RE DE S'AMUSER
I bien écorvelé, dit M. Malloumé quand le jeune homme ai éloi;»né. J'ai tenu son p'ari, parce qu'il y a mis une persévérance qui m'a piqué ; mais vous convieirlicz qu'il n'y a pas le sens Cdioinun a lui de vouloir me faire convenir ce soir que j'ai perdu... Car, lora mémo que je m'aniuseraig, je suis bien le maître de ne pas en convenir... — Olil ce ne serait pas agir de franc jeu ! mais j'avoue que cela me semble bien hardi de sa part,..; je ne me mettrais pas de moitié dans son pari. — Et vous feriez bien. S'il ne se marie que quand il sera sage et rangé, je crois qu'il restera longtemps garçon. Beaumignard revient bientôt trouver ceux qui ratiendaient.
— Me voici, messieurs..., suivez-moi. — Ou nous mencz-veus? — Où je voudrai. Pourvu que je vous procure del'agiémi nt, vousdevei vous laisser conduire et me laisser vous piloter jusqu'à ce soir, comme je voudrai.
— C'est juste, dit Maltourné, en suivant" lieaumignard sur les boulevards, il faut que nous vuus laissions maître di; faire de nous ce que; bon vous semblera, sans quoi vous diriez que je triche et que je ne me suis pas laisse amuser... Oh! je m'abandonne à vous, monsieur; d'ailleurs c'est dans nos conventions. — C'est très-bien ; alors montons dans cet omnibus, messieurs... Vivent les voitures à six sous!... Je ne connais rien de plus amusant que cette manière de circuler sans se fatiguer.
Les trois hommes montent dans l'omnibus, qui part des boulevards pour traverser Paris ; Beaumignard se place entre ses deux compagnons, et dit à Maltourné: — Convenez que c'est une excellente invention que celle des voitures à six sous I et, par là, j'entends les Omnibus, Cttadines, Béarnaises, Parisiennes, Dames blanches!... enlin, tous ces véhicules dans lesquels, pour trente centimes, on peut voyager d'un bout à l'autre de Paris, et même de la banlieue, en prenant' les corrcsliondances.
— Certainement ces voitures sont utiles, dit Maltourné ; mais on en a abusé, c'est-à-dire on en a trop fait. Maintenant les rues de Paris sont infiniment plus dangereuses encore qu'autrefois pour ceux qui ont l'imprudence d'aller à pied. On ne marche, pas deux minutes sans être obligé de se garer de ces grosses voitures qui s'arrêtent au beau milieu de votre chemin pour prendre ou déposer des voyageurs. Ensuite, écoutez les bottiers, les cordonniers, ils assurent que ces voitures leur font beaucoup de tort, parce qu'à Paris on ne marche plus. — Parbleu I écoutez les maîtres de poste, ils vous diront du mal des chemins de fer. On ne peut jamais satisfaire tout le monde. — Ces voitures-là noiis font dépenser à chaque instant des six sous! — Vous me rappelez un joli vaudeville dans lequel un avare disait, en parlant des omnibus : «J'aime mieux les fiacres, parce qu'ils coûtent trente sous..., et qu'on » n'en prend ])as. » Ces voitures ne sont que les coches de nos pères. Elles ont beaucoup de succès dans la classe ouvrière, dans la petite propriété; les gens du peuple sont bien aises de se trouver dans la même voiture que leur propriétaire, que leur patron ; ils aiment à frôler la robe de la petite-maîtresse ou le pantalon du fashionable; car il y a parfois aussi des fashionables dans les omnibus; enfin, dans le peuple, l'amour de cette voiture est por^é à tel point, que vous verrez souvent une société de six personnes, allant ou revenant de la guinguette, monter dans un omnibus, ce qui leur coûtera trente-six sous, tandis que, pour trente, elles auraient pu prendre un fiacre qui les aurait menées juste à leur destination.
La voiture dans laquelle étaient montés ces trois messieurs ne tarde pas à se remplir. D'abord, c'est un individu fort ridé et orné de besicles, qui a un pâté 1 1 une bourriche qu'il place près de lui.
Puis, c'est une i^risette gentille, et dont la mise serait assez coquette, si tout cela ne se terminait pas par des souliers éculéseides bas sales.
