X.I: HUSSARD HT I.A VIVANDIÈRE
On était alors sniis le consulat, à cette époque où la France commençait à redevenir gaie, à respirer, à Se retrouver, à se reconnaltie; où, sortie enfin du réi^iiue do la terreur, on avait daiirno la drliarrasser de rr bnn monsieur de Itoliespierre!... (|ui voulait pourlaul la rendre si heureuse ! et qui pour rcla faisait guillotiner tons ceux qui ne pensaient pas comme lui, et même ceux qui éUiient siuipieinent /nispeclès d'être snitpccts! et puis encore ceux ipii avaient le niallicur d'avoir l'air noble, dislingue, la démarche fière et la tournure eli'pante! et puis encore ceux qui relevaient leurs cheveux avec un peicne après les avoir nattes ; et puis ceux qui portaient un collet vert a leur habit; et c'était d( jà trés-iuqirudent de porter un haliit, dans ce bon temps d'égalité et de Iraternilc et de liberté où vous ne pouviez pas fau'e quatre pas et dire doux mots sans risquer d-èlre mis en prison!... Quel temps! (piol régime! quelle époque!... où l'cchafaiid était en permanence, où les honnêtes gens Iremblaionl devant les assassins!
Mais liàtous-nous de ditourncr les yeux de ce tableau !...
l'n jeune homme, vétii de l'uiuformc d'officier de hussards, venait d'entrer dans la rue de la liarillerie, et s'était arrêté devant une m,ii- «<in d'asse/ chetive apparence, comme presque toutes celles de i'ellc> rue, à cette ejuKpie ou on ne eormaissail encore ni le gaz, ni les omnibus, ni les clieniins de fer.
Le jeune homme tpù s'arrêtait là jronvait avoir de vingt-quatre ;\ Tin^'t-iiuii 'ins. Il elait d'une taille élevée, mais sveltc et'bien prise, Il 1 uniforme de hussard en faisait valoir Ions les •ivartnge.';.
C'était un brun aux yeux bleus, bien reniTii?, bien doux, et même tendres lorsqu'ils ee fixaient sur une femme, mais francs et décides quand ils étaient on face de l'ennemi. Un nez droit et pirfaitonient ct)rrect, une bouche spirituelle, un front ('levé et des cheYeu\«bicn plantés achevaient de faire de ce jeune .rficier un fort joli garçon, (lui devait trouver pour le moins autant ùc conquêtes à faire en temps lie paix que pendant la guerre.
Vous savez que la rue de la Barillerie donne d'un cAté sur le quai de l'Horloge et de l'autre quai des Orfèvres, mais vous ignorez peutêtre que jadis l'église n.voissiale de S;»inl-'l.-irthelemy y était située; que cette église a ete (lemolie. et que c'est sur Si>n emplacement que l'on avait bàli le théâtre de la Cite, fort en vogue sous le Consulat, et qui vit naitre les fameuses pantomimes : la Fdte hussard. l'Umimt vert, Dorùllu'c!... chefs-d'œuvre de CiitWier , et qui fais;iienl iUors courir tout l\aris ; ce qui prouve , comme je vous le disais lout-àl'hcure, qtie les habitants de Paris avaient grand In-s^iin de wurir, de s'amuser, de se divertir pour oublier le régime de la terreur.
Si nous devons en croire Sflifi/-Foi.r. « ce fut à la (wrlo de l'église Saint-liarthi lemy que le roi Robert, fils de Hugues tiipet, qui avait épouse lîerthe. s.1 cousine is.sue de germaine, et que l'.regoire V exconnuunia ;\ cause de ce mariage , fut abordé (vir Ablnm . abbe de Klcury, lequel était suivi de deux fcnnnes qui |H>rlaient un fort grand plat (le vermeil, leipicl plat était recouvert d'un linge. »
Abbon annonça à Uoberl Ir. délivrance d« la reine, el, decinivrant le plat, lui dit :
» — Voyez, Sire, les suites de votre désttboissance siix décrets de li:glise. o
Or, il faut vous dire que le plat contenait un monstre ayant le r^iL et la tête d'un canai"d. ,
Par suite de cet évenem^utj Bo.rtli8 fut npudii-t' : Hoi>OTt èpoQU
TAOt'lNKT LK BOSSU.
Constance de Provpnrp, dont le (■iira("ti''rc iiliirr et viiiiliratiffxeiva sa |ialifiiif et 4-aii»:i l.inl i\e tr.uililcs dans KKlal, qu'il ne païul i^-inl qiu' la tirni'dirtion dn ciel se fût ri'pandiiu sur ce second mariage.
Kii veillé, si iliias dcvniis i-iMncirirr la l'iovideiire de ne |diis iHie Si MIS le ri'L'inie de ce bon m'Hisinir ili; IUilMS|)iiMli', nciiis devons aussi la hrnir «le ne plus nous faire venir au inoiid'; avec des cous et des bUes de canard.
Revenons i\ notre jeune officier de hussards.
Après avoir hésité quelque temps, il s'éUiil décidé à entrer dans la maison, il avait niuntr deux é'taires, s'était arrête devaiit une pm-te ■ ur laquelle était une rlé, puis il avait pénétré dans un petit Iol'i;- Mient tres-inodeste, mais propre et liicn tenu, ilaiis lequel une reiimie, qui avait passe la cinquantaine, était assise et occupée à coudre.
Cette femme portait un eostnnip'fnrl simple; une jif^ie de (lr:i|i hleii, une espèce de veste A taille de même étoile, le toiil garni d'un double rang de petits liontons de cuivre, ce qui, joint à un fieliii de suie noire roule et uoué autour du col, lui donnait une apparence militaire.
En elfet, la veuve Hloquct avait été vivandière, elle avait suivi à l'armée son mari, le père de l'iiistave, et Ciiislave c'est le jeune officier de hussards ipii vient d'entrer chez elle.
La veuve lîloquet, qui avait drt ne pas être trop déchirée dans son tcin,.s, ainsi ipi'elle se plaisait elle-même à le répéter, avait eiicme de heaiix veux, que le temii» avait rendus moins vifs, un front h uil. de lielles dents, et un sourire (|ui eiait dautaiit plus gracieux qu'elle ne le [inidigiiait pas : vous savez que les choses uue l'on iirodigue perdent bientôt de leur prix.
A l'aspect de son (ils, l'cx-vivandière lève sur lui .les yeux pleins de tendresse, mais ils se voilent hicn vit.e lorsiju'elle remarque la tristesse et le découragement peints dans les traits de Gustave.
— Kh bien ! voyons, qii'y a-t-il, mon gargon? leiuando la mère Bloquet au jeune hussai-d, te voilà encore avec la figure bouleversée...
— Ah ! ma mère, je suis bien malheureux ! répond Gustave en se laissant aller sur un siège.
— Malheureux, à ton âge, cela veut dire amoureux... Il n'y a que l'amour qui vous fasse soupirer, vous autres hommes!... la peine, l'espoir, le plaisir, tout est là!... Kh mon Dieu:... je m'en souviens! J'ai été jeune aussi..., et c'est par amour que j'ai suivi à l'armée ton pauvre père... C'est l'amour qui me rendait courageuse, qui me faisait oublier, braver le danger. Sur le champ de bataille, les balles sifflaient à mes oreilles et je ne les entendais pas... Je n'étais occupée que de ton père que je tâchais de suivre des yeux au milieu de la mêlée... Le bruit du canon, de la fusillade, rien ne m'épouvantait ! il me semblait toujours que c'était de la musique!... Je n'ai tremblé qu'une fois..., lorsque je vis ton père marcher pour emporter cette redoute... C'était à Lodi... Un secret pressentiment me disait qu'il ne devait pas en revenir...; et... en elTet... blesse, blessé mortellement!...
