-vous de cela, mou oncle?

— Je pense, mon ami, qu'il y a des jeunesgens qui ne doutent de rien.

— Eh! mon Dieu! mon ami, pourquoi ne |ias penser plutôt que madame Rogille m'a fait cette demaude sans même en avoir prévenu ce monsieur; son habitude n'est-elle pas de l'avoir sans cesse pour cavalier... aussi a-t-elle été fort irritée de mon refus.

— Je le crois. Quelle raison lui as-tu donnée pour refuser ce monsieur?

— Je ne lui en aurais pas donné d'autre que mon désir de n'avoir ' que tes amis, mais &o«inette était là... et...

LA FAMILLE BRAILLARD

— AIil ifi comprends, elle a dit commenl vous connaissiez ce inonsieurl.., en bien I j'en suis (.'nclianlé, je suis liicn aise que ma cousine Augusla sache ce que c'esl que son M. Archibald... Ahl elle a dû ôtrc furieuse I

— Ohl oui, s'écrie Rosinette, qui est Lien contente de ce que Isidore trouve qu'elle a eu raison de parler. Oli! oui, elle était furieuse... elle a dit tout plein de méchancetés à ma sœur... cl elle s'est moquée de ce pauvre petit Grosse-Tûle, quand on a dit qu'il avait manque de se battre avec ce monsieur, et elle m'a appelée enfant lerriblel... Aussi, j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait pas à la noce... et puis elle a emmené mon oncle, elle n'a pas voulu lui parler devant nous... et je gagerais que c'était pour lui dire encore des méchancetés de ma sœur... n'est-ce pas, mon oncle?

— Non, ma bonne amie, non, ce n'était pas pour cela que madame Rogille voulait me parler en particulier... Ù'abord, elle n'eût pas été bien venue de me tenir un tel sujet de conversation, nous n'aurions pas jasé longtemps... Mon Dieu, ma nièce voulait tout bonnement m'em|irunter de l'argentl et comme je n'en ai pas, je l'ai refusée, Toilà toutl...

— Ohl que vous avez bien fait de lui en refuser, mon oncle ! s'écrie la petite fille en battant des mains, ahl que j'en suis contente!...

-• Mais de quoi vous môlez-vous, Kosinette?... Vous allez donc devenir méchante à présent?

— Dame! ma sœur, quand les gens le sont avec nous... Pourquoi m'a-t-elle appelée enfant terrible!

Le bruit de la sonnette interrompt la conversation. La petite fille va ouvrir, et on voit arriver un envoyé du restaurateur qui vient apporter la note acquittée des frais de la noce, du bal, de l'orchestre, enfin de tout ce qu'on lui avait commandé; cela se monte a du-huil cents francs.

Isidore prend la note, regarde son oncle et murmure :

— I\lon oncle... c'est le montant des frais pour hier... chez le restaurateur...

— Ahl tu dois en avoir pour une somme assez ronde... mais, du reste, c'était bien... oh! très-bien, rien ne manquait!

— Cela se monte à dix-huit cents francs!

— Ma foi, ce n'est pas trop cher... et puis, écoutez donc, mes enfants, on ne se marie pas tous les jours!... et il faut bien fêler celui qui assure notre bonheur.

— Alors, mon oncle, vous me conseillez...

— Dame, mou ami, je te conseille de payer, c'est toujours ce qu'on a de mieux à faire quand on le peut.

Isidore se lève, va à son secrétaire, y prend la somme demandée et paye le traiteur. Péroline semble trouver cela tout naturel, mais mademoiselle Ilosinette semble au contraire fort surprise de ce que l'oncle Gasiiard ne dénoue pas encore les cordons de sa bourse.

Après le déjeuner, Gaspard est sorti comme à son ordinaire, et Isidore dit à sa Icmme :

— Je ne conçois rien à la conduite de notre oncle... mais je commence h croire que tu as raison, ma bonne amie, et que nous ferons bien de ne point aller trop vite!...

— Ah ! ▼ois-tu, lu es de mon avis!

— Ce n'est pas que mon idée ne soit toujours la même! mon oncle veut nous éprouver... voir si nous ferons un emploi convenable de l'argent qu'il nous a donné... Au reste, si lu ne prends pas une bonne maintenant, j'exige au moins que tu prennes une femme de ménage...

— Mais, à quoi bon, mon ami?

— Oh! sur ce point, je serai inflexible; d'ailleurs crois-tu donc que je ne gagnerai pas de l'argent, moi, que je veu.v passer ma jeunesse à me croiser les bras ? Ah li ! je serais honteux de moi-môme ! Je commence à prendre goût îi ma profession de médecin... à sentir ce qu'il y a de beau, d'honorable à secourir les èlrcs qui soufTrent... Qui ■ait, je deviendrai peut être parla suite un docteur célèbre!...

