‹ MoustacheChapitre 121 sur 281 · XVIIL — SOUVENT FEMME VARIE · texte numérisé non relu

XVIIL — SOUVENT FEMME VARIE

Le lendemain de la fête donnée à la campagne de M. de Pompour Bey, Durozel arrive chez Alexis, qui dormait encore, il lui saule au Cou, en s'écriant :

— Mon ami, il faut que je vous embrasse... je suis si content de vous!... Vous avez été superbe hier chez votre cousine... aussi quel triomphe!... M. Dartigue prenant un bain dans le bassin... ce vieux Pomponney tremblant devant vous, dont il espérait se moquer; le singe enlevé avec le ballon... madame Saint-Albert et son amie qui vous emmènent dans leur calèche I voire cousine, dont vous ne vous occupez plus, et qui, par conséquent, va beaucoup s'occuper de vous...

— Vous le pensez?...

— Je le gagerais...

— Croiriez-vous qu'elle m'a reproché de ne point l'avoir invitée pour la danse?... '^-

— Elle vous reprochera bien autre chose !...

— Mais que m'importe, mon ami, puisque je ne l'aime plus?...

— Et moi, je serais enchanté qu'elle vous aimât, d'abord parce que je vous l'ai promis, ensuite parce que je m'intéresse à vous, parce que vous êtes mon élève, et que je tiens à ce que mon élève me fasse honneur.

— Ah ! mon cher Durozel , rendez votre élève heureux, et alors il vous devra une éternelle reconnaissance.

— U me semble que je vous fais faire tout ce qui peut conduire à ce but,

— Mais vous ne me pariez jamais de Marguerite.

— Je ne puis pas vous parler d'une jeune fille que je ne connais pas, que vous-même connaissez à peine... Cependant je n'oublierai pas le service qu'elle m'a rendu en m'aidanl à vous détacher de votre cousine... mais ensuite il n'est pas très-raisonnable à vous de vous prendre de passion pour une personne dont vous ne connaissez ni la famille ni le nom... que vous ne reverrez peut-être jamais.

— Fort bien, dit Alexis d'un ton de reproche : vous étiez enchanté de me voir devenir amoureux de Marguerite lorsque cela pouvait me détacher de ma cousine, et niainttnant qu'Hélène m'est devenue indifférente, vous voudriez déjà que j'oubliasse cette pauvre petite.,.

— Moii... je ne veux rien que vous voir moins romanesque!... Et madame Saint-Albert... qu'en avez-vous fait celle nuit?

— Celle nuit... mais je lai ramenée chtz elle... et je l'ai quittée. Durozel sourit d'un air de doute, et Alexis, qui s'en aperçoit,

s'écrie

— Eu vérité , mon cher Durozel , vous voudriez me rendre aussi

mauvais sujet que...

— Achevez... que moi, voulez-vous dire 7

— Non, mais que M, Frison.

— Ob 1 ce ne .serait plus le même genre. Après tout, est-ce votre faute si hier, à cette fêle, madame Saint-Albert s'appuyait sur votre bras avec beaucoup d'abandon?,..

— Vous croyez?...

— Tout le monde l'a remarqué... et S'jrtout voncoousinv.

— Mais, à propos, si, coiniiie c'est présuraable, M. de Pomponney apprend que c'est moi qui ai attaché son singe sous le ballon, il est probable qu'il défendra à sa femme de m'invitera aller encore chez lui.

— M. de Pomponney défendre quelque chose à sa femme... il serait bien venu!... et je vous fais au contraire le pari qu'avant peu vous recevrez une nouvelle invitation de votre cousine.

La prédiction de Durozel ne tarde pas à s'accomplir. Trois jours après la fêle où il a assisté, Alexis reçoit une lettre de sa cousine; mais cette fois ce n'est pas une circulaire, c'était un billet bien plié, bien ambré, et écrit tout entier de la main d'Hélène; il contenait ces mois :

« Mon cousin, voulez-vous venir passer la journée de demain avec moi à Sussy ? j'ai à vous parler de quelque chose qui vous intéresse. Je compte sur votre exactitude ; je vous attendrai, s

Alexis relit deux fuis ce billet; il ne voit pas ce que sa cousine peut avoir à lui dire qui l'intéresse, et, suivant son habitude, il va montrer la lettre à Durozel, en lui disant i . — Que dois-je faire?