Ici la mère Bloqiiet s'arrête pour passer sa main sur ses youx; mais elle reprend bientôt d'mie '" olus feime :
— Mon fils, je t'ai toujours aonné l'exemple du courage, ae sa firmeté. Ton père est mort en brave; moi, je l'ai accompagné sur le champ d'honneur. Notre fils devait être un brave aus-i, sans quoi je l'aurais renié, j'aurais dit : Cela ee peut pas être notre enfant.. Mais ie n'ai que des éloges à donner à ta valeur. Quoique tu n'aies encore Jiie vingt-quatre ans, te voilà diMà officier, et le général Desparville la fait son aide de camp. C'est bien, cela; je puis être fière de mon fils. Cependant, le courage qui consiste à bien se battre ne suffit pas encore! U en faut un autre... 11 faut à un homme cette force de carai tère qui lui fait supporter ses peines, ou iriompher de ses passions quand elles sont coupables. Depuis quelque temps tu es sans cesse
triste, silencieux; tu n'as plus la tenue, l'humeur d'un soldat
Je lie reconnais plus mon fils enfin... dont je veux toujours être fière. Tu vas me conter ce qui cause tes tourments. Je le veux, je l'exige... Songe qu'une mère est un <ifficier supérieur auquel ses enfants doivent respect et obéissance ! Parle; j'alteiid
Gustave se lève et répond aussitôt :
— Vous avez raison, ma mère, je suis amonrcux; une passion violente et qu'il m'a éié impossible de vaincre s'est emparée de mon cœur, c'est en vain que j'ai vouk l'en chasser!
— Si lu .13 voulu la chasser, ur sais donc que tu as tort d'aimer !... Tu aimes donc une persoJMie qui n'est pas digue de ton amour?...
— Ah! que dites-voj.. à, ma mère ! J'aime un ange! une créature céleste! que l'on ne peut voir sans en être épris...
,— Pourquoi alors veux-tu chasser cet ange de ton cceurT,..
— Ma mère,... celle ipie j'.Time.. «>»t... la fille du peniTal IW*parville.
Le front deraneienue vivamliereilevieiit siiiibre et sévère ; ellejelU sur son lils un triste regard, en niunnuraiil :
— Il serait (lossible!... c'est iiiadenioi>elle Adnlphinc... c'est I fille de ton général, de ton bienfaiteur, que tu o-es ainn.r... Ne sai^ tu donc pas que le gênerai est riche, el que tu n'as encore pour loii-' bien que ton o(iée el ton euiirage?... Le g<néral a toujours veillé sui toi eoiiiiue sur un fils; c'e>t giace à ses rapports favorable» ipie lu a' eto fait officier, car, à l'arniee comme partout, le mérite ne sullit p:i> toujours pour avnni"cr!... Combien n'ai-je pas vo, moi, de bi'llesac lions cpii sont resloe» san» réciiiupense,... perd m s dans la fmde avec les aiiires, quand (M'rsoime iiVl.iit là (tour en citer l'aiiU'ur! Liifiii, l( gi'iiéral Desparvillc vient euime de te ni ninier son aide de eajnp,.. et, pour prix de tout ce qu'il fait pour toi, lu aimes sa lille,... tu cliei cheraisà iHDtkluIrel..,
— La nértnire! Oh! ma mère.... votre fils n'a jumais eu cette odieuse peliMT. l£l Ri,.., maigre moi, mes yeux ont pu exprimer à mademoiselle Adolptiine une y.v. lie du trouble que me causait sa prestance, du moins ma bouche e>i estce muette et n'a pas trahi mon secret.
— Il uiP ^lemblo qtie quand les yeux parlent si bien, la bouche n'a ;ias grand inrrite à se taire. Kiilin, mon fils, que comptez-vous faire'' rriom|iliei' de cet amour, j'espeie...
— Cela m'est impossible, ma mère... Jusqu'à ce jour pourtant.... j'avais pensé cacher mes tourments à tous les yeux... mais je viens d'ap[(rendre que le général a I iiilentioii de marier sa fille... à un... colonel... de sis amis... Vous savez que. m'ayant attaché à s:i persiiune, le gênerai me logeait avec lui dans sa maison de campagne... Je sens que je n'aurai pas la force d'être témoin de l'union de mademoiselle Adolphine avec un autre... Aussi, je me suis décidé à quitter le général,... el voici ce que ie lui écris...
Le jeune homme présente a sa mère une lettre qui n'est point cachetée ; celle-ci la prend et lit haut.
« Mon général, jamais je n'oublierai ce que vous avei fait pour moi : « fils d'une cantiniere, c'est à vous que je dois l'instruction que j'a" « reijue et le grade que je possède.
« Vous avez daigné m'attacher à votre personne en qualité d'aide « de camp. Tous ces biculaits ont rempli mon cœur de reconmu^ « sauce, et pourtant je viens vous demander la permission de in'éloi- « gner de vous. Vous mettriez le comble à vos bienfaits en me faisant « obtenir une compagnie dans un des régiments qui se disposent à « partir pour l'armée.
« Quelque jour, mon général, vous approuverez le parti que je « prends, et pardonnerez à votre tout dévoué Gust;ive. »
— C'est bien, dit la vivandière en repliant la lettre, cette lettre est convenable, el je la remettrai moi-même au général.
— Vous, ma mère?...
— Oui, moi; et pourquoi pas moi?
— C'est quMl me semblait... que ce n'était pas à vous de...
— Tu ne sais ce que tu dis. Je remettrai cette lettre aujourd'hui même. Où est le général?
A sa maison de campagne de Saint-Mandé.
— 11 suffit. Toi, retourne comme à l'ordinaire chez lui, et attendsmoi, je te porterai la réponse du général.
- Mais, ma mère, je vais revoir madcniiiiselle Adolphine, et...
— Eh bien ! quand tu la reverrais encore une fois, je pense qiie cela ne te fera pas mourir, et que lu n'oublieras pas que tu es le fils de la veuve Bloquet. Embrasse-moi, et va-t-en.
Le jeune hussard était aussi doux devant sa mère qu'intrépide devant l'ennemi; il embrassa respeitiieusementrex-vivandière, et quittant la lue de la Barillerie, s'en retourna à Saint-Mandé, où le général Desparville avait loué une jolie maison.
Cependant, tout le long du chemin Gustave était inquiet, tourmenté . il se demandait pourquoi sa mère avait voidu porter elle-même ïa lettre au général; quel pouvait être son buUsoii projet.
11 y avait aussi des moments où il regrettait d'avoir écrit cette le, tre, qui allait le forcer à s'éloigner de b personne qu'il .'idorait, eir cela arrive bien souvent ainsi en amour : on sont ce que l'on doit faire ; on comprend son devoir, on est bien décidé à le remplir.
Mais dans le fond de son cœur, on a pourtant un autre désir, qui se tait, qui se cache, qui n'use pas ae faire entendre,... car il serait. tout honteux^u'oa lecoimùt.
TAQIJINET LE BOSSU.
CfîHi'sir «i limi'ln, si mfidrstft, est ordinaimmout tout op(if)S<'' ;i nus liMiiiir.-. MilciiliMiis; cl il seiiit l'riili.inic clc voir arriver (|iielqiie evénenieiii iiiipnjvu ijui en eiiipùchàl rcxccutiun.
l'iiis, comme ces niiaf^es l'Igor» qui grossissent et deviennent des nuées formidalilcs, il n'est pas rare de voir le tout petit désir oUasscr au loin et dis|)erser les bonnes résolutions.
Xm CÉBTÉKAI. DE CE TEMPS-IiA.
L.e général Desparville était un homire de cinquante ans, grand, bien fait, d'un physique rude, mais franc; dont le ton presque toujours brusque vous iutiiiiidail d'abord, mais dont les nianière-s rondes et le paWer eptreruèié d'expn^ssions guerrières et de jui'ements énergiques ramenait bientôt la confiance dans votre cœur.
Le général avait passé sa vie dans les camps. C'était un militaire dans toute la force du terme. Ayant dû son avancement à sa valeur, il estimait avant tout le ccnrage et n'entendait rien au métier de courtisan.
Mais on était alors h une énnque mixte, où les manières galantes eussent paru ridicules; près nu premier Consul, la rudesse du soldat réussissait mieux que le langage mielleux de l'homme de coiu-, et véritablement le général Uesparville, qui n'était nullement IViie sur la grammaire, aurait été assez embarrassé pour bien tourner et surtout pour écrire un ordre du jour; mais il remplaçait ce manque d'instruction par des mots si expressifs, par des phrases si laconiques et si burlesques parfois, que le premier Omsul lui-même souriait souvent en l'écoutant.
