TOUS
— Ah ! raein gott ! fous il pique moi. ..
— Parce que vous remuez trop... Tenez-vous en repos ei on ne vous piquera pas.
— Sacré mille tarteifî, que fous il y être cholie, moruelle Claque... Laissez un peu moi embrasser fous.
— Ne vous en avisez pas ou je vous piquo...
— J'psbère que ma camarade, la dragonne, il Tenait plis roder èhez fous...
^— C'est bon ! ne remuez donc pas !
^^ S'il venait encore, lui perdre sa pari... et payer à moi des huîtres tant que j'en pouvoir avaler t
— Ë.?t-ce que vous en rriangez beaucoup de douzaines?
— Oh! nionzelle, moi, pas comptir par douzaines, moi cmptir par centaines!... Je être capable pour avaler plusieurs liourricties...
— tiiahie... quel mangeur... Allons, voilà mon fil qui caâ:ie h
présent !
— Alors ce sera long ! murmure le dragon caché dans le cabinet... Ma (bi... je vais aussi eniployer mon temps en ce ras... Justement j'avais (nal au ventre... j'ai tant mangé de pâte ; mais ici je dtiis trouver m m
ailaire.
lit voilà le militaire qui tâtonne autour de lui, et rencontrant sous sa inaiu le uicMble sur leiiiiel Taquinet s'étitil mis à cheval 'c pn-nd pour un autre, d'un usage emxi-e moins noble, et se [x-riiiel de l'utiliser, taudis que le petit bossu, accroupi à quelques pas, se donne ) tous les diables, en disiint :
— Cré nom d'un nom !... si jamais je retoiinic en bonne fortune. C'est épouvantable!... j'en ai asseï de l'amour!... je serai venlàtre en sortjuit d'ici !
Kntin, au bout d'une demi-heure, l'Allemand Tirmann était rrp:irti avec Sou iKUitalon reparé ; puis le dragon avait qoiitc sa cichetlr cl s'était reciiuclie près de Claquette; puis !•> couple s'et.-jit end. •nui ; puis ie petit bossu avait pu, à son tour, sortir di: c:duiU't, et de l.i cliauib~, et de la maison ; ce qu'il avait fait >an> demander s«in n-ste, mais en se promettant bien cette fois do ne plus se laisser rep:«udn dans les lilet» d(> juùdeinoi.selle Claquette Turlillua.
TAQUINET L
Vin
MOUVXXZfS UVrORTUMUS SE TAÇUTNET.
Taqiitnct éta'rt revenu dans son ftiodeste gaUitas, encore tout effarouché des cvéni'iia'nts (|iii lui étaient arrives. Il était deux liciircè jlii matin lorsqu'il était parvenu usorlir duclieï luadtaioibcllc tlluuuetu". Vortillon. Jamais l'in- ^
lirtiuié clerc notaire ne s'était trouvé aussi tard ians les rues.
Mais ce qui augmentait sa colère, c'est qu'il n'avait pas diiié. Après avilir dépensé beaucoup d'argent pour ivf,'aier la perfide culottleic, le petit liossu avait vu, ou plulùt eutcMiilu, >m autre se régaler, se purger avec les provisions dont ■/H comptait bien prendre aussi sa part. 11 se mourait de faim, et cette tribidatlon était peut-être la plus cruelle de toutes, car il pouvait oublier les autres ; mais son estomac, qui criait plus IViri à cliaque instant, ne lui laissait ni paix ni trêve.
Taqumet coucliait dans un petit grenier, au sixième étage de la maison habitée par le notaire Moulinard. Mais comme il ilescenduit toujours de fort bonne heure à l'étude, il en trouvait la clef à un endroit convenu entre lui et son patron, qui ne se levait pas d'aussi bon matin que son clerc.
Avec cette clef, on pénétrait dans une antichambre, puis dans la pièce appelée l'étude.
Quant au cabinet du notaire , celui-ci avait toujours soin d'eti fermer la porte à double tour, et cette porte ne s'ouvrait que lorsque M. Moulinard lui-même descendait à son cabi- Det.
* r.M."".V'' ^"'""V^""""'-' "-■ i.aniMiuiie ont encu.re dit pis que nendr
I ""leite moitié .luf^.eun.humain.pi'ons'obstineanommerla pliisbell»-
I {, .,"Vi'' '''' '1'' l"""''l"»'. '■■T '^'f-st terriblement mêlé! Tout ce!
. i.nt du me n-ndre sage t-uLciue je co.mais mes auteurs, je sui
un bchtre de m être laissé attraper comme un nigaud... Mais La fon
tamu a dit auasi .
et
« Amour! «monr, quand tu nous ti.;n«, « On peut bien «lire : Adieu, prudence I ...»
il ferme... Credie
•lcii('j ^Dj*^^^9^*^^
Uuoi douCj gendarme... qu'est-ce qu'il y a.... est-ce que uous no valsons pas comme tout le monde
Arrivé dans son galetas, où l'on ne pénétrait que par le mojen d'une
teln'lle, encore tout flï-souffté de sa course nocturne (Taquinet avait couru tout le 'oas ia cneniin, inquiet de se voir si tard dans les rues), après s'être jeté tout habillé sur son Ut de sangle, le malheureux clerc se relève, en se disant ;
- Mats, cré eoqum ! je meurs de besoin avec tout ça... On a beau dire : qui dort diue, ça n'est pas vrai ! je soutiens que ça lie peut pas être vrai ! et la preuve c'est qu'il me serait impossible de m'endormir avant d'avoir mis iiuelque chose sous ma dent... J'ai fait une belle journée... et cela m'a côiité onze livres douze sous !... Moi qui depuis seize ans vis de privations pour faire des économies! si j'y vais de ce train-là je les aurai bien vite expédiées'... Onze livi'es do'uze sous!.. j'ai depeur,e cela aujourd'hui pour une femme... Oh! les femmes!... Qu'il a bien raison celui qui dit que le diable n'a point autant de malice
Qu'elles !... Encore le mot maUce est modeste... Je crois que c'est 'ertuUu-n qui a dit cela. Catun a dit aussi que la sagesse et la raison éteien t incomoatibles avec l'esprit de la femme . Origéne la noiniHe la clef
ne j'ai faim ! je crois qu» ■« mangerai mon lra»rjsin si j'ei avais un... Et rien ici., pas uns coquille di noix... nas un malliuu veux croûton...» Ah "ne idée !... pardiev ouiL.'îîa femme de me nage, c'>lle ipii nettoie ri'lude, me met toulourniiiLtidéjeunerdam le bunét M l'anticliainbre, et lié.s-soiivenl elle S'y apporte dès ta veille Si j allais voir ai: biiirel, lourtjHoi ^las... ie saii ofi P<!t placée la clef d»
l'él'ide... tout le monde dort dans la Miaison...
descendons. Sapristi' que j'ai froiu au der rière.... c'est ma malheureuse culotte qui est encore •toute raouilli-e |iar le hainqut j'i.i pris.
