LA VRAIE MANIERE DE S'AMUSER
— Monsieur, vous avez donc juré de m'éreinter aujourd'hui. — En vérité, 1)1011 cher monsieur liientoiirné... non, Maltourné, on ne sait comment faire avix vous pour vous contenter. Nous allions en omnibus, cela vous a déplu; je vous fais aller à piod, maintenant voilà que cela vous ennuie de marcher... Vous êtes dilfirile à satisfaire... — Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à m'amiiserî... — Vous voyez bien que je fais tout mon. possible pour cela; je vous promène de toutes les façons. — Ce genre d'exercice ne me divertit pas... — C'est-à-dire que vous ne voulez pas convenir que c'est furt amusant. N'importe, il est l'heure de diiier, entrons i liez le traiteur.
— Oh! bravo le traiteur! dit Grassouillet; l'exercice m'a donné un appétit d'enfer. — Tant mieux! lit vous, monsieur Mallourné? — Moi, monsieur, je ne sais pas trop... Je dînerai volontiers pourtant.... vous me faites tant courir. — C'est-à-dire que vous avez faim aussi, et vous ne voulez pas en convenir; quel terrible homme vous faites!... il ne veut jamais avouer qu'il est content... — 11 me semble que je n'en ai pas encore eu l'occasion, monsieur.
Les trois messieurs entrent chez un traiteur; il est convenu que chacun payera son écot, ce dîner n'ayant aucun rapport avec celui qui est parié pour le lendemain.
lieauuiignard se fait donner une table placée près d'une fenêtre. C'est lui qui commande, qui ordonne; le garçon lui témoigne l'empressement que l'on a pour un habitué qui est généreux.
beaumignard a commencé par demander des huîtres, du chablis première, puis du madère, puis du bordeaux-Léoville.
M. Maltourné fronce les sourcils, et murniuiu:
— Diable, monsieur, comme vous y allez!... — Oh! laissez-le faire, dit Grassouillet: c'est un gaillard qui vit bien, qui s'entend à commander un repas; il est gourmand et il est gourmet! je vous réponds qu'il nous fera bien diner.
— Si nous étions à demain, reprend Maltourné en regardant avec effroi un filet sauté aux truffes que le garçon vient d'a|)purter, certainement je ne dirais rien..., parce que ce n'est pas moi qui payerai... Monsieur conimandera le dîner... Oh! je le laisserai faire. Mais aujourd'hui, connue nous payons chacun iintre part...
— Ah! mon cher monsieur Maltourné, dit Beauuiignard, est-ce qu'il faut s'occuper de ces misères-là quand on est réuni pour s'amuser.... et vous savez que nous ne voulons faire que cela aujourd'hui.
— Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez faire... Je ne me suis pas encore amusé un seul instant... Je ne jette pas mon argent par les fenêtres, moi!.'.. On n'a pas besoin, pour dîner, de prendre des plats trollés ! et du bordeaux preniière!... — Oh ! après cela, si vuus ne les aimez pas.... c'est diUerent, il ne faut pas vous forcer... Garçon ! apportez un bœuf aux carottes à monsieur... du vin ordinaire et une caiafo d'eau.
— INon pas! non pas!... Ce serait joli! Je mangerais du pot-au-feu, tandis que ces messieurs se gobergeraient avec du lilet, et ensuite on me ferait payer mon tiers du diner... n'est-ce pas? Alors, messieurs, je mangerai de ce que Vuus mangez. Je veux du likt... Je veux du madère, du Champagne... J'en veux même beaucoup. — Ah! voyez-vous, il adore tout cela... Homme cruel! qui veut toujours nous cacher son bonheur.
M. Maltounié ne dit plus rien, mais il se jette avec colère sur tous les plats que l'on sert; il ne cesse pas d'emplir et de vider son verre; au bout de quel(iue temps, il devient très-coloré et ses yeux se (roncent et se rapetissent; tout cela ne lui donne pas l'air de meilleure humeur, taudis cpi'au contraire Grassouillet ne cesse pas de rire, et lieaumignard de chanter.