— Accepter l'invitation... aller chez votre cousine...

— A quoi bon?... je n'ai plus rien à lui dire... je m'ennuierai à cette campagne...

— D'abord, ce ne serait pas poli de refuser, puisqu'on vous attend; ensuite, quoique l'on ne soit plus amoureux d'une femme, 'orsqu'elle est aussi jolie que madame de Pomponney, on ne s'ennuie pas en tèle à tète avec elle...

— Vous êtes étonnant, Durozel; maintenant on croirait que vous voulez que je redevienne amoureux de ma cousine!

— Non... mais il ne faut pas non plus avuir l'air de la fuir... ce serait faire croire que vous l'adorez encore...

— Allons, j'irai à Sussy; mais du moins pendant ce temps promettez-moi de continuer vos recherches.

— Je vous le promets, à condition que vous arriverez chez votre cousine vers une heure de l'après-midi...

— C'est de bien bonne heure...

— On vous attend pour passer la journée.

— Soit... c'est une journée qui me semblera bien longue; mais je vous rends responsable de tout ce qui peut arriver.

— Très-volonliei^, que. cela ne vous gêne pas.

Le lendemain, su* les onze heures du malin, Alexis prend un cabriolet et se fait conduire à Sussy. L'aspect de la campagne, le silence des champs, l'ombrage mystérieux des bois, exercent toujours une douce influence sur notre cœur; quand on.est amoureux, il semble qu'on le soit encore plus à la campagne qu'à la ville, du moins eston plus libre de s'y livrer à ses pensées d'amour. Aussi tout le long de la roule une ima,^e est présente au souvenir d'Alexis ; mais ce n'est plus celle d'Hélène, et en arrivant au terme de son voyage, c'est avec une secrète tristesse qu'il entre dans la demeure de sa cousine, car il sait bien qu'il n'y trouvera pas celle qui maintenant occupe toutes ses pensées.

Alexis n'avait vu la propriété de M. de Pomponney que le jour où il y avait fête; ces jardins qu'il a trouvés pleins de monde sont à présent iolitaires; plus d'apprêts de bal, d'illuminations, d'artifice; le gazouillement des oiseaux a succédé aux cris de la folie; le bruissèment du feuillage, le murmure des ruisseaux, ont remplacé les sons d'un orchestre nombreux.

Alexis préfère cela; les jardins lui semblent plus agréables, il se promène avec plus de plaisir sous les sombres allées redevenues solitaires : les personnes qui aiment vraiment la campagne ne s'y rendent pas pour y retrouver la ville.

En approchant de la maison, Alexis aperçoit un domestique, il l'arrête :

— Madame de Pomponney est-elle visible?

— Oui, monsieur, madame est maintenant dans le petit siUon au rez-de-chaussée.

— Et M. de Pomponney ?

— Monsieur n'est pas ici... il est retourné à Paris.

Alexis n'est pas fâché de n'avoir point l'ennui de se trouver avec M. de Pomponney ; cependant en réfléchissant, en songeant qu'il va demeurer seul avec sa cousine pendant toute une journée, il éprouve un secret embarras ; il ne se sf ni pas à son aise. C'est dans ces dispositions qu'il arrive dans le salon où se trouve sa cousine.

Hélène était as^se sur une causeuse, et s'occupait à faire de la tapisserie Il était difficile d'avoir une toilette à la fois plus simple et plus jolie que celle de madame de Pomponney ; c'était une chani;ante robe du malin, où le bon goùl et l'élégance se cachaient sous l'apoarence du négligé; sur sa tète, Hélène ^1 l un petit bonnet déli-

LA Jf/LIi: FILLE DU FAUBOURG.

cieux, qui se mariait parfaitement avec les belles liouc'ss de ses cheveux : le Journal des Modes n'aurait pu oflrir dans ses gravures une femme plus jolie et plus gracieusement habillée.

Alexis ne peut s'empêcher d'être un momeut cunime ébloui de la beauté de sa cousine, qui l'accueille avec le plus doux sourire et l'invite ."i venir s'asseoir près d'elle, en lui disant :

— Vous êtes bien aimable, mon cousin, d'être venu me tenir compagnie... je craignais d'abord que quclcjues aflaircs ne vous empêchassent de vous rendre à mon invitation.