Je suis très-mal à mon aise... ça me colle aux jumelles... J'ai bien envie d'ôier ma culolii-,...
c'esi (lue je crois que je n'en aipas d'autre...
on lie doit m'apporter que demain le [lantalon neuf (|ueje méfait (aire pour aller en Ailfiiiagne.. parce qu'eulin pour se marier, c'est iiien le moins qu'on ait un pantalon neuf... Je dis me marier... et je vais peut-èlie trouver en Allemagne des farceuses dans le gtnrede mademoiselleClaquctte Tortillon... Si je le savais! cré coquin... Ma foi tant pis, j'ôte ma culotte; c'est trop malsain d'avoir continuellement une éponge mouillée au bas des reins... Je vais m'entortiller dans mon petit pet-en-l'air... qui me sert de robe de chambre... c'est qu'il ne me defcond que jusqu'aux genoux, rann pet-en-l'air... Oh 1 à l'heure qu'il est, je suis bien sûr de ne rencontrer personne dans l'escalier... par coiiséquent je n'outrage point les mœurs... Et après tout, les garçons boulangers d'en, face les outragent bien autrement, les mœurs... En voilà des gaillards qui se promènent toute la journée en chemises et en vestes... di grosses chemises, c'est vrai ; mais, enfin, cela n'empcche pas l'air de pénétrer... iSom d'un nom! est-ce que je ne pourrai pas retirer ma cuiotle... c'est comme si c'était en peau de daim.... ça me colle.... Ali ! la voilà ôlée enfin... A présent mettons vite mon pet-enl'air... enveloppons-nous bien dedans.... ça ira.... on ne voit rien....- ça arrive presqu'aux jarretières.... c'est juste... mais on ne voit rien...
Taquinet, ayant terminé sa toilette, prend la petite lanterne avec laquelle tous les soirs il monte à son grenier, et s'aventure sur l'escalier, tenant de sa main gauche le bas de son pet-en-l'air serré a^trt lui wi murmurant :
Li.y>Q\xi
TAQUINETLE BOSSU,
— J'ai l'air d'aller à un '•mtee-^ous gaknt !... parole d'honneur, ça y ressemble; mais, Ilieu merci, je n'y vais pas... On me proposerail Miaiiilciianl une bonne fortune avec la plus jolie femme des quatre parties du monde, que je refuserais... Et puis, quand on a été assis dans l'eau pendant deux heures, ça fait considcraijjement descendre le thermomiHre de l'amour... Je n'entends rien... tant mieux... je ne me risquerais pas comme cela en plein jour pou'i une fortune... c'est peut-être une liùtise... mais je suis très-pudique, moi... je ne prendrai jamais l'état de mitron... fi donc !... K.t la portière d'en face qui
rie toujours un de ces messieurs de lui fendre son bois... Merci ! c'est ^'eiitil... elle devrait aussi lui faire ramasser des <''pinf,'l(;s par terre... ou lui donner des cerises à tenir dans sa cotte... l'ourvu que ji; trouve quelaue chose dan? le buffet!...
Taquinet allait se trouver sur le palier du troisième étage, c'était où demeurait le notaire, lorsqu'il entend tout à coup le bruit d'une clef qui tourne dans une serrure. Aussitôt le pQtit bossu remonte rapidement plusieurs marches et snuffle sa lanterne decraiute que sa lumière ne le trahisse, puis il se tient coi, en se disant :
— Qui diable peut sortir au milieu de la nuit... Est-ce que ce serait le patron ?
Ce n'était point le notaire qui ouvrait • sa porte ; mais sur le luème carré, en face de M.
Moulinard, deiiieui'ait un agent dallaires nommé M. Fourmi.
Z.E niÉlVAGE FOURMI.
Ce M. Eoiuiiii était un lionuiie d'une ciucui.MiUaiue d'aimées, liodu, frais, gaillard, birii portant, à l'œil vif, il ladéiiiai'cho alerte.
Il avait une femme à-^ce de vingt-quatre ans, dont il était liorriblcmiut jaloux, et à laquelle cependant il faisait, dit-on. de nora- 'ircuses inlidélilés ; la chronique du (piartier l'accusait môme de faire la cour à sa bonne, g russe dondon picarde,
d<iMt les bras étaient aussi rouges que des bettera Ass, et les joues 1111 peu plus foucérs; enfin, ce M. Kourmi, qui avait la réputation d'un fraiic libiiliu, u'rliii |i;is aimé dans le voisinage, et passait pour avoir ete un clhvni' saiis-culotte, im terrible jacobin il une épocpie qui n'était |ias alors liieii éloignée.
C'est donc M. l'ourmi qui vient de sortir de chez lui, dans le simple appareil de queUprun qui quitte son lit. Il tient une lumière, et .icseend précipilanmienl quebpies degrés, en s'éeriant :
— J'avais dit (]ue je ne voulais plus manger de haricots à l'étuvée...C'esl insupportable! ça me joue toujours ce tour-l.'i!... Mais cette entêtée de Catherine les aime apparemment... et elle en fait sans me deiii.uider la permission... elle me le paiera... oh! elle me le paiera', la l'icarde!... je .saurai bien mettre un terme à sa rcsist;uK"e.
l'.tM. ïoiiruu, ouvrant la porte d'iui petit cabinet, se précipite dedans avec sa lumière.
Que vols-je ! si
Taquinet a tout vu, en tendant le oou painlewas U rampe. U a r*-
fionnu le Toisin et se dit :
—C'est ce mauvais sujet de Fourmi... un lilcrtm... un paillard... qui a une jeune femme qu'il néglige pour en conter a toutes lei ly.nnes de la iiiiiNin, à commeneer'par a sienne... <Ju' Iles ii:om^!„. Si j'avais une femme, icoi, certainement je ne la neglit-- : * • -t peut-<';tre elleipii me négligerait!... 11 l>araU que il s est dérangé... Tant mieux, j'en su s bien ai'e... je \ a lui durât quinze jours... je déteste le» tcmjristes!... beir.tiiou.-u.us de descendre avant qu'il s<jrte du peti cabinet!..
Et Taquinet recommence à descendre, mai» U ta moins rite parc» qu'il n'a plus de lumière. 11 vient de raf-llrc le pied sur le carié du
troisième, lorsqu'il entend encore une Si-rrure que l'on ouvre. Ce n'est plus chez M. Foumii; cette fois, c'est bien la pfjrte du nr.taire qui m s'ouiTir. Le pauvre ]^^ lit bossu se sent prii d'une frayeur subite; que dire h son patr.vn s'il le voit là au mdieu de la nuit? Taquinet cherche un refuge, une raebette («mr echapptfauxreg^u-dsdeM. « .a ' linard.
En talonnant, il s'a- , err.al que M. Fourmi laissé sa porte cn- 'o.iiverte. AussiuM il ■ glisse à l'entrée de i antichambre de l'h.^mn:e d'affaires; de cette façon ;' ne sera jos aperçu ua notaire qui, probablement, se rend aussi dans quelque lieu secret, et ne ta. faire que passer sur le carré, et il ressortira de chpz !<; Voisin déî \uc son pitron ne sera plus là.
Mais les événements ne vont pas toujoui-s comme nous les ;uTangeons dans notre penbee. Ce serait vraitiuiit trop commode si rien ne déraiigeailcette marche des choses... Nous poun-ions alon pri-voir l'avenir, nous saurions six mois d'avance tout ce que nous dtvoiis faire, et nous «'aurions jamais le plaisir de la surprise, de b'imprevu .
la l'rovidence n'a pas voulu qu'd en fût ainsis et, franchement, je crois qu'elle a bien iiMU. . eesl M. laquiiu't. fait.
Au moment où M.
Moulinard referme sa porte, un courant d'.air 9'étaWit; quclqns fenetic a'iîtait sans doute pas fermée chei le notaire, mais le vent repoussant alors la porte enti-e-bàdlee de chex il. l'ourmi, le petit bossu se U-ouve enfermé chez le voisin.