On n'est pas encore au dessert lorsque deux petits enfants de la Savoie, qui portent chacun une vielle, s'arrèlent sous lesl'eiiètres du restaurant et se mettent à chanter, à danser, en accom[)agnaiit leurs yuuj) jnoupiouiic leur im-trumcnt.
Beaumignard a dit quefiiues mots au garçon pendant c(ue Maltourné s'obstinait à prendre du homard dont il avait déjà mangé beaucoup.
— Voilà une musique bien ennuyeuse! dit ce monsieur au bout de quelques instants... Ces Savoyards sont assourdissants avec leurs youp ptou piûu!
— Ah, par exemple! s'écrie Beaumignard; est-ce que vous n'aimeriez pas la musique, monsieur Maltonrné'? Vuus m'ctonuenez beaucoup... la musique exeice tant d'iniluencc sur les personnes sensibles... Vous savez bien que... cmollii mores, nec sinit eue fcnis...
•■—U'abord, monsieur, je ne tais pas le latin... J'ignoie ce que la musique émoHil; ensuite, je n'appelle pas musique l'i^'iioble son do ces vielles... On dirait plusieurs chats ipii jurent... et les cris de ces enlants... c'est à fendre le tympan...
— Moi, cela me donne envie de danser... Et vous, Giassouillol... n'est-ce pas que c'est gentil, !/o«/j pion piou?.,.
— C'est très-sautillaut ! Si j'étais dans ma chambre, je polkerais avec mon fauteuil.
La musique des Savoyards continuait toujours. M. Mallourné n'y lient plus; il appelle legari;oii et lui dit : — Donnez quelques sous à ces eiiLinls, et dites-leur de s'en aller bien vite.
Le garyon sort. La musique ne cesse pas. Beaumignard aceompagiio ksyoM/> j^:yi( pioitavoc Sou couleau sur sou verre. GrassuuilUl luil
gigoter ses .pieds sous la table, comme s'il dansait. M. Maltouroc appelle de nouveau le garçon, comme si le feu était au restaurant. Le garçon parais.
— Je vous avais ordonné de renvoyer ces chanteurs ou de kur dire de se taire. — C'est vrai, monsieur; mais quelqu'un qui dîne ici les a payés trcs-gra.;semcnt pour qu'ils chantent pendant tout le temps de son dîner ; les Savoyards sont trop honnêtes pour ne point vouloir gagner l'argent qu'ils ont reçu. — Et cettepersonnequi veut les entendre en dînant, va-l-el!e bientôt s'en aller, au moins? — Monsieur, elle n'est encore qu'au potage.
M. Maltourné demeure anéanti. Il lui faut entendre les yAip piou piuu jusqu'au moment où il quitte la table. Il sort de chez le traiteur la tète étourdie par les vins et la vieille. Ses deux compagnons sont très-gais et marchent en se dandinant, comme s'ils allaient faire la queue du chat.
B:anmignard conduit son monde dans les Champs-Élysi'es. Le temps était beau. Il y avait foule de promeneurs, de flâneurs; tous les petits jeux rassemblés dans cette promenade étaient en activii/?, depuis les billes jusqu'au ballon, depuis les quilles jusqu'au cochonnet.
Beaumignard s'arrête devant un jeu de bagues, et dit à ses compagnons:
— Montez ; prenez les cygnes ou les chevaux, je vous laisse le choix.
— Je n'ai jamais été là-dessus, dit Maltourné: je ne sais pis y jouer.
— Il y a Commencement à tout. — Çam'étourdira. — Aucontraire...
— Ça me fera du mal... — liaison de plus. — Comment, raison de plu=?... — Je veux dire que cela vous amusera beaucoup... — Mais...
— Ah! monsieur Maltourné, si vous ne voulez pas vous laisser amuser, alors vous avez perdu le pari.
Maltourné monte en rechignant dans un cygne. On fait plusieurs parties, pendant lesquelles il n'enfile pas un anneau. Il descend du jeu de bagues en trébuchant et avec une figure désespérée.
