I.A JULIE FlLLIi DU PAUBOUllG
niéltiddes nouvelles ; que les demoiselles qui eu sortent savent beaucoup mieux chanter, tics^iner, danser, saluer, marcher et faire la révénnie que l'aue des reprises, reniniailli r des Lus et coudre un houton. Mai» ce n'est point uti reproche qui: j'adresse ici aux élèves ni aux iuititutrii'es : ceci regarde sculLiuciitlcs parents. Lorsqui; vous niellez vus enl'.uitsdans uii élégant peiisuuuiat, lorsque vous payez lut cher pour ipi'ils reçoivent une éducalinn plus bnllinti! que solide, c'est que prubableineut vous avei delà lortune, une dot à leur donner; c'est que votre fille, qui aura un jour des domestiques à ses ordres, n'a pas besoin de s'occuper de petits détails de niéuagc auxquels elle ne dc.-ceudra jamais; c'est ,qut:, née pour briller, s'amuser et plaire, elle doit avant tout faire une étude de ces arts d'agrément qui augmenteront ses succès dans le monde où elle doit vivre.
S'il n'en est pas ainsi, si votre fortune est médiocre, si après avoir fait donner .'i votre fille une éducation brillante, le goût des plaisir-, de la toilette, des grandes manières, vous la relirez de son pensionnat pour la renfermer dans un petit appartement triste à un quatrième étage, en lui donnant des bas à raccouimodcr, un rôti à surveiller; puis ensuite, si vous la mariez à un épicier ou à un modeste commis qui ne voudra la mener au spertacje qu'wie fois par mois et au bal que tous les ans; oh! alors vous éles dans votre tort; et si votre fille fait des sottises, si elle délaisse son mari, ses enfants, son ménage, pour courir la pretanlauie, ne vous en prenez qu'a vous-mêmes; tout cela tient à sa preniieii' éducation et à votre ridicule vanité, qui vous a fait élever votre fille en marquise lorsqu'elle devait passer sa vie en très-sunple bourgeoise.
Ce que je dis là ne corrigera personne, j'en suis intimement persuade, mais on est toujours bien aise de (iure son opinion; vous savez que les opinions sont libres.
Nous sommes donc ilans un beau panaionnat de la Chaussée-d'Antin. Toutes ces jeunes filles quj courent en folâtrant dans ce jardin, parce ()ue l'heure de la récréation vient de sonner, sont vêtues d'une robe blaiiche, d'un speucer vert et d'une ceinture violette. La règle le veut ainsi, c'est fort bien, et lorsque nous voyons passer une pension de demoiselles avec une mise uniforme, notre œil est toujours plus flatté que si nous apercevious uik foule de robes de couleurs différentes. Une armée sans uniformi; aurait l'air d'une émeute.
Mais on n'est pas aussi sévère dans un pensionnat déjeunes filles que dans un régiment. Ces demoiselles avaitnt bien chacune la robe blanche, le spencer vert et la ceinture violette; mais la règle n'était pas tellement rigide que l'élufl'e diit être la même pour toutes les pensionnaires. C'est pourquoi la tille du riche banquier avait une robe en belle mousseline, tandis que celle d'un employé n'était qu'en percale ou niadapolam. La nièce d'un marquis avait un spencer en levantine, et la petite fille d'un artiste en avait un en marceline. Puis il y avait aussi quelque différence dans la façon, dans les garnitures, et une énorme dans les boucles d'oreilles' colliers et autres bijoux que portaient les jeunes filles; ce qui n'empêchait pas la maitresse du pensionnat d'assurer que toutes ses élèves étaient mises de même. Mais c'est ainsi que dans tout se pratique l'égalité.
La plus jeune pensionnaire avait huit ans; on n'en pseuait pas audessous. Parmi les plus âgées, quelques-unes touchaient à leur dixneuvième année. Il est probable que celles-là avaient pour mères des femmes qui dans le monde se donnaient de vingt-sept à vingt-huit ans, et la société de leur fille aurait beaucoup reculé leur acte de naissance.