Le général se promenait en fumant dans son salon, souffrant encore d'une blessure qu'il avait reçue au bras dans sa dernière caïupa- ^gnc. Tout-ù-ooup un domestique annonce :
— Madame Bloquât.
Le général se retourne, court au-devant de l'ex-vivandière , lui yscoue la main comme à un vieux ciunai-ade, et s'écrie :
— Comment! c'e.st toi, mère Bloquet! Quel bon vent t'amène? Sacré mille canonnades, on ne te voit plus! Tu négliges les amis, ça n'est pas bien... Et le général se met à chanter d'une voix horni>t> ment fausse :
Quand on est si bien ensemble, Devriiit-on jamais se quitter.
— Merci, général, je suis sensible à ton bon accueil... Ah ! pardon.... I Habitude d'autrefois... à votre bon accueil.
— Qu'est-ce que c't^sl? Est-ce que tu ne vcmdrais plus me lul^ytr maintenant? Est-ce que nous souuues fâches sans que je le sache?... Alors ça ne compte pas, ou ne peut pa^ sr f.icher tout seul!
— Mais, général, votre rang... le respect...
— Je te dis que tu m'embêtes! et que je veux que tu me dises toi, comme jadis!... triple ranonnade!... Je n'ai pas oublié que c'est toi, Uloquet, qui m'as versé la goutte sur mon prenner ch:mip dc> bataille, et à crédit encore... je n'avais jamais le sou alors... A propos le goutte, tu vas en prendre une avec moi...
— C'est pas la peine, général.
— Je te dis que si... Est-ce que tu refuserais de trinquer avei^ un ami?...
— C'est pas ça... man... je vtenspour une att'aire sérieuse, et
— Je ne parle jamais d'alTiiires sans me rincer la bouche avec du
n'inquirle quoi... Holà! Baptiste! du rhum et deux verres et
prends v» dans le bon coin.
Un domestique apporte ce que son maître a demandé, cl rex-\i-
vandierc, [xnir ne point contrarier le général, avale avec lui dtm petits vcni.s de rhum; après quoi il onsciilà l'ocuuter.
— r.éiic'ral, je viens pour te parli r de mon fîK...
— Tant mieux! ca me va! Cest on brave gai'çon que j'aime, que j'estime, ça se bat ((éj à comme père et mère, l'.'-t . '- ^-^in; divHpliné, cafera son chemin!... 11 y en avait d'aiin ■ ■ 'ml que je l'avançais trop vile; je leur r'y ni dit : « I ; 'ix ! Ci cadet-là vous dégoterait Uni»'. D'ailleurs, si v.>.i. .,..■- i~i.- contents, allez le trouver, il vous donnera vuire ronipie '. n Alors ils .
ont fait Tes chiens couchants, et ils ont /i/<^ leur bec!...
La veuve Bloquet éaïutait avec joie ce tjue le (.'-lierai dir-iit de foe fils; mais, lorsqu'il a cessé de parler, elle '^lupire, cl. i.r.i[it unt lettre de s<jc sein, la pn-seule au père d'Aii..:|,!Mi.. , .-i, iai iit>.iiii :
— Tiens, général, c'est pour toi.
— Qu'est-ce que c'est que ce chiffon-là?
— C'est une lettre.
— De qui?
— De Gustave, de mon fils.
— Ton fils m'écrit! Qu'est-ce que c'est que cette Viètise-là? Est-ce qu'il ne me voit pas toute la journée, piii>qiril demeure avec moi ; est-ce (pi'il ne |)eut pas me parler?
— Général , il y a des choses qu'on n'a pas la force de dire, et que l'on écrit alors.
— Je ne comprends rien à ce que tu me chantes-là. Je n'aime pas qu'on m'écrive... .Moi , je n'écris jamais. A quoiipie ra sert d'«Trire? A emliroiiiller les alVaires! Voyez les avocats, les procv^rcure, l.i; huissiere; si tous ces gens-là ne savaient pas écrire, est-ce qu'on ne serait |ias plus heureux!... Je signe quelquefois mon nom... et encore quand je ne peux pas faire autrement!
— Général, je ten prie, prends connaissance de la lettre de mon
fils. '
Le générai prend la lettre, la regarde, la retourne, l'examine dans tous les sens en murmurant :
— Ah! si tu y fiens tant !... Je voudrais bien savoir qu'est-ce qui a inventé l'écriUn ">...; en voilà une do boulette!... Car si personne n'avait su écrire, on s'en serait passé; c'est clair comme deux et deux font quatre, et ça aurait mis bien plus de rondeur J411S les relatiuiLs.
Diable ! il écrit bigrement menu , ttm ûlâ ! ça me ferait mai aux
yeux de déchilTri r cela... Fais-moi un plaisir, ma virille, lis-uiui loimème la lettre de Gustave, je vais t'écouter comme notre premier Consul quand il nous z'haranyue! et je dis qu'alors on ou>re sos oreilles comme des parapluies.
Et le général repasse la lettre à la veuve Bloquet, qui n'ose se refuser à sa demande, et lui lit la lettre du jeune oRkier en a(>puyaiit avec soin sur les moindres passages. .
Le général, qui a caressé ses moustaches pondant tout le temps qu'a duré cette lecture, s'écrie, lorsqu'elle est terminée :
— Je disais bien qu'on n'aurait jamais dû apprendre à écrire! Et la preuve, c'est que j'ai eu beau ouvrir mes oreilles, je n'ai ricuatu»pris à ce qu'il y a là-dedans.
— C'est pourtant bien clair, général.
— Si c'est clair, dis-le-moi, et je comprendrai peuk-ètre mieux.
— Mon fils le |)rie de lui faire avoir une compagnie dans un d( régimi Mis ipii vont partir.
— Il veut donc me quitter?
— Justoniont.
— Ton (ils n'a pas pu m 'écrire cela, car ali>rs ce serait un ingrat et un Je;ui-f...; je n'aihève p;is le mot. mais lu le o>iii).\is.
— Général! s'écrie l'ex-nvandiore en se levant d'un .lir fier, m -i fils n'est ni un ingrat, ni... ce que lu as bien fait de ne point nrh. -, ver; et la preuve, c'est qi.c s'il s'éloigne, c'est p,ar ilelic'ilos.so.... p.ir bouueiir même...
— Tâche de l'expliquer mieux... Je u'aime pas les détours... \a au but, et attrape-le, sacrcbleu.
— Eh bien . mon lils tiiislave est amiHiienx ne mademoiselle Adv^ jihiue, lille de s<u> genér;U . et il veut s'éloigner jvirre qu'il sait tri-sbieii que son amour e.<l nue folie, une faute..., qu'il d'il le c.«.Ikt à
tous les yeux ne jamais surtout on souffler un nml ,\ la tille
Mais écoute donc, giiieral. on a l>oau élre honiiite .11 a 1 -1 uis de pierre. .; le cœur bal vile à vinut-aiiatre ans, ■ le l\
personne que l'on aime, la voir tous les jours , c nwj-
'^»i)ià trahir son sciTct. Vnilà pouniiioi inuii fils te supplie au juur liiii de l'éloigiiei' de toi, qu'il aime et respecte euiiuue un st ■re.
Le fçénéral est devenu prnw ; il caresse encore sa mouslarlie, ma le temps à autre il scKrattc le front, puis se lève et marelie à gnin lasdiins le salon.
On vdit iju'il est fort agité, et ses sourcils qu'il fronce, déiio ni ^u'il a cette lois des pensées sérieuses.
L.a miire de Gustave n'ose l'interroger, elle attend qu'iV soit plus • mImic.
l'jilin, le f,'énéral s'arrête, se verte un verre de rhum, l'avale d'un tniit, et nuirmure :
— Ah! M. Gustave aime ma fille!...
— Hélas! oui, général.
— Pouniuoi fais-tu un hélas! comme si tu »vais la cathédrale de Strashourg sur l'estomac?
— l'arce qu'il me semble (pie c'est un grand malheur (lour mon
(ils,
— Ah! tu crois cela... Baptiste!... Baptiste! Le valet accourt.
— Où est ma fille?
— Général, je crois que iii;uU'moiselle est dans sa chambre.
— Dis-lui de venii' ici sur le champ, que je l'attends.