Puis; ce' sont deux liomrnes qui tiennent le milieu entre le paysan et le citadin; deux gaillards solides qui ont l'air d'avoir trop bien déjeuné. En entrant dans la voilure, l'un d'eux manijue d'écraser le pâté du monsieur aux besicles, l'autre marche en plein sur le pied gauche de M. Maltourné, qui pousse un cri, eiî nuirmurant :
— Ah! sapredié! prenez donc garde'?— Dame! faut ben que je pose mes pieds quelque part! répond l'individu sans s'émouvoir aucunement du cri jeté par ce monsieur. — Vous ne devez pasinellre vos oieds sur les miens... — C'est vous qui mettez les vôtres sous mes escarpins !
Maltûumé fait la moue et se tait. — Ça commence bien, dit Grassouillet.
Beaumignard se retourne pour rire.
— Oii allons-nous? murmure bieniotMaltourné en regardant Beaumignard. — Cela ne vous regarde pas, pourvu que je vous amuse. —
— Mais je ne m'amuse pas du tout dans les Omnibus. — Ça viendra; vous êtes bien pressé.
On arrête : c'est une superbe grosse fenmie avec sa bonne et deux enfants, le mâle et la femelle, qui pleurent en entrant dans la voiture, parce qu'on ne leur a pas acheté la galette qu'on leur avait promise,
Tout cela se précipite dans l'oraniDus, en s'appuyant sur tout le monde, en s'accrochantauxvètementscorameaux personnes. Lagrosse dame, dans un moment où elle perd l'équilibre, a saisi de sa main droite la ijcrruque du vieux monsieur à besicles, et dans la secousse qu'elle lui doane, 'a fait tourner sur Sa tftte «[u'elle couvi^t, »\ bieu
LA \TIAIE MAMiaili DE S'AMUSER.
que Ifi monsieur se trouve avoir une tempe entièrement degarnw , tandis que, du côté upposé, 6a perruque descend plus bas que son oreille, et le coid'e en bandeau .
Ce monsieur est furieux, La dame continue d'avancer en se balançant comme une danseuse de corde qui va sans balancier. Enfiu elle tonibesurlabanquette:et comme 1* conducteur menace défaire |iayer les enfants, elle (irena son petit niAle sur ses genoux, et lait signe à sa bonne de prendre sa petite femelle. Les enf.iuts, que l'on assoit en travers, décrottent nécessaireuient leurs pieds sur les personnes assises à cdté, ce qui ne les empoche pas de continuer de pleurer, lequel clin^'iin |)rovoque cliez eux un I)e80in de se moucber, que mallieiireusenient on ne songe pas à satisfaire ; ce qui est encore inquiétant pour leurs voisins.
Ou arrête : c'est un jeune homme à longue barbe, cheveux ta'mi; .prétention à la tournure d'artiste ; mais des mains qui détruisent tout ce que le costume aurait pu faire croire.
On arrête: c'est une vieille dame qui est parfumée comme un sachet, et qui a un air pincé, impertinent, et un nez pointu d'une lon- ','ueur démesurée, qui semble avoir la prétention de vouloir se fourrer partout. Cette dame s'assied sur la bourriche que le monsieur aux besicles avait placée à côté de lui ; elle pousse un cri ai;;u... Quelque chose l'a piquée. Le monsieur est obligé par le conducteur de prendre sa bourriche sur ses genoux. La vieillie dame soulicnl qu'elle est blessée. Le monsieur fépond que le homard renfermé dans sa bourriche est tellement (icidé, qu'il n'est pas en étal di; picpKT. La dame assure qu'elle a senti un dard à travers sa robe, et trouve fort inconvenant que l'on porte des homards vivants dans un omnibus.
— Nous voilà quatorze, cela commence à bien faire, dit M. Grassouillet..., et avec les paquets et les enfants, nous pourrions compter pour complets.
Cependant on arrête encore.
. Il n'y a plus de place, crie 'M. Maltourné. —Si lait, monsieur! il y en a encore deux 1 crie le conducteur.
On voit poindre à la hauteur du marchepied une espèce de femme de ménage qui tient une pile d'assiettes dans ses bras , et se fait encore passer deux saladiers par le conducteur; car maintenant, à Paris, il y a des personnes qui font leur déménagement au moyen des omnibus.
