Ô1-US
— Je ne sais pas quand je reviendrai , monsieur, répond Hélène, qui ne se soucie pas d'avoir le père et la fille installés chez elle.
— C'est birii (àclicux! dit Tliéiiaï-.
— Ma foi, dit R'jliertin, j'ai bien fuit alors de ne pas amener avec nous madame Roasloubique et milad^ Crokmilove... ce sont deux dames fort distinguées, qui auraient été charmées de faire la connaissance de madame de Pomponney... mais ce sera pour une autre iois... et ce soir, puisque madame retourne à Paris, nous y retournerons avec elle... elle voudra bien nous ramener dans sa calèche...
— Oui, monsieur, oui, avec plaisirl répond Hélène qui voit bien qu'il n'y a pas moyen d'éviter cet arrangement. Puis s'emparant du bras d'Alexis, elle sort du bosquet en disant : Promenons-nous... profilons du reste du jour... d'ailleurs on dine tard ici... Mais si tu es fatiguée, Thcnaïs, toi et ton père, vous n'êtes pas obligés de vous promener., liberté entière.
— Obi je ne te quille pas! dit mademoiselle Thénaïs, je ne suis jamais fatiguée, moi... d'ailleurs, nous sommes venus en petite voiture...
— Moi, mesdames, je vous laisse aller avec M. Ranvil!e, dit Rubertin, je ne suis pas grand marcheur... Et puis je veux chercher cet arbre sur lequel j'ai fait un cheval... ensuite j'irai me mettre uu piano... j'ai un motif délicieux dans la tôle... j'en ferai une romance ou une contredanse.
Ojfi laisse M. Roberlin chercher son arbre, et l'on se dirige vers une petite porte qui donne sur la campagne. Ibjlène est disposée à faire une liingue promenade; elle tient le bras d'Alexis, et de temps à autre tourne la tète de son côté, en sappuyant assez fortement sur lui. Thénaïs marche ou plutôt court autour d'eux, sendilabie à ces
Ïielits chiens qui font toujours cinq ou six l'ois autant de chemin que eur maître : elle va en avant, revient, s^arrète pour cueillir une feuille ou une fleur, puis se retrouve à côté d'Hélène ou d'Alexis; celui-ci a été sur le point d'offrir sou autre bras à la joyeuse demoiselle ; mais sa cousine, qui a deviné son intention, lui a positivement dit à l'oreille :
— Je ne veux pas que vous lui donniez le brasl c'est déjà bien assez de l'avoir avec nous 1
Ou se promène dans les environs de Sussy qui sont charm.ints ; cependant les promeneurs ne semblent pas s'amuser beaucoup. Hélène est maussade, Alexis distrait, et la pauvre Thénaïs s'épuise en vain en sadlies pour les égayer; forcée de faire presque i» elle Beule les frais de la conversation, mademoiselle Robertin rappelle à eon amie le temps où elles étaient ensemble en pension.
— Ah I comme nous nousamusions alors! dit Thénaïs; moi, j'ai ïouvent regretté la pension; et toi, H<îlène?...
— Moi... mais je ne sais... quelquefois peut-être...
— J'étais amie avec tout le monde... C'est drôle, comme on se perd de vue... voilà cinq ans et demi de ci la... je ne rencontre plus aucune de mes camarades... nous nous étions cependant promis de ne jamais nous oublier, de nous écrire, de nous revoir.
— Kn pension on se fait raille promesses... mais ou les a bien vite oubliées dès qu'on est dans le monde.
— C'est ce qu'il me parait. Ah 1 il y a pourtant quelqu'un que j'aurais été bien contente de revoir... car je l'aimais beaucoup... c'est Marguerite... Te rappelles-tu la petite Marguerite' Mejnaudî
Au nom de Marguerite, Alexis a tressailli, tandis que sa cousine répond :
— Oui... je me rappelle fort bien... je ne pouvais pas la souHrir, moi, cette petite fille.
— lille était pourtant bien jolie... et puis si douce... si bonne!... El dire que je ne l'ai jamais rencontrée... que je n'ai jamais eu de ses nouvelles!...
— Comment 1 lu n'as donc pas su ce qu'a fait son père...
— Sou père? mais non... je ne sais rien...
— Quoi ! tu ne sais pas que ta chère Marguerite, l'objet de la prédileeliou, estla fille d'un voleur?;..
— U'un voleur!...
— Qu'avez-vous donc, Alexis?... est-ce que vous avez aperçu une couleuvre?... vous avez l'ait comme un mouvement d'effroi...
— Moi, ma cousine, mais non... je n'ai rien... j'écoutais ce qufe vous alliez dire... du père de celte jeune lille..'. que je ne connais pas.
— Ohl conte moi donc cette histoire! s'écrie mademoiselle Thénaïs; je suis curieuse de savoir ce qui concerne Marguerite!
— Mon Dieu! c'est bien simple! Tu as su qu'il y ji... quatre ans cl demi à peu près, je perdis ma fortune par suite de la banqueroute du banquier chez le(iuel étaient mes fonds.
— Oui, oui, eb bien?