11 y avait là de bien jolies têtes , de ces figures vives et franches sur lesquelles la pensée se peint comme les traits dans une glace; d^ ces beaux profils grecs qui rappellent les siatues antiques et les déesses du paganisme; puis aussi de ces'figures mélancoliques et rêveuses qui semblent deviner dans l'avenir plus de soufTrances que de bonheur.
Quels ravissants modèles pour le pinceau de Court, pour ce grand artiste dont le talent nous rend, malg'ié la distance, la vue de la personne que nous aimons, avec l'expression de ses traits, son esprit dans ses yeux, sa pensée dans son sourire !
Yoyez ces jeunes filles; déjà dans leurs yp.ux se montre leur caractère : l'une, frivole et sans souci, court du volant à la balle, qu'elle délaisse bientôt pour la balançoire; dans le plaisir qu'elle Éprouve à ces amusements, elle passe sans cesse de l'un à l'autre, parce qu'elle voudrait les goûter tous à la fois. . Ici, une petite fille de onze ans, à l'œil vif et décidé, se dispuvS avec ses camarades, et tout en discutant tape du pied avec force comme pour donner plus de poids à ses discours. Cettr jaine fille ne veut jamais jouer au jeu que l'on propose; il faut toujours qu'el'e change tout ce que ses compagnes ont arrangé, et elle finit ordinflinment par faire faire ses volontés aux autres; car, dans les pensions cmme dans le monde, la persévérance est un bon moyen pour arriver à son but.
Les pensionnaires qui ont passé quinze ans préfèrent ordinairement une conversation intime avec une amie, aux jeux bruyants des . ttites élèves. Lorsqu'on est entré dans l'adolescence, il y a tant ■ e choses que l'on brûle de connaître ! Celles qui, aux vacances et aux ietes,vont chez leurs parents et dans le monde, sont surtout questionnées par leurs compagnes. On leur demande des détails sur tout
ce qu'elles ont vu : spectacles, bals, concerts, il faut qu'elles racontent minuticuseiuent quel plaisir on y éprouv(!, ((uelles toilettes on y voit, ce qu'i-llcs ont entendu de curieux ; et il faut voir avec quelle atti ' on écoule le récit d'une soirée u i l'analyse d'une pièce de Ib Personne ne bouge autour de cille qui parle; on se serre, jjres.-e, on la regaidu, on rtcucilli- ses luoindns niuts : les dépii; i i«g avocats n'ont jamais un uuililoin: aussi atteiUi!'.
Une belle et grande demoiselle, ((ui venait d'avoir dix-sept an- ti dont le spencer liséré de velours était plus élégant que tous ceux de ses compagiies, est allée s'asseoir sur un banc de gazon où elle semble attendre que l'on vienne comme de coutume faire cercle autour d'elle. Cette jeune personne est fort jolie : ses grands yeux bleu foncé sont surmontes de deux arcs parfaitement dessinés ; dans sa bouche un peu grande brillent deux rangées de dents blanche et égales; enfin ses cheveux blond cendré accompagnent parfaitement sa figure, soit qu'on les mette en bandeaux, soit qu'un en fasse de grosses boucles ou de belles nattes; avec cela un front noble et spirituel, une taille parfaitement prise, un petit pied, une main blanche potelée et douce, une tournure élégante, une voix agréable, et vous aurez le portrait de madi raoisclle Hélène de Biévannc. Mais en toutes cho.scs on prétend qu'il y a le bon et le mauvais coté. Voyous le mauvais côté de mademoiselle Hélène. Il me semble qu'une jeune fille de dix-sept ans et qui estaunsi jolie ne devrait pas en avoir.