Enfermé n'était (ws le mot, car on dev.ait pouvoir ou^Tir en dedanf la porte de M. Fourmi ; mais l'homme d'alfaires, nMloiiUnl sans cosse d'être volé, probablement i>,arce qu'il avait jadis vole les autres, avait fait mettre ;\ s;» porte une serrure toute particulière, si bien que, pour sortir comme [wm" entrer, il fallait connaitre le secret, sinon on ne l'ouvrait pas.
— Nom d'un chien! s'écrie Taquinet, lo- - • ■; la porte s'c«t refei^ tvéc. me voilà retenu ici mainten;uit... Voyw.-... voyous... cela doit s'ouvrir pourtant...
El le petit bossu cherche le |>èiie, gratte de tous côtés .iprts !• •«*• rure et ne i>ar\ieiit (>as à ouvru- la porte.
TAQllINET LE BOSSC.
— rreilié!... je suis pris coiniue diins une souriciore, se dit lanni- IV'. On m'avait liien dit iiiic lu M. l''ciiiriiii avait di» seiTuit'S à se- • r^t... Je iii'almiii' Iks ongles... l'A s'il nriicnilait... «'il nie tiiiiivalt (hoz lui... il est lii'uia. ce monsieur... Il ciniruit r|ye je <iuis l'uinaia « 0 sa feninie... Di.ible!... lùolmii^ de tiiiiis fDui'i'er <|iieU|iie |tart un il ] 4 Ilnis^e nie voir... (Juand il sera rentre et reeonelié, je revit mirai 1 1 il faudra bien qne j'ouvre eetle porte... Après tout, elle s'ouviv . ■ 'j'y voyais clair, je suis sûr que j'aurais déjà ouvert... Quelle n'iit! i IV roquin ! (jnelle nuit !... eu voilà des avenlures... Miii jiatioi. avai^ donc aussi iiianpri' des haricots à letuvée?... Ah! umu bieul lerroi» qu'uii^reinuiile l'esailier...
Taquinet s'éloigne delà [lorte; il marche au hasjird, les bras en avant. Il entre dans une clianibre qui est à droite; il tAtmine, il sent un lit, puis sii main reiiiMiitre cpulque chose de roii'jlet, de cliauj, de palpitant; c'était le sein de luadciiioiscilc Catherine, sur liMpul' sans le vouloir, il promenait ses doigts. Le petit bossu ne sait enco'e au juste ce qu'il touche, et pmirtanl un sentiment très-agréable parcourt son être, et il continue de caresser la demi-lune, en ae disant :
— Qii'cst-ce que c'est que ça... sapristi... je n'ai jamais senti de ces choses-là... je ne sais pas ce que c'est, mais, parole d'honneur, c'est gentil... Je crois ipie c'est un ballon que l'on donne aux enfants quand ils sont tout petits.
Il en était là, lorsipie tout à coup il reçoit sur la figure un vigoureux souftlct, et une voix lui crie aux oreilles :
— Ah! je vous y prends!... c'est donc à dire qik^ vous viendrez toujours me trouver la nuit!... vous savez pourtant lien que ca ne me (liait pas!... Ki! un homme marié... et (pii a une jeune fe'mme ben gentille... Ah! monsieur Kournii, vous mériteriez uen que madame vous en fit porter... Mais, jarnigoi, ne revenez (Jus m'a.4icutt^r, parce que, loi de Catlierine, vous n'en serez plus quitte pour une gitlle, et je vous arracherai le nez.
Taquinet voit bien qu'on le prend pour le maître de la maison, et la chaleur qu'il ressent enc<ire à sa j.iUv, siniflktce lui prouve que la servante n'est point complice des égarements de M. Fourmi; un moment il a envie de crier, de dire qu'il n'a jamais eu de mauvaises intentions; mais >'; serait se faire connaître; la domestique pourrait appeler ou le prendre pour un voleur. Le clere de notaire préfère empocher le soufilei sans se plaindre; il s'éloigne doucement, taudis que mademoiselle; Catherine lui dit :
— Allez-vous-en, et n'y revenez plus! que ça vous serve de lejon, «ans quoi je dirai tout à madame.
— Voilà une servante hicii vertueuse! pense Taquinei; cette gai^ larde-là n'y va pas de main morte... Si elle eût été nio'uis Niire, vovez pourtant (pi'eHe dillircnre pour moi... au lieu de recevoù- un souflîet, j'aurais pu... mais je ne suis pas en veine celte nuit, et je, voudrais bien être sorti d'ici.
Le petit bossu ne sait pas où il va, il ne niarehe qu'avec beaucoup de précaution ; cependant il sent ipie ses [lieds foulent un tapis, il n'est donc plus dans une cuisiivi ni dans une antichau-'.tre. [iierit M ses mains rencontreul encore un lit... il va s'éloigner, iivis une le-piratioii se fait entendre, le lit estocciijié. Taquinet u 'ose plus bougtr; il essaye pourtant de faire quelques pa,-4 «la arrière, mais son pied heurte un meuble, puis une chaise tombe, «t ausGitt't une voix bien douce, bien veloutée, sort de l'alcôve.
— C'est toi, mon anai., toute chaude.
viens donc te recoucher... ta place est
-Nom d'un petit bonhomme! se dit Taquinet qui a reconnu la voix de madame Fourrai, c'est l'épouse de ce liliertin... et la place est toute chaude... Gré coquin, si on osait!., si on était sûr que ce monsieur en a encore pour longtemps, connn; on se fourrerait sous la eouvcrtiii'e... mais ce serait trop risquer... Polisson de Fourmi! il mériterait pourtant bien qu'on prit sa place!
— Qu'est-ce que tu fais donc, mon rat? est-ce que tu es encore indisposé? reprend la petite femme s ; se retournant dans son litveu\-tu que je me lève, que je te fa.se de l'eaj sucrée... Prefereslu un lavement? je t'en duniierui ur, si tu veux... Mais viens donc tu dois avoir froid.
— Quelle exe llente femme de ménage' se dit Taquinet; il paraît qu'elle administre elle-même des 'lotions à son mari... Mais si je reste là, elle est capable de se lever et de m'oh.'iger à me coucher avec elle... Oh! ceci dev endrait par trop saint Antoine! je pourrais succoKîber, sauvons-nous...
Taquinet est décidé à sortu- de la chambre, à s'éloigner de madame Fourni., dont la voi tendre et argentine lui cause des impressions wop emouv;mtes ; nais, avant qu'il ait fait deux pas, un bruit nou- '<iau se fait entendre : c'est le maitie du logis qui rentre, qui r*f rme sa porte et qui marche à giands pas vers la chambre conjUjjale.
Le neii*. bossu voit qu'il va flire découvert; di'jh la lumière que porte le mari couimence à écliiier la pièce ipii précède lachanihrcà Coucher. Tiupiinet ne sait plus que faire, que devenir; il se deinana« s'il ira en avant ou en arrière ; il pi rd la ti-le... Ilientot M. Fourmi va être devant lui. Dans Sun trouble, il revient vers ra|i:i5ve et cherche à se foiiiivr sous le lit; Il se jrtle à quatre pattes, il se précipite, il Iia-.se sa léle... mais il lui est iiiip i^^ible d'en jia^ser davantage; If lii i.'lait trop bas pour qu'une |'ii.-.oniie put -e iiieltie dess<iiis. Il a fallu 't Taquinet des elForls inouïe pour y glisser sa tète, et mainte liant il ne peut plus la retirer.
