COMMENT ON GUERIT DE L'AMOUR
Avec le temps, Claquette Tortillon s'était consolée du départ de soi cousin... les femmes se consolent tinijours, les hommes aussi ; ils on parfaitement raison les uns et les autres.
D'ailleurs la constance n'était pas la principale vertu de la culottière ; après le cousin qu'elle aimait tant, elle avait adoré un dragon, puis un cuirassier, puis un lancier, puis un hussard, puis un tirailleur, le tout sans préjudice de qiicbpies petites passions bourgeoises, mais celles-là ne comptaient pas; Claquette ne notait sur ses tablettes que les militaires.
La journée était avancée, et la grosse fille épluchait des pommes de terre pour son dîner, lorsque la porte de sa chambre s'ent'rouvTit, et qu'une voix stridente, aigué, fit entendre ces mots :
— Peut-on entrer sans indiscrétion?
Le son de cette voix frappe la grisette qui répond sans quitter ses pommes de terre.
— Mais, certainement qiie l'on peut entrer... Tiens... pas possible. Comment, c'est vous, monsieur Taquinet !
Le petit bossu s'avance tout ému et salue la culottière en répondant :
— Oui, mademoiselle, c'est moi... vous ne m'attendiez guère,
hein?
— Ma foi non!... depuis si longtemps que l'on n'a pas entendu parler de vous! je vous croyais mort et enterré [xiur le moins.
— Pour le moins, bigre... qu'est-ce que vous voudriez donc qu'il m'arrivàt de plus!
— Dame ! est-ce que je ais...
— Non, mademoiselle* je ne suis pas mort... je me [Hirte ir.ènie comme un petit ange... Quant à vous, je ne vous demande jws di vos nouvelles... vous êtes toujours jolie, ravissante, sëduis;iiUe, appe tiss.ante... vous êtes engraissée.
— Mais non... mais j'espère bien que non... Ne me dites pas cel, vous me désoleriez... i'ai une peur horrible de devenir énorme!
— Non, je me trompais... vous avez maigri, au contraire... toi* ùtes pl.is mince.
— llom ! cajoleur... qu'ôtes-vous donc devenu depuis tant d'aniiti..-
— Eh! mon Dieu, boiie Claquette, j'ai coulimié de grvssoa'-r! noircir du papier!... de faire des rôles...
— Yi/iis faites des pièces de comédie ?
— Non; les rôles que j'écris sont beaucoup moins amusants! ..
— Et pourquoi avcz-vous été tout ce temivs siins vcjnr me voi> ?
Ici Taquinet devient rouge comme une tH-rovissc... cuit-.\.. c\r les éiuevisses n'ont pas l'habitude d'être rouges avant, et il i\'pond avec une émotion qui menace de tourner à l'inondation :
— Ah! DHidcmoisctle... comment rvivîi-vons'uc lire cela... quand
TAQUINET LE BOSSU.
I est vous qui m'avez mis à la porte qui m'avez (li'fcndu Je repa-
r litre cliez vous...
— Ah ! Iiali !... vous croyez !... Ces elioseir-la on les dit quand on tst en Colère!... mais au bout de quelqui^ semaines on n'v |«;rLse l'Iiis!.., ,
— Ouoi!... vraiment... vous ne m'en voulez donc plus?
— Hoi! je ne me souviens pas mèiue pourquoi je m'étiis fài-hée
— <Vétait à cause de votre cousin, que j'avais voulu remplacer...
— Ali! oui... Ma foi, vous auriez eu bien tort de le reiuiilaccr... li est maintenant ollicier... et ruiiUbrme iui va si bien... taudis que Hius... il aurait fallu trop vous serrer dans votre habit...
lit mademoiselle Claquette se mt!t à rire. Taquinet se redresse le ;!us qu'il peut, et s'empresse de dire :
— Je viens vous faire mes adieux, belle culottière, et vous demander si vous avez quelques commissions à tne donner pour l'Aile magne.
— Tiens ! vous partez pour l'Allenugue?
— Oui, mademoiselle.
— Qu'allez-vous donc faire par là?
— Mais... je vais rae marier trcs-probaldcnicnt.
La grosse fdle laisse encore échapper un sourire moqueur, en murmurant ;
— Est-ce que les Alleniandes vous ont choisi, ou si c'est au hasard qu'elles vous preiment? C'est que, franchement, si elles ne sont pas prévenues, vous allez leur donner un drôle d'cdiaiitillon des Français!