Le valet sort; la veuve Bluqtiet se dispose à en faire autant, en disant :
— Je pense, général, que tu n'as plus besoin de moi... *3 pourrais to gêner dans ce que tu as à dire à ta fille, et...
— Si j'avais voulu te renvoyer, ce serait déjà fait; reste, au contraire.
— Mais cependant, général...
— Ah ! mille cartouches, est-ce que tu voudrais faire des manières aussi, toi? Reste et tais-toi, car j'entends ma fille.
Adolphine Desparville a dix-huit ans. Elle est grande, élancée, bien faite; elle se tient bien droite, bien cambrée : c'est une habitude que son père lui a fait prendre de bonne heure, et qui fait ressortir tous les avantages de sa taille.
Sa figure est vive, mutine; ses jeux ne sont pas très-grands, mais leur expression est charmante; on y lit la gaitc, la franchise de son père, et quelquefois cette malice d'une jeune lille qui ne blesse jamais ceux auxquels elle s'attaque.
Avec l'habit d'amazone, qu'elle porte souvent, avec le chapeau rond. Comme les hommes, et la cravache à la main, Adolphine fait une cavalière fort séduisante, et le général est idolâtre' de sa fille, quoique parfois il veuille avoir l'air sévère avec elle.
La jeune personne arrive en chantant, en sautillant, suivant sa coutume ; elle court à son père, l'embrasse avant qu'il ait eu le temps de prendre un air imposant, puis elle va à la mère de Gustave, et lui prend la main, en lui disant d'un air affectueux :
— Comment, vous étiez ici, madame Bloquet?... Ah! si je l'avais
su, je serais descendue plus tôt; mais on ne me dit rien, à moi!
C'est fort ridicule On me traite toujours comme une i)etité
fille!... '
— Paix ! mademoiselle, paix! dit le général en faisant sa grosse oix, il ne s'agit pas de -madame Bloquet... Je vous ai fait venir pom-
nuelque chose d'important...
— Mais, (lapa, cela n'empêche pas de dire bonjour à ses amis ,
i madame Bloquet est notre amie, vcus l'aimez bien aussi, vous, je
. us l'ai entendu dire cent fuis!
— Ces» bien, c'est bien..., Adolphine, vous babillez trop, écoutezoi...
— Oh ! papa, vous faites vos gros yeux..., vous essayez de loucher... pour faire le méchant, mais ça ne vous va pas !...
— J'essaye de loucher... Ah ! sacrebleu 1 mademoiselle, ne plaisantons pas, ou cela va se gâter...
— Mais, mon Dieu ! qii'avez-vous donc à me dire?... Est-ce que TOUS allez me gronder 2 11 me semble pourtant que je n'ai rien fait de mal...
— Silence dans les rangs !.... Adolphine lu sais bien que je
vais te marier?...
TAULl.Nbl I.K liO.SSU.
— Moi?... Je ne le sais pas du lout.
— Gomment? je ne t'ai |);l>. dijà dit trois ou quatre fois que ,e colonel Krombac, mon ami, désirait t'epouser?
— Oui, c'est vrai, vous ni'avi-z dit cela; mais comme cela ne peut être qii une plaisanterie, je n'y ai fait aucune attention.
— Kt pourquoi donc ne serait-ce qu'une plaisanterie, mademoiselle^ renrend le général en refronçaiil le souicil; est-ce que mcju ann it colmiel rrombac ne peut pas lort bii'iise marier? Est-i;e que c'est un liomme dont on doive faire li!... Un brave! qui a fait quiuze campa gnes, qui a reçu douze blessures,... qui devrait avoir au moiMs une jambe et un bras de moins! Il ne l'aurait lichtre pas vole!
— C'est possible; mais c'est justement parce que votre colonel tant de campagnes et de blessures à m'oll'rir que je n'en veux pas. D'abord, il est fort laid... il a une balafre sur le nez, votre colonel.
— C'est une marque de bravoure, cela équivaut à un grain de beauté.
— Ah ! papa, je ne veux pas de ces grains-là. Ensuite, il a plus de
cinquante ans, il est trop vieux pour moi.
— Mais, ma fille, si pourtant je vous ordonnais d'épouser le colonel...
— Je suis bien tranquille, tu ne m'ordonneras pas cela.
— Et pourquoi dont ?
— Parce que tu ne voudrais pas rendre ta fille malheureuse...
Le gi'uéral se retourne vers la veuve Bloquet en caressant sa mous tache d'un air qui voulait dire :
Elle a réponse à tout, je suis bloqué.
Puis, essayant de reprendre son air sévère, il revient vers sa fille, en disant:
— Ainsi, mademoiselle, c'est bien décidé, vous refusez le colonel Frombac, vous refusez une union qui m'auiait rendu très-satisfait?... Nom d'une pipe !...
Adolphine s'a> roche de son père, et l'enlace de ses bras, en lui
— Mais, mon petit papa... tu te trompes... Comme j'aurais eu du chagrin d'épouser le colonel, cela ne t'aurait pas du tout rendu satisfait, car tu serais bien triste, au contraire, si ta fille était chagrine ; ta fille, que tu aimes tant à voir gaie, contente; et c'est pour que tu sois très-satifait que je refuse de contracter cette union.
— Oh! alors... si c'est comme ça,... décidément, je crois qu'elle a raison ! dit le général, et c'est moi qui faisais une boulette.
— Oui, papa, c'était toi...
— Silince dans les rangs! Passons à autre chose. Adolphine, je vais t'apprenilre une nouvelle.
— Si cela concerne encore le colonel Frombac, cela m'intéresse peu!
— Non, cela regarde une antre nersonne,... mon aide de camp Gustave...
AU nom de Gustave, Aaoïpmue rougit jusqu'au blanc dis yeux, toul
en s'écriaiit :
— Ah! M. Gustave,... c'est différent... D'abord, c'est le iJs de madame Bloquet que nous aimons tant ; et puis il est bien a.mablç M. Gustave, bien complaisant surtout; si je veux jouer au volant, au ballon, il est toujours tout prêt à faire ma partie...
— Il faudra pourtant, ma chère amie, que tu cherche,s une autie personne pour faire ta partie de volant ou de ballon.
— Pourquoi donc cela, papa?
— Parce que Gustave va nous quitter.
— Nous quitter!...
Les traits de la jeune fille s'altèrent, elle essaye en vain de conserver son air enjoué, déjà l'inquiétude, la crainte, ont remplacé la gaieté qui animait ses regards, et c'est d'une voix entrecoupée qu'elle reprend :
— Quoi ! aiun père, vous envoyez donc M. Gustave en mission !oin d'ici?.
— Non vraiment! je ne le renvoie pas, moi; c'est lui qui veut absolument nous quitter, se séparer de moi, passer dans un des corps qui seront envoyés bientôt sans doute battre les Autrichiens...
— Oh! mon père, ce n'est paspussible...
TAOllNET I.E RO«;«!U.
— Pas possible... Tiens, voi!:i la lettre de Gustave,... il me duriiie déiMissiiiii.
— Mais(|ii(,l motif? quelle raison... Carenliiion ne quiite pas les... persciimes sans dire quelipie chose...
— C'est sans doute narre qn'il ne veut rien dire qu'il écrit. C'est si l)i:le l'écritiiri'!... Expliquez vous donc vis-à-vis d'un» lettre... L^t-ce que ça piMit vous répondre...
— M, lis luadauii' liloqiiet connaît sang doute les causes... les raisons
qui lout a^ir son lils...
L'i.'x-vivandiére baisse les yeux et garde le silence. Le général reprend :
— Elle ne me . a pas dit positivement,... mais il paraît qu'il y a une (lourelte sous jeu,... (iustave va, je crois, se marier...
La mère du jeune hussard ouvre la bouche pour démentir le général, celui-ci ne lui en donne pas le lenijis; il lui marche sur le pied de manière à le lui écraser, et se tourne vers elle en murmurant à voix basse :
— C'est une frime,... nous allons en voir l'efTet.