En entrant dans la chambre de sa (cinme, M. Fourmi aperçoit quelque chose qui remue devant le lit.... !l baissa! sa liiiinere, et loiiime on iloit bien le deviner, vu la position ou était alors le mal leureux Taquinet, ce n'est point une ligure que l'Iiuumie dall'airc-s .\jerçoit.
— Unhon'me!... un homme dans la chambre de ma femme!... s'écrie .M. Fourmi avec fureur. Ah! Célestine, vous me tralii^sie/... ah! vou-> avez un amant... J'avais donc rai>uii d'être jaloii.v... Et un liuinme en état du nudité! u'ie.qe horreur! le deht est pilent!
C< Icstine, à moitié endormie, bâille et s'étend dans le lit, en balbutiant :
— Qu'est-ce que tu as donc, mon rat? après qui cries-tu... pourquoi donc tout ce bruit?
— Après t|ui jecrie! perfide... après cet homme qui était dans votre chambre et qui espérait se cacher sous votre lit... croyant que je ne le verrais pas... pour se sauver ensuite pendant mon soumieil. .Vllous, munsiiur, sortez... relevez-vous... vous \uyez bien que vous êtes découvert, vous êtes même diablement découvert! 11 est inutile de vous obstiner à re>ler là-'lessous.
— Eh! nom d'un petit hfinhomrae... je ne peux pas retirer ma tète... Cl* c(Kpiin ! cne Taquinet en dénicn.int comme un possédé li partie Jucorpsuu'ilade libre et avec laquelle il veut tacher de dégager' l'autre.
— Aidez-moi donc un peu, s'il vous plaît... vous voyez bien que je suis capable de passer la nuit là, ce qui ne serait amusant ni pour YOU.S ni jMiur uioi.
— Que je t'aide! drôle, ah tu me demandes mon aide... Attends, je vais te prêter secoui's. Rn i M" t... tiens, jean-lesse... tiens, reçois toujours cet à-compte.
Et le mari furieux applique un grand coup de pied dans ce que le petit bossu a de découvert; la colêie qu'il éprouve en se sentant fraj)jie lait l'aire à Tat|uinet un mouvement dans lequel il parvient enfin a dégager sa tète ; il se relève et présente en ce moment la figure la plus grotesque que l'on puisse imaginer, car le sejcnir qu'il avait fait sous le lit ayant fait relluer le sang à son visage, il est écarlate et roule des yeux fulminants autour de lui.
— Que vois-je! s'écrie M. Fourmi, c'est M. Taquinet... le clerc de M. Mo 'ili iiard : est-ce bien possible!...
De son côté, la jeune femme avance sa tète hors de l'alcôve, et en voyant la mine à la lois piteuse et furieuse du petit honune qui est devant son ht, elle part d'un éclat de rire.
— Comment, c'est cela que l'on me donne pour amant!... ah! par exemple, c'est trop fort ! mais il faudrait que j'eusse une passion pour les monstres... regarde donc, mon rat, as-tu jamais rien vu de plus vilain...
M. Fourmi regardait le petit bossu et ne semblait pas se calmer; il lui dit :
— Enfin, monsieur Taquinet, que faites- vous chez moi, dans la chambre de ma femme, au milieu de la nuit... expliquez-vous.
— Eh mon Dieu! monsieur, répond Taquinet en croisant de nouveau son pet-eu-l'air autour de lui , si vous ne m'aviez pas tout de suiw. briibàlisé, il y a longtemps que je me serais expliqué... imais toiu commencez par des cuups de pied...
— J'enavais le droit, monsieur. Parlersz-vous enfin? camment èti svou< entré chez moi ?
— Mor Dieu! tout simplement piir la porte Je me trouvais sur
l'escalier qu^nd vous êtes sorti. Je descendais à l'étude pour diner • c'est un peu isxrd, direi-vous, mais quand on n'a pas dîné, il vaut mieux tiu-d que jai:>ais... mon estomac ne me permettait pas de Jormir. Je descendais (io."'c quand je vous ai aperçu. Je vous ai méma entendu vous plaindre d'fvoir mangé des haricots àl'éiuvée.
— n ne s'agit pas de cela, monsieur; passons !
—Pardonnez-moi... ceci est une prsuve que i'étais alors isur XfS^
TAQUINHT 1-t HO.sSL'.
calier; vous avez m^lnc dil : Catherine les aifi»; aiipaTemirient, «llo cil lait toujours suiis me yciriandcr la [jurinissiuii...
— Passons, liassoiisl...
— Elle inu li; iiaicra, la Picarde !... Je saurai bien melire un leniie à sa... .
— C'est bien, mousieur... c'est bien! s'écrie M. ['"onmii en inlcrrom(|iint Tiitiiiinet... Je vois qu'en elïet vous étiez sur l'escalier, ce point est elabli.... mais eiisnilc...
— Monsieur Taquinet, dit la jeune femme en allongeant .«a tAle liors du lit... je voudrais bien savoir ce que mon mari disait au sujrl de la bonne, noln; picarde.... achevez donc, je vous en prie.... cela piijue ma curiosité
— [ih I mon Dieu! répond vivement l'homme d'airaires, ce n'est
las bien intéressant!... Je disais: Je saurai bien mettre un terme
aux bévues de cette fdie... voilà tout.
— Est-ce bien cela, monsieur Taquinet? s'écrie la jolie ferame en regardant alternativement son mari elle petit bossu. Celui-ci est un moment indécis, cependant il repond d'un air un peu railleur :
— Oui.,, madame je crois que c'est à peu prés cela sauf
erreur ou omission... conunc nous mettons sur nos actes, nous autres. Si bien donc, (ju'après avoir vu M. Fourmi entrer quehpie part, j'allais continuer de descendre, lorsqu'à son tour mon patron a ouvert sa porte... il parait que celte nuit tout le monde est déraufçé. Je connais M. Moulinard, il est horriblement soup(;onneux et méliant, il fait Lme montagne de la plus petite chose. Je mé suis dit : S'il me voit allant à son étude au milieu de la nuit, il va se fi^iirer que je veux lui voler ses dossiers, ou melire le feu à toutes ses paperasses ; le plus simple était donc d'éviter sa rencontre votre
porte était entr 'ouverte, je me suis vivenieiit glisse chez vous, c.om[>taut repartir presque aussitôt, lorsqu'un maudit coup de vent est venu la fermer... impossible de sortir... j'ai compris tout de suite la fausseté de 'a position, j'ai pensé à me cacher... je ne .savais plus trop ce que je faisais*. j'-)i marché en tâtonnant... sans savoir où j'allais... J'ai beaucoup tâtonné... et... et ma foi, quand je nie suis aperçu que j'élais chez madame et que je vous ai entendu revenir, la peur m'a pris... vous savez le reste... '
— Je commence à comprendre, dit M. Fourmi...; lûais vous
concevez qu'au premier moment... et puis vous avez un néglig
si... sans façon!...
— Fcoutez donc, je ne m'attendais pas, en descendant au milieu de la nuit, il rencontrer toute la maison sur l'escalier... et après tout, si je uK! trouve pour un moment être sans culotte, on dit ipit vous l'avez ite aussi, vous, sans-culotte, monsieur Fourmi; seulement vous l'avez été assez longtemps, à ce (pie je crois... on assure même que vous n'avez vu qu'avec regret liiiir 'e régne des sans-culotte... cela aurait dû vous rendre plus indulgent pour moi.