— Ah I mon Dieul dit Maltourné, où va-t-elle se mettre celle-là, avec sa vaisselle I
— 11 faut lui faire place et nous serrer un peu, dit Beaumignard ; ce que je ne conçois point, moi, c'est la grossièreté, l'impertinence de certaines personnes, qui, dans une voiture commune, ne veulent pas se déranger, se gêner pour faire place aux derniers venus. Leur sotte physionomie semble dire: «Qu'on se serre plus loin si l'on veut, moi, je ne bouge pas. » Quand on veut jouer du grand seigneur, il ne faut pas monter dans un omnibus, qui est la voiture de l'égalité.
Maltourné, comprenant la leçon que lui donne Beaumignard, n'ose point ne pas se serrer. Il fait une petite place, la femme à la vaisselle vient se camper presque sur ses genoux. Elle tient ses deux saladiers en l'air avec sa main droite, de façon à ce que de temps en temps ils servent de masque à son voisin.
— Si vous croyez que je m'amuse!... murmure Mallourné, en essayant de se soustraire à ces malheureux saladiers, dont sa voisine s'obstine à lui faire un éventail.
Beaumignard écoute d'un air fort indifférent cette réflexion. La voiture roule quelque temps; mais bientôt elle s'arrête encore.
— Ahçà! il se lichede nous! dit le monsieur au liomard, en se faisant une cuirasse de sa bourriche et de son pâté... Est-ce qu'il aurait l'intention de faire encore entrer du monde 'i'
— 11 est certain que nous sonnnrs déjà comme des z'harettga, dit la femme aux assiettes. A quoi un des messieurs qui ne sont pas à jeun, répond r
— Je crois bien! d'abord, moi, je cuis dans mon jus I... Ma chemise est à tordre, et mes chaussettes pareillement I...
Une espèce de garçon épicier parait à l'entrée de la voiture; une fipiu'e riante et bouflie brille sous la casquette qui couvre sa tète. A son bras gauclie pendent plusieurs sacs ficelés, et, dans sa droile, il tient une corde à laquelle sont attachés trois pots de grès, qui, à en juger par quelques fuites qui ont lieu autour des rouvercles. doivent contenir du raisiné.
Un sentiment de terreur se manifeste dans l'omnibus à l'aspect du garçon épicier et de ses pots de grès. t]elui-ei, sans cesser de sourire, oit au conducteur: — DiMlucIcôte une place? — A gauche... Serrez uu peu à gauche, messieurs, mesdames..., il me faut encore une place.
Mallourné était tranquille, sou colc èlail complet. MalheuicMiscmeiit pour lui, il se trouve avoir le garçon épi<:ier en face, et les pots de presse l'iiulilent entre ses tibias; il lui faut souffrir en silence ee nouvonu désagrément.
Bientô' le conducteur demande les places. Alors s'opère dans la
voiture u I mouvement d'argent, ou plutôt de cuivre. On se passe des
j) six sous. La dame à la vaisselle, étant douée d'une extrême complai-
► sance, ne cesse d'avancer et de reculei^ sa main pour faciliter le change
des mon' laies ; dans ces mouvements de va-et-vient , elle frôle à
chamie ii slanl. avec si>s subdiers. le visaee de M. Maltourné: ei>lui-
ci fait une mine affreuse ; tnfin dan? un moment oo il croit ponToir avancer sa lèic, sa voisine faisant un rnouvcmmt trop bruç-quc p'mr saisir une pièce de dix sous qu'on pasic au eonducttur, un des saladiers se bribC .=ur le front de SI. Mall"nrnc.
