‹ MoustacheChapitre 131 sur 281 · MADAME N'Y EST PAS · texte numérisé non relu

MADAME N'Y EST PAS

Et elle ajoute mentalement: «Et vous un autre, qui ne comprenez point qu'on ne, veut pas vous recevoir. »

Le Iloltentot insiste encore en disant: « Mais madame m'avait en- » gagé à venir la voir..., si vous lui disiez que c'est moi, peut-être I que.., elle y serait. »

(ci la femme de chambre prend un air presque majestueux en répondant :

— Monsieur, je vous ai dit que madame n'y était pas et je suis Monnée que vous insistiez davantage.

L'horamc des bols n'ose plus répliquer, il s'éloigne tout désappointé, tout penaud, en se disant : «l^ourquoi donc les concierges ili*-ent-;ils que madame y est... ou pourquoi dans le monde madame Die dit-elle que je serais bien aimable de venir la voir, si elle ne vent pas me recevoir ? »

Celui qui se dit tout cela doit être une espèce de sauvage qui ne comprend pas encure qie dans le œgnde on se dit mille choses, oa se fait des compliments, des politesses, et même des olfres de service, des protestations de dévouement qui ne doivent pas dépasser l'enceinte du salon, et qu'il faut être un niais pour se les rappeler après en être sorti.

Pour refuser sa porte aux personnes qui viennent la voir, il n'est pas toujours nécessaire qu'une femme soit livrée à un dou.x têteà-téte. Il suffit qu'elle ail la migraine ou mal aux nerfs, ou, ce qui est toujours la raison majeure, que sa toilette ne soit pas terminée.

Les femmes les plus jolies ne >eulent pas qu'on les surprenne lorsqu'elles sont livrées aux mystères de cet art qui contribue à les embellir encore. L'ami du cœur, l'amanl même n'a pas le droit de pénétrer dans le sanctuaire aval que madame ne soit convenablement sous les armes.

Et ce que font les jolies fefflines, jugez si elles doivent le faire aussi, celles à qui la nature a relusé la beauté et qui, pour y suppléer, ont recours à toutes les inventions de la chimie moderne, et dont le cabinet de toilette est un magasin de cosmétiques, d'essences, de parfums, de pommades, de vinaigres de toutes les couleurs.

Une de nos petites-maîtresses de Paris qui ne se montre jamais devant le monde avant d'avoir peint, pjirfumê et refait entièrement son visage, se trouvait un jour sans domestiques à l'heure où elle allait commencer sa toilette. On sonne chez elle, personne n'ouvre, on sonne encore, elle croit que sa femme de chambre a oublié sa clef et va imprudemment ouvrir la porte.

Celait un monsieur qui, depuis quelque temps, lui faisaitla cour et qui ne lui déplaisait pas.

— Madame"""? dit le monsieur en regardant avec surprise la personne qui vient de lui ouvrir, et celle-ci lui referme la porta sur le nez, en lui répondant avec un grand sang-froid :

— Madame n'y est pas.

Il y avait une si grande différence chez cette dame vue avant ou après qu'elle se lût achevé de peindre, que le monsieur s'éloigna persuadé qu'il avait été dupe d'une illusion et qu'en effet cette dame était sortie.

Et vous, malheureux fournisseurs de ces dames qui aiment à porter toutes 1rs modes nouvelles sans s'inquiéter des moyens de payemont, à telle heure de la journée que vous vous présentiez avec vos mémoires, vos factures, la domestique vous fait toujours la même réponse :

« Madame n'y est pas. »

Les créanciers redescendent l'escalier en se promettant d'y mettre de l'obstination et de forcer entin cette dame ii les recevoir. Mais au bout de quelque temps le concierge leur fait une autre réponse :

« Madame n'y est plus ! »

Elle a déménagé et n'a point laissé sa nouvelle adresse. Maintenant cherchez la dame. Paris est si grand et ces dami-s changent de nom, de qualité, de tournure, de manières comme elles changent de lo^rement.

Or voici ce qui arriva il y a peu de temps : un jeune homme naïf, franc, sensible, aimant... (Jc vous assure qu'il y a encore des jeunes gens comme cela; ils ne sont peut-être pas très corauunis à faris, mais enfin il y en a.) Ce jeune homme naïf, qui exerçait la prolession d'ébéniste... (on peut être ébéniste et naïf) était devenu éperduni'Mit amoureux d'une simple grisi'tle... (Il y a des gens qui osent dirr qu'il n'y a plus de grisettcs à Paris. Je vous assure que ces gons-là se trompent. La grisette est un produit du sol, il y en aura toujours en France, comme des truffes. .. Je vous engage à préférer les brunes, elles sont meilleures... Je parle des truffes.)