M. Fourmi n'aime pas qu'on lui rapprllo son passé, cela le vexe, pai'ce qu'il craint que cela ne lui fasse du tort; il s'empresse doue de pousser le petit bossu vers la porte, en lui disant :
— Tout est expliqué, monsieur, je ne vous en demande pas davantage... venez que je vous ouvre la porte...
— Uien le bonsoir, monsieur et madame..., désolé de vous avoir dérangés...
— Monsieur Taquinet, crie la jeune femme , si vous entendez encore mon mari faire des projets relativement ii sa bonne, vous me ferez bien |ilaisir de m'en faire part...
Le petit bossu va répondre, mais M. Fourmi l'a déjà poussé hors ,1e la chambre en criant à sa femme: Dors donc, Célestine, dors 'loRC... tu vas t'emlmnier, te rendre malade... Bonsoir, monsieur Tai|iiin(!t, et M. Fourmi [loussait toujours le peiit bossu ; il était f»irt empresse de se débarrasser de lui, mais Tuquii^.i n'avait point oublie le coup de pied ([u'il avait retju, le soidtsl qui lui avait été loiuK", par méiirise il est vrai, uuiis qu'il n'avait pas moins ri'i,-j iiu.;si ; il ruminait dans sa tète le moyen de se venp,;:r et de tirer parti de ce qu'il avait appris relativrtmenl aux intentions criminelles de M. Fourmi sur la bonne.
Au moment où l'homme d'affaires va pour ouvrir la jwrie qui ionne sur le carré, Taquinet fait volte-face en lui disaul :
— Pardon... mais voulez-vous me permettre d'allunuT ma lan-
lenie jt^ ne puis pas aller à l'élude sans lumière ce serait
iii'exposer à t;it uner encore... c'est trop dangereux.
— AUiuncz, monsieur Taquinet..., mais hàlez-wus.
— Eh! eh! monsieur Fourmi savez-voiis que vous êtes un heii-
teux mortel... Fichtre ! vous ara de ragréipt\^v d|>jji»« Je»ftes
— Oue voulez-vous dire, nnjiisieur je ne »oub comprend!
pas...
— Oh! c'est que je n'ai pas voulu, devant rnadanie votre épouse, dire tout ce qui m'est arrivé chez vous dans l'obscurité...
— Comment, monsieur il vous est amvé encore quelqu*
chose...
— C'est que, voyez-vous... je suis disrret, moi... je omp.itis aiii faiblesses de mon sexe.... et je ne voudrais pas mettre la broudk dans un ménage...
— Enfin, mensieur cxpliquez-vons donc tous me (aitet
Iwuillir.
— Je suis bien sûr que vous me devinez, monsieur Fourrai.
— iNoii, monsieur, je n'ai [«s ce talent, je ne sois pas sorcier.
— Vous avez une superbe bonne, monsieur Fourmi !
— C'est possible, monsieur, je n'y ai point fait attention...
— Vraiment... non! farceur..., il n'y a pas fait attention.
— Qu'est-ce à dire?
— C'est-à-dire qu'en entrant chez vous, en cherchant à me cacher, je ne me suis pas trouvé tout de suite dans la chambre de madame votre é[)onse... mais je suis entré... sans le savoir, dans celle de la belle Catherine...
— Comment? vous avez été chez Catherine...
— J'aurais été chez Vénus dans ce moment-là... quand on n'y voit
pas; seulement, en allongeant le bras, j'ai senti un lit aussitôt
une main a saisi la mienne, et une voix m'a dit tendrement; .\h! c'est vous, monsieur..., que vous êtes gentil de venir... Ju-tement je ne pouvais pas dormir... j'ai une puce...
— Quiii! elle vous a dit...
— Qu'elle avait une puce qui la tourmentait, parole d'iKKineur! Vous sentez bien que, reconnaissant la voix de Catherine, et saihaiit que ce n'était pas à moi iju'elle croyait parler, je me suis vivement dégagé! elle s'est écriée : Vous allez revenir, j'espi.Te gros
méchant; d'abord je vous attendrai pour me chercher ma puce...
— Elle vous a dit qu'elle m'atteiulrait...
— Ce sont ses propres paroles... Hein! quand je disais que vum étiez un heureux mortel...
— Oh! c'est que Catherine rêvait probablement...
— Oh! que non ! elle et;iit biin éveillée... •
— Bonsoir, monsieur Taquinet... bonne nuit. .
— Dites donc, si j'avais rapporté tout cela à votre femme croyezvous qu'elle aurait [lensé que Catherine dormait.
— Je vous remercie de votre discrétion...
— Vous n'auriez pas une bouteille de vin à me prêter... j'ai peur qu'il n'y en ait point à l'étude... Si vous aviez cela avec un croûton dé paui... ça m'obligerait infinimeiu... OnUissesl rarement tratuir des croulons de pain chez mon patron...
M. Fourmi court au hulfet qni e>t dans la sdle à manger, il > prend une h luteille, du pun, un rertuit de \olaille ; il donne le tou i au pi tit bossu, et le pousse en disant :
I — Tenez, voilà tout ce que j'ai trouvé ; bon$oir, boune nuit... i surtout p.is un mot sur tout ce que vous savez. Soy>'z donc transmue... Je suis un véritable eunuque p-nir la
' discrétion... Bomn- nuit monsi' ni Founni .... c'e>t à v>ns qu'on
I iviit din'ceh... Moi, je Tais déjeuner et boire à vosauwurs
1 Heureux mortel!
I M. Fourmi n'entend pUts les dernières p& rotes de "/iqninet, il .i déjà referme la porte , tant ii ati wessé de s'aswifer si sa fHBffie est rendormie.
TAQUINET LK BOSSU.
SLS PETIT TROU D£ Ul POHTI!.
Taqnirw^t est resté sur le palier, il rit coiunie... Je n'ai pas liesoin de vous (lire coiiiiiieiit il rit, puisi[ue vous savez qii'il est hussu. Le petit ïlerr est enchanté de s'clre veiii;o du gros M. Fiiunni, et aliri de s'asiui'ci' ((ue ses discours ont porté fruit, il s'»'«ied devant la porte de 'hoaune d'atlaires, en se disant :
— Je crève de faim, mais ça m'est égal, il faut que j'écoute, ilfai;t que je les entende se battre, se disputer, se chamailler... et c'est ce qui ra ariiver d'ici à peu de temps... Ce gros paillard de Fourmi brùuiit lie ine mettre dehors afin de courir prés de sa bonne... Oh ! quand Je /ni ai dit qu'elle l'attendait, .ses yeuxsont devenus de la braise... parole d'hoiiiieur... on aurait fait cuire des œufs à la flamme de son regard !... 11 va sans doute attendre que sa IVumie suit eiidonuie... mais la petite femme a des soupçons... elle fora pcul-ètrc .semblant de dormir... Oh! ce serait délicieux... S'ils pouvaient se battre tous les trois.... comme ca me divertirait... Tiens ! ainès tout, il me semble que j'ai bien le droit d'en vouloir à des ^cas (pii uie maltraitent, qui me disent des sottises.... La femme m'a appelé vilain uioiisln! ! Ne dirait-on pas que son mari est si beau !... Une grosse canaille et pas autre chose... Qu'est-ce qu'il m'a donné là... je crois que c'est un restant d'oie... nousmaiigirons cela out à riieure, cher ami, et nous boirons ton vin en nous lichaiit de ci. Chut, il me semble que j'entends du bruit là-detlans..