— Ma cousine, c'était un devoir pour moi de...

— Un devoir... oh! ne parlons pas de devoir entre nous! on croirait que vous nie regardez comme votre grand'tante...

— Ce n'est pas cela que je voulais dire... mais j'ai dû m'empresser de venir, puisque... Ni; m'avez-vous pas écrit que vous aviez à me parler de quelque chose qui m'intéressait?

— Ali ! c'est pour ce motif seulement que vous êtes venu?... si je n'avais pas mis cela dans ma lettre, vous n'auriez pu vous décider à venir passer une journée avec moi?...

— Non... ce n'est pas pour cela... assurément... mais...

— Eh bien, mon cher cousin, c'est im piège que je vous ai tendu; j'étais entièrement seule ici, M. dePomponncyest retourné à Paris... toute ma société m'a quittée, j'ai songé à vous pour venir charmer ma solitude... pour tenir compagnie à une pauvre femme abandonnée... Ai-je eu tort... ai-je trop présumé de votre complaisance?

— Non. ma cousine, non certainement.

Le ton dont Alexis vient de dire ces mots n'annonce pas qu'il soit bien enchanté qu'on l'ait choisi pour société; aussi Hélène le regarde-t-clle un moment, en faisant une petite mine un peu boudeuse, mais bientôt elle reprend son air aimable et lui dit :

— D'ailleurs, j'ai en ellet à vous parler, mon cousin; oh! i'ai beaucoup de choses à vous dire!...

— Eh bien, ma cousine, parlez... je vous écoute...

— Ohl nous avons le temps... j'espère que vous ne songez paj à repartir... Comment êtes-vous venu ici?

— Dans un cabriolet que j'ai pris à Paris.

— Vous l'avez renvoyé, je pense.

— Mais non... il restera jusqu'à ce soir pour m'attendre...

— Quelle folie!... est-ce que je n'ai pas une calèche, moi... pour vous reconduire à Paris?...

— Je ne savais pas.,, cela pourrait vous gêner... vous avez besoin de votre voiture.

— Et si je retourne à Paris avec vous, est-ce que cela vous contrariera?

— Non, sans doute, mais je ne voudrais pas que pour moi...

— Ah ! vous craignez de ne pas être aussi bien dans ma calèche que dans la voiture de madame Saint-Albert?...

— Pourquoi donc cela, ma cousine?... Vous plaisantez, je le vois.

— C'est (ju'elle est bien drôle, cette dame. Je la connaissais à peine... je l'avais invitée... comme on invite quand on veut avoir beaucoup de monde... Mais j'étais loin de me douter... Au reste, je suis bien aise devons avoir ainsi procuré un grand plaisir... car vous paraissez être... fort intimement lié avec... madame Saint- Albert...

— Moi?... mais non, je vous jure... Je vais quelquefois à ses soirées, voilà tout.

— De la discrétion, mon cousin, c'est bien... cela fait votre éloge. Mais entre nous, tenez, vous pouvez bien m'avouer... que vous êtes l'amant de cette dame.

— Son amant!.. . cela n'est pas, je vous assure... Je n'ai jamais pensé à lui parler d'amour 1...

— Il y a des choses que l'on fait sans y penser I... et d'autres que l'on ne lait plus... quoique l'on y pense toujours...

— Ma cousine, je vous jure que je ne suis point l'amant de madame Saint-Albert.

Hélène regarde Alexis d'un air incrédule, puis elle se lève, en lui disant : — Je reviens dans un moment... Vous permettez?

— Ah! ma cousine! si je croyais vous gêner en rien, je partirais sur-le-champ.

— Vous auriez grand tort! je veux au contraire que vous restiez... et c'est pour cela... Allcndez-moi ici.