Mademoiselle de lirevanne n'est pas méchanle, mais elle est capricieuse; elle sait qu'elle a delà naissance, de la fortune, etsouvent elle prend lies airs fiers et dédaigneux en parlant à ses compagnes. Elle aime à se moquer, et ne soufTiirait qu'avec impatience la plus légère plaisanterie ; enfin, habituée à dominer, à être encensée, mademoiselle Hélène fronce le sourcil el pince la bombe lorsque devant elle on adressa' un compliment à une autre élève ; et alors on assure qu'elle est beaucoup moins jolie.
Les parents de cette jeune personne avaient de la fortune. Ayant perdu de bonne heure son père et sa mère, il ne lui était resté pour veiller sur elle qu'une vieille tante qui s'était empressée de placer la jolie Hélène dans un pensionnat qu'on lui avait recommande comme un des meilleurs de Paris et d'où les demoiselles s.irtaient douées de tous les talents, de tous les agréments qui font les succès dans le monde. Quant aux vertus, aux qualiiés qui font plus tard d'une jeune personne une excellente mère de famille, la taule de mademoiselle de Brévanne iie s'informa pas si cela était aussi compris dans ce qi i enseignerait à sa nièce. La bonne dame aimait tant la petite H II ., qu'elle la trouvait parfaite; à ses yeux c'était un modèle de perfection au physique comme au moral.
D'après cela, vous devez comprendre que lorsque la jolie pensionnaire allait passer quelques jours chez sa tante, on la menait au bal, au spectacle, en soirée ; on la promenait dans le monde, on la montrait comme un petit prodige; elle touchait sur le piano la sonate obligée, elle chantait une romance très-facile en s'accompagnant assez mal, el tout le monde de s'écrier, en l'écoutant :
— Quelle charmante enfant 1 cette demoiselle 6era aussi savante que jolie!... Elle sera excellente musicienne, elle touche déjà du piano comme un ange! elle chante comme au Conservatoire!... — Et elle dessine aussi I s'écriait la bonne tante, en s'em pressant de dérouler quelques grandes feuilles de papier qu'elle montrait à la société d'un air triomphant. Tenez, mesdames, voici des tètes qui sont son ouvrage. — Ohl c'est très-bien... c'est une Vénus cela, n'est-ce pas? — Non, c'est un gladiateur romain. — Oh! c'est égal, c'est fort bien! — Elle fait aussi des académies... mais eu buste seulement... parce que... vous comprenez... plus tard elle sera capable 3e peindre l'histoire. — Ce sera un petit phénomène 1 — Et les sciences abstraites... la géographie , par exemple, elle est très-forte sur la géographie... demandez-lui dans quel département est Paris, elle vous le dira. — Vraiment!... d'honneur, c'est à ne pas le croire. — C'est comme cela... — Charmante enfant, et comme elle fait bien la révérence! — Elle danse aussi dans la perfection 1 — Ohl alors, permettez-moi de l'embrasser.
Et on se repassait mademoiselle Hélène, on l'accablait de caresses, de compliments, de bombons. La jeune fille recevait tout cela comme chose qui lui était due; étonnez-vous donc si dans sa pension elle se donnail des airs de princesse et ne pouvait soufliir la moindre contrariété, la plus légère contradiction 1
. Et pourtant Hélène était fort loin d'être un prodige; gâtée parles éloges, elle apprenait peu; d'ailleurs sa tante avait recommandé qu'on ne la fatiguât pas. Aussi elle était très-faible sur le dessin, négligeait sa musique, ne voulait pas apprendre l'histoire, et n'aimait pas à écrire parce que cela lui mettait de l'encre aux doigts.
Lorsque Hélène avait eu quinze ans, sa "ieille tante n'avait pas manque de lui dire :
— Quand tu t'ennuieras à ton pensionnat, je te reprendrai avec moi; ensuite je te choisirai... ou plutôt tu te choisiras toi-même un mari à ton goût. Bulle comme tu l'es, avec des talents, de l'esprit, de la fortune... Tuas quinze mille livres de rente, tu dois é| otis v ce qu'il y a de mieux,,, un homme qui te donnera voiture,., je v- ; que tu aies voiture, ma chère amie.