— Aïe!... Vnus êtes bien maladroite, madame! — Par exemple! c'est vous qui êtes joliment jocrisse !... Venir vous Jeter dans nK)n saladier... Mais Vous me le payerez! — Je vous lrou%e plaisante!... Et celte bosSe que vous venez de me faire au front... C'e>i moi qui dois me plaindre ! Laissez-nous donc Iranqui.le... Mais mon saladier était tout neuf..., c'était du Tieui Sèvres.,.; on n'en trouve plus comme ça..., c'est un objet rare...,; il valait soixante francs... — Du vieux Sèvres!... ça?... C'était de ces mi chantes [xircelaines qu'on trouve chez tous les paysans... — Il valait quatre-vingts francs cpinine un liard. — Il aurait plutôt valu un liard. — Je n'en Iroiiv.rai j.iiuaiî un pareil pour cent francs. — Vous ne pouvez pas avoir d'obj<ts de celle valeur là..., ce ser.iil du luxe.— t'est au monsieur dont je fais le ménage... qui déménage..,, que c'est un..., attendez donc..., un antlquitaire, ce monsieur-là... Un saladier pareil, ça va me coûter cent vmgt francs...
— Je vous conseille de faire une cote mal taillée avec celte femme, dit tout bas Beaumignard à Mallourné, sinon son saladier est dan» le cas de monter à un prix luu. — Mais ce n'es" pas ma faute si elle a cassé son saladier sur mon front. — Cest possible; mais c'est toujours votre front quia cassé son saladier. Vous aurez beau dire et beau crier, il vous faudra jouer de la poche...
L'omnibus était arrivé à sa destination, c'est-à-dire que l'on pouvait descendre et aller plus loin avec la correspondance. Les vovag'urs descendent; mais la lemme aux assiettes s'attache aux pas de Maltourné; elle crie, elle veut aller chez le commissaire... Pour en linir, ce monsieur est obligé de donner trois francs, prix auquel la plupart des voyageurs portent le prétendu vieux Sèvres , après quoi Beaumignard prend Mallourné sous le bras, l'entraîne et le fait monter dans la correspondance, où M. Grassouillet a déjà pris place.
— 'Encore en omnibus! dit Mallourné en s'asseyanl entre Beaumignard et une femme de la campagne ; vous nous nienez donc à la promenade dans la banlieue?... — Je vous prie de vous laisser conduire.
— C'est juste.
Mallourné ne dit plus rien ; il est déjà de fort mauvaise humeur d'avoir été obligé de donner trois francs parce qu'on lui a fait une bosse au front, et il regarde avec terreur toutes les personnes qui entrent dans la voiture, dans la crainte qu'elles ne portent des objets fragiles.
La locomotive part à peu près pleine. Au bout de cinq minutes, elle se trouve au grand complet. Un monsieur très-gros, très-replet, étant monté le dernier, Beaumignard a eu l'extrême obligeance de se serrer sur-le-champ contre M. Grassouillet, pour faire une place entre lui et Maltourné; le gros voyageur s'est place là, ayant la moitié de son centre de gravite sur son voisin, dont la figure déjà revècJie devient furibonde en recevant ce fardeau sur ses genoux. Mais celle fois Mallourné n'ose rien dire, il se contente d'étouffer et de lancer de temps à autre sur Beaumignard des regards flamboyants.
— U ne me fait pas du tout l'eflet de s'amuser, dit Grassouillet à l'oreille du jeune homme qui les promène. — Vous croyez?... Vous m'étonnez.
La voiture fournit sa carrière sans qu'aucun vovageur soit descendu en route. On est à la barrière de ^augirard. M. Mallourné essuie l'cMi qui coule de son front, en se retrouvant sur le pavé ; mais Beaumignard lui fail signe de le suivre, et le conduit devant une autre voiture à six sous qui va à Bercy.
— Nous allons encore monter là-dedans? dit Maltourné d'un air consterné. — Cerlaiiiemenl. — Vous voulez donc nous faire pasfer la journée en omnibus? —reul-étre. — Mais je vous cerlille que cela ne m'amuse pas du loul d'aller là-dedans..., bien au contraire ... ^a m'ennuie. Ce n'est pas c^mme cela que vous gagnerez voire pari!
— Pounez- vous donc la peine de monter...
Il n'y avait pas moyen de refuser; M. Maltourné s'était engagé à faire tout ce qu'on voudrait.
Le voilà de nouveau installé dans une voilure à six sous. Celle fois, comme l'obligeance de Beaumignard lui a déjà ele funeste, il ne s'as.soit pas à côie de lui. U se il>el près d'un jeune homme roiffe d'une disquette, qui a l'air bien doux, bien inolTensif; qui lient ses yeux presque constamment baissés, et salue toutes le5 personnes qui entrent dans la voilure.