Hélène a quitté le salon... Alexis, resté seul, réfléchit ;\ ce qui lui arrive, et se dit :

— Il y a quelques mois, si l'on m'avait dit : Vous passerez une journée entière, seul, à la campagne, avec votre cousine; c'est elle qui vous priera de ne point la quitter... oh! alors, je serais devenu fou de joie... mon àine n'aurait pu sutlire à mon bonhcHr... et aujourd'hui... c'est presque malgré moi que je reste. . c'est pliuôl par politesse que par plaisir... Se peut-il que nos sentiments changent ainsi en si peu de temps!... Il est vrai qu'elle s'est moquée de moi... mais ce n'est pas cela qui m'a guéri... Cependant ma cousine est toujours bien joliel... il faut en aimer beaucoup une autre pour ne plus être scnsilile à sa beauté.

Hélène revient et retourne s'asseoir près «^'Alexis, en lui disant :

— Mon cousin, devinez-vous ce que je viens de fai»? ~" .W^n, ma cuusiuc...

— Je viins de renvoyer votre cabriolet.

Alexis fait un mouvement de surprise, en s'écriant:

— Quoi!... vous avez...

— Oui, sans doute. J'ai brûlé vos vaisseaux pour tous forcei de rester avec moi... Eh bien! on dirait que cela v<,ui fait [leurî

— Non, macuusine; mais... je dois retourner à l'iris...

— Rien ne vous presse, je pense... Vous pouvez bien rester arec moi jusqu'à demain.

— Justpj'à demain!...

— Pourquoi pas?... oh! j'ai de quoi tous loger... j'ai beaucoup de chambres d'amis.

— Mais c'est que... demain...

— Demain, si vous ne vous êtes pas trop ennuyé, vous resterez encore... Si vous étiez bien aimable, vous passeriez huit jours avec moi... Cette propriété est Ibrt jolie, et puis les environs sont charmants; nous irons en nous promenant a Grosbois... aux Caraaldu- Ics... Nous prendrons des ânes, des chevaux, ce que vous voudrez; à la campagne, tout est permis pour s'amuser... et je tâcherai que vous ne vous ennuyiez pas trop.

Alexis est tout étourdi de ce qu'il entend, et, embarrassé pour répondre, il balbutie :

— Mais... M. de Pomponney?

— Mon maril eh bien! est-ce que cela le regarde?... Peu lui importe, je vous assure, quelle est la société qui vient me voir... il suffit d'ailleurs que cela me plaise... et puis, croyez-vous donc qu'il me blâmerait de recevoir mon cousin?...

— Ah! c'est que je pensais... ce qui est arrivé à la fête...

— Ah! vous voulez parler de l'ascension du singe!... Vous ne ■ savez donc i>as que j'ai dit que c'était moi qui avais eu cette idée, qui vous avais prié de l'exécuter; et comme Capoial est redescendu sain et sauf à deux lieues d'ici, que les paysans l'ont rapparie en triomphe avec le ballon, M. de Pomponney a (ini par être enchante de cette aventure; il ne parle plus que de l'ascension de son singe! si bien qu'un de ces jours je m'attends à le voir s'enlever lui-même en ballon avec Caporal.

Alexis admire l'esprit des femmes, qui leur fait toujours arranger à leur avantage ce qui embarrasserait un homme. Hélène se lève et jette de côté sa tapisserie en s'écriant :

— Ainsi, voilà qui est arrangé... vous me tenez compagnie pour huit jours...

— Oh ! non, cela n'est pas possible, répond Alexis ; il faut que demain je sois à Paris.

Hélène ne peut retenir un mouvement de dépit, mais elle lâche cependant de paraître fort gaie et de rire en répondant :

— Ah! oui... je conçois... Ah! ali! que j'étais folle de penser que vous pourriez être plusieurs jours sans voir madame Saint-.Mbert... Oli! mais vous tomberiez malade assurément... Et de son côte cett, dame mourrait de chagrin... Je ne veux pas causer tous ces malheurs, et demain je vous rendrai votre liberté.

— Ma cousine, je vous répète que vous êtes dans l'erreur. Madame Saint-Albert n'est pour rien dans tout cici... Si je ne puis avoir le plaisir de passer plisieurs jours avec vous Ici, c'est que j'ai à Paris des alTaires... qui y nécessitent ma présence.

— C'est bien, c'est très- bien, mou cousin; mon Dieu, vous ne me devez aucun compte de votre conduit ... J étais indiscrète, voili tout.

