LA LUMIERE SE FAIT
Isidore avait rencontré Samsonnac sur son chemin, et, tout en causant, l'avait ramené avec lui. Lorsque les deux jeunes gens arrivent près de Péroline, ils la trouvent tout en pleurs ainsi que Rosinelte.
— Que s'est-il passé ici? s'écrie Isidore en courant prendre les deux
mains de sa femme, et en l'embraa.«ant sur le front. Tu pleures... ta sœur aussi... (Jui a pu vous caufer du chagrin.
Pendant ce tetrips, Samsonnac prenait Hosine'.te sur 8C3 genoux et s'efforçait aussi de la consoler. Péroline est tellement opprensée, qu'elle n'a pas la force de parler, elle ne répond que par des sanglots; enfin elle balbutie :
— Dis-leur tout, Rosinelte, apprends à Isidore comment on a traité sa femme... Ohl il ne faut rien lui cacher, car je rue sens trop audesius de ces infâmes calomnies pour chercher à les dissimuler.
Il n'était pas nécessaire de prier Rosinetle de tout dire, elle n'avait pas pour habitude de taire ce qu'elle savait, elle raconte donc, et fans oublier un seul l'ail, la visite de madame Cadet, la manière dont cette dame a traité Péroline, enfin tous les propos qu'elle a tenus.
Les jeunes gens frémissent d'indignation, mais la colère d'Isidore est surtout à son comble lorsqu'il entend accuser sa femme ; il la presse dans ses bras, il la couvre de caresses en lui disant :
— Toi, coupable, loi, avoir écoulé les prO[ios de cet Archibald!...
— Et les miens aussi à ce qu'il parait! dit Samsonnac, puisqu'on prétend que nous étions vos amoureux!...
— Eh bien, oui, reprend Isidore, j'ai aussi pensé plus d'une fois que ce présent que lu as reçu pouvait venir de cet Archibald... car enfin quel autre... nous cherchons en vain... Mais parce qu'il aura plu à cet homae de te faire cette nouvelle insulte, est-ce une raison pour dire que lu l'avais écouté...
— Ah! cadédis! je sais bien le contraire, moi, oui suis arrivé chez votre femme, au moment où, furieuse de l'audace au beau lion, elle le traitait comme il le méritait, j'ai vu le dépit, la colère, l'amour-propre blessé de ce monsieur... Et après cela, il aurait fait ce préiscut magnifique!... Allons donc, cela n'est pas pcssi'jle!...
— Grosse-Tête a raison, s'écrie Rosinetle, ce monsieur Archibald était bien vexé de ce que ma sœur le priait d? sertir et refusait d'écouter ses discours... et de ce qu'elle refusait même de faire le bouquet qu'il lui demandait... Non, non, es n'est pas lu; qui a envoyé le carton... Croyez-vous donc, si c'était lui, nu'il aurait eu l'attention d'y mettre jusqu'à un habillement mut fait pour mon petit frère... est-ce que ci's messieurs-là s'occupent des enfants!...
— La réflexion de mademoiselle Rosinelte me semble lumineusel dit Samsonnac.
— D'ailleurs, reprend la petite fille, qui est-ce qui a inventé cette calomnie sur ma sœur, c'est madame Rogille, parce qu'elle a été furieuse de ce qu'on refusait son monsieur Archinald pour la noce.
— Avant toute chose, dit Isidore, il faut que ma femme ne soit plus exposée aux injurss de ma belle-mère. Ah! si ce n'était pas la femme de mon père... j'aurais été lui rendre ses insultes... mais Je ne veux pas la voir, car je ne serais peut-6tre pas le malire de contenir ma colère... Ohl nous allons le lui rendre, son argent, et c'est avec joie que nous ne tiendrons plus rien d'elle... Samsonnac, vous voudrez bien vous charger deceCe commission... Tenez, mon ami, il faut y aller sur-le-champ... vous nous rendrez ce service, n'est-ce past
— Avec grand plaisir! d'autant plus que je ne serais pas fâché de voir cette dame... qui m'a fourré dans ses vilains propos... je ne suis pas son beau-fils, moi!... enfin suffît!...