— Et moi, mon ami, est-ce que tu crois que je vais renoncer au travail? Mon état n'a rien de désagréable, je commence à avoir quelque talent, je veux le perfectionner; ainsi, »tu le vois, telle cliose qui arrive, l'avenir est à nousl El n'esl-il pas plus sage de compter sur soi que sur les autres...

— Tu as raison, toujours raison... Si je pense parfois à cette fortune de ton oncle, c'est dans la crainte de ne point te rendre assez heureuse, de ne point voler toujours au devant do tes moindres désirs...

— Si c'est cela qui te fait désirer de la fortune, n'aies aucune inquiétude, mon Isidore, mes désirs, mes goûts onl toujours été très-simples; devenir ta femme, telle était ma seule ambition... je la suis... que me faut-il de plus?

Les nouveaux époux étaient tout à celte conversation do lune de miel, qui ne doit jamais cesser dans la ville de Nurlwiinc, lorsuue l'ami Samsonnac vient s'informer de la santé des mariés de la veille.

il ne leur demande pas s'ils sont heureux, il y a de ces choses qui Bont trop visibles pour qu'il soit besoin de s'en informer. Mais il les complimente sur le bal, sur la danse, sur tous les détails de la fèlc, et termine en disant :

— Cela a dû coûter un peu cher... mais j'aime à croire que cette fois notre onde le sournois s'est exécuté !

— Mais non, maris non! s'écrie Bûsineli';, il na rien d'>nné du tout!... c'est mon frère Isidore... je peux dire mon frère à présent, «'est Isidore qui a tout pa^é.

— Comment!... il serait [«ssiblel...

— Oui... n'est-ce pas, Grossc-Tète, que c'est bien extraordiiiairef

— Ma foi, oui, rnoi je trouve cela fort singulier...

— Mais pourquoi donc voulez-vous que notre onde paye pour nom? dit l'éroline.

-- Je ne dis pas que je veuille, mais je dis que cela me semUait devoir aller de source après le présent qu'il vous a fait... Tcnis les frais de votre noce devaient le regarder...

— Et moi, mon ami, reprend Isidore, je répète mon refrain, mon oncle veut nous éprouver, voir quel emploi nous ferons de notre argent...

~ Mais, capédébious, comme nous disons à Bordeaux, qu'il vous éprouve vous autres ses parents, je le veux bien, si c'càtsa uintai^ie! mais je ne vois pas uourquoi il éprouverait mon tailleur qui ne lui est de rien, et à qui il ne paye pas plus ses façons que set fournitures!

Quinze jours se sont écoulés depuis le mariage d'Isidore et de Péroline; ils onl passé bien vite et bien gentiment pour les jeunes mariés. Péroline est allée avec son mari rendre ce que l'on apf>e|e SOS visites de noces. Elle avait une robe fiite d'une des éloffes de soie dont le fameux carton était rempli, elle avait sur ses épaules un de ses cachemires, et tout le monde admirait sa beauté, sa grâce, sa jolie tournure et l'élégance de sa parure.

Madame Cadet avait encore palpé la robe, touché et manié le cachemire en s'écriaut :

— C'est superbe... il n'y a rien au-dessus de celai... Ce frère Gaspard fait bien les choses quand il s'y met!... Et il continue à demeurer au-dessus de vous... dans une petite chambre de rien du tout?

— Oui, madame.

— Et il prend toujours ses repas chez vous?

— Oui, madame.

— Alors il vous paye une pension, je présume?

— Il ne nous a parle de rien, madame, et nous ne lui avons rien demandé.

— Ah! vous êtes des finauds!... je vous vois venir avec vos groi sabots... mais enfin il faut espérer que ce monsieur pensera aussi us peu à ses autres nièces et neveux!

On ne savait pas à quoi pensait l'oncle Gaspard," mais à coup silr, ce n'était point à payer ses dettes, car le tailleur de Samsonnac n'avait encore rien reçu; et comme cet homme canuyait k^aucoup le jeune Bordelais en lui demandant sans cesse la nouvelle adresse de la pratique qu'il lui avait procurée. Isidore, pour débarrasser Samsonnac de toutes ces imporlunités, s'était décidé à payer le tailleur, ea disant :

— Mon oncle me rendra cela avec le reste. Et Melchior avait ajouté à demi-voix :

— Prends garde de le perdre.

Mais, un beau matin, M. Cadet voit arriver chez lui son chapelier, qui, après s'être informé s'il n'a rien à faire rei.v;ier, lui dit :

— Monsieur sait qu'on me doit toujours un chapeau que monsieur son frère a pris chez moi...

— Mon frère... quel frère?

— Monsieur votre frère qui revient de la Californie, il était ce jour-là avec M. votre Dis Isidore... Il a acheté un chapeau, il n'av.iil pas d'argent sur lui, il n'a pas payé... Vous concevez bien, monsieur, quocela ne m'inquiète pas du tout... si je vous en parle, c'est pour savoir si je dois porter cela à voire compte ou au sien, voili pourquoi je me suis permis de vous rappeler cela.