■— Oh! oui, ma tante, s'écriait mademoiselle Hélèiie, je le veui
\tia
LA jOLIE fille DU l'AUIJOLHG.
aussi... im beau carrosse... une livrée... et un mûri bien t^ciitil, bien Joli garçon... n'esl-ce pas?
— Cela va sans dire I Je le réjAte que ta le clioisiras comme tu vouiJrai-, et surtout un iiommc qui t'aime bien... (jui fasse toutes tes volonti's... car si on causait du chajjrin à ma jolie lliiléne ! oh ! je ne sais pas w que je ferais, moi... Mais je ne crains pas cela; ton mari t'adoicra, il sera trop heureux d'avoir pour femme un ange comme toi.
La bonne tante qui élevait ainsi sa nièce aurait bien mérité qu'on la r('niitclle-uièirie àl ('cole. C'est déjà im triste service à rendre aux enf;inls, que de leur promettre beaucoup de lionhcur dans l'avenir, car il y a tout à parier qu'ils seront trompes dans leurs espérances.
Hélène n'avait cependant pas désiré quitter son nensionnat avant l'âge de dix-sept ans, car à sa pension elle était fort neureuse ; traitée par les maîtresses avec les égards que l'on a toujours pour une élève riche, lorsque d'ailleurs elle ne mérite aucune réprimande; écoutée comme un oracle parles plus jeunes; caressée, choyée par ses amies; enviée de quelques-unes, ce qui était encore un plaisir, la jeune fille goûtait là un véritable bonheur, et peut-être un secret instinci lui disait-il que celui qu'elle irait chercher dans le monde ne vaudrait pas le» jeurs heureux ([u'elle coulait au pensionnat.
Cependant la distribution des prix qui allait avoir lieu sous peu de jours était la dernière à laquelle Hélène de Brévanne devait assister ; elle retournait ensuite dans le monde et disait un dernier adieu à ses compagnes.
Parmi les élèves que la belle Hélène honorait de son amitié était une jeune fille nommée Thénaïs : c'était une figure espiègle qui plaisait sans être jolie, c'était un de ces caractères vifs, enjoués, qui inspirent la gaieté parce qu'eux-mêmes sont toujours joyeux. Aussi Thénaïs était-elle le véritable boute-en-train de la classe ; toujours prête à rire, à inventer quelque tour; à tourner en plaisanterie les choses les plus graves, elle prenait aussi volontiers sur son compte les fautes commises par d'autres, car elle savait par un mot heureux, ou une petite moue bien comique, apaiser sur-le-champ la colère des institutrices, et ce qui eût été puni chez une autre était souvent excusé lorsque Thénaïs s'en accusait.
Cette jt'uue fille était ce qu'on appelle dans les pensions une bonne enfant. Il y avait pourtant bien quelque pou de malice et de moquirie dans son humeur; mais lorsqu'elle voyait qu'elle avail tâché une de ses camarades, elle en paraissait si repentàf/îe, elle promettait avec tant de franchise de ne plus recommencer, qu'il n'y avait pas moyen de lui garder rancune.
Hélène aimait d'autant plus Thénaïs, que celle-ci n'était pas jolie, et que srs petits yeux, bien que très-vifs, son nez retroussé, ses grosses joues et ses vives couleurs ne pouvaient jamais entrer en comparaison avec les traits lins et distmgués de mademoiselle de Biévaiinc. C'est presque toujours sur les contrastes que se fondent les intimités. Les êtres faibles s'appuient sur les forts, les caractères tristes recherchent les pursoiiiics à humeur gaie, les bavards aiment les gens silencieux, les femmes coquettes ne se plaisent qu'avec celles qui ne le sont pas, et les femmes jolies ont toujours pour amies des femmes laides. Qu'on ne vienne pas me dire : Qui se ressemble s'assemble; ce proverbe est très-souvent faux.