Isidore va à son secrétaire, y prend cinq mille francs en billets de banque, y ajoute cinquante-huit francs et remet cette somme au jeune Bordelais, en lui disant :
— Voilà la dot que cette dame prétend que nous lui avons escroquée, voilà les cinquante-huit francs que mon oncle Gaspard lui doit. Portez-lui cela, mon ami, je ne vous dis pas de défendre ma femme au sujet des infamies dont elle cherche à la couvrir, je m'en rapporte à votre amitié. Quant à mon père, je suis bien siir qu'il n'est pour rien dans tout cela; malheureusement il laisse faire sa femme, et vous voyez ce qui en résulte, elle a toujours détesté les enfants de mon oncle Adrien, et aujourd'hui elle saisit cette occasion pour donner carrière à sa haine. Faites seulement entendre à madame Cadet que, maintenant qu'elle n'a plus rieu à réclamer de nous, j'espère qu'elle nous fera grâce de ses visites... Et maintenant, ma chère Péroline, ne pleure plus, cette dame n'a plus le droit de rien nous demander... Àh! que ne puis-je rendre également ce qui était dans oe carton...
Et le jeune mari se dit en lui-même :
— Il faudra bien que je trouve ce monsieur Archibald... et que je le force à dire la vérité.
Samsonnac est parti, il se rend chez madame Cadet, sonne de la même façon que celle dame lorsqu'elle a été chez les nouveaux mariés, parce que Rosinetle n'a pas manqué de l'en instruire, et dit à la bonne qui le regarde de travers en lui ouvrant la porte :
— Annoncez M. Melchiôr Samsonnac!
La famille Cadei, qui était rassemblée dans le salon, avait tressauté au bruit de la sonnette; le petit Deux-Mille s'était mordu la langue, sa sœur avait poussé un cri, M. Cadet avait manqué de perdre sa perruque, et la grosse Eudoxieavait rebondisur sa chaise en s'écriant:
— Sacrediél... qui est-ce qui se permet de sonner ainsi chez nous, on veut donc casser notre cordon.
La domestique annonce le visiteur et madame Cadet reprend :
— Comment! c'est ce vilain petit nain, cet enti émetteur de vins qui se permet de sonner ainsi cnez nous!... et qu'est-ce qu'il nous
LA FAMILLE BRAILLARD
eut ce monsieur. .. est-ce qu'il vient nous offrir de tes boissons... Ah I ) vais bien l'arn nger... qu'il entre, nous allons voir...
Samsonnac eut e, le chapeau sur la tète, la démarche fière et le reard telieinenl n enaçant, que madame Cadet en est effrayée et ne
sut que balbuti( r :
— Ahl c'est vous monsieur... pourquoi donc sonnez- vous si fort?
— Madame, je sonne de la même façon que vous avez sonné, vous, n allant aujourd'hui voir madame Isidore. Si vous aviez cassé la jnnette j'aurais cassé la vûlrc... car il faut rendre aux fjensce qu'ils ous fout cl ne jamais ètrt en reste avec eux. C'est ma manière de oir à moi.
En entendant parler de Péroline, la grosse dame redevient insolente i s'écrie : — EiiQn, que vouleï-vous... nous n'avons pas besoin de io, ni de vos visites...
— Ohl je ne viens pas pfjur du vin... Je serais bien désolé de vous îndre quelque chose! Vous diriez sans doute après que je vous ai npoisonnée... car la calomnie ne vous coûte rien I
— Monsieur... ce ton... Monsieur Cadet, vous entendez... on injurie Dtre épouse, et vous ne dilcs rien?
L'e,\-pharmacien se renferme sous sa perruque et ne souffle mot. amsonnac reprend :
— De grftee, madame, laissez monsieur votre époux en repos, ne le èlcz pas d.uis tout cela... et félicilez-vous d'être sa femme, sans iioi les chosi^s ne se seraient point passées en douceur... Je viens, de . part de mon ami Isidore Braillard, vous compter la somme de cinq lille francs, que vous prétendez vous avoir été escroquée par les unes mariés... Escroquée! le mot est joli! nous savons bien, nous, jurquoi vous aviez donné cette somme : c'est que vous croyiez alors ne votre beau -frère Gaspard était millionnaire et que vous espériez, 1 agissant linsi, qu'il serait à son tour généreux pour vous... donc, est votre intérêt seul qui vous a fait agir... Vous donniez un pois, ipérant avoir uu boisseau de fèves... Oh! nous connaissons la bonté B votre coei r...
— Monsieir, vous êtes un insolent!...