M. Cadet se gratte l'oreille, tire sa perruque, puis va trouver sa femme, et lui dit :

— Mon frère Gaspard doit encore le chapeau qu'il a pris cLex mon chapelier... celui-ci est lik, faut-il payer le chaneau de Gaspard?^

— Assurément, payez-le... et bien vite... il u'y a p.is i hésiter, c'est une occasion de montrer votre confiance à votre frère... saisissez-la...

— Ma confiance... mais Gaspard ne m'a pas encore rendu lesvmct francs que jo lui ai prêtés pour jouer i l'ccarlé le jour de la noce... . , ., 1

— Eh qu'importe!... tant mieux au coulrnirel... il nous rendra tout cela en bloc I... Un de ces jours, je m'en flatte, nous verrons aussi arriver chez nous un beau carton qui sera rempli d'clollcs mei\cilleuses, de parures superbes pour moi et mescufauls!...

— Tu crois? alors je xais payer le chajielier.

Huit jours plus lard, en venaul essayer des souliers neufs «U jeon» Exupère, lo cordonnier dit ;X inadamo Cadet :

— Il m'est toujours dû une paire de souliers escarpins, tout ce (|u'ilY ado plus beau, que j'ai Ncndus au frère de monsieur... Je crois que c est son tVCre Gasjiard... 11 est entré dans ma kiutique, il était avec M. Isidore, qui m'a dit : Donnez des souliers i\ mon onde, ce que vous aurez de mieux. Ensuite, ce monsieur u'.iyaut pas dardent sur lui, je n'ai pas clé payé. Depuis ce temps il aura pr\ibablement oublié cette petite dette; du reste, je n'en suis pas inquiet, et si je

LA FAMILLE BRAILLARD

dis cela à madame, c'esl seulement pour qu'elle le rappelle à son beau-frère dans l'occasion.

— Je vais faire mieux, dit madame Cadet, je vais vous payer les souliers que mon beau-frère vous doit... Il est fort disirait, il pourrait a'y plus penser.

-^ C'est comme madame voudra.

Eudoxic paje et apprend h son mari ce qu'elle a fait, en ajoutant ;

— Voyez-vùus comme voire frère va nous devoir de la reconnaissance? Que d'obligations il nous aura.

— 11 nous devra de la reconnaissance et de l'argent... le jeu, le chapeau, les souliers...

— Monsieur Cadet, me croyez-vous femme à mal placer mon argent? à le jeter parla fenêtre?

— Non, bûboime, mais je...

— Mais je vous répète que tout cela nous rapportera beaucoup et surtout à mes enfants... Seulement, je trouve drôle cette habitude qu'a prise voire frère le millionnaire de toujours sortir sans argent!...

— C'est probablement pour ne point trop en dépenser.

— Ce ne peut être que cela... il y a tout à parier que quand il se met à acheter, il n'y a plus moyen de l'arrêter... Témoin ce qu'il a envoyé aux enfants d'Adrien... C'était par trop, et pour ne pas en faire autant tous les jours il se sera dit : Sortons sans prendre d'argent sur moi.

Pendant qu'on se disait cela chez les Cadet, Gaspard continuait sa vie habituelle, et les jeunes mariés, tout au bonheur qu'ils goûtaient dans leur nouveau domicile, ne songeaient plus à s'in([uiéter de ce que leur oncle faisait de sa fortune. Mais il n'en était pas de même de la petite Rosinetle et de l'ami Samsunnac : ceux-ci se disaient, avec assez de raison, qu'un homme trê.s-riche ne voudrait pas habiter constamment dans une chambre de bonne; la petite fille, qui observait tout, avait remarqué que son oncle se mouchait dans un mouchoir plein de trous, elle le lui avait dit en riant et il avait répondu :

— J'en achèterai deux ou trois neufs quand je toucherai mon semestre.

De son côté, Samsonnac avait plusieurs fois rencontré Gaspard, flûnant sur les boulevards. Alors il lui avait proposé d'entrer au café prendre quelque chose; Gaspard avait toujours accepté, mais pas une seule fois il n'avait rendu au jeune homme une de ses politesses.

— Ça n'est pas naturel! disait Samsonnac à Rosinelte. Que diable I un homme riche ne reçoit pas sans cesse des régalades sans en rendre quelques-unes... ou ce serait un ladre... et je ne crois pas qu'il le soit.

— Et un homme qui a de l'argent se mouche-t-il dans de vilains mouchoirs troués dont je ne voudrais pas pour essuyer nos meubles?

— Ce n'est guère 1' usa.ee...

— Et il se promet d'en acheter deux! quand il touchera sa rente!...

— Tout ceci n'est pas clair; entre nous, Rosinette, je crois que le cher oncle n'a plus le sou!...

— Je le crois aussi; mais alors, pourquoi s'est-il dépouillé de tout ce qu'il avait pour nous faire un si beau présent... Ce n'est pas raisonnable cela, n'est-ce pas, Grosse-Tête?... Vous ne répondez pas?