Hélène s'approche d'un piano, regarde de la musique, prélude un mouient sur les touches, et pendant ce temps sa physionomie \x.tA son expression de dé()it, pour en prendre une tendre et mélancolique. Alexis était resté assis; il écoutait la jolie femme et ne disait rien, 'l'ont à coup Hélène quitte le piano, en disant:

— Mon cousin, voulez-vous venir faire un tour de promenade dans notre petit parc... vous n'êtes venu qu'une fois, vous ne le connaissez encore qu'imparfaitement.

— Je suis à vos ordres, ma cousine.

— Eh bieni allons. Ah! mais je ne pense pas à tous rien oflrir... Avez-vous déjeuné?

— Oui, ma cousine.

— J'espère que vous ne feriez aucune façon. D'abord, à lacimpagne,les façons sont de mauvais ton; ensuite, vous devez vous considérer ici comme chez vous.

— Je vous remercie, ma cousine; mais je vous répète que je n'a besoin de rien,

— En ce cas, allons nous promener.

On descend au jardin. Alexis marche un moment près d'Hélène, puis s'aperçoit qu'il est impoli de ne point lui ollrir son br.as, et s'empresse de le faire. La jeune femme prend le bras qu'on lui présente, en disant d'un air moqueur:

— C'est bien heureux i je croyais en vérité que vous aviez jure à madame Saint-Albert de ne pomt donner le bras à d'autres qu'à elle... Allons, ne vous fâchez pas... je plaisiiute... U faut bien rire un peu... et quelquefois on a besoin de se distraire...

Hélène a soupiré en disant ces mots, et elle appuie très-fort«nient son bras sur celui de son cavalier. C'est elle qui conduit Alons tt lui sort de guide. Les jardins sont spacieux, c'est |u:e^ue un (vapo, aiâai

LA JOUE riLLB DU FAUBOURG.

que l'a dit madame de Poraponney. Une partie est divisée en jardin an;^'hiis, une autre en li>iis, une aulru coupée à la françai.-e. C'est vers les alites les \ilus i-umbres, les plus louirues, que la cousine d'Alexis le romluit de nréférence;lai:lialeur du jour jiouvail juflilier le gnùt d'Ilélenc pour les ombrages épais, mais la médisance aurait pu aursi en lirer de malignes tonséiiueuces.

La conversation languissait entre les piomcneurs. Alexis était distrait, et, tout en aJiuir.uit les délicieux bosquets ménagés dans le jardin, il lui arrivait souvent d'avoir l'esprit occupé do toute autre chose et do répondre machinalement et quelquefois de travers à ce que lui disait sa cousine, llélèuu reniar(|uait la préoccupation de celui qu'elle aurait voulu voir n'être occupé que d'elle; elle en éprouvait une contrariété qui perçait dans ses discours; elle finit par ccfscr de parler, et Alexis ne parut point s'en apercevoir, si bien qu'iU se promenèrent alors fort longtemps sans se dire un seul mot.

Tout d'un coup Alexis sentit que l'on retirait vivement le bras qui était sous le sien, puis il vit sa cousine, dont le teint était animé par le dépit, qui était ajlée s'asseoir sous un bosquet de chèvrefeuille, en s'écriant :

'— Je crois que la promenade vous v^nimie par trop, mon cousin ; II est inutile de la prolonger.

— Ah! pardonnez-moi, ma cousine, dit Alexis en allant se placer près d'Hélène; je suis bien distrait, n'est-ce pas?

— Distrait!... on pourrait peut-être trouver un autre mot!... Vous vous ennujez avec moi... je regrette maintenant de vous avoir presque forcé à rester.

— Ma cousine... vous vous trompez, je vous assure. Mais au salon vous m'avez dit en eflet que vous aviez à me parler de beaucoup de choses... eh bien!.., je vous écoute...

Hélène semble embarrassée, elle cueille quelques branches de chèvrefeuille, «iernières fleurs restées au bosquet, et les effeuille dans sa main, en murmurant :

— Oui... je voulais vous dir*.,. bien des choses... mais maintenant je ne sais plus si je le dois...

— Pourquoi donp?

— C'est que... "Tenez, Alexis... je puis vous nommer ainsi, n'estce pas? entre parents on peut bannir la cérémonie.

— Vous me firez plaisir, ma cousine.

— Eh bien! je vais vous parler avec franchise... à condition que vous en aurez aussi avec moi... le voulez-vousî

— Très-volontiers, ma cousine.