Thénaïs Robertin était fille d'un grand monsieur qui avait eu le désir d'être artiste, qui avait voulu être peintre, poète, musicien, chanteur, compositeur, et qui avait dépensé son temps et son bien à tàihcr de se donner des talents pour lesquels il n'avait reçu de la nature aucune vocation réelle; c'étaient cliez lui des passions malheureuses.
Mais tout occupé de lui, on conçoit que M. Hobcrlin n'avait pas eu le temps de s'occuper de sa fille.' Quant à sa femme, il se frottait toujours les mains d un air joyeux lorsc|u'il disait qu'il avait eu le malin ur de la [icrdre. Néanmoins il avait placé sa fille dans un peii- Honnat à la mode, en annonçant qu'il voulait que son enfant eût, comme lui, tous les talents, l'uis il avait ciniHasséavec elVusion la petite Thénaïs, qu'il avait été ensuite fort loiiL-tempssans venir revoir. Lorsque par hasard il venait au pensionnat, d ne manquait pas de dire à sa filli;, de manière à être entendu des autres élèves :
— J'espère que tu a? des talents, que tu seras comme ton père..., enfin que tu feras parler de toi dans le mondeL.. La fille de .M. Hobeitin ne peut pas être une bète, ou alors je te renierais pour mon enfant!...
— Oui, mon petit père, répondait Thénaïs en sautillant. Oh ! j'apprends tout plein de choses... j'apprends à...
— Un instant, je t'arrête, ma lille. D'abord il ne faut pas m'appc- 1er mon petit père. Kidonc! c'est trivial, commun I H me semble eutendre une marchande de la rue du Temple appeler son mari, ot lui ciier pour la moindre chose : 'Voulez-vous ceci, monsieur Uertiaiul... ou : Feras-tu cela, monsieur Dupont?.. . Appelle-moi ton cher ami ou ton hou ami... ou ton ami tout court. Nuilà comment cela se pratique dans le monde artistique.
— Ça suffit, petit ucie...
— Hein?...
— Alil pardon!... Ça suffit, bon anii, cher ami .. tout court ■*. Ohl soyez lrani|uille, p«pa, je m'y habituerai.
— A la bonne heure. Nous disons donc que tu auras beaucoup de talcntsî
— Oh! oui, papa... cher ami... D'abord, je sais j'^aer...
— .Moi, ma tille, je viens de terminer une ro^iance qui a un énorme succès dans le monde. ..Toutes les dames pleurent en la chmlant!... Le suiet est : la Mort de Céiar.... J'y parle tics-adroitem' nt des oies du Capilole et des corneilles de fune-te présage que Céiar Ml passer sur sa tête le jour où il fut assassiné; cela fait trèi-Lien en mi-bémol... Je t'apporterai cette romance; tu rapprendras el la chanteras... J'a(ipellc cela de la musique historique; c'est un genre nouveau que j'ai inventé.
— Oui, papa, mon ami, je la chanterai... On me fait aussi composer des vers... Les demoiselles sont auteurs ici... Oh! nous avons tuuies beaucoup d'esprit, cela entre dans notre éducation... Je lais une pièce de vers sur...
— Moi, ma fille, je fais bien autre chose... Je termine une comédie en trois ou cinq actes... Je ne sais pas encore où je m'arrêterai... mun intrigue est si compliquée... ça peut me mener très-loin!... J'ai lu des scènes de ma [lièce à des matinées musicales... car maintenant les matinées musicales sontpresque toujours entremêlées de lecture... de poésie... cela fait très-bien, cela repose les oreilles. Je ne peux pas te dire l'effet que ma pièce produit dans la société... c'est idéal! cela tient du délire... tout le monde se tord de rire... c'est au poiut qu'une daine m'a dit, lors de ma dernière lecture: «Ah! monsieur, finissez, de grâce... arrêtez... ou je ne réponds pas de moi... » J'espère que c'est flatteur. Je donnerai ma pièce aux Français... ou au théâtre du Panthéon... je verrai... je rae déciderai...