Taquinet colle son oreille contre la serrure. Uiontôt un grand cri se fait entendre, puis un bruit de meuble qui tombe ; ensuite la grosse voix de la Picarde domine tout cela, et l'on entend fort distinctement :
— C'est bien fait... vous êtes tombé avec la table... tant mieux, ça vous apprendra. Ah! vous revenez encore me trouver... vous n'étiez donc pas content du soul'tlet que je vous avais donné... Mais cette fois je me Uatte qu'on verra mes griffes sur votre visage... Non, non... je ne veux pas me taire, moi, je veux parler haut !...
Bientôt un nouveau personnage vient se mêler à celte scène. C'est la jeune épouse de M. Fourmi, qui probablement, ai si que l'avait prévu Taquinet, avait feint de dormir pour épier son mari...
La voix de la jeune Célestine n'est plus ni tendre ni veloutée, elle est devenue aigre, perçante. .
— Vous êtes un monstre, un débauché, monsieur... venir pendant mon sommeil trouver ma domestique... c'est épouvantable...
— Célestine... je fassm'e... c'est par hasard, je cherchais le briquet...
— Taisez-vous, infâme.... oh! ce n'est pas le briquet que vous cherchiez...
— Madame, quant à moi, ce n'est pas ma faute... rous voyez comme ic reçois monsieur.... Déjà tantôt je lui ai flanqué une gifUe à lui tlonner une fluxion... Cette fois je lui ai presque arraché le nez...
— Vous avez Lien fait, Catherine, je vous en remercie ; je suis eulement fâchée que vous ne lui ayez pas arraché tout à fait le nez
■a ce libertin...
— Mais encore une fois, Célestine...
— Je n'écoute rien, monsieur, demain je me retire chez ma mère... et je demande le divorce... Grâce au ciel, on peut divorcer maintenant, et une lemrae vertueuse et sage n'est plus obligée de passer toute sa vie enchaînée à un homme qui la délaisse... Laifsez-nioi, monsieur, •)e m'approchez pas, vous me faites horreur... Catherine, enfermez-vous à triple tour.. . moi, j'en vais faireautant. . . Je ne veux pi s que monsieur cohabite avec moi... il couchera oii il voudra... dans l'antichambre... ou sur le carré... je ne m'en inquiète guère !
• Taquinet avait jusque-là écouté en se tordant de rire, et en se permettant ces gestes que font ordinairement les personnes qui excitent des chiens à se battre. Mais lorsqu'il entend parl>;r de carré, saisissant vivement ses provisions et sa lanterne, il descend quatre à quatre les deux étages qui le séparent de l'étude, car il lui se mble avoir M. Fourmi siir les talons, et il pense que l'homme d'atlaires pourrait bien à son tour lui faire un mauvais parti, pour lui app^'endre à l'envoyer chercher les puces de la Picarde.
Enfin Taquinet est entré dans l'ét de, il a refermé it, porte sur lui, et ij est plus tranquille. Ne songeant alors qu'à se restaurer, il va au buffet
dans lequel il ne trouve qu'une botte de radis et un p<!tit morc»?au de fruniagc de gruyère, qui pourrait au besoin servir pour ressemeler des bottes.
— Comme c'est heureux que je me Sfiis fait donner des provisions par le voisin, se dit Taquinet en se meltiuit à Udile. Il eiit l'té '.'eutil mon repas... toujours des radis.... il parait qu'on voulait m'épurer le sang.... et du fromage.... (juel fromage ! une pierre à fusil... mais l'rjie e.^t bonne... elli est délicieuse celle oie., moi, qui me ferais fouettiir iiour de ta graisse d'oie... Et son vin... voyons... peste ! c'est du vieux ijouigHi^Tie... Oh! ce gaillard de Fourmi se nourrit bien, ce n'est pas coiiMiii ici... (picl festin !... il n'est pas si heureux que moi là-haut... Ah ! diable, mais j'y (lense... il va me garder rancune... il voudra se venger... Bah !... je pars demain pourrAlleinagne... et je quitterai la maison de très-bon matin... Enfoncé le Fourmi... à la santé, libertin. .. La graisse d'oie est une mvention de la divinité... Je comprends maintenant que les oies aient sauvé le Capitolc... Quand on a une si bonne graisse, on doit faire de bien belles choses !... et i' y a des personnes ([ui osent dire du mal des oies !...
Le petit bossu achevait de dévorer son restant de volaille, et il se versait un quatrième verre de vin, lorsque tout à c<mp un bruit, partant du cabinet du notaire, lui fait jeter les yeux de ce côté, et il croit y apercevoir de la lumière. Il se rappelle alors qu'il a vu Huulinard sortir de chez lui... Mais quel motif aurait pu faire descendre le notaire dans son cabinet au milieu de la nuit?
Taquinet quitte doucement la table. Il marche avec précaution, puis, arrivé contre la porte qui est fermée, le petit bossu se baisse, ôte une espèce de petit fausset que l'on a mis artistement dans le bas de la porte, et qui sert à masquer un trou qui a élij fait avec une vrille. En appliquant son œil au trou, il peut plonger dans le cabinet de son patron, leijuel est loin de se douter que son clerc s'est permis de pratiquer sur sa porte ce que l'on fait sur une pièce de vin. Mais fes gens qui ont chez eux des clercs ne pensent pas à tout, et sont loin de se douter de tout ce dont ces messieurs sont capables.
Moulinard était dans son cabinet, vêtu de sa robe de chambre, coiffe de son bonnet de nuit ; il était assis devant son bureau à caisse, et sur ce bureau il y avait une liasse de billets de banque qu'il comptait et recomptait, tout en les contemplant avec amour, avec adoration, puis de temps à autre il semblait méditer, et les mots suivants s'échappaient de ses lèvres :
— Trois cent mille francs!... la belle somme... C'est une fortune... Les voilà... les voilà ces trois cent mille francs... je les trouve beaucoup mieux chez moi qu'à la caisse d'escompte... Comme cela tient peu de place pourtant!... oui... je ne puis plus me résoudre aies quitter... Je ne pouvais pas dormir... Si je les portais chez moi... làhant... Oh! c'est que je n'ai pas un bureau à caisse comme ici... et puis je fermerai toujours mon cabinet... personne n'y entrera.. Je ne veux plus wème cpi'on le balaye... Je le balayerai moimême.
Et Moulinard recommence à compter les billets de bancjue.
Taquinet avait tout vu et tout entendu, il ôte son œil du trou, il remet le fausset, puis il se relève, marche sans faire de bruit et revient vers sa table, en se disant ■
^-Sapristi!.... c'est donc le diable qui s'en mêle.... Le patron est là... Je saij bien qu'il est enfoncé dans la contemplation de ses billets de banque... mais c'est égal, s'il sortait par ici... Ce n'est pas non plus son habitude, son cabinet a une autre porte qui donne sur le carré, et il faut bien qu il soit venu par là, puisque j'ai trouvé la clef de l'étude à sa place ordinaire. N'importe, je crois que je ferai bien de m'en aller, de remonter chez moi me coucher... Il acompte trois cent mille francs... c'est singulier ! c'est la somme que j'ai portée au général... Tout ceci ne me parait pas clair. Mais allons nous coucher, et demain de bon matin, je prierai le patron de me payer mes honi> raires du mois, et je filerai en "memagne sans dire adieu aux voisins Foi:rnii.