Taquinet tâche de rire aussi en répondant :
— Mademoiselle, les Allemandes ont assez vu de Krancais bien bâtis et jolis gaiçons, on m'envoie prés d'elles, |)arce que' ça les changera. On dit que les bossus sont rares par là. Que saitnjn, je vais petit-«tre y faire une foule de conquêtes... mais, tjuant à moi, je ne '1 r>is pas que l'on puisse me subjuguer... vous m'avez rendu trop dif- I; -lie, belle Tortillon.
— Vous m'aimez donc toujours?
— Hélas oui...
— Comment, ça ne vous est point passé ?
— Au contraire, je vous aime comme chez iVî'co?et...
— Et pourtant vous allez vous marier en Allemagne, petit monstre.
L'épilhcte de petit monstre rend Taquinet radieux.
Il court, il saute dans la chambre, Q finit par renverser le poêlon où Bont les pommes de terre.
♦ — 'Vous faites de belles choses, dit Claquette. Vccs renversez mon iiîner !
— C'est votre dîner, cela... des pommes de terr*" ..
— Mais oui... Oh! je ne nage pas dans les truffes, moi. Fi donc! des pommes de terre... ce n'est pas digne de votre
palai!
— 11 est joli, mon palais... il ressemble bien à une mansarde.
— J'ai voulu dire de votre bouclie. Voyons, charmante culottière, permettez-moi d'aller cluMclier un pâté... une langue fourrée... des biscuits, du vin d'Ai et accordez-moi la faveur de partager ce rep£is avec vous.
— Tiens ! mais cela me va beaucoup.
— /ous acceptez ?
— J'accepte tout.
- Et nous dînerons ensemble î -^ Comme de raison !
— Oh ! je rae sens haut de six pieds... je cours aux provisions.
— Et moi je vais mettra lo couvert.
Taquinet est ivre de joie.
U ne songe plus à son départ pour l'AUetiugne ; un regard de Cla- Tiette lui a fait oublier tous ses projets.
il jiense qu'il va dîner en tète-à-tète avec elle ; peut-être pense-t-il îacore biec autre chose; ce qu'il y a de certain^ c'est qu'il fait em-
pletti; d'un fort Iteau n.-ité, d'ime l«lle langue, de plusieurs plat* r.t. d<!s.serl, d'une bouteille de ('liaiiipagiie, et ipi'il levieiil chez la culottii'ie rliarge comme un uiulet, mais amoun ux louiuie un àue au pi'intemps.
Le i:i)uvert n'était pas encore mis, mais mademoiselle Claquetlr avait doiiiii- des soins a sii toilette ; elle avait mis un liiliii trés-degag(> et un bciiMift fort provcxpianl, el elle arrangeait m» clieveux en tir. bouchon, loi-si|ue son convive revient.
Taipiinet est tiatté de voir que |H)ur lui on a fait des frais de toi letle, car il ne doute pas un moment qii.: ce ne soit à son intelllioo que l'on se ^oit fait de si beaux tirebouchoii-, cl il s'écrie;
— Qu'avez-vous liesoiii de vous parer, o délicieuse Claquette!... L'art n'est point fait pour vous... tu n'en an jms besoin !...
— Qu'est-ce qce c'est? je crois que vous me tutoyez I
— C'est dans le vers.
— Tâchez de prendre un autre verre alors...
— Et ce couvert... ce couvert...
— .Minul/"!... la foire n'est pas sur le pont!...
Et la culottière continuait de se bichonner, et Taquinet se disait :
— C'est pour moi qu'elle est si coquette! dicidiuieiit elle veut me plaire... je crois que ce soir je serai un giieusard bienheureux... sapristi, l'Allemagiic pourrait bien être enfoncée!
Enfin Claquette se décide à quitter son miroir.
Elle met le couvert, mais en llânant et sans se presser; il semble qu'elle veuille gagner du temps.
O^pendant tout est prêt enfin, et'Taqiiinct, qui meurt de faim, conduit sa belle à la table et se dispose à entamer le pâté, loi-sque de? coups violents retentissent à la porte.
— Ah! mon Dieu, si c'était lui ! dit Claquette en se donnant un aii effaré.
— Qui lui? demande le petit bossu avec inquiétude.
— Eh mais... pardine... lui... mon mari.
— Comment, vous avez un mari à présent!...
— Tiens ! pourquoi pas ?
— Et vous ne m'en aviez pas parlé, ingrate!
— Je l'avais oubhé... -^ Qu'est-ce qu'il fait?
— C'est un dragon.
— Un^dragon!... fichtre, si j'avais su cela, je ne vous aurais pa; offert de'diuer chez vous...