Hélène se recueille un moment, puis, tendant la main à son cousin, comme en signe de réconciliation, lui dit avec un sourire enchanteur :

— Alexis... j'ai eu bien des torts envers vous... n'est-ce pas?

— Des torts?... mais... ma cousine...

— Ah! vous m'avez promis d'être franc aussi. Oui, j'ai eu des torts, j'en conviens... Lorscpie vous êtes a:-»rivé à Paris... je ne vous ai pas reçu... comme j'aurais dû le faire., mais aussi... vous iievous

àcherez pas si je vous dis cela?

— iNon. ma cousine,

— Eh bien! vous aviez l'air si gauche, si drôle!... je n'ai pas pu m'empêcher de rire... de votre peu d'habitude du monde... C'est très-mal, je le sens bi«n... mais, que vou.ez-vous? dans la société les occasions de rire sont si rares! on les saisit quand elles se présentent. Ensuite... à mon bal masqué... votre déguisement était si drôle... et puis, vous ne saviez pas le porter... Tous ces jeunes gens qui m'entouraientvoulaieut vous jouer quelque espièglerie... j'aurais dû le leur défendre... mais dans le carnaval on se permet mille folies!... je ne croyais pas que cela vous fâcherait...

— Je n'aurais pas dû me fâcher, ma cousine ; je l'ai senti depuis.

— Tout cela fut la faute de M. Dartigue... Au reste, vous vous êtes bien vengé, mou cousin. D'abord, il vous a suiri de quelques mois, pendant lesquels j'ai été sans vous voir, pour devenir un jeune homme tout à fait à la mode, pour prendre "lé ton, les manières de la bonne société... ensuite, vous avez attaché sous un ballon ce pauvre singe... cause innocente de votre colère; ensuite vous avez jeté à l'eau M. Dartigue.

— Et vous me pardonnez cela, ma cousine? dit Alexis d'un air un peu ironique.

— Non-seulement je vous le pardonne, mais j'en ai été très-contente... Depuis ce jour je n'ai pas revu M. Dartigue...

— Je serais biui lâché de vous avoir brouillée avec ce monsieur.

— Oh ! depuis quelque temps nous ne nous voyions plus que fort peu... Je suis, au contraire, enchantée que cela ait tout à fait rompu nos relations ! Pour revenir à votre vengeance , à cette fête que je donnais, vous ne m'avez pas une seule fois invitée à danser...

— Ma cousine...

— Mais vous avez très-bien fait ! je méritais cela pour avoir cet hiver refusé constamment vos invitations! Ensuite... vous... vous...

Helèue balbutie et devient embarrassée; elle reprend d'une voix émue:

— Enfin, mon cousin, puisque je conviens de mes torts... il me semble que vous ne devriez plus être fâché contre moi...

— Aussi je ne le suis plus, ma cousine... oh! je vous jure quo mon cœur ne conserve aucune rancune cl que j'ai pour vous cet ittachement sincère que l'on t* doit entre p'irentg...

Alexis a dit ceU avec un ton de franchise, de vérité, qui ne fait aucun plaisir è Hélène, car elle aurait voulu entendre une autre décla-. ration ; mais dans les paroles, dans la voix de son cousin il n'y a plus rien qui annonce l'ainuiir; aussi rei^oit-elle presque avec humeur l'assurance de son amitié, et jelle-t-ellu à terre ave; impaticnet le-a (leurs qu'elle tenait encore à la main, en disant d'une voix entrecoupée :

— C'est bien, monsieur... je vous remercie... ohl je vois qu'en edel vous êtes maintenant pour moi un parent... un parent trèsrespectueux!... je vois que vous n'avez gardé aucun souvenir (îu passé...

Un profond soupir accompagne ces paroles. Alexis devient sérieux à son tour, car en lui rappelant le passé, Hélène a blessé son cueur et, sans lui rendre son amour, lui a rendu le souvenir de toutes les tortures que son premier attacbementlul a fait endurer; il ne dit plus rien, mais il soupire aussi, et un long silence succède à la Conversition qui avait lieu sous le bosquet.