— Ma foi, c'est qu'à cela je ne sais que répondre.

Un jour que les jeunes époux avaient retenu Samsonnac pour dîner avec eux, on n'attendait plus pour se mettre à table que l'arrivée de l'oncle Gaspard. Contre son ordinaire il se fait un peu attendre, mais il arrive enfin, l'air guilleret comme de coutume. Il tient à sa main un petit sac, qu'il vide devant Péroline en lui disant:

— Ma chère nièce, j'ai touché mon semestre, cent trente-cinq francs; je vous en compte cent dix, j'en garde donc vingt-cinq pour m'acheter différentes ciioses dont j'ai besoin, entre autres des mouchoirs, car ma petite Rosinette m'a fort bien fait remarquer que je ne tarderais pas à me moucher dans mes doigts, ce qui n'est pas convenable. Et maintenant, mes enfants, comme je suis encore assez solide pour faire quelque chose, je vais m'occuper sérieusement de trouver un emploi, n'importe lequel, parce que je ne veux pas rester éternellement à votre charge, et ce n'est pas avec cent dix francs que je vous donnerai tous les six mois que je payerai mon logement et ma nourriture.

Les jeunes gens se regardent; personne ne sait ce que cela veut dire, et la surprise rend tout le monde muet. Gaspard voyant cela, se met à rire en leur disant :

— Eh bien! mes enfants, qu'avez-vous donc, vous me regardez comme un événement... Qu^ai-je donc dit de si extraordinaire?

— Pardon, mon oncle, répond enfin Isidore; mais tenez... franchement, nous n'y comprenons rien... Quand on fait des présents magnifiques comme vous les faites, c'est qu'on a de la fortune... Nous ne vous demandons rien ! Oh ! non, mon oncle, gardez vos richesses, faites-en l'emploi qu'il vous plaira... nous serons toujours très-heureux de vous avoir avec nous.

— Mes richesses! s'écrie Gaspard en haussant les épaules, voyons, mes enfants, il me semble qu'il est bien temps de finir cette comédie que j'ai jouée assez longtemps et seulement dans le but de vous être agréable et surtout de faire réussir votre mariage... car j'avais bien deviné que madame Cadet n'y consentirait que si elle me croyai. riche... Mais vous voilà mariés, il n'y a plus à revenir là-dessus;

Isidore a touché l'argent qui lui revenait de sa mère, on le lui devait; madame ma belle-sœur a doté Péroline de cinq mille francs, ceci est un beau trait, mais auquel elle n'aurait jamais songé si elle ncm'avait pas cru millionnaire!... A présent je redeviens ce que je n'ai jamain cessé d'être, n'ayant rapporté d'Améiique que quinze sous U manger par jour et franchement je trouve que je mange plus que cela!... Les jeunes mariés sont stupéfaits.

— J'avais quelques soupçons qu'il en était ainsi I dit Samsonnac en souriant.

— Et moi aussi! s'écrie Rosinette, mais le présent... le superbe présent...

(Jh! oui, mon oncle, comment avez-vous fait pour nous donner tout cela?

— Comment j'ai fait!... Mais, cornes du diable! ce n'est pas moi qui vous ai envoyé ce carton qui renfermait de l'argent et des marchandises!... et où donc aurais-je pris tout cela, puisque je n'ai pas le sou !

— Ce n'est pas vous?

— Ce n'est pas vous ?

— Eh! non, mille fois non!... sacrebleut si c'était moi, je m'en glorifierais, je ne m'en cacherais pas...

— Mais vous avez avoué que c'était vous, le jour de l'an quand nous vous avons tant remercie...

— Faut-il vous répéter cent fois que j'ai compris qu'il fallait laisser croire que j'étais millionnaire pour faire eiidêver les autres et fourrer dedans la grosse Cadet... Cela vous faisait plaisir d'ailleurs; j'ai dit : laissons aller les choses... N'aviez-vouspas avec l'ami Samsonnac essayé déjà de l'aire croire que j'étais riche; cela n'avait pas pris. Pardieul me suis-je dit, voilà une bonne occasion pour qu'on me croye millionnaire !... Et en effet, tout le monde a donné dedans, et vous aussi à ce que je vois!...

— Mais alors, mon oncle, s'écrie Péroline, qui donc m'a fait ce magnifique cadeau?

— Oui, dit Isidore, d'où est venu ce carton... ces parures... cet argent?...

— Oh! quant à cela, mes enfants, vous m'en demandez plus que je n'en sais!... Je vous dis la vérité sur ce qui me concerne; quant au reste, comment diable voulez-vous que j'en sache plus que vous ?...

Les jeunes mariés sont tout émus par ce qu'ils viennent d'apprendre. Isidore parait surtout fort attristé, la petite Rosinette ne cesse de crier :

— Ce n'est pas mon oncle qui nous a envoyé ce beau carton... mais qui donc?... qui donc! mon Dieu, qui donc?... Comment savoir!... comment deviner I

— On le saura sans doute tôt ou tard, dit Samsonnac, mais en tous cas, un tel envoi ne pouvait venir que d'un ami.