Mais l'effet a été plus prompt, plus violent que le général lui-même ne s'y attendait ; car en se tournant vers sa fille, il la voit pâle comme une iMoite et tombée sans connaissance sur un fauteuil; il CB'jrt aussitôt à elle en s'écriant:
— Ah! mille cartouches! qu'est-ce que j'ai fait là! Ma fille! mon Adiilphine! mon enfant chéri!... reviens à toi... Ah! bigre d'animal que je suis!... Mère Hloquet, du secours,... vite,... vite... Llle se meurt cette pauvre petite... et c'est moi qui en suis cause... avec ma fichue épreuve.
— (> no sera rien, dit la veuve Bloquet en essayant de ranimer la jeune (ille, taudis que le général lappe dans la main d'Adûl()liine de manière à lui faire mal.
— Comment ! ce ne sera rien, mille bombes ! mais elle ne revient pas,... elle ne rouvre pas les yeux... Baptiste!... de l'eau,... del'eaudc-vie,...durhum... Ohlà! du monde, sacrebleu!... Est-ce qu'ils sont sourds?...
Et le gi'Miéial avait versé du rhum dans un verre, et .frottait le front et le nez de sa fdie avec la li(pieur.
Cependant CusUive qui n'était pas loin, parce que les amoureux ne sont jamais bien loin de la personne qu'ils aiment, a entendu la voix du général ; il entre, pousse un cri d'effroi en apercevant Adolphine évanouie, et veut courir chercher un médecin ; mais le général, quia vu avec joie que son rhum a opéré tous aussi bien ipie du vinaigre, et que les joues de sa fille commencent à reprendre une teinte rosée, arrête le jeune hussard, et, le prenant par le bras, le ramène devant Adolphine, en lui disant :
— A genoux !
— Quoi!... général...
— A genoux ! te dis-je...
— Aux pieds de madeiiKiisclIe votre fille?...
— Eh! oui, sacrebleu... à ses genoux et tout de suite!
— .le n'oserais jamais, général; le respect...
— Comment, tu n'oseras pas te mettre aux genoux de celle que tu
vas epiuser?...
— lipousiM-!... épouser!... il serait \rai!... Âh! tant de boriheur!... 0 I lamère !...
— A genoux ! te dis-jc!
Et Gustave chancelle, et est devenu, lui aussi, blanc conmie un lin-'e et le gênerai, qui est obligé de le soutenir, s'écrie : " '
— Allons, bon :... à raiitre à pivseiit !... Mais ces enfap.ts-l;\ ne ■ a-
veiit ddiic pas supporter le I Iieiir... la peine... Sacrebleu ! Gustave
auras-Ui bielilol liiii de te trouver mal?... '
l.e jeune hcssurd est promplenient revenu ;\ Im, et il est b'en vite aux pi.Mis ,1 Adolphine qui rouvre les yeux, qui pousse un cri en anereevaut (.iistave a ses genoux, puis verse des larmes de joie, et se etle •lans les bras de son père, en lui disant : 4,1
— Vous aviez donc deviné que je l'aimais?...
,,-^!"l!''" •■"'"" "éveil!... Non! je veux dire : beaucoup, ma lille nu'''iv''i'' ( m' '"'""■ '"^' '■'-"''"""""-'"^'^' P-'S *' t évanouir, car tu m'as fait
— Ah ! nwuluu4oiselle, murmure Gusi.ive, nu.nsieur votre père m'a
dit que je serais votre ép^iux... L'n tel bonheur., ti ine«péré... M.i Dieu!... Je ne saiscumment vous dire...
— Enibrass*!-la, nigaud, ça vaudra mieux que des pbrase«... F3i bien! mère Bloquet, que difr-tu de lout ceci?... Es-tu cvulenie de moi?
La mère de Gustave était Utilement émut qu'elle ponvait à pein parler; deux grosses larmes wjulaient de ses yeux.
Elle prend la main du général, U presse dans les siennes, et nifi mure entin :
— Tu es aussi bon que brive... To fais le bonheur de mon fils... S maintenant il donnait sa vie pour sauver la tiencc, je trouverais qull ne fait que son devoir.
— Oh ! oui, ma raere, oui, vous avez bien raison, dit Gustave, je ne pourrai jamais assex prouver ma reconnaissance à celui qui Cait tant pour moi !
— Assez de reconnaissance, s'écrie le général. Du moment que l'oa
peut faire des heureux, il ne faut pjis tramer les choses en longueur; d'ailleurs nous sommes à une èpoipie où les militaires ne restent pas longtemps devant leur feu à se gratter les mollets; il faut donc l>àr-|er lestement le mariage de ces enfants. Gustave, tu vas aller Uii-mém* à Paris, chez M. Moulinard, mon notaire, tu sais son adresse... Il de vait justement m'envoyer des fonds aujourd'hui... Tu lui diras qu'i viimne sur-le-champ, que je te marie à ma fille, qu'il nous faut un con trat subito, el que tout cela soit griffonné au pas de charge... Va.. galoppe et reviens! Et puis tantôt nous gobichonnerons entre nous ui petit repas d'accordailles ; nous ferons sauter les bouchons de Champagne. On ne maiàe p;is sa fille tous les jours.
Gustave ne se fait pas répéter cet ordre ; il baise la main d'.\dolphine, presse celle du général, saute au cou de sa mère, et s'éloigne suivi par des regards qui lui exprimaient les plus doux sentiments : l'araour d'une fiancée, celui d'une mère, et l'amitié la plus vraie.
UM NOTAIRE ET SON CIXaO.
M. Monlinard, le notaire du général, est un homme de qiiarante- '(•iui| ans; grand, maigre, ou plutôt sec, teint jaune et bilieux, figure longue, osseuse, bouche mince et rentrée, nez long et criK'hu roiiime le bec d'un émouchet, de petits yeux fauves, et des cheveux blond-carotte, peignés bien à iilat sur la tète.
Tel est le notaire Moulinard. (pii salue presque toujours ses clients en leur parlant, dont les manières sont d'une politesse fatig.inte, et la voix d'un mielleux qui doit nécessaii'ement cacher une àiut fausse et hypocrite.
Les voix mielleuses annoncent presque toujours cela.
Cependant M. Moulinard a la Vépiitation d'un (virfait honnête homme, et même d'un homme bienfaisant ; il fait l'aumône quand on le regiu'de, il est prodigue de conseils et d'avis.
Le notaire Moulinard demeure dans un fort triste appartement de U rue des Hoiirdonnais.
Son étude est située au second, sur le fond d'une cotir; c'est iiit pièce noire, enfumée, et chaulïtc en hiv<T jwr un p«>èle qui, en fii niant continuellement, a lini p:u' Jeimer nue couleur de bistre à tue
lappjirlejuent.
lu, devant un bureau sunliargé de cartons, de dossiers, dejwpien, et de paperasses, se tient. depui> huit heures du matin jus<pi'à huit heures du soir, 1111 petit bossu qui n'a guère plus de trente-six ans, el dont la ligure spirituelle et souvent gai conti-aste avec le n'ste del étiide.
C'est un ]>etit homme qui .1 tout au plus qiiatre pieds de haut, mais nui ne serait pas trop mal fait, si ee n'était Yenorme monticule qui se dresse entre ses deux épaules ; il est niaïu'iv ou plutôt mignon, st>s doigts sont longs cl ses mains un peu duiliainee,-; uiais ses lra:li ue
sont pas trop df^sagréubles ; il a peu de ohovciiv par devant, inaiH par di'ri'iiTf il a toiiseivi' uneqiiiiu- assrz lnnyiie t|ui, siiivaiilla luoilc de Cfllo l'piujue, se purtait avec mi saiin pimilii;; li; [Mtil liniiiiiii; a pivfére pal- emn<iiiiit; cette dernière mode; mais sa ipieiic, serrée avec soin dans un riitiaii rmir, descend Inrl das sur son dos on plutôt sur Sii hosse, sur laipielli! elle se joue el se lorldle avec nue vivacité ijui lui donne ipielqueliiis l'appareiiee d'un sei penl ; de pi.'tils yeux gris-vect, lit';8-vifs, très-spiriluels, des |iomuHiller fort aetusties, un nez Ireslonp, une liouclie cnortne et un meiilou de galoclie, voilà le portrait de l'individu.
Ce bossu, qui se nomme Hercule r.iquiiiet, est le premier, le se :ond, et, si vous viHilez, le dernier clerc de M. Moulinard, qui n'en a p;is d'antre qiie lui ; car on ne peut pas nommer clerc un petit garçon d'une douzaine d'amices, qui est aussi là, mais [ircsque uiiiqneméiit puur l'aire les courses, et que Taqumet appehe avec justice le sauteruisgi'au.