IV' l'aii'.re rôle de Maltourné vient s'asseoir un militaire dont la figure rébarbative, les longues moustaches, le reg.ird dur et les m,'»nieres brusques forment un contraste frappant avec le jeune homme ù la casquette.
La voilure s'emplit sans que l'on soit trop gêné. Quand vient I ' moment de payer le conducteur, le jeune homme à la casquelie s'empresse de prendre et de (wsser le prix des places. Le miliiairi\ el.int plus loin que M. MalU^urné, remet à celuiiM une pièce de deux francs, que Maltourné repasse à son timide voisin qui fai circuler lt« monnaies.
Cependant, au bout de quelques instants, le miliUire s'orne, eti s'a(lrcss:int au conducteur :
— Eh bien I... ma monnaie, est-ce que ce n'est pas pour au)our^
LA VRAIE MANIERE DF. S'AMUSFu.
d'hui 7 — Voiro moiiiuiic? n^ponJ li" eofkducteur il'iiii ;iir (iloniir; hi nipnnaitt île quoi?— Mais de ma pièce de quarante sons. — Je ne me ra|i|iclle pas avoir revu de piùeo de quarante sous. Au reste, j'ai rendu la nioiuiaieù tout le monde...— Qu'est-ce que vous me chantez lu, conducteur"/ Si vous aviez rendu à tout le monde, je ne vous demanderais jias nui monnaie j je vous ai fait passer deux francs, et je veux mon reste. — Je n'ai pas reçu de pièce de deux francs, et j'allais, au contraire, vous demander votre place, monsieur, parce qu'il me manque une place..., et je crois bien que c'est vous qui n'avez pas paYi5... — Alil sacrebleu! conducteur, prenons j;arde à ce que nous disons, ou ça va se gâter ! Monsieur, ne vous ai-je pas remis une pièce de deux francs?
Celle question était adressée par le militaire à M. Maltourné, qui se liàle de répondre :
— Ouj, oui..., je m'en souviens parfailcracnt...; vous m'avez donné une pièce de quarante sou»..., ou deux francs, ce qui est plus correct maintenant, puisqu'on ne compte plus par sous... Il y a pourtant des personnes qui ne peuvent pas perdre l'habitude de dire un sou au lieu de cinq centimes, et deux sous au lieu d'un décime... Avec le temps, il faut espérer...— Ah! fichtre, monsieur, avez-vous fini avec vos sous et vos centimes? il n'est pas question de cela. Qu'avez-vous fait de la pièce de quarante .sous que le vous ai passée?— Comment! monsieur, ce que j'en ai fait? Je l'ai repassée à monsieur à ma droite, qui est plus près du conducteur... N'est-il pas vrai, jeune liemme?
Le jeune homme à la casquette regarde M. Maltourné en faisant un petit air hébété, et répond d'une voix sucrée :
— Moi, monsieur..., je nesais pas..; jenemc souviens pas de ça... Je crois que vous vous trompez... Au reste, tout ce qu'on m'a remis, je l'ai donné au conducteur.— Et je n'ai jias reçu, dit le conducteur, de pièce do doux francs à ce voyage.
Le militaire commence à se remuer sur la banquette comme s'il avait des fourmis dans son pantalon; il trépigne des pieds et jure comme un païen, tout en disant: — Je n'aime pas ce genre de iilaisanterie... Je veux ma monnaie... 11 me la faut, ou je bouleverse la voiture et tout ce qui est dedans... — Mais, monsieur, encore une fois, adressez-vous à celui à qui vous avez donné cette pièce , répond le conducteur ; moi, je ne l'ai pas reçue.
Le militaire se tourne vers M. Maltourné, le regarde d'un air metiaçant, et lui dit: — C'est vous qui avez reçu ma pièce; rendez-moi jnon reste.
Maltûurné s'adresse de nouveau à son jeune voisin en lui disant : — C'est à vous que j'ai passé la pièce de monsieur... Vous l'avez donc laissée tomber?
Le jeune homme timide s'obstine à se donner un air niais en répondant : — Mais je ne sais pas que vous voulez dire... Je ne me rappelle pas du tout que vous m'ayez remis une grosse pièce...