— D'un ami? murmure Isidore. Et quel ami? ma femme ne voyait personne... Ce présent ne vient d'aucun de ses parents... il était d'ailleurs d'une richesse!... ce sont les gens qui jettent l'argent par la fenêtre qui font de semblables cadeaux... On n'aurait pas dû l'accepter...

— Ah! mon ami, quel reproche injuste tu me fais là... Connueat pouvions-nous refuser d'ailleurs? Tu sais comment ce carton a été apporté chez nous... Un commissionnaire, qui ne savait pas lui-même qui l'envoyait, en était porteur... Rosinette était seule pour le recevoir... elle ignorait si ce carton ne renfermait pas de l'ouvrage... pouvait-elle le refuser?... Et tu me reproches maintenant de l'avoir reçu!...

Péroline porte son mouchoir sur ses yeux qui sont pleins de larmes, Isidore court à sa femme, l'embrasse à plusieurs reprises ea s'écriant : — Ah! pardonne-moi, je suis un insensé ! Je te fais du chagrin, à toi!... que je voudrais rendre si heureuse... En vérité, je ne sais ce que je dis!...

— Ma foi non, mon cher neveu, dit Gaspard d'un ton sévère, et je ne me serais pas prêté à tout ce que j'ai fait pour que vous épousiez cet ange, si j'avais pensé qu'un jour vous puissiez faire couler des larmes de ses yeux!...

— Mon oncle... je sens combien j'ai eu tort...

— Je lui ai pardonné, cher oncle, dit Péroline en embrassant son mari, vous ne pouvez lui en vouloir.

— Isidbre est vraiment singulier! dit Samsonnac. Le voilà maintenant qui trouve mauvais qu'on ait envoyé un beau présent à sa femme... Depuis quand est-il défendu de témoigner à une personne son estime, son affection eu lui faisant un riche cadeau... Cadédis! et si j'étais l'auteur de cet envoi !...

— Je le voudrais! dit Isidore en souriant.

— Mais nous savons bien que ce n'est pas vous, cher ami! s'écrie mademoiselle Rosinette.

— Mes enfants, est-ce que cet incident nous empêchera de diner?

— Oh ! non, mon oncle!...

— A la bonne heure, sans cela je suis capable de convenir encore que c'est moi qui ai envoyé le carton.

On se met à table, mais le diner n'est pas gai malgré tous les efforts de Samsonnac pour ramener le sourire sur le visage des convives. Chacun pense à ce mystérieux carton; chercher qui a pu faire ce présent est la préoccupation générale, on se casse la tète sans pouvoir deviner; Isidore seul a des soupçons sur quelqu'un, mais il sa

LA. FAMILLE BRAILLARD

garde bien de les communiquer à ceux qui l'entourent, car il sent bien (|iie ce serait encore faire de la p3ine îi sa femm?.

Cependant les semaines s'écoulaient depuis le mariapc d'Isidore, et madame Cadet ne voyait pas arriver chez elle le plus petit présent de la part de son beau-lrérc. Elle commençait h trouver que le millionnaire mettait bien de la lenteur h se montrer généreux avec ses enfants. M. Cadet avait plusieurs fois dit à sa femme :

— J'ai rencontré Gaspard...

— Eh bien!... j'espère que vous lui avez dit que vous aviez payé pour son compte le chapelier et le cordonnier!...

— Oui... oh ! je n'y ai pas manqué!

— Et que vous a-t-il répondu?

— Il m'a répondu : Tu as bien fait I

— Tu as bien fait!... c'est bientôt dit, cela!... C'est une manière (le remercier qui est sans gène !... Enfin, il faudra pourtant bien que ce monsieur s'exécute, qu'il rembourse ce qu'on a payé pour lui... e'. (|u'il accompagne cela de quelques présents pour les intérêts... Et il demeure toujours au-dessus de votre fils?

— Toujours!...

— Ce sont les nouveaux mariés qui l'accaparent... Je gage qu'ils l'ont déjà retenu pour être le parrain de leur premier...

— Gaspard ne me l'a pas dit.

— Mais je veux être la marraine, moi, monsieur, entendez-vous, je le veux... Parce qu'alors il faut bien ([u'un parrain montre qu'il sait faire les choses... Vous aurez soin de prévenir de cela votre fils...

— Mais si sa femme n'est pas enceinte?

— Cela ne fait rien, monsieur, prévenez-le toujours.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour, au moment de se mettre à table, la famille Cadet voit arriver madame Rogille, la figure animée, l'air triomphant do quelqu'un qui a beaucoup de mal à dire de gens qu'il n'aime pas.

La jeune femme prend à peine le temps de dire bonjour à son oncle et à sa tante, elle se jette sur un siège en s'écriant :

— Ah! je viens vous en apprendre de belles, allez!...