— De l'iniiolenceà la calomnie, ilya encore bien loin, madame!... lais je termine : voilà de plus cinquante-huit francs que vous iclamez pour argent avancé pour votre bcaii-frère Gaspard... il y a es familles où un frère riche n'oserait pas réclamer le prix d'un chaeau et d'une i)aire de souliers à un frère pauvre... il n'en est pas de lême dans celle des Braillard... Soit!... les familles se suivent et ne ï ressemblent pas...
— Donnez-moi cette somme, monsieur, et tournez-nous les talons.
— Oh! une minute, ni. une, je ne tourne pas les talons comme lia : vous allez me faire d'abord un reçu de celte somme... diable I faut se mettre en règle, avec vous... vous n'auriez qu'îi la demander
ne seconde fois... on ne sait pas... faites-moi votre reçu, et je vous
)mpte les espèces.
Madame Cadet, tout en marronnant, va se placer à une table, écrit reçu qu'on lui demande et le présente à Samsonnac qui, après l'avoir
I, lui compte les cinq mille cinquante-huit francs. Lorsque la grosse
àme se voit en possession des espèces, elle se tourne vers le jeune
ordelais et lui montre la porte, en lui disant :
— A présent, vous allez nous débarrasser de vous, n'est-ce pas?
— Oh! une minute, madame, répond Samsonnac en se posant carïvaent sur sa hanche, j'ai encore deux mots h. vous dire... pour affaire ui m'est personnelle...
— Je n'ai rien à démêler avec vous, monsieur, faites-moi gr.ice de os discours!...
Je ne vous ferai grâce de rien, et vous m'entendrez... Vous vous tes permise, dans vos insultes à madame Isidore, de dire ((ue j'étais on amoureux... Vous avez osé accuser la vertu la plus pure... vous f vcz voulu salir celle qui fut pendant longtemps le soutien de sa amille, qui pour nourrir sa sœur et son frère travaillait sans relAche lU point d'y perdre sa santé... Vous avez menti, madame, menti ndignement en outrageant cette jeune femme, et si vous étiez un lomme, vous m'en rendriez raison...
— Ah! c'est trop fortl... oser me parler ainsi... un méchant courler manqué!...
— Oui, moi, moi, Samsonnac... Quelqu'un qui ne vous craint pas! Madame Cadet devient verte, elle fait uu saut en arrière en s'éorianl :
— Ah! c'est lui... c'est vous quiavczécrit la lettre! Ahl logalo[iin!
— Oui, madame, c'est moi qui vous ai écrit celte fameuse lettre, et 5 m'en vante... J'avais intercédé près de votre mari en faveur de trois auvres orphelins, j'y ai perdu mon éloi]ucnce, mais je vous ai lourjentéc et j'en suis enchanté... et maintenant, croyez-moi, ne jelcz as vos vases de nuit quand je nasse, car je vous donnerais des cliai iaris monstres... Sur ce, madame, je ne vous présenlo pas mes espects... Je suis (juclqu'un qui ne vous craint pas!
tt Samsonnac s'éloigne en riant, laissant madame Cadet sulToquée ar (a colère au point de n'avoir pu rien trouver ii répondre ;\ l'envoyé 'Isidore.
Deux mois se sont écoulés depuis ces événements. Le jeune ménage It toujours dans la plus parfaite intelligeuie. Cependant, pour conilaire a sou mari, Teroline ne met plus ses beaux cachemu-es, elle a épris le modeste petit chùle qu'elle avait; et Isidore lui dit, en lui lOBuaut le bras ■
— Tu es tout aussi jolie comme cela... Je t'aime mieux IDi^e timplement qu'avec une riche toilette; tu u'en as uas b'.-soiu j»our être charmante 1
— Pourvu que je te plaise, dit Péroline, c'est tout ce que je demande.
Mais mademoiselle Rosinette dit. tout bas :
— A quoi bon avoir de belles choses (lour ne point s'en servir... ce n'est pas la faute des cachemires si on ne .sait pas d'où Ils vi<-i,[|.-iii.
Isidore, qui est parvenu à se procurer l'adresse de M. Arc!, : i : deSaint-Ouen, s'est rendu chez ce jeune homme, mais là il ap; r- : i que il. Archibald est parti pour l'Italie, le lendemain du jour ou 1 ou a célébré le mariage de l'éroli'je.