— Ce banquier ne fit banqucroulo que parce qu'il availélé volé... on lui avait jiris cinq cent mille francs!... Or, tu sauras que M. Mcynaud, le père de Marguerite, était justemeiil employé chez le banquier; il n'était pas caissier, mais il travaillait sous les ordres du caissier. Le jour où l'on vola le porlefeuille contenant les cinq cent
mille franco, il fut prouvé quo M. Meynaud était venu le soir travailler à la caisse... que lui seul avait ks clefs du bureau... eoûuque c'était lui qui avait pris le portefeuille...
— Alil mon Uieul... Comment! le |jore de Marguerite... il avait l'air d'un si brave homme!...
— Esl-ce qu'il faut se fier à l'air !...
— El que lui a-l-on fait... a-t-il avoué son vol?
— Il n'a rien avoué; mais il n'a pas p'i nier être venu seul le soir au bureau... Cependant, comme la portière de la maison avait cru voir passer un autre hommefians l'escalier quicondui-ait à \i i-aisse, comme en définitive l'argent ne fui point retrouvé, M. .Meynaud ne fut condamné qu'à cinq ans de prison... C'est un smguiier jui-'euieotî quand cet homme aura fini son temps, il ira probablement avec sa fille s'établir eu pays étranger a rec les cinq cent mille francs qu'il a volés!
— Pauvre Marguerite! fille d un homme qui a fait une si mauvaise action!
— Ne vas-tu pas encore la plaindre!... Je gage, moi, qu'elle fera un riche mariage avec l'argent que son père a volé à mon banqunr.
Thcnaïs ne dit plus rien, elle ne sautille plus, ne folâtre plus dans les champs; ce qu'elle vient d'apprendre lui fait de la [«iiie; qsant à Alexis, il éprouve un trouble, uue émution dont il n'est |)a5 maître. Quoique rien ne lui prouve encore que la personne dont on vient de parler soit cette même Marfjuerite à laquelle il pense sans ces^e, le récit qu'il vient d'entendre l'a vivement agité, et toul ce que «es souvenirs lui rappellent de la jeune Hlle de la rue Corbeau ne contribue pas à ramener le calme dans ses esprits.
On revient chez madame de Pomponney, on trouve Roberlin au piano, poussanl des cris terribles qu'il veut faire passer pour des roulades. Enchanté d'avoir appris par les domestiques que le singe est descendu à terre en fort bonne sanlé après un séjour de trois heures dans les airs, le père de Thénaïs veut absolument faire une romance sur l'ascension de Caporal ; et comme il po-sêde tous les talents, après en avoir fait les paroles et la musique , il se propose d'en dessiner aussi la lithographie.
Hélène fait servir le dîutr; elle a remarqué la mélancolie qui semble s'être empar-^e de son cousin, et n'en a que plus de bàle de se débarrasser des importuns qui sont venus troubler son lète-à-lrte. Apres les avoir ramenés à Paris, elle espère ne pas être longtemps sans revenir à Sussy.
Le diner est triste malgré tous les eflorts de Roberlin qui se met en frais de gaieté et ne peut faire sourire personne, pas même sa fille. Mademoiselle Thénaïs ne rit pas de tout comme à son ordinaire, mais elle regarde Alexis toutes les fois qu'elle croit qu'on ne s'en aperçoit pas.
Robertin se console de la tacilurnilé des convives en mangeant comme quatre et s'écrie à chaque instant :
— C est sin;;ulier comm» la campagne me donne de l'appél't : 6 rus!... Thénaïs, tu sais ce que cela veut dire... rvs?,.. champs... campagne... verdure!...
A peine a-t-on quitté la table, qu'un domestique vient annoncer à madame de Pomponney que les chevaux sont mis à sa calèche.
— Partons! dit Hélène...
— Quoil déjà? s'eirie Thénaïs.
— Mais, ma fille, dit Roberlin, il y a loin d'ici à Paris, et il est prudent de partir avant la nuit.
be fait est que Roberlin, enchanlé d'aller eu calèche découverte, lient beaucoup à être vu dedans pendant qu'il fait encore jour.
On monte en voiture, et on arrive à Pans sans autre accident que d'avoir été obligé de s'arrêter deux fois pour ramasser le chapeau de Robertin, qui l'a laissé tomber en se penchant par trop hais de la voilure.
En lin Hélène a mis devant leur demeure Roberlin et sa tille. Elle se retrouve un momenl seule avec Alexis, et lui dil :
— Quand vous verrai-je mainlenaul?
— Rientôl, ma cousine, bicnlôi... j'ai à vous parler... j'ai à causer avec vous.
Le ton dont Alexis dit ces paroles fait vivement lutin- le coeur d'Hélène, et posant sa main sur celle du jeune homme, elle lui dit, en le regardant avec tendresse :
— Et moi aussi, Alexis, j'ai encore mille choses à vous dire... ces importuns nous ont empêchés de nous parler... de nous eulendre... Revenez bientôt... j'y serai toujours pour vous.
Mais la voiture s arrête, et Alexis quille madame de Pomponney.