— Ah! vraiment, belle nièce... Et sur qui donc?...

— Sur le frère Gaspard... le soi-disant millionnaire... qui n'est pas plus riche que mon portier... qui s'est moqué de vous, de nous, de tout le monde!...

— Ah 1 mon Dieu, que nous dites-vous là I...

— Comment, il serait possible!...

— Eh bien! parole d'honneur, je commençais à en avoir quelque doulance... Oui, la conduite de ce monsieur me semblaitsi singulière... Mais comment êtes-vous sûre de la chose... Parlez, chère amie... contez-nous tout cela... nous sommes tout oreilles!

— C'est bien simple !... tout à l'heure j'étais chez mon père... j'avais quelque chose à lui demander. Il vient chez lui un de ses amis, un monsieur très-bien qui a de rinfiuence dans les chemins de fer. Tout en causant, il dit à mon père : « Il faut que je m'occupe de trouver un einploi pour votre frère Gaspard, car voilà plusieurs fois que je le rencontre, et il m'a fortement prié de songer à lui... du reste, il n'est pas exigeant, il se contentera d'une place de mille à douze cents francs... Enfin, il m'a dit qu'il accepterait ce qu'on lui donnerait. » Moi, qui entendais cela, vous comprenez que je m'empressai de dire à ce monsieur : « Vous faites sans doute erreur... ce ne peut pas être mon oncle Gaspard qui sollicite une petite place, car il est fort riche, il a fait fortune en Californie, et certainement il n'a pas plus besoin d'une petite place que d'une grande. » Ce monsieur sourit en me répondant

« — Je ne fais pas erreur, madame, j'avais aussi entendu dire que monsieur voire oncle était riche, mais il m'a lui-même déirompè à cet égard en médisant : « On m'a cru un nabab... je l'ai laissé croire, ça m'a amusé, mais le fait est que je n'ai que soixante-quinze centimes à manger par jour... »

— Ahl legredinl ah! le polisson! ahl... le filou!... s'écrie madame Cadet en courant à travers la chambre. Ah! comme il nous a mis dedans... et cela amusait ce monsieur... Mais, pourtant, j'y songe... et ce présent qu'il a envoyé chez ces autres...

— Est-ce que vous croyez que c'est lui qui a fait un tel cadeau?... est-ce qu'il l'aurait pu puisqu'il n'a pas le sou!...

— C'est juste... Qui Jonc a donné tout cela, alors?...

— Qui? ah ! je m'en doute bien, moi... Mais c'est tout une autre histoire...

— Encore une histoire!... Cette chère Augusta, elle sait tout... elle devine tout... Obi voyons, voyons...

— Votre Péroline qui passait pour une vertu !... ce n'était pas cela du tout... elle avait des intrigues, cette demoiselle!...

— Il se pourrait... elle avait des inirigucs... Je m'en étais toujours doutée... Uaiipelez-vous, monsieur Cadet, que je vous ai dit cent fois : On vante trop la conduite de cette jeune fille, cela n'est pas naturel...

— Tu m'as dit cela, Doxio?...

— Allons, voilà qu'il ne .s'en souvient pas... Mais continuez, ma nièce... c'est bien intéressant!

— Vous connaissez M. Archihald de Saint-Ouen?

— Oui, ce jeune lion, l'ami intime de voire mari... uu hoiumc trèsdistingué I...

— Oui, mais bien mauvais sujet! un volage... un Utiertio... d« ce» hommes qui courent après tout«s les remines, qui ne mycdI pas ipprécier l'amour d'une pers^tnnc comme il faut!... qui s'eotliousiasment [lour le premier minois cliilToiiné... surtout si ce mioois est astez adroit pour leur opposer quelque résidlance...

— Mon Dieu , ma nièce, conmie vous abîmez c« monsieur, aujourd'hui !

— J ai des raisuas pour parler comme je le fais. Enfin. M. Archihald a connu Péroline, oiil je n'en sais rien; mai-; il allait chez elle.

— Il allait chez elle?

— Elle-même a été forcée d'en convenir parce que sa petite sceur l'a trahie en babillant.

— M. Arcbibal'l allait chez cette péronelle, maisalorselle était donc sa maltresse ?

— Dame... il me semble que c'est assez clair... M. Archibald n'est pas homme à aller quelque part pour rien, mais il parait qu'un jour il s'est rencontré avec un autre amoureux... un certain Melchior Samsonnac... connaissez-vous cela, belle tante?

— Si nous le connaissons... que trop! il était à la noce... Une tète de grotesque, il me fait peur quand il me regarde... et celait aussi oa amant de Péroline 1... Mais c'est une drùlesse que cette demoiselle à qui on voulait donner le prix de vertu! El cet irabccile d'UiJore qui croit avoir épousé un coquillage d'Orléans I... Ah 1 c'est bien fait ! aiil que c'est bien fait !...