Un malin, au moment d'aller visiter ses clients, Isidore voit arrivir la portière, qui monte une lettre adressée à madame Péroline Braillard. Le jeune homme regarde celte lettre, examine cette écriture qu'il ne connaît pas, puis présente la missive à sa femme, en lui duant d'une voix émue :
— Tiens, c'est une lettre... pour toi.
— Eh bien, mon ami, ouvre-là... Lis, car je ne connais personne qui puisse m'écrire, et cette lettre te regarde probablement autant que moi...
Le jeune homme se hâte de briser le cachet, et regardant ce qu'il voit imprimé en tête, s'écrie :
— Cela vient d'un notaire...
— Un notaire!... mon Dieu, que peut m'écrire un notaire... Lis, mon ami...
« Madame, veuillez avoir la bonté de passer le plus tôt possible à mon étude, pour y prendre connaissance du testament de M. deGermilly. mort il y a quatre jours, et qui vou.s a iiistituée sa légataire unique et universelle. »
Les jeunes époux se regardent avec surprise.
— Quel est donc ce monsieur de Germilly qui te fait son héritièreT dit Isidore. Je ne t'ai jamais entendu parler de ce monsieur-là?
— Mon Dieu, mou ami, mais je n'en sais pas plus que loi... Je ne connais personne de ce nom!...
— Ahl si!... sil... je m'en souviens, moi, s'écrie Rosinette en sautant dans la chambre. M. de Germilly... comment, tu as oublie, ma sœur, c'est ce vieux monsieur qui est venu, avec le marchand de meubles, le jour que tu étais malade et que nous avons vendu la \>eadule... c'est lui qui voulait acheter les gravures de notre père, qui en a offert deux mille francs... que nous avons refusés... et en s'ea allant, il m'a donné une petite tape sur la joue, en me disant que j'étais bien gentille... et il nous regardait tous les trois d'un air attendri... quoi! tu ne t'en souviens pas...
— Oui, Rosinette a raison... je me rappelle très-bien à présent un vieux monsieur qui avait l'air très comme il faut, trés-re^pectable... Le marchand nous dit en entrant : « J'ai amené a\ec moi M. de Germilly, parce qu'il est très-araalcur de gravures... »
Rosinette se met à bondir dans la chambre en s'écriant:
— Ah! Péroline... Isidore!... j'en suis sûre à pré.sent... Oui... oui... c'est lui qui nous a envoyé le carton... Ohl c'est lui.. .j'en mettrais mes mains au feu.
Un sentiment de bonheur se glisse déjà dans l'Ame des deux époux, et Isidore se hàle de presser la toilette de sa femme, en lui disant :
— Allons vite chez ce notaire, ma bonne amie. Ah! je serais si content si Rosinette a deviné la vérité.
En peu de temps la jeune femme est prête ; elle sort avec son mari, et Rosinette leur crie du haut de l'esciilier :
— Dépéchez-vousl... revenez tout de suite... que je sache ce qu'oa veut dire à ma sœur.
Les jeunes gens arrivent chez le notaire, qui les fait entrer dans son cabini'l, et dit ;\ Péroline :
— Madame, M. de Germilly, dont j'avais l'honneur de posséder la confiance, avait pour vous la plus haule vénération. Il m"a souvent raconté ce que vous aviez fait, relevant à peine de maladie, et forcée pour vivre, pour soutenir votre famille, de vendre iH^iil A petit de vos meubles, vous avez refusé deux mille francs de deux gravures, ouvrage de votre père; depuis ce temps, M. de Germilly ne vous a point perdue de vue, il s'est constamment intéi-essé à vous; au jour de l'un de celte année, il s'est permis de vous envoyer un Ciirlon renfermani quelques cadeaux...
— (''était lui! s'écrie Péroline. Ahl monsieur, si vous saviez quel plaisir vous me faites en m'apprenanl cela! et la jeune fomnio reg.inle tendrement sou mari, qui lui prend la main et l,i presse avec ivresse oomme pour lui deimuuier de nouveau pardon des soui^'ous qu'il avait conçus.
Le uolaire reprend :
— Monsieur de Germilly a vu quel noble emploi vous f-iisiez do ses dons. Vous avez recueilli cliez vous, loge, nourri un de vos oncles, que ses frères ont repoussé... lorsqu'ils étaient bien plus que vous en posiiion de lui être utile. Mon client a su tout cela, mademoisolle... pardon, c'est madame que je dois dire maiuteuanl. et >oioi le tost«- M'.ent qu'il a fait, et dont d'avance il m'avait dit le contenu.