— 11 était en mission... il ne devait revenir que dans deux joi limais il frappe plus fort... c'est que s'il vous trouvait... il est tri>-j lùu,\ et fort mcclijiil, il commencerait par vous sabrer.
— Je ne veux pas être sabré...
— Alors, cachez-vous...
— Comme c'est agréable, au moment de dîner... mais où n;t- n,chcri"
'.I.Ml>iitte montre au petit bossu un cabinet qui était attenan ?• Il alcôvi; et qui lui servait tout à la fois de garde-robe et de < i . iiei de toilette.
La porte était vitrée, mais un rideau de toile verte empè tu qu'on ne vît dans l'intérieur.
— Ttyiçz, entrez là,dit la grosse fille, et attendez-y que je puis ( vous délivrer.
Taquinet s'arrête à l'entrée du réduit obscue d'où s'exhale un orteur qui ne fljlte pasron odorat : il hé.-ite, mais Claquette le^ouss et reléiiue la porte sur lui, en s'écriant :
— D pêchiZ-vous donc, surtout tenez-vous tranquille, ne faite? pasdr hriiit, ne bougez point, car si on vous trouvait là, vous seriez sùbré... mon niaii est un tigre, la jalousie le rend féroce.
T.:quinet se trouve donc enfermé daus un endroit dont il craint d'avoir dtviué l'usjge.
Il poite en tâtonnant ses mains autour de lui.
11 II ii'oiiLie un vase de première nécessité, puis un de ces meubles de feniiies que l'on n'a pae I habitude de mettre en évidence.
Mais pas une chaise, pasuD<'. s)lace pour s'a^eoir, et Taquinet n'ose
TAQHNET LE BO<ÎSl
11' rcmiKT ni respirer, de crainte defnire 'In liriiil. Il se lii-n'. c<)i, c)i
■■I' ilis:ii;l :
— OiiMiMieirt, sippristi 1 elle est riiarice... et elle ne me prévient pas... (?l elle .iircpte mon diner... c'est bien ineonséipjcrit... Voilà encore lin mari qui me fait l'dl'et d'êr.a dans "es vnicains... il est ei'tié, teoutoris.
Le brnit d'im gros haiser annom-K rpie le soi-disant mari a commencé p.ir jouir de sesfl.uits; bienlolle iliipiclis des plats, desassictles, l'.t le i:linc des veiTes fait soupirer Taquinel, qui se dit :
— Ds dînent, ils mangent ce que j'avais apporté... il» vont bien !... ils fonctionnent joliment ! ô mon pàt^ ! ô ma langue fourrée .. tout vay passer !... Je les entends rire... il paraît qu'il est fort gai ce niari-là. . . Kncore des baisers... il est donc liien amoureux de sa femme... list-ce bien un mari qui est là... o Claquetle, si vousm'avicz trom()é... Je crois pi'ils en sont an Champagne... ils vont tout dévorer et moi je meurs de faim... si encore j '('tais as>is... les jambes me manquent... ira foi, j'ai envie de me mettre à (cheval sur cette boite à vioiou doublée en porcelaine... d'ailleurs, c'est fait pour cela.
l.e petit bossu passe une jambe par-dessus le meuble de toilette et il J'asseoit en se disant :
— Au moins je serai mieux... je me raooserai. eti'ai >« droit de
me croiie dans la cavalerie.
Maisbientôtunevivefraicbenrqu'il ressentàson fonddefcnlowe lui fait comprendre ipi'il prend mm bain auquel il ne s'était pas prcparc. En elfel, le liidcl de madeMioiselle Tortillou était plein d'eau, l'obscurité du cabinet n'avait pas permis à Taipiinct de s'en auoicevoir, et en s'asseyanl il venait de baigner cette partie de son individu qu'il avait posée dans ce qu'il appelait une boite à violon doublé* te porcelaine.
— Ah ! nom d'un cliicn ! murmure Taquinet eh portant m main à sa culotte. C'est plein d eau... Ab crcdié ! en voilà de l'agrément... ça me rafraicbit beaucoup, c'est vrai... mais je vais attraper un rhume... pas de cerveau... par exemple... comment faire... je ne veux pourtant pas rester là-dedans...
Taquinet fait un mouvement pour changer de position, mais un de 8es pieds heurte un vase qui se renverse, et aussitôt on entend le dragon s'écrier :
— Qu'est-ce que c'est donc, (^laqueuer j eiuKnua du btTllt dails C6 cabinet: est-ce que vous auriez cache pat°-là quelque godelureau aveé lequel vous me feriez des traits ?