Le petit liossu aime à se moquer, à critiquer, suivant l'ordinaire chez ses pareils; sa voix est luule, cri.irde, luoidante, tandis que sou petit œil satirique a sans cesse l'air de vouloir pénétrer dans le fond de votre pensée.
Il est fort rare que M. Moulinard et son clerc siÙLpt une heure ensemble sans se dire des choses désagnialiles.
On se demandera [leut-étre alors pourquoi le notaire garde chez lui le petit bossu : c'«st que celui-ci travaille vite, bien, et ne mange pas beaucoup.
En ce moment Taquinet, qui vient d'achever la copie d'un contrat de mariage, tout en grignotant un niorceaii de pain el des radis, murmure de temps à antre :
— Encore un., c'est-à-dire encore deux qui vont .se marier... Toujours copier des (ontrats, cela donne nei ess:iirenient des idées matrimoniales. Ah! iili)! aussi je voudrais liicu me marier, je l'avoue, et surtout faire un mariage d'arj,'ent, a(in de sortir dénia position... Car elle est bien monotone ma pu>itioii:... Je m'ennuie énormément chez M. Moulinard, q-ii depuis seize ans me pnjinetde me céder son étude, et qui ne me la .-éde pas, sous prétexte que je n'ai pas de quoi la lu'i payer. Quelle petitesse ! Mon paUon me fait aller, c'est clair connue le jour; c'est un hypocrite! Je le soupçonne même d'être fripon... J'ai beaucoup de raisons pour croire cela.*.. Bon ! mes radis sont creux, c'est amusant. Mais il vient de m'ai-river d'Allemagne une dernière es|iérance... pai- la poste; ça m'a même coûte trente-deu.x sous de poit. Un cousin que j'ai par là m'écrit qu'il connaît une veuve riche, qui a grande cn-'ie d'épouser un Français; il lui a parlé de moi, et il m'engagea me présenter. Ma foi, j'ai bien en\'ie de tenter l'aventure, et puisque mes compatriotes ne rendent pas justice à mon mérite, eh bien i j'épouserai une .\llemande. Oh ! mon Dieu, ça m'est égal ! Pour acheter l'étude du patron, j'épouseifais une négresse, je ne tiens pas du tout à la couleur.
i:ii ce moment la voix du notaire, dont le cabinet touche à l'étude, se fait entendre ; »
— Monsieur Taquinet... voulez-vous bien veoT, s'il vous plaît?... Le petit bossu ronge encore deux radis, et se,ièv'; en disant :
— Peste! nous avons ce matin la voix encore pins câline qu'à l'or- Jinaire ! li a quelques corvées à rae donner... ou i! va me dire que son vin n'est pas encore arrivé... le cancre! C'est une couleur pour me mettre à l'eau depuis huit jours... Tu me revaudras cela. Tartufe!
Cependant Ta([uinet est arrivé dans le cabinet du notaire, qui est devant son bureau, assis dans son vieux fauteuil de cuir jadis rouge.
— Monsieur m'a appelé ?
— Oui, monsieur Taquinet, j'ai une commission imporutme à vous donner...
— Une commission ! Mais, monsieur, il me semble que je ne suis pas hez vous poiu- faire les commissions... Vous avez Galopin, le saiite-
Tuisseau, c'est son état, c'est son fait, c'est son lot ; il a déjà des jamtes de cerf, ce petit, i! promet... 11 va rentrer, vous l'enverrez.. Moi, je suis ici poui-écrire! Et! Dieu Merci ! j'en mets sur le pa|)ier de cette eiicie... de cette petite vertu! comme ils ont la bêtise de la nommer... Je ne lui en connais guère de vertu, moi. Vous me direz si elle est petite, c'est pour ça...
— Monsieur Taquinet, je ne puis pas me servir de Galopin pour ffaire d>7.t il s'agit... C'est une affaire toute de confiance, et...
— Vous n'eu avez pas dans votre saute-ruisseau?... 'Vous avez tort. Galopin est verluei.<x, il est très-vertiieux es petit... Il vit n-ns quatre sous par jour, et ii fait quatre repas! Si ce n'est pas là de li vertu, kouci taux fOu!ez-vuu3 iitiviferf
— A i^ieu r^ majsc, monsieur Tauiiinot, que je suspecte la probité de mon peciîoâtvl...
lAQlJINET I.K HOSSU.
— Saute-ruisseau '
— Petit clerc, si vous voulez bien.
— Non, sanl»:-ruisseau, j'aime inii-uï cela ; d'ailleurs ça &e voit ■. ses jambes, elles sont tjjujours erolties iusqii'au genou...
— Vous voyez donc bien fju'il ne saute pas les riiisstaui...
— Ali 1 c est juste, il iiiarcbe dedans alors... Tiens, vous ayez t\ r*jspr<l ce matin, |iatron !
— Monsieur T;i/piinet !
— Je veux dire, vous êtes en train de rire, vous êtes presque g,. '"X)inn:e je n'y suis pas habitué, ça m'éUmne...
— Si vou^ vouliez m'écouler cnnn...
— Il me semble que je ne fais que ça...
I — Il s'agit de porter trois cent mille francs à mon client le géuéi ù Desparville
— Ah ! celui qui fait des cuirs...
— Monsieur, respectez un brave guerrier...
— Eh mon Dieu! on peut être très-brave et faire des cuirs, on n'enlève pas des dr.ipeaux à rL-iineiiii avec de rortho-.'raphe!... ça n'a pas le rappirtt... Du reste le général ne se cache pa.s [Hiur dire qu'il ne .sait rien, et cela fait son éloge.
— Vous allez lui porter trois cent mille francs en un bon que voilà sur la caisse d'es(;ompte...
— Il a donc vendu ses propriétés, le général ?
— Oui, il a voulu réaliser... Vous voyez, monsieur Taquinet, quelle eon fiance j'ai en vous!
— C'est heureux. Ça m'étonne, quoique ça... que vous n'alliez pas vous-même porter cette somme. Vli ! c'est qu'on vous attend ce matin pour un testament chez unç vieille femme.
'— Oui, mais j'ai reçu contre-f)rdre, la personne ne veut jilus eu faire ; elle a dans l'idée qu'elle ne mourra pas...
— Voilà bien une idée de vieille femme !... ,
— J'attends des clients. Tenez, voilà la somme, la superbe somme.
Le notaire tenait toujours dans ses mains le bon de trois cent mille francs et ne pouvait pas se décider à s'en dessaisLr. Le petiil bossu r»> cane en disant :
— Vous avez de la peine à lâcher le magot... Au fait, il était en famille chez vous !
— Qu'est-ce que c'est ?
Je veux dire qu'il était avec d'auti-es espèces, vous en avez toujours plein votre caisse. Est-on heureux d'être notaire !...
— N'êtes-vous pas bien à plaindre, vous, mon premier clerc !
— Votre premier clerc! parbleu ce serait difficile autrement... je suis tout seul,... Galopin n'est que saute-ruisseau. Enfin, patron, voyons, quand me cédez-vous votre étude ?
— Mon cher ami, je ne demande pas mieux, moi. Je vous l'ai dit cent fois; mariez-vous, vous me payerez avec la dot de votre feiume.
— Mariez- vous!... Ah! oui, voilà le grand mot ... Vous savez bien qu'avec moi ça ne va pas tout di'oit ! C'est égal, je vais alors vous demander quelque chose.
— Si c'est de l'argent, je n'ai point de fonds disponibles en ce moment.
— Eh non! soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent; d'ailleurs il e^^trop cher le vôtre. Je veux seulement vous demander un congé aii;d'aller faire un tour en Allemagne. J'ai par là un parent qui croit m';i voir trouvé une femme...
— Vraiment! partez en ce cas, j'y consens. Mais vos appointemeri! ne courront pas en votre absence, je vous en préviens.
— Est-ce que vous croyez que j'ai eu cette idée-là? est-ce (jueje uvous connais pas?... Puisque vous consentez, après-demain je iiie mettrai en route.