L'n peu plus loin, c'est une balançoire à filets devant laquelle Beauiiiignard s'arrête, en disant à ses compagnons:
— Montez, messieurs, il n'y a rien de bon comme la balançoire pour faire la digestion. — Je -connais les balançoires, je ne les aime pas; c'est trcs-daiigereux, dit Maltourne. — Pas quand il y a un filet. Ah! s'il n'y avait pas de filet, je ne vous proposerais pas d'y minier; je serais désolé que quelque bosse vînt gâter l'harmonie de voS traits. Mais là-dedans vous pouvez tomber, le lilet vous recevra. Mo'tilez..,, je vous ferai aller très-haut... — Monsieur, je déleste la balançoire... Je ne monterai pas. — Oh! la bonne charge... Vous savez que cela va vous amuser beaucoup, que vous allez rire là-dedans Comme un bossu, et voilà pourquoi vous refusez d'y aller. Alors, cher ami, payez le dîner.
Maltounié serre les poings, grince des dents et monte dans la balançoire. La machine est mise en muuvement pir de vigoureux gaillards; elle décrit presiiue le cercle comme le chemin 'de fer centrifuge. Lorsqu'on arrête, et que Maltourné descend, il roule des yeux blancs et s'accroche à toutes les personnes qu'il rencontre. M. Grassoudlel a très-mal au cœur; mais il n'en dit lien et veut toujours danser en marchant.. Beaumignard laisse quelques moments soufder ses compagnons ; puis il les mène devant une balançoire russe, fait arrêter les faulenils qui tournaient dans l'espace, et dit de nouveau à Maltonrne: — Montez! Maltourné se jette en arrière eu s'ecrianl : — Monsieur, c'e.~t une mauvaise plais^iiiterie... Vous avez donc juré ma morf? — l'as du tout; j'iii jure de vous amuser, au contraire, et je fais tout ce que je peux pour cela. .Mais vous ne voulez pas vous y prêter... l'atience, il faudra bien que ça vienne; la journée n'est pas finie, et d'ici à minuit je vous garde ban des sur- [irises. M. Mallouriie ne dit plus rien. Il se laisse enfermer dans uu des fauteuils, comme un condamne que l'on conduirait au supplice.
On met la lialancoire russe en moiiveinent. En se sentant balance dans l'espace, tantôt en avant, tantôt en arriére, .Maltourné pousse des cris tellement plaintifs, qu'on croit devoir arrêter le jeu. On relire Mallourné de son fauteuil ; il est vert et il se laisse tomber sur le garçon eu disant à Beaumigard : — J'en ai assez, monsieur... Voilà les Soixante-quinze lianes du pari... Je ne veux pas continuer... — Vous vous êtes donc assez amuse'? — Vous me ferezcrever, monsieur. .. C'est un tour abominable que vous me jouez l.i... Mais vous ne me reprendrez pas à aller avec vous... Voilà l'argent du p.iri. Adieu, mes>ieurs; vous pourrez le manger sans moi. .M. Maltourné allait s'éloigner, Beaumignard l'arrêleet lui dit d'un ton sérieux celte fois:
— Monsieur, nous vous alteiiilriiiis demain, à cinq heures, au café où itius nous sommes rencontres ce malin, et j'es(H;a* alors que vous ne ivgietlerez point d'avoir [urdii votre p.ii i... Si vous ne venez jvis, lll^>n^lellr, ce serait nous olVeiiser, .M. Grassouillet cl moi, et nous se- I i.iiis ililiges de vous en demander raison.
Le lendemain, ù l'heure indiquée, M. Maltourné, qui avait fait >e5 rellexions, et qui trouvait qu'il ne lui en coûterait pas plus de manger sa part du pari, s'cUiit décidé à aller au rendez-vous indiqué par Beaumignard, avec lequel, d'ailleurs, il ne se souciait pas d'avoir lin duel. Le jeune homme éuit déjà au café avec son ami Grassouillet.
— Nous vous attendions, monsieur, dit Beaumii^narJ. Je si'isentlianlé que volro humeur d hier soit diSMi>ce, et 40* vous vous sovez
&JADAME N'Y EST PAS.
décidé & venir nous rejoindre. Car Je ne doute pas qu'aujourd'hui vous ne soYcz cuiiteiii de moi.