— 1! faut que l'objet en litige soit tombé, dit M. Grassouillet ; regardons par terre, c'est bien plus simple.
Tout le monde baisse le nez, et regarde | ses pieds ou sous les pieds de ses voisins. Tout à coup Beaumignarl s'écrie : — Je vois quelque chose qui brille sous M. Maltourné..., à sa droite...
M. Maltourné se hâte de tâtonner à l'endroit que Beaumignard lui a désigné, et il met la main dans un crachat. Il se redresse furieux ; mais le militaire l'est encore plus que lui. Il grince des dents, serre les poings et regarde son voisin sous le nez, en lui disant :
— Que la pièce soit où elle voudra, c'est i» vous que je l'ai donnée... Finissons, monsieur..., ma monnaie bien vite, ou je vais un peu vous secouer quand nous serons descendus. •
Maltourné, qui n'avait pas envie d'avoir, pour quarante sous, une affaire avec le militaire, tire en soupirant deux pièces de vingt sous de sa poche et les lui présente en lui disant : — Puisqu'il faut que ce .soit moi qui supporte la perte..., tenez, monsieur..., voici vos deux lianes. — Je ne veux que trente-quatre sous... Payez ma place, rendez-moi le reste, cela reviendra au même.
Maltourné s'exécute en jetant de temps à autre des regards fulniiftants du côté de Beaumignard, qui chantonne entre s«s dents.
Cette affaire est à peine tei minée, que la voiture arrive à la station. Avant de descendre. Maltourné fait de nouveau des perquisitions dans la voiture, et le jeune homme à la casquettte y reste avec lui pour l'aider à chercher la pièce do quarante sous, qu'il sait Uès-bien qu'on ne li'ouvera pas.
— Lli bien 1 dit Beaumignard à leur compagnon, qui vient tristement L's rejoindre,
— Lli bien I j'y suis encore pour quarante sous, et trois francs de 8.aladier, ça l'ait cinq francs... Vous me faites avoir bien de l'agrément, monsieur Beaumignard; vous avez une singulière manière d'amuser votre monde, monsieur!...
— Allons!... puisque les voitures à six sous ne vous plaisent pas, nous irons maintenant à pied... Voyez comme je suis bon enfant ; je fais tout ce qui peut vous être agréable.
Les îiois messieurs se mettent en marche. Bientôt M. Maltourné s'arrête en poussant un cri. Ses compagnons se retournent, et le voit'iit qui làtc ses poches.
— Ou'est-ce qu'il y a donc encore? — Il y al. ...il y a... que je suis ^ûlé, is n'ai plus mon mouchoir... Il était dans cette poche.... :i mn
droite.— Du côté du petit jeune homme qui avait un air si timide... C'est lui (pii vous l'aura volé. — Comnii-nt, vous croyez...— Ainsi que la pièce de deux francs, qu'il a fait disparaître... Monsieur Maltourné, il faut se niélier de ces gens qui baissent cuntinuellemenl les yeux. — Monsieur, il mo semble que vous auriez pu me dire cela plus tôt.— Je vous croyais assez d'cxjTérience pour n'avoir pas besoin de mes conseils. — Jo m'en souviendrai de vo< omnibus!... — C'est presque toujours une voiture fort amusante, dans laquelle un observateur trouve une foule de remarques à faire; il y a des gens qui en prennent par plaisir, ce n'est pas ma faute si vous êtes mal tombé. Suivez-moi, Messieurs.
Beaumignard conduit ses deux compagnons dans le centre de Paris et trouve moyen de les faire passer dans plusieurs carrefours.
Or, savez-vous ce que c'est qu'un carrefour dans un quartier populeux de Paris?... Quand vous avez ù en traverser, vous n'avez pas trop; souvent même vous n'avez pas assez de vos yeux et de vos oreilles, il l'aut encore que vous ayez le pied sûr, la marche vive, alerte, légère, et qu'au besoin vous puissiez sauter un ruisseau.