Le notaire décachette une enveloppe, et prcuant le testament qu'ello renfermait, lit ce qui suit ; c Je u'at Doiut d'eufaut, cl n'ai pour parents que des collatéraux
LA FAMILLE BRAILLARD
qui tons jouissent d'une honnête aisance. Je (Jis|)Ose donc de rua fortune en faveur (le mademoiselle Pérolint! [îiaillard, aujourd'hui épouse de son cousin l-^idorc Braillard. Je hii laisse tout ce que je possède en biens fonds, renies, iniiiieuhles et argent comptant, bien persuadé que celle qui, par son travail, soutenait son frère et sa sœur, et qui ceiiendant a refusé une sonune assez forte pour conserver deux gravures, ouvrages de son père, bien persuadé, dis-je, que celle-là fera un noble usage de ces richesses que je lui laisse, et que sa gentille petite sœur et son jeune frère participeront à cette fortune que je Buis heureux de lui offrir. Signé : de Germilly. »
Les jeunes époux ont écoulé dans un religieux silence la lecture de ce testament. Lorsque le notaire a cessé de lire, Péroline balbutie :
— Je ne sais eonuuenl exprimer ma reconnaissance... M. de Germilly n'est plus... Je ne pourrai que nrier pour lui... mais cette fortune qu'il me laisse... est-ce que c'est bL'aucoup, monsieur?
— Madame, M. de Germilly possédait quatre-vingt milli; francs de revenu, tant en deux maisons ;\ Paris qu'en rentes sur l'État...
— Quatre-vingt mille francs de rente I s'écrie la jeune femme ; puis elle court se jeter dans les bras de son mari en lui disant :
— Ah! mon ami, tout cela est à loi...
— Dis à nous... à ta sœur, à ton frère, à tous ceux que nous aimons, ma Péroline... mais tout cela me .semble un rêvel...
— Tout cela est très-réel, monsieur! Madame voire épouse se trouve en outre ^n-opriélaire d'une superbe maison de plaisance, sise à Boissy-Saiut-Leger, avec parc, bois, jardin anglais... cela ne rapporte rien, et coûte bien mille écus d'entretien par an, mais quand on a quatre-vingt mille francs de revenu on peut bien se payer cette jouissance. Voilà de |)lus vingt-deux mille francs en billets de banque que mon client avait encore chez moi à sa mort, et contre lesquels vous allez s'il vous plaît me donner un reçu. Vous m'apporterez, madame, votre acte de naissance pour légaliser le reste, je suis certain d'ailleurs de ne point faire erreur, puisque depuis le commencement de cette année, M. de Germilly m'avait chargé de le renseigner sur vous, vos alentours et votre position.
Les jeunes époux reçoivent les billets de banque et s'empressent de relourncr chez eux. Ils sont dans un état d'ivresse difficile à décrire; et du plus loin qu'ils aperçoivent Rosinetle qui les allead sur le carré, ils lui crient :
— Oui, oui, tu avais raison, le carton venait de M. de Germilly. Puis Péroline apprend à sa sœur de quelle fortune considérable
elle se trouve en possession, et pour quel motif M. de Germilly l'a faite son héritière.
Le premier mouvement de Rosinette est de danser en s'éeriant :
— Quatre-vingt mille francs de renie... Ah! madame Cadet vat-elle être vexée!
Mais Péroline prend sa sœur par la main en lui disant :
— Ce n'est pas à cela qu'il faut penser... c'est notre père qu'il faut remercier, car c'est grâce à lui, c'est par lui que cette fortune nous arrive... Viens, Popol, viens aussi rendre grâce à notre père de tout le bien qu'il répand sur nous.
Los trois enfants d'Adrien vont se mettre à genoux devant les gravures et envoient des bénédictions à la mémoire de leur père.
Le soir même de cette journée, Samsonnac connaissait le changement de fortune survenu dans la position des jeunes mariés; et il secouait sa crinière avec fierté, en s'ecriant : — Ah! madame Cadet... on connaît enfin celui qui a envoyé le carton... il n'y a plus à faire de méchants propos, cela s'est passé par-devant notaire... Savoir celte chère Péroline millionnaire... il y a de quoi la faire crever.