— Est-i:e que vous voudriez encore m'ainuser, monsieur? s'écrie .Maltourné «n f;ii.sant un mouvement de terreur ; alors, je vais vous ^ouil.lit^M■ le liiiiijiiur. '
— Ne craiiîiifz rien, monsieur : le plaisir que je vous réserve aujourd'liui n'a Jamais fait de mal. Veuillez me suivre, messieurs.
Beaumignard conduit riioniiiie gai et l'Iiomme triste dans le haut d'un faubourg; il les fait ciiiicr dans une maison de fort clictive apparence ; il grimpe un escalier étroit, noir et tortueux, en priant toujours ses deux compagnons de le suivre.
-M. iMallourné ne monte l'escalier qu'avec défiance, 11 regarde Grassouillet en murmurant :
— Comment I il va nous faire dîner à vingt -cinq francs par léte, dans cette masure... Est-ce qu'il y a un traiteur dans les greniers de cette maison? — Je n'en connais pas..., et ça m'élonnerait que l'on fit bonne chère par ici.
Beaumignard s'arrête enfin aux mansardes ; il ouvre une porte, et Introduit ses compagnons dans une chambre bien misérable et à peine meublée, dans laquelle une femme, jeune encore, mais qui semblait faible et souffrante, tenait entre ses bras deux petites tilles, âgées l'une de deux ans, l'autre de ([ualre. Et tout cela était velu à peine. Cependant les enfants mangeaient Joyeiisenienl une tartine de pain, et la mère souriait en les regardant satisfaire leur appétit.
A l'aspect de Beaumignard, la jeune femme se lève et veut, avec ses enfants, aller embrasser ses genoux; celui-ci l'arrête et lui montre W. Maltourné qui est resté immobile devant ce tableau.
— Madame, dit Beaumignard, ce n'est pas moi qu'il faut remercier pour les soix.ante-quinze francs que vous avez reçus... C'est monsieur que voilà, qui, sachant votre misère et vos malheurs, a voulu venir à votre aide et au secours de n'is enfants.
Alors, la jeune femme court vers M. Maltourné; elle se jette à ses genoux, elle saisit une de ses mains qu'elle porte à ses lèvres en s'écriant :
— Ab I monsieur, permettez-moi de vous témoigner ma reconnaissance... J'ai perdu mon mari... Je viens d'être longtemps malade... Sans la somme que vous m'avez envoyée, on me chassait de c* logement, et je serais morte de desespoir de ne plus avoir un abri pour mes
Pauvres enfants : mais votre secours m'a rendu le courage, la santé..., espérance... Venez, mesjiauvres petites..., venez aussi baiser la main de ce bon monsieur, qui vous a conservé votre mère...
Les petites filles viennent se presser contre leur mère, et tâchent d'atteindre à la main que celle-ci serre toujours dans les siennes. M. Maltourné se sent ému, attendri, des larmes coulent de ses yeux, et il se tourne enfin vers Beaumignard en lui disant d'une voix altérée :
— Vous avez raison, monsieur..., je suis neureux..., bien heureux en ce moment..., et j'éprouve une jouissance que je ne connais^ sais pas!...
— Eh I allons donc, s'écrie Beaumignard, je savais bien que Je finirais par vous procurer du plaisir... Alors vous ne m'en voulez plus pour mes amusements d'hier?... — Ohl non... Je suis content de vous maintenant.
Pendant que ces messieurs parlaient, M. Grassouillet, qui .avait commence par pleurer comme une biche dans un coin de la chambre, avait ensuite porté sa main à son gousset. Il y prend soixante-quinze francs qu'il va remettre à la pauvre mère, en lui disant :
— Et moi au-'-si, je veux contribuer à faire cesser vos peines.
Beaumignar(^ yoint, à son tour, son offrande à celle de ses deux compagnons; puis, après avoir reçu les bénédictions de la jeune femme, les trois hommes sortent de la demeure de la veuve.
— Maintenant, dit M. Beaumignard, allons diner. C'est moi qui paye. — Non, dit M. Maltourné, permettez que ce. soit moi. Je vous dois beaucoup de reconnaissance, monsieur, car vous avez vaincu mon humeur morose, et vous m'avez prouvé qu'il suffit de faire du bien pour avoir du plaisir ; vous m'avez appris la vraie manière de s'amuser.