— Mais non, mon ami, répond la ciilottière en faisant .Son possible pour ne point l'daterde rire. C'est mon çhai que j'ai ciifcrlné là-de lans, parce qu'il n'a pas été sage... Il a fait des incongruités sous mon lit, et pour le punir je l'ai mis là-dedans au pain et à l'eaU;
— A la bonneheure ! mais si ton chat ne se tient pas tranquille, je vais le trouver moi, et je lui coupe la queue à razibus posterioribus.
Taquinet frissonne, il n'ose plus bouger, la menace du dragon lui fait oublier qu'il a le derrière dans l'eau ; il n'essaie même plus de changer
de [losition.
Un bruit qui se uni entendre tout près du cabinet lui apprend ffàè les deux époux sont en train de se coucher.
— Diable ! le dragon se met au lit de bonne heure ! se dit Taquihet,
il est fatigué apparemment. Tant mieux, après tcni{ ! il sera plus ifil endonni. et je pourrai eulin me sauver... voilà une bumie fortune dont je nie siiuvioudrai longtemps. '^
Cependant ou était couché, mais on ne donnait pas, et Taquinet tonlinuail de pester et de jurer entre ses dents en se disant:
— Quel dragon!... Kllc est jolie ma bonne (ortune!... nom d'un petit bonhomme... et ma culotte est à tordre... bien certainement je tousserai do ce côté-là!... je serai bien gentil en société !...
On commen(;ait à se tajre du côté du lit, et le petit bossu se flattait qu'on allait s'endormir, lorqn'on fraiipe plusieurs coups à la porte et en nièuie temps une grosse voix se l'-nl entendre dans un jargon moitié Sllemand et moitié charabia :
— C'ètre moi, nionzelle Claipie... ouvre tout de suite si vous plaît, Ifafrreun grand troua mapanlalonuo. Tiutief !... ouvre donc, monzclle ifclaque... che zais bien que fous y être... sarremann ! che veux iioe
'uns il raccommode encore mon dcchiieuieat, che beux bas m'en aller tvec un trou (jui être fcrt indécent.
Pendant que celui ipii étjiit sar le carré faisait entendre ces paroles, on grand mouvement s'eUiit o\)é.Tc d;ins l'alcôve. Le dragofls'él;iii jeté à kis du lit, en murmurant :
— C'est cet imbécile de Tirmann... Je lui avais juré .in. le fOus |«iiir te voir, sous peine de lui (lajer dtn huilres tant qu'il (Kmrrail
en manger... et c'est un gaillard qui est capable d'en manger tou-
j'iUIS.
— Si je ne lui ouvrais pas...
— Oh ! je le connais, il resterait toute la nuit en fxtion à ta porte... il se doute peut-être que je suis ieii
— Cache-toi alors...
— Oui, je vais me fourrer dans cf. cabinet noir qui <"-t au pied d* ton lit... Tâche de te déliarras>er bien vile di- Tirmann ; fais un siiopu surjet à son panUiliii... Qu'est-ce que tu as donc à rire...
— Rien... rien... va te cacher... mais va doucement, ily a beaucoup de choses dans mon petit cabinet!... ne casse rien t
Taquinet, qui vient d'entendre cette converatlimi, sent «es rtieveui se dresser d'horreur sur sa tète; il voit qu'il a et»; dupé par la perfide Claquette, dont le ilragon n'a jamais été le mari. L'n moment il a cinie de sortir brusquciiicnt île sa retraite en la traitant Cijinme elle lu mérite ; mais il peur-e que le dragon prendra le parti de sa lielle ; il 'Taiiit toujours d'être sabre : il se borne dont à ouitter la position humide qu'il occupait et à se retirer t»iut au fond du cabim't ■>ii il se bloltii derrière de vieilles tardes; il y est à peine que 'e dragijii entre d.<ns le cabinet dont il referme la porte sur lui... eu jurant de nouveau après suh camarade Tirmann.
Cependant celui-ci est entré, tenant à sa main un rat de cave allumé. La conversation s'engage entre lui et la ciilottiere, qui est i.bligi-e de prendre son aiguille, sim fil et de procéder aux réparations du pantalon de M. Tiiuiaiin, qui ne ''esse de lui repeter :
— nomiez-foiis le tenips... nionzelle Claque... il faut coudre trèsfort... j'use tiaplemeilt sur ma cliival... douiiez-fous le temps... 4e être pas bressé... che suis si bien près de fous... vouloir fous que j'ôle ma pantalon pour inieut raccommoder?
— Non, non, ce n'est pas la peine... je saurai bienrecoudre cela sur