Taquinet veuti.^ i<»ier de faire disparaître les traces de son repas, mais le petit bossu ne brillait pas par l'adresse; en voulant aller vite, il cogne une assiette, il pousse la bouteille, il casse son verre. Aussitôt la porte du cabinet s'ouvre, la têto. du notaire se montre. Moulinard est encore plus laid qu'à l'ordinaire, parce qu'il y a dans sa physionomie habituellement fausse et mielleuse une expression de. terreur et de colère. Il est presque effrayant au moment où il murmure en ouvrant la porte :
— Qui est là... qui va là?... Au voleur!... au secours... à la garde...
— Eh mon Dieu! mon cher patron, n'appriez doKS pas îa garae < répond Taquinet en regardant tristement le verre casse et le vin de Bourgogne qui a coulé sm' la table. C'est moi qui : uis là, ce n'est pas un voleur...
— Vous! qui... vous? s'éjie Moulinard en s'ayançant vers son
TAQUINET LE BOSSrj,
tliTc, son flaralicau à la main et luf portant la lumière presque sons lo nez
— Comment, qui moi? il me semble qne vous devez me connaître poiirtiiiit, et (|iie j'ai de ces structures auxiiuelies on ne se troni|)e guère. Prenez garde, ne mettez donc pas vijtrc chandelle 8i prés de mon visage... vous allez brûler mes cheveux...
— M. Ta(iuinet ici!... Que faites-vous dans l'étude au miîieu d', la nuit... on ne vii'nt pas tiavailler à cette heure... quels ét-.icnt vcis desseins, vos motifs. ..vous étiez donc sur mes talons... vous n'es- [lionnez donc maintenant...
— Moi, vous espionner! ce serait amusant!...
— Mais enfin, monsieur, que 'aites-vous ici, à trois heures du aatin?
— Si vous ne m'aviez pas interrompu vous le sauriez déjà. Je Tiens dincr, monsieur... ou l'aire mon déjeuner de demain...
— Vous venez dîner à l'heure qu'il est...
— Puisque je n'avais pas mangé depuis Saint-Mandé, et vous m'avez fait revenir à pied, ce qui creuse diablement. ■ La notaire jette les yeux sur la table et s'écrie :
— De l'oie!... qu'est-ce à dire, vous mangez de l'oie, monsieur!...
— Sovez donc tranquille, cela ne vient pas de chez vous, vous savez bien qu'il n'y entre jamais de volaille; il y vient des oies quelquci'ois, c'est vrai, mais pasdecelles qu'on metàla broche. Ceci estuntxtra... que j'avais acheté en route pour me régaler.
— Et vous avez attendu qu'il soit trois heures du matin po r venir manger ici, monsieur Taquinet; tout ceci est louche.
— Ça sera louche si vous voulez... après tout, je ne vous ai pas chipé ce restant de volaille, j'ai le droit de le manger...
— Et, Dieu me pardonne, monsieiu- n'a pas même le vôtcm nt indispensable; il vient à mon étude sans culotte.
— La mienne était mouillée... par suite d'accidents qui me sont arrivés ce soir...
— Des accidents... Monsieur Taquinet... vous me faitet uc» ocntes à dormir debout.
Le petit bossu se redresse, il prend un air rageur et s'avançant sur son [)atron, se met à crier à lue-lèle :
— Ha çà, monsieur, savez-vous que vous m'ennuyez à la fin... l que je vais me fâcher à mon lourl... De quel droit me faites-vous toutes ces questions?... Après tout, je ne vous appartiens plus... Je ne suis plus votre subordonné, puisque je pars demain pour l'Allemagne!... Je puis faire ce que je veux, je suis maître dénies actions... et de manger de l'oie si ça me foil plaisir, cane vous regarde pas... Payez-moi ce que vous me devez d'appointements, alin que je puisse partir demain de grand matin, et tout sera lini... '
— Que je vous paye... que je vous paye... à l'heure qu'il est!
— Cette nuit ou demain matin, qu'est-ce que cela me fait! Je sais bien que vous n'aimez pas à payer ; mais quand on doit... Nous sommes au dix-huit du mois, vovez ciuiiliirn cela fait... Vous n'allez pas me dire ciiie vous n'avez pas (l'argent ! On peut bien payrr les appointements d'un malheureux clerc, quand on a dans sa caisse trois cent mille francs...
Taqumet n'a pas plutôt lâché ces mots qu'il s'en repent, car c'est avouer qu'il voit ce qui se passe dans le cabinet de siu patron. Mais J'tfTet de ces paroles est magique sur le notaire. M. Moiilinard pâlit, se trouble, semble prêt à défaillir et s'appuie contre la table, en balbutiant :
— Comment. ..qui vous a dit., comment savez-vous... que j'ai en caisse?...
— 0 mon Dieu! moi, je ne s.tis rien!... J'ai dit trois (tnt mille francs... connue j'aurais dit un million... Cette stunme m'est venue sur les lèvres... parce (pie je me suis rappelé l'argent du général......
mais c'est égal... si vous voulez me payer. J'ai mes raisons pour être pressé d(î partir demain de grand matin.
— Oui... oui... tout de suite... attendez... mciisievjr, attendez... H(His allons terminer... en finir... •
Moulinard est entré dans son catiuiet; il en a fermé avec soin la porte sur lui. Taquinet achève de boire ce qui reste de vin dans sa lniiiteille ; il a remarqué le trouble que ses paroles «nt jeté dans l'àme ilii notaire, il ne sait s'il doit se rejcuir ou se l'epeiiin- de les avoir prononcées, mais il ne reste pas longtemps dans l'incertitude.
Moulinard toujours pAle, mais plus maître de lui cette f.^is, ressori
de son cabinet et place devant le petit bossu une pile de pièce de cimj fi'ancs, en lui disant :
— Voilà, monsieur Taquinet, vos appointements du mois, quatrevingt-trois francs trente-trois centimes...
Taquinet reste stupéfait; le notaire si avare, si sordide dans le moindres thoses, vient de lui paver en entier S'jH mois d'ap[K)inte nients, (|uiiiqii<pn ne soit qu'au di^x-huit; celte générosité le D^nfond, mais S(in etunneinent redouble l(^rs(|ue Moulinard ajoute en plaçant devant lui une se<;unde somme d'argent :
— Voici... voici... de plus... soixante francs... que je voo» pu (3'acceptcr comme gratification.
— Une gratification ! s'écrie Taquinet en se frottant les yeux p.-Kjr s'assurer -qu'il est bien éveilb; et en jetant sur son nalron des regards éhaubis : comment, vous me donnez une gratification! vous.... monsieur...
— Est-ce que vous la refusez? murmure Moulinard, qui avance aussitôt la main pour reprendre ses érus. Mais Taquinet, qui a deviné son intention, a déjà mis ses longues mains sur les espèces, qu'il lait couler dans les pochi's de s<in pet-en-l'air, en s'écnant :
— Non, monsieur, non certainement, je ne la refuse pas... d'autant plus que je crois l'avoir méritée par le zèle et l'exactitude que j'ai toujours apportés dans mon emploi. Mais cela ne m'emnéche pomt d'être d'aut;int plus sensible à ce prucédé.... que jetais loin de m'y attendre... Je vous certifie que c'est une véritable surprise que vous me faites là!