— Papa... cher ami... je dessine aussi...
— Parbleu I je paye assez cher ici pour que l'on te donne beaucoup de talents... il serait joli que tu n'apprisses rienl...
— En ce moment j'achève une étude de...
— Figiire-toi, ma fille, que je me suis aussi fait une réputation en peinture... c'est surtout dans les chevaux que j'excelle I... Je me suis jeté dans les chevaux à corps perdu; j'en fais avec la plume, avec un crayon, avec un morceau de charbon !.. en deux traits c'est achevé... Cricl... crac!... voilà un cheval... aussi mon talent a lait du bruit... Dès qu'on m'aperçoit, on me crie : Ah! Robertin, faismoi un cheval! je t'en prie... On me donne une plume ou du charbon... Si je suis dans un jardin, j'en fais sur les murs... si j'écris à un ami, j'en mets au bas de ma lettre... si je dine en ville, je retourne mon assiette, et cric, crac... un cheval dessus... etc'est qu'ils ont tous le cachet du talent ! je ne serais pas étonne qu'on m'appelât quelque jour llobcrtin-Cheval.
— Oh ! mon petit ami... papa... moi, je fais aussi de...
— C'est bien , ma fille ; je suis très-satisfait de savoir tout ce que tu fais et de suivre tes progrès dans les arts... tu vois le tendre intérêt que je te porte, jo me flatte que cela t'encouragera... Adieu, Thénaïs, je reviendrai te voir dès que j'aurai le temps... mais c'est bien rare que j'aie le temps! je suis tellement rechevchô dans le monde... J'aurai soin de t'envoyer ma romance... et ma comédie dès qu'elle sera tei minée... Tu la réciteras; cala te formera dans la déclamation, et une demoiselle bien élevée doit savoir déclamer... Ah I veux-tu que je fasse un cheval?...
— Oh! oui, mon petit... cher ami.
— Donne-moi une feuille de papier... une plume... C'est cela... je vais te faire un cheval avec un Cosaque dessus... Là... tiens, regarde... c'est fait.
— Oh ! mais c'est très-bien !
— Ma foi, je ne connais qu'Jîoraci; Verntt qui les fegse mieux que moi... et encore il ne les fait pas si vite... Os choses-là se vendront bien cher quand je serai mort... Quel dommage qu'on ait lavé toutes ces assiettes sur lesquelles j'en ai lait... EuhnI... adieu , ma fille; pense toujours à ton père dont tu es l'idole, et qui ne te perd pas de vue.
El M. Uobertin se disposait à déposer un baiser sur les grosses joues de sa fille ; mais souvent il s'arrêtait en regardant Thénaïs, et secouait la tête d'un air mécontent. Alors ta joyeuse enfant lui disait:
— Qii'avez-vous donc, mon petit papa î... est-ce que tous me trouvez vilaine ?
— ÎSon, ce n'est pas cela; lu n'es pas une Diane, une Siobé... mais lu ne peux pas être vilaine, cm alors lu ne serais pas ma fille. Ce qui me contrarie seulement, c'est que tu as de trop grosses joues, et qui sont très-rouges ; cela n'est pas distingué, c'est paysan en diable I
— Ce n'est pas ma faute, moi, si je suis grasse, si j'ai bonne mine.
— Tu appelles cela bonne mine, de ressembler à une lunc!...L'ne bonne niiiie est une ligui'e longue, pAle, mélancolique et quelque peu soullï'anle...
— Ah ! mon papa, je ne veux pas souffrir, moi ; j'aime mieux rc»sembler à une lune.
— Thénaïs, vous ne me comprenez pasi... on a l'air souflirant. mais on ne souffre pas du tout ; c'est seulement un air qu'on m donne. Je crois que tu manges trop, ma fille.
— Je ne mange qu'à ma l'aim.
— Alors, n'est uue tu ao trop faim. Enfin, n'importe, il faut w-