— C'est convenu, en attendant, allez vite à Saint-Mandé, chez 1« générai Desparville, c'est à deux pas d'ici, une promenade...
— Une promenade,... vous êtes modeste... Un ruban de queue à ré- Toller un cheval... Vous ne voulez pas que je prenne une voiture ?
-~»Vous plaisantez, sans doute?...
— Enfin, la marche me fera peut-être grandir
TAOIMNKT
— Vous vous ferez donner un reçu de cetle soimnc.
— Ça va sans dire, mais il faut d'aliord que vous me doniiie/. I'' ti...
— Ksl-ee que je ne vous l'ai (las i einis ?
— Non, ear vous l'avez remis dans votre gousset...
— Ah '. c'est une distraetlon.
Lejiotaire se décide enfin à remettre le bon à son clerc, en lu: n'loiruiiaiidaut bien de ne point s'arrêter en route, et d'éviter les rcii-
i-ontrcs.
Le petit bossu serre le txm dans sa poehe, va prendre son chapeau, brosse sa redingote après avoir passé la brosse dans de l'eau, renoue is cordons d" «es souliers et quitte l'étude, en disant :
• — l£ncore une corvée! mais après-demain je fais ma petite valise, '[ pi:is loiiette, cocher, en roule jMiur l'Allemagne, je vais boire du
Airscli et manger de la clioticroiitc. ()! la choucroute! je l'adore
d'autant pliuqueje n'en ai jamais mangé.
ËviiMuraxan* ikivrévu.
Le petit bossu était parti de Paris pendant aue Gustave partait de Saint-Mandé. Taquinet arrive à la campagne au général, qui s'écrie en le voyant :
— Tiens, c'est le petit bossu !
— Bossu! en effet, général, je me flatte de ne pas l'être à moitii'. J'ai un amour de bosse, enlin ce qu'on peut appilcr une boaue bivn faite.
— Ce qui m'en pla't, crédié! c'est que tu prends bien la chose, tu ne t'en caches pas.
— Cacher ma protubérance, général, bien au contraire; et poui^
quoi donc ne tireraitnjn pas parti de ses avantages? Vous croyez
plaisanter, mais voua ne savez pas tout ce que ma bo.sse m'a valu d'o'illadrs, de petits regards en dessous, de sourires! Quand une l'cMune m'aper<;oit. par derrière, elle double bien vit« le pas puui voir ma ligure!... Foi d'iltrciile 'l'aquiiiel, c'est Qatteur.
— Couunent as-tu dit"/ Hercule Taquinet?
— Ce sont mes noms.
— Conuuent, mon gaillard, tu te nommes aussi Hercule?
— C'est mon nom de baplèiui', cihii que mon parrain m'a donné. Je sais bien <pi'il aurait mieux l'ait de nrappcler 'l'orlillard ou Dmmadair''l mais culiu il m'a uonnur lliirulc, vl'\o dois i('s|ii'i-ter sa vo- ^louli'; Je lui ai tant d'olili;.'ali(iu à cerluT parrain! ,1e ue l'ai jamais vu ■qu'une fois; j'avais six ans à peu près, ipiaiiil ou m'aeuvoy riiez lui |i(iur lui pi'i'siMiler mes di'vn'vs. iv m'en souviens toujours,' on venait de me l'aire eulrcr. en lui <lisaul : c'est votre lilleul, le petit llcrcide Ta(piinel. Alors, mon (larraiii me regarda d'un regard moipieui , se mit .'i me crier : Avance, Hercule 1 Vloi, vous concevez que jetais tri's-.Mtdiarrassé ; ne sachant pas .-^i je devais aller en avant ou en ar.H're... Ma foi, je me mis ii lui tirer la latigue. Il me chassa sur-le-i banni, en m'adminislrai'.l une dou/aiue de claques; c'est ti'Ut se que j'ai re(;u de lui! C'est égal, c'est bien agréable d'avoir un pan ai n.
5.e génsMal a ri franchement du ivcil de Taquinet. Il lui dit eiisintc :
— Eh bii'îi! où est donc M. Moulinard, est-ce que <just;ive ue lui a as dit (]ue nous avions besoin de lui?
— M. Ciistave..., votre ai de-de-canip?
— Sans dniite, n'est-il pas allé vous eherclier?
— .1 Ignore s'il est allé voir W patron, Quand je suis parti il n'était
iiiis encore arrivé.
i.F no9s.r. '
— (jui- veniez vous donc faire?
— Vous apporter ce Ixm de trois cent milU francs sur la c^i d'escompte..., le piix de la vente de vos (irupnctt».
— Ah! très-bien... je sais...
— Vous n'avez («s même bi'soin d'acquitter le l>on, nous avons Um jours le Soin d'epargniT i-ctte p<-ine à nos tlii^nts... d'autant plus qi di'puis la llcvolulion qui a enrichi tant de n onde, nous en avons l^-ai Coup qui ne savent pas écrire.
— Est-ce pour moi que tu dis cela... myrmidon?
— Ah! par exemple, général...., la preuve du contraire c'est que je vais vous prier de me donner un reçu de celtt Somme. .
Le gi'néral caresse sa moustache, fait ipielques U>urs dans sa 1 hanibre et dit au petit bossu qui se donne un air sérieux toul-à-lail i'oiui(|ue.
— Tiens, voilà du papier, des jilumes, tout ce qu'il faut p-wir écrire, fais toi-même le rejju, que je n'aie plus qu'à appns».'r ma pala-
raphc...
— Votre patte... Ah! comme il vous sera agréable, général Je
coui|iiinds, vous aimez autiuit ne pas écrire!
.M, Taquinet vient à \Mi\e de faire le reçu qii<' le général a signé, lorsque Gustave revient à Saint- Mandé, amenant le notaire.
Il est probable que le petit bossu n'avait pas fait la route en se pressant, puisque son piitmn le suivait de si près.
— Déjà le {vatron! s'écrie Taquinet, il parait qu'il tenait à ne p"int
me jK'nIre de vue Ah! je comprends, m'ayant confié trois cent
mille francs...
— En elVet, dit Moulinard en souriant, il aurait pu vous arriver quelque acci<leiit.
— Ah! oui, comme de prendre mes jambes à mon cou, par exemple, et de ne plus revenir...
— Non, monsieur Taquinet, je ne vous crois pas capable d'un trait de cette es|«;ce.
— Ah! quelquefois... Ou ne sait pas... une idée biscornue... il j a tant de fripons dans ce monde!... en attendant, soyez calme, voici le reçu du général. Moi je vais me rendre à l'ciflice ; il y a de bon >iii ici! ce n'est pas couuno chez vous... on ne vous force pas à eu faire de rahoiidance.
Taquinet est allé se régaler à l'office, Gustave et Adolphine parlent de leur amour, du bonheur que l'avenir le«ir pn>met.
L'ex-viv.andière regarde et écoute les amoureux en souriant de leurs charmants projets. Le notaire est reste seul dans le salut i avec le génenil qui lui dit :
— Il s'agit ici d'un contrat de mariage, papa Moulinard,.. C'est ma tille, mon unique enfant, dont je veux assurer l'avenir,.. Moi, i 'ai été un luron... j'ai fait pas mal de li.amboches dans mon temps... j ai fait rouler les petits écus, aussi je ne poss»>de guère que ces trois cent mille francs ipie vous venez île m envoyer... et puis ma pave, mon grade, ma solde,.. Mais une fois ma fille mariée, il ne m'en faut p,is tant à moi!... Nous allons arranger t<.)iil cela pour que celte jvetite
ail de quoi s'acheter des dragées Les femmes auuent les boih
bons.
— Général, si vous aviez voulu me la^^^rl -.ue uwb venl otiUf francs, je les aurais fait valoir fort avantageusement
— Oh ! maintenant cette sonuiie n'est plus n moi, je vais la donuci pour dot à ma fille...
— Comment... tout entière, générai?
— Ma foi oui.
— Et s'il ne vous reste pms rien ?
- J'ai ma paye...
— Mais SI vous vous trouviez gène?
— \)\um(\ je n'aur.ii p;is de quoi faii-e un bon fheot, j'irai dem.-miler à diner à mes enfants.
— Généiid, il vaudrait bien mieux qu'ils vinssent dîner chex
vous.