— Pourquoi est-ce bien fait pour mon fils? demande M. Cadet en tirant sa perruque.

— C'est bon, monsieur Cadet, lai«ez-vous... ne m'interrompez pas... Vous disiez, ma belle, que ces deux amoureux?...

— Se sont un jour pris de querelle chez la Péroline au point qu'il j a eu un rendez-vous de donne pour se battre, et puis enfin, tout cela s'est arrangé, et finalement M. Archibald, qui est très-genereux quand cela lui plait, aura envoyé ce superbe présent à sa belle en forme d'adieux!...

— Ce serait lui?...

— Voyons, ma tante, réfléchissez : ce n'est point le frère Gaspard, qui est un meurt-de-faim, ce n'est pas vous, ce n'est pas moi. ce n'est pas mon père... ce n'est pas Isidorequi n'avait pas le sou. Qui vouleivous que ce soit?... Un tel présent ne peut venir que d'un amoureux riche, magnifique... Croyez-vous que le Samsonnac ait pu offrir celaT

— Ah! par exemple! un méchant courtier en vins !...

— Eh bien, il ne reste donc plus que M. Archibald, et celui-là, qui a quarante mille francs de rente, est bien capable d'avoir fait une telle folie!...

— Elle a raison... ça saute aux yeux! c'est clair comme trois et trois font neuf... non six... Oh! mais alors nous avons été indignement dupés par cette Péroline... Et ce frère Gaspard qui s'est prêle à tout ce tripotage pour nous mettre dedans... qui a feint d'être millionnaire... pour qu'on croie qu'il dotait cette demoiselle... et nous a forcés, nous, à lui offrir aussi une dot... cinq mille francs!. . Oh! cela ne se passera pas ainsi, cette somme nous a été escroquée... nous l'avons donnée croyant récompenser la verlu; nous ne voulons pas qu'elle récompense un mauvais sujet... une fille qui avait des amants... Non! non, ce ne sera pas... jour de Dieu... la Péroline apprendra qu'on ne se joue pas ainsi de moi!...

La grosse dame est arrivée à un tel état d'exaspéralioa, que M. Cadet disparait sous sa perruque. sS que madame Rogille. "Ile-mème en est effrayée; elle murmure :

— Mon Dieu, ma tante, je ne puis pas cependant affirmer que ma cousine ait eu des amants... vous savez, les apparences trompent quelquefois...

— Assez, ma nièce, assez. Ce qui est prouvé, c'est que nous avons été joués comme des macarons... par M. Gaspard, par les nouveaux mariés... Mais je vous répèle que cela ne se passera pkis ainsi... Demain ils auront ma visite. Votre père n'a rien donné, lui, il n'a pas été si bétel

— Non, mon père n'a rien donné, il en avait bien l'inlenlion. mais il n'était pas en fonds. Adieu, ma tante, adieu, mon oncle : maintenant vous voilà inslruits de tout, vous vous conduirez comme vous l'entendrez; mais quant à moi, je ne mettrai jamais les pieds chei madame Isidore.

Madame ttogille est partie, et madame Cadet dit d'un ton solennel à son mari : — Quel tissu d'horreurs, monsieur... et tous lui ave» prête vingt francs!... et vous avez {)aye ses fournisseurs!... et en dansant il m'a emporté tout une garniture de robe.

— Tu étais enrhantee de sa danse...

— Assez, monsieur, assez , ou je croirais que vous êtes sonconipliee. Le lendemain, sm les doux heures de l'apitVmidi. Péroline clall

chez elle et travaillait à ses fleurs avtv autant d'assiduité que lorsqu'elle était lo seul soutien do .son frère et do sa sa>ur. A cOite d'elle, mademoiselle Rosiiiollo s'oxorçait à écrire en copiant un oicmplo place devant ses yeux ; enfin, dans un coin do la cliambre, lo polit l'opol jouait avec ses soldais de plonih. Isidore oiait sorti pour voir des clients, l'oncle Gaspanl élail, suivant s;i coutume, parti après le déjeuner.

Tout à coup la sonnette rolentit avec une violence extraordinaire, au point de faire sauter les doux sœurs sur leur chais* et d'arrêter la polit garçtMi duus ses évolulious militaires.

LA FAMILLE BRAILLARD

— Par exemple 1 c'est trop fort de s'iiiiier comme cela I s'écrie Roslnelle, cl si c'est le porteur d'eau, je vais h'en l'urrang'T.

La pelitc fille court ouvrir, et madame Cadet entre d^ns l'apparlement, ro;ipe comme une betterave, roulant des yeux furibonds, enfin, tout l'aspect d'une lurie au dernier ilepré de rexnflpi^ralloii.^Péroline] effrayée par les repards que lui lance sa tanle, veut cependant aller à elle [wiur l'enihrasscr; celle-ci la repousie bru^cpiement en s'écriant :

— Arrière, s'il vous plaît!.. . je ne donnerai plus dans vos simagrées... vertueuse Péroline, je suis venue ici pour avoir une explication nello, claire... Oh 1 je ne veux pas m'asseoir, c'est inutile... rèpondez-nioi un peu, Lia. unit; : votie oncle Gaspard n'est donc pas riche... c'est donc un grippe-sou, un va-nu-pied, qui s'est fichu de nous?