,\insi, lorsque vous vous trouvez au carrefour Bussy, ou de la Ci'oix-Rougn, ou de la Kuiif -des- Moulina, ou de la rue Fitienne. ou des l'orchcrons, ou des J'rlitx-Pères , ou des Carmat, ou Bélhizy, prenez bien garde !i vous I Avant de traverser, regardez devant, regardez dcrrièie, regardez sur les côtés... Le dil^àle, c'est qu'il faudrait tâcher de voir tout cela en même temps ; quand vous aurez {iris toutes ces précautions, et que vous n'aurez aperçu des voitures (|u( dans l'éloignement, vous vous avancerez avec confiance, en voui
-^ Je ne risque rien ; traversons !
Être trop confiant I... Vous ne connaissez donc pas votre Paris!...
Un marchand de salade s'arrête devant vous ; des femmes vous barrent le passage en lui marchandant des laitues ou de la romaine. Vous allez prendre derrière une charrette qui est arrêtée... Mais voilà le charretier qui arrive et veut faire reculer son cheval ; pour nepoint vous trouver pris entre une borne et la roue de la voiture, vous faites quelques pas en arrière, une grosse voix vous crie ;
— Prenez donc garde, vieux mufle I
Et que cette expression de mufle ne vous scandalise pas ; c'est une des plus douces qui puissent arriver à vos oreilles lorsque vous traversez un carrefour populeux.
Celui qui vient de vous apostropher ainsi est un peintre en bâtiment ; il porte des terrines, des seaux pleins de couleur et dans lesquels vous avez manqué de vous jeter. Vous voyez qu'au lieu de vous fâcher de ce qu'il vient de vous dire, vous lui devriez plutôt des remerciements.
Vous voulez vous mettre à l'abri sous une porte cochère, mais là on fait un déménagement; des commissionnaires sortent en portant des meubles sur un brancard ; ils vous crient, gare I d'un air féroce, qui annonce qu'ils n'ont pas l'intention de se ranger pour vous.
Vous vous décidez à sauter un ruisseau un peu large, au risque de mettre votre pied au milieu ; vous tombez devant la boutique d'une fruitière, au -moment où celle-ci lance dans la rue l'eau d'un baquet dans lequel elle avait mis détremper de la raie. Vous recevez une grande partie du liquide dans les jambes, et la fruitière se borne à vous dire :
— Dame, mon enfant! vous arrivez là devant ma porte comme un accident! C'est pas ma faute. Au reste, c'est de l'eau propre; elle ne sent que le poisson.
En vous éloignant de la fruitière, vous vous trouvez dans un groupe de gens qui sortent d'un cabaret en se disputant. Tout à coup les bras s'allongent... Paf! vous recevez un vigoureux souffleta travers la figure ; il ne vous était pas destiné, mais vous ne le recevez pas moins, et au lieu de vous faire des excuses, on vous en donnera d'autres, si vous ne vous hâtez de fuir les combattants.
Vous êtes sorti de la bagarre, vous respirez enfin... Mais deux énormes chiens viennent, en se poursuivant, jouer aux barres dans vos jambes et vous font perdre l'équilibre. Quand vous vous relevez vous voyez venir sur vous un fiacre, un cabriolet, une carriole et deux omnibus : vous ne savez plus à que! saint vous vouer, et ce n'est pas sans courir le risque d'être plusieurs fois écrasé, ou du moins renvtTsé, que vous parvenez à sortir du carrefour.
Maintenant que vous êtes au fait, vous comprendrez quelle jouissance doit, éprouver M. Mallourné, en suivant dans le centre de Paris Beaumignard, qui marche très-vite, mais qui ne manque pas de s'arrêter brusquement lorsqu'il traverse un carreoufr.
L'objet le plus frivole semble alors attirer l'attention de Beaumignard; il s'arrête devant une boutique, ou devant une chanteuse, ou devant un étalage en plein vent, ou devant un aveugle, ou devant une jolie femme.
Alors M. Maltourné, forcé de s'arrêter aussi pour attendre ses co;tipagnons, regarde avec terreur autour de lui. Les voitures l'effrayenl, les passants le coudoient, le bruit l'étourdit, il saute continuellement les ruisseaux pour gagner les trottoirs, et va se cogner dans l'un ou dans l'autre. Il est bientôt harassé et crotté jusqu'à l'échiné. Sans cesse obligé de courir aprè.^ Beaumignard ou de l'attendre dans la rue, il se di^Litiu à lui prendre le bras, en lui disant d'un air désespéi'é :