Je reviens à mon jeune ébéniste qui avsrt fait de grands sacrifi'-es pour se faire aimer de sa jolie fleuriste et qui se croyait sûr diî son cœur, parce que tous les dimanches il la menait diner cbi-z un traiteur où il lui faisait manger du veau et de romelctte sfiofflée, terminant la journée par le specticle ou une polka au Cl.i'.-i.i- Rougc. Mon jeun'! homme naïf croyait qu'une f-'ujme n--, i'r.iit pas ambitionner d'autres plaisirs... 0 candide ébénisi»;, tu rj < ,inaissais pas les vers que François I", ce roi de galanuj m'-irii r:, s'amusait à graver sur ses vitres; ou si tu les connaissais, tu ij'.o fai.-ais aucun cas, ce qui revient absolument au mèinr. Et pourtant, un beau jour... ou un beau soir, n'importe, en se présentant chez sa Ueurisle, notre amoureux ne trouva plus personm-. La jol e grisette avait disparu... et nul ne gavait ce qu'elle était devenue.., Pa< même la fruitière du coin... Quant aux portiers, elle n'en avait pas.

Le pauvre garçon pleura, se désola, parcourut tout Paris, s'infirraant à chacun de Lucienne. C'était le nom de sa fleuriste; pois enfin, comme ses recherches étaient infructueuses, il s'eflorca de r^nf-rmer ses larmes, de cacher sa peine, mais non pas ae se cons^dcr, car il savait bien que cela lui serait impossible; et d'ailleurs il trouvait encore du plaisir à penser toujours à Lucienne, il préférait sa tristesse et ses souvenirs à de nouvelles amours... Bon jeune homme ! il voulait peut-être se singulariser.

Un an s'était écoulé, lorsqu'un soir, notre fidèle amant reçut un billet de Lucienne, il ne contenait que ces mots : « Je meurs d'envie de te revoir. Viens demain chez moi à midi, tu demanderas M"' de Saint-Alphonse. »

Puis suivait l'adresse. C'était dans le beau quartier, dans la rue Notre-Dame-de-Lorette.

Le naïf jeune homme fait plusieurs J)onds devant la loge de son portier. 11 ne dort pas de la nuit, tant il est heureux d'avoir retrouvé sa Lucienne. Quant à ce nom de Saint-Alphonse qu'on lui dit de demander, il y fait peu attention, il croit que c'est celui d'une amie de Lucienne, ou d'une dame chez laquelle loge sa fleuriste.

Et le lendemain il n'est pas besoin de dire s'il est exact au rendez-votis. Il arrive dans une maison élégante. Il demande Lucienne T — Connais pasi — répond le concierge.

— Ah! c'est juste... Madame de Saint-Alphonse... C'est là qu'elle demeure.

— C'est différent. Montez au second; un pland bleu à la sonnette.

Le jeune homme monte, trouve le gland bleu, sonne à casser le cordon; une femme de chambre arrive.

— Madame de Saint-Alponse ?

— Elle n'y est pas.

— Comment I Lucienne n'y est pas.

La femme de chambre se ravise ; elle examine le jeune homme et s'écrie : — Ah I pardon ; n'étes-vous pas M. Adrien?

— Oui, mademoiselle.

— Oui..., oui, madame y est pour vous... J'avais oublié ma consigne.

Et la soubrette introduit Adrien dans un magnifique appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces meublées avoo niaguificence, il trouve enfin la personne qu'il cherche dans le fond de sou boudoir; mais c'est à peine s'il peut la reconnaître, tant il y a de changement dans sa tenue, dans sa toilette. Lucienne est devenue une petite-maîtresse, une lionne, si vous aimez mieux ; et Adrien reste devant elle tout interdit, tout déconcerte.

Lucienne rit d'abord de sa surprise, puis lui dit enfin :

— Est-ce que tu ne me reconnais pas, Adrien? — Si fait... c'est-à-dire... c'est vous et ce n'est pas loi...

— Mais si, c'est bien moi, Lucienne, qui est devenue riche en tournant la tête ù un gros capitaliste... mais qui t'aime encore et veut te voir de temps en temps. Viens donc fasstKiir près de moi.

Au lieu de s'asseoir, Adrien remet son chapeau sur sa tète, en disant :

— Adieu, mademoiselle Lucienne... ou plutôt adieu, madame d.^ Saint-Alphonse... car Luci-inie n'est pas ici... je ne l'ai pas retrouvée.

— Mais, tu ne me comprend , donc pas, Adrien... puisque je veui te Voir encore.

— Je vous comprends troj bien, madame, mais je vous le répèle, vous n'êtes plus celle que j'aimais... Je ne vous connais pas vous.

Et malgré les instances de la jolie femme, le jeune homme «'éloigne et -sort de la maison en disant au concierge :

— Vous aviez raison. Lucienne n'y est pas.

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