L'oncle Gaspard pousse un juron joyeux en apprenant que sa nièce est mamtenant très-riche. U presse tendrement les mains de Péroline en lui disant :
— Mou enfant, vous avez ce que vous méritez et cette fois la (or tune ne s'est pas montrée aveugle en venant ;i vous. Mais c'est égj, cela n'empêche pas que ic me cherche une place, je ne veux pas ètiv éternellement à vos crociiels.
— V pensez-vous, mon cher oncle, répond Péroline. Mais maintenant sotigez-donc condiien nous allons avoir besoin de vous. Nooi avons une belle propriété à la campagne, mais il faut quelqu'un I pour veiller â son entretien... Nous avons deux maisons à Paris... et I ce n'est ni moi, ni Isidore qui nous entendrons h les gérer... Est>ce l| que vous refuserez de vous charger de tout cela? I
— Ah I comme cela, à la bonne heure, je serai votre régissetlf, | mes enfants I et je vous réponds que celui-là ne vous volera pas. . 1
— Ne songeons plus au passé, dit Péroline, quant à moi je par» 1 donne à madame Cadet tout ce qu'elle a dit sur rnon compte.
— Ma bonne amie, c'est bien de pardonner les injures, dit Isidore, mais il ne faut jamais les oublier. J'irai de tcm|)s à autre présente; mes devoirs à mon père; mais jamais, non jamais sa femme ne reviendra chez nous. -
Au bout de huit jours Péroline était en possession de sa brillai fortune et habitait un joli petit hôtel de la Chaussée d'Antin, qui A sait partie de la succession de M. de Germilly. Et toute la famf Braillard connaissait le chanijement survenu dans la position jeunes mariés. Madame Rogille, que le bel Archibald avait abi donnée pour aller en Italie, était venue faire une visite à sa rii cousine, et avait fait son possible pour se remettre bien avec eti mais Isidore l'avait traitée avec tant de froideur qu'elle n'avait pi, osé revenir; et lorsque Péroline avait demandé à son mari pourquoi il avait fait si mauvaise mine à Augusta, celui-ci avait répondu à sa femme :
— Parce que sa présence me déplaît, parce que madame KogiUe n'est pas ime société qui te convienne, non-seulement à cause de m mauvaise langue, mais encore parce que la manière dont elle se coi duit avec son mari est un fort mauvais exemple et qui doit lui fermi la porte de tous les bons ménages.
En apprenant que Péroline a maintenant quatre-vingt mille frani de rente, madame Cadet donne un soufflet au Deux-Mille et une claqi à la Boîte-aux-Lettres; elle donnerait aussi volontiers quelque choi à son mari, mais celui-ci se cache sous sa perruque et dans sa bei robe de chambre.
— Quatre-vingt mille francs de rente ! cela fait plus d'un mill de capital 1 s'écrie la grosse Eudoxic en apostrophant son mari. \'i n'avez jamais eu l'esprit d'amasser cela, vous, monsieur!... Noi n'avons qu'une fortune mesquine près de celle de cette péronelle.. j'ai tort, après tout c'estma nièce... Mes enfants, vous irez au jour de l'an lui souhaiter la bonne année, et vous ferez en sorte d'être bien gracieux I
Six mois plus tard, Samsonnac apprenait la mort de son père, et l'ancien huissier, qui pleurait toujours misère, laissait à son fils douze mille francs de rente.
— Ma foi, je m'en tiendrai là, et je me déclare arrivé, dit le petit Bordelais en apprenant cet événement. Je suis assez riche pour un homme seul, qui n'a point d'ambition. J'ai de quoi vivre heureux, je puis offrir souvent du chocolat à ma bonne Juanita; plus tard nous verrons... Cette petite Rosinette promet d'être bien jolie, elle m'ap pelle Grosse-Téte... mais elle admire mes cheveux... on ne sait pas... Laissons-la arriver à seize ans , alors nous ferions un bien joli couple!
Rien ne trouble plus la félicité de Péroline, qui répète souvent à sa sœur et à son frère :
— Voyez-vous comme cela porte bonheur de conserTer M <pii nom vient de notre père.
ÏIN DE LA FAMILLE BBAILLAED
Paris. ~ Tvp. Ronfe frères. Dunon et Frosi
du Four-SalDl-Gerifliiu, 43.
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