— Papa Moulinard, vous êtes un |virfait niit.iin', ni.iis l,'ussn-ny>i Tiire ma cuisine à ma goisi-. IJ.iand j'ai mis luii nlce dw.- «i r«i>>.>l'ie. ii n'yra qu' m bouU l qui VKnirrailla f:uiv A Kvr-
Le R<^n<?ral se disposait à dicter ses volniilîs au notairo, |i„ ..[,„; „.„ domestique entre et lui dit:
— Il y a là un monsieur qui demande h Vdus parler, général.
— Je n'ui pas le temps !
— Je lui ai dit que vous étiez en afl'aires, il a insisté.
— Knvoie-le promener! Ou ne marie pas sa fille tous les jours, c'e>t liicn le moins qu'un nie laisse tranijuille aujourd'hui.
Le domesli(|ue s'éloigne, mais il rentre hicnlôl et dit quelques mots à l'oreille de son maître. Le général semble élcjuné, puis répond :
— Alors, c'est dilleri'iit... iiuus allons l'entendre cet oiseau-là, mais je ne devme guère ce qu'il peut avoir à me chanter... je passe l'a'is mon cabinet, fais-l'y venir; vuus, Moulinuid, allendez-nioi ici, grn onnez toujours vos preli-
mmaires, vos jietites
phrases de chicane !...
Oh! j'espère que vous
lie ra'attenih'ez pas ' '
longtemps.
Le général passe dans «on cabinet, où liienlôt Baptiste introduit un monsieur vêtu en bourgeois, lequel, sans beaucoup de formes et de politesse, dit au maître de la maison :
— Vous êtes le général Desparville?
— 11 me semble que vous devez le savoir.
Mais je vous avoue que je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir de conmiun entre nous.
— Vous avez connu le major Dorbeidurt?
— Oui, c'est luie mauvaise tète, mais un bon diable... il a pris à tort de l'humeur contre !e premier Consul.
— 11 a fait plus, il a trempé dans une conspiration que l'on vjent de découvrir.
— C'était un cerveau brûlé ! Mais qu'est-ce que cela me fait à moi ?
— Voici une lettre que l'on a trouvée chez le major en faisant perquisition dans ses papiers. La reconnaissezvous, général?...
— Eh! oui, sacrebleu! elle est de moi;...
c'est bien facile à reconnaître, je crois que je n'en ai pas écrit trois dans ma vie; et puis mon écriture se voit de loin...
— Cette lettre, que vous adressiez au major Dorbecoxirt, vous compromet gravement, général.
— Qu'est-ce que j'ai
donc mis là-dedans de malsain ? — Lisez vous-mêiTie.
Le général prend la lettre et lit :.
B Mon cher Dorbecourt, disposez de moi, je suis un ami solide .. « Vous n'avez qu'un mot à dire, et je vous envoie des munitions ; làa dessus, je vous serre la main. »
Après avoir lu, le général regarde l'agent de police en s'écriant :
— Je ne vois pas qu'il y ait là-dedans de quoi tuer une mouche
Le major e'ait nialheureux, il avait quitté le service, je lui proposais de l'argent, voilà ce que j'entendais par des munitions... Vous secouez la tète... est-ce que vous ne me crovez pas? miH" fusillades!...
— Général, ce n'est point à moi de vous'juger...
— Mais Dorbecourt doit avoir été le premier à me rendre justice, il sait bien que je n'ai jamais approuve ses ressentiments
— Le major n'est plus, il a mis fin à ses jours dans sa prison.
— a s'est tué pauvre Dorbecourt cela me fait de la neine.
TAQIIINET LE BO:«D.
Ah! ma mère, Je suis bien malheureux, répond Gustave eu se laissant aller sur ua siése.
— lit vous, général, j'ai ordre de vous arrêter... de vou» conduire sur-le-champ au château de Vincennes....
— M'arrèter! quoi... il serait possible ! Coinmont pour une lettre pour un milheureux briniboiion.le papier... tli bien! n'avais-ie i.a.»
niison de dire que l'écniurc est une invention du diable n'y a-l-ii
pas eu un malin de l'antiquité qui disait : u Avec deux mots de reeritiire de iiuelqu'un il y a toujours moyen de le faire pendre. > Je (lois ipieoestun vieux Romain qui disait cela...
— Général, veuillez faire vos dispositions.
— Accordez-moi un jour de répit... j'allais marier ma fille...
— Je ne puis vous accorder r]U(; dix minutes, ce sont mes ordres.
— Hi-re!... i'« -ont rigoureux a ceque je \ois. N'importe, raonsieurj
je sais ce que c'est (qu'une consigne..., et j obéirai. Hermellcz-moi de passer dans mon salon pour parler à mon notiire. Oh! vous pourvez ne point me perdre de vue.
Moulinard était resté dans le salon où il préparait le contrat. Le général l'aborde d'un air agit/;, et lui dit à demivoix :
— Il ne s'agit plus de mariage, mon clier .Moulinard, un coup iiiipi ivu vient de me frapper...
J'ai eu la bêtise d'écrire une lettre..., on vient nrarrèier... J'aime à croire que mon innocence sera reconnue ; reprenez ce bon de trois cent mille francs. C'est la fortune de ma fille...; faites-la valoir, gardezla-lui... Oh! je connais votre probité , et s'il m'arrivait un malheur, du moins cette pauvre petite ne sera pas sans ressources...
Moulinard s'empresse de [Meridre le bon ijue le géiic.r.il lui présente, en balbutiant ;
— Comment! il serait possible..., je n'en reviens pas... Voulezvous un reçu, général ?
— Non, ce n'est pas la peine... Entre honnêtes gens, à quoi bon ?
Mais vous la protégei'ez si ma captivité se prolongeait...
— Ah!... général..., mon dévouement, mon ïèle..., mon honneur...
L'arrivée des deui amants et de la veuve Bloquet le dispense d'achever.
Etonnée de la longue absence de son père, Adotphine venait savoir quelle était celte visite qui pouvait retenir le général.
En apercevant sa fille, le général se sent pâlir; bientôt, rappelant son courage, il va à elle, et la presse dans ses bras en lui disant :
— Ma chère Ado'phine, nous ne pouvons signer le contrat en ce moment. Une aflaire iii, portante m'appelle à Paris...
L'agent de police ne perdait pas de vue le général.
— Comment, mon père, vous allez nous quitter maintenant! s'écrie Adolphine.
Gustave, qui avait remarqué la pâleur et le trouble secret de celui qu'il allait nommer son père, lui dit aussitôt :
— Gi'iiéral, ne me permettrez-vous pas de vous accompagner "*
Le géneial regarde l'agent, qui fait un léger signe de tète^ alors le père d'Adiilphine répond :
— En elfet, Gustave..., ta présence peut m'ètre nécessaire... Viena avec moi, j'y consens.
TAQCINET LE BOSSU.
— Oui, dit la venvc Bloquel, ne quitte pas ton grm'ral...; comme ctlii nnus soriins plus lran(|uili(:s.
— Allons, emhnissc-moi, ma fille.., et promis patience... Sacrelilci I c'est un MMage qui passi'!... niais (;a ne S(;ra mimi! Coirirne dit la cil/ nsoii : Mai.t enfui après l'oraye^ on voit venir le beau temps.
Le général a presse sa fille dans ses hras, puis il oe hâte de partir avec Gustave, qui le^'arde sa bicn-aiuice tant qu'il peut l'aîpercfivoir.
Les deux fenunes restent scrf/es et tA'istes dans la maison de campagne.
Monlinard s'est liAlé de prendre congé; il est parti avec Taqumet, qui a fort biefk occupé son temps i l'office, et ((ui, soit que Je vin ou son procham voyage lui monte la tète, a l'air encore plu»
goguenard avec son patron, auquel il ré|)(;te tout le long du chemin :
— C'est un fameux client que le général, n'est-ce pas, patron?...
seulement une duuzanis connue ça, et vous voue arrondiriez presque autant que je le suis en ce moment... J'ai deux bosses..., parole d'honneur, j'en ai deuï, comme polichinelle!...
\h! dame, j'ai mangé comme cela ne m'était jamais arrivé chez vouo.
Le notaire laisse dire son clerc, il ne lui répond rien, car il semble extrèiiiement préoccupé.