Il y avait déjà longtemps que ce silence durait^ et nul ne cherchait à le rompre. Alexis était profondément enseveli dan» ses réflexions, et Hélène voyait avec un secret plai-ir celte tristesse qui avait reparu sur le front du jeune homme, «Ile épiait ses soupirs, cela lui faisait espérer le retour d'un sentiment que maintenant elle se sentait trèsdisposée à partager.

Tout à coup des voix se font entendre dans le jardin, ce sont deux personnes qui semblent s'apinocher du bosquet sous lequel le cousin et la cousine sont assis. Hélène écoute d'abord avec surprise, puis bientôt avec dépit, en reconnaissant la voix de Thénaïs et celle de son père.

— Ah 1 quel ennui ! s'écrie madame de Pomponney, ne pas pouvoir passer une journée comme on l'espéraill... oh! mais c'est insupportable!... Et je n'ai pas pensé à faire dire que j'étais absente ! ah! voilà de ces choses qui n'arrivent qu'à moi!

Hélène n'avait pas achevé son exclamation, que mademoiselle Thénaïs accourait près d'elle en sautillant, tandis que monsieur son père paraissait au détour d'une allée.

— Bonjour, Hélène, bonjour, ma bonne amiel s'écrie la grosse et fraîche demoiselle, en courant embrasser la petite-maîtresse et en laissant échapper un mouvement de satisfaction à ras[iect d'Alexis. C'est nous, ma chère Hélène, c'est nous... moi et mon père, qui venons te voir...

— Mais je le vois bien que c'est vous , répond madame de Pompmney, en cherchant à déguiser sa mauvaise humeur sous un sourire.

— Madame de Pomponney, j'ai l'honneur de déposer à vos pieds tout ce que j'ai d'homniag'^s,dit Robertin en s'avançant; votre jardin est délicieux... bien entretenu... mais je n'ai pas encore retrouvé l'arbre sur lequel j'ai iait un cheval... je ne sais plus si c'est un chêne ou. un bouleau... Eh! c'est monsieur votre cousm, je crois... M. Alexis Ranville, qui a si bien chanté un duo italien l'autre jour... Monsieur, je dépose mes civilités... enchanté d'avoir le plaisir de me retrouver avec un aussi bon musicien.

Pendant qu'Alexis salue le père et la fille, madame de Pomponney dit aux nouveaux venus:

— Par quel hasard aije le plaisir de vous voir à Sussy ?...

— Ce n'est pas le hasard! nous venons bien exprès, belle dame! dit Robertin.

— Sans doute, reprend Thénaïs; le jour de la fête tu m'as dit : « Il faudra venir passer quelques jours avec moi à cette campagne, toi et ton père s'il a le temps. . » et nous profitons de ton invitation.

— Ah! oui... oui... je me souviens! répond Htlène. En vérité, ce jour-là je ne sais pas où j'avais la tète, ajoute- l-elle tout bas en se tournant vers Alexis.

— 11 fait un si beau temps aujourd'hui! nous en avons profité, dit Thénaïs.

— Et vous venez passer la journée avec moi? reprend Hélène, en simulant un air satisfait.

— La iournée!... ohl mieux que cela... nous resterons toute une semaine...

— Oui, belle dame, nous vous consacrons huit jours, et plus même, si vous le désirez ! ajoute Robertin, en tâchant de ramener les coins de son col contre ceux de sa bouche ; disposez de nous... D'abord je me sens en ce moment un goût très-prononcé pour la campagne... 0 rus! comme dit Virgile... ou Jean-Jacqurs... je ne sais plus lequel, ô rus!.,. Thénaïs, rus veut dire campagne, retiens cela.

— Oui, mon bon ami.

Cependant Hélène, qui a pâli en entendant parier du temps qu'on veut lui consacrer, quitte le bosquet eu disant :

— En vérité, ma chère Thénaïs, loi et ton père vous avez bien mal choisi voire temps... et cela me contrarie beaucoup !

— Comment donc cela?

— C'est que... ce soir même, il faut que je retourne à Paris.

— Ce soir!.,, ah! comme c'est contrariant !

— Mais , dit Robertin, si madame de Pomponney ne va à Paris

LA JOLIE FILLE DU FAUBOURG

que pour peu de temps, nous pourrions rester ici, ma fille cl moi, et l'y attendre... je me sens disposé à me plaire à la campagne...

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