— Madame, notre oncle nous a dit en effet, il y a quelques jours, qu'on avait tort de le croire riche, et qu'il ne l'était pas...

— Il vous a dit cela !... mais vous le saviez déjh, vous étiez parfaitement d'accord avec lui pour nous jouer cette comédie... c'était arrangé entre vous, pour que mon mari consente à ce que son fils vous épouse, pour nous faire abovler une dot en votre faveur...

— Oh ! madame, je vous jure que cela n'est pas, et que nous avons cru comme vous...

-— Taisez-vous, infftme menteuse, n'essayez plus de m'en faire accroire... Ahl je sais ce que vous valez, nialntenautl je sais ce dont vous êtes capable... Ah! mademoiselle avait des amants... elle se faisait entretenir en ayant l'air de ne pas y toucher...

— - Des amants... moi... Ah! madame, c'est affreux ce que vous me dites là...

— C'est ce que vous avez fait qui est affreux ! et ce beau présent? ce riche carton, avec des cachemires, des étoffes, des billets de !3anque... est-ce encore ce filou de Gaspard qui vous a envoyé tout ça?... ■Vous ne pouvez plus nous faire avaler celte pilule-là... De qui donc tenez-vous ce cadeau?

— Mais, madame, je l'ignore... nous nous cassons en valu la tête pour tâcher d'en découvrir l'auteur...

— Vous vous cassez la têtel... fine mouche!. . . Mais tout le monde le sait, d'où vous vient ce présent, ce ne peut pas être du fctit marchand de vins... le Gascon, il est trop plautre, cc!ui-:à, h'-en qu'il soit aussi votre amoureux. . . mais c'est votre ar.cien amant, monsieur Archibald de Saint Ousn qui vous a fait ce cadeau. . .

— Oh moD Dieu! mon Dieu... que je suis malheureuse!...

— Et quand même ce serait ce monsieur qui aurait fait ce présent à ma sœur! s'écrie Rosinetle en se redressant sur ses pointes. Est-ce que ce serait une raison pour dire qu'il a été son amant... Ce monsieur n'est venu chez nous qu'une fois, madame, sans notre permission, je le sais bien, j'étais là. Ma sceur a voulu tout de suite le mettre à la porte, et comme il ne voulait pas s'en aller, c'est Grosss-Tête qui est arrivé et qui l'y a mis... voilà la vérité, madame... ceux qui disent autrement et qui osent accuser ma pauvre sœur, ceux-là sont des méchants qui mentent! et qui mériteraient d'avoir le fouet!...

— Taisez-vous, petite sauterelle!... finissons-en, madame, j'arrive au but : ou nous a escroqué une dot de cinq mille francs... oui, escroqué, c'est le mot, car nous n'aurions pas été assez bêtes pour doter une demoiselle qui a fait ses farces... Oh! pleurez tant que vous voudrez, ça ne m'attendrira pas... De plus, ce fripon de Gaspard a emprunté à mon mari vingt francs, M. Cadet a encore eu la bêtife de payer pour lui vingt francs à son chapelier; dix-huit francs à son cordonnier, total, cinquante-huit francs, avec les cinq mille francs escroqués, cela fait donc cinq mille cinquante-huit francs... Il faut que nous rentrions dans tout cela... Vous entendez, madame, il le faut, et que cela ne tarde pas... sinon!...

— Soyez tranquille, madame, aujourd'hui même on vous rendra tout cet argent... mon mari, pas plusque moi, ne voudrait le garder....

— J'y compte, et quant au Gaspard, dites-lui bien que s'il s'avisait de revenir chez nous, je lui donnerais de mon pied dans le derrière.

Madame Cadet, enchantée de la manière dont elle a fini son discours, sort avec la même pétulance qu'elle avait en arrivant.

Lorsque la grosse dame est partie, Péroline fond en larmes, et \ Rosinetle court se jeter dans ses bras et mêle ses pleurs aux siens tout en lui disant :

— Console-loi, ma pauvre sœur, console-toi, va... On saura quelque jour que tu n'as jamais été coupable... Tu seras vengée de tous ces gens-là... J'en suis sûre, moi... Tiens... tiens... regarde les gravures de notre père... ça te donnera du courage...

— Tu as raison, dit Péroline en retenant ses sanglots, Ahl il n'y a iSjuB notre père qui, de là-haut, puisse confondre les méchants et désaîsi ;er ceux qui me croient fautive... prions-le, ma sœur, je n'ai plus a'rfpoir qu'en lui!

Bt la jeune femme et la petite fîfle se mettent à deux genoux devant ■W gravures de leur père.

Page 1