— Cela vous aidera pour vos frais de voyage... Je pense qu'à présent rien ne vous arrêtera et que vous pourrez partir demain matin... de fort bonne heure... cela me fera plaisir... je... je disp-^rai de votre chambre... Vous partirez de bonne heure, n'est^e pas?
— Oh! soyez tranquille, à six heures du matin j'aurai quitté la maison... je serai obligé de remettre ma culotte pour aller chez le tailleur chercher mon pantalon ; mais... elle sera sèche peut-être... d'ailleurs, je la mettrai, dût-elle encore coller sur moi comme celle d'un écuyer. Adieu donc, mon cher patron... portez-vous bien... et faites toujours de buiines affaires... d'homuHes sp.''Culations... je dis honnêtes... c'est bien inutile! vous clés incapable d'en faire d autres. Eu revenant d'Allemagne, je vous présenterai ma femme, si j'en ai une... et je rentrerai chez vous, si je n'en ai pas.
— Adieu, monsieur Taquinet; bon voyage.
Taquinet est sorti de l'étude, il est remont.> à son prenicr; là, il compte de nouveau l'argent que son patron vient de lui donner, et se dit :
— Certainement, c'est bien L.vtraordinaire!... il me paye mon mois tout entier sans me retenir douze jours... treize jours même, car le mois en a trente-un... et il me donne une gratification, assez mes<iuine à la vérité, si l'on considère le temps que j'ai p;i>sé chez lui, mais énorme pour un homme (lui aur;yt couité nu liard en quatre... pour un homme qui ne brûle jamais cpie la moitié d'une allumette a la fois!... pour un homme cpii, deniièrcment eiiCdre, est sorti trois soirs (le suite, parcourant chaipie fois tout Paris, et cela [wire qu'il avait besoin d'acheter un brùle-tout et (Tu'il n'en trouvait pas d'assez l>on marché... Et cet homme-là, sans y être forcé... de son pronre mouvi^ ment, me donne soixante francs!... Oh! i'ai bien raison de dire que cela n'est pas naturel!... il était près?'- ilt me voir p;irlir.... Il éuiit (livenu pâle... vert... bleu, depuis que je luiavaisdit (ju'il avait trois cent mille francs encaisse... Est-ce qu'il craignait que je ne le vo lasse... Il en est capable... oh! non, il m'a confie ce niatm l'argen du général... Mais alors... pourquoi ce trouble, cette terreur... et sur tout cette gratification?...
Après tout, que m'importe!... Profitons du petit bonheur (lui m'arrivc, c'est un léser dédommagement qne lia Providence me .levait, après tous mes guignons de cette nuit. Dép.Schons-noiis (Je dormir, comme disait un imbécile de ma connaissance qni pret(Mida;t dormir très-vite, et demain de grand matin .piittons cette maison avant que M. Fourmi soit levé. Avec mes économies de seize ans qui se monteiu à douze cents livres, je puis voyager comme un nabab!... Je me mettrai sur l'impériale de la dilig-'iice.
Et le petit bossu sendort. puis i-ôve à sa gratification, à la trahison de mademoiselle Claquetle, à son vinage en Allemagne, ci ^ >oit enfin lepoux d'une feinuie cliai ui.mte qui lui donne de neml>rtn\ enfants, (pii sont tous bâtis comuie Heiculv, Aiiollon ou S/HiiJa«u» • Laissons-le i-èver.
rAQUlNITT I.E BOSSU.
ËJk uiiTEan.
froi» nait se sont oulés depuis les «'"énements que nons venons do Wiinter.
Jans une modeste niaisonnclte situc^ dans le boi» de Vinccnne.s, près (J(! lu piirte «le iNogent, et qu'on appelle la Laiterie, parce qu'en riret <in v vend du lait et des Truniuges à la crenie, deuK feuinies {umt assises dans une salle liasse qui donne d'iui eôt<î sur le bois, et de l'autre sur un petit jardin attenant à la maisonnette.
Dans ces deux femmes, dont l'une semble avoir la soixantaine et paraît accablée par le chagrin et la suullrance, on reconnaîtrait diflicilemeril l'ex-vivandiére et la fille du général Desparville. Mais trois mois ont amené de tristes changements.
La veuve Bloquet, qui alors était encore vive, alerte, dont la tour- ■"^ure avait conservé l'assurance et la hardiesse de son ancien métier, M maintenant pâle, faible; ses cheveux ont entièrement blanchi; elle tient sa tête penchée sur sa poitrine; enfin en trois mois elle a vieilli de dix ans, et semble plus âgée qu'elle ne l'est réellement. Quant à la jeune Adolphine, elle est toujours jolie, bien faite et gracieuse; mais sa démarche n'est plus vive et légère, ses yeux n'ont plus leur gaieté d'autrefois; quelquefois son sourire laisse encore voir cette aimable malice qui allait si bien avec sa figure mutine, mais ce sourire passe maintenant comme l'éclair et la tristesse le remplace aussitôt.
C'est que pour ces deux femmes le sort a été bien cruel ; il les a privées en même temps d'un père, d'un amant et d'un fils. Depuis le jour oii l'on est venu arrêter le général dans sa maison de campagne, on n'a plus entendu parler de lui ; on n'a jamais reçu de ses nouvelles; mais ce qui semble plus extraordinaire encore, c'est que Gustave n'a point reparu non plus, et que le sort du jeune aide de camp est également un mystère pour sa mère et pour celle dont U allait être l'époux.
Sous le Consulat on ne badinait pas en matière de conspiration. Après l'arrestation du général, les scellés avaient été posés chez lui. La pauvre Adolphine, obligée de quitter la maison qu'elle habitait, s'était rendue près de la mère de Gustave, qui lui avait ouvert ses bras en la regardant comme sa fille; mais en ne recevant aucune nouvelle de son fils, l'ex-vivandière avait perdu tuute son énergie, tout son courage; en voulant cacher sa douleur à Addiphine, qu'elle essayait de co!is<iler, la pauvre femme était devorée^ar la souffrance; et comme le corps n'a pas toujours la force de supporter les peines de l'âme, une maladie grave s'était déclarée et avait mis la veuve Bloquet à la porte du tombeau.
Grâce aux bons soins d'Adolphine, la mère de Gustave était revenue, sinon à la sanlé, du moins à la vie; mais cette maladie avait coûté beaucoup d'argent ; Adolphine n'en avait pas, la mère Bloquet n'en avait plus, car c'était ordinairement son fils qui lui en donnait, et son fils n'était plus là. Pour se faire des ressources, il fallut vendre des pai'ures, des bijoux d'Adolphine; mais la misère approchait, et les deux femmes frémissaient pour leur avenir ; car la jeune fiUe, gâtée par son père, n'avait aucune idée du travail, et la pauvre mère, accablée par la disparition de son fils, ne se sentait xAas ctUi force nécessaire pouf faire face au malheur.
C'est alors que M. Moulinard reparut. Le notaire savait parfaitement tout ce qui était arrivé aux deux pauvres feiumes. Il avait attendu pour se présenter que leur position fût presque désespérée, bien certain que sa présence ne ferait que plus d'effet ! Les gens adroits tirent parti de tout, et surtout du malheur des autres.
En trouvant Adolphine dans un triste réduit où tout lui manquait, h notaire s'écria qu'il ne souffrirait pas ipie la fille du général Desparville, de son ancien client, veciit dans la misère. Adolphine dit qu'elle ne voulait point se séparer de madame Bloquet.
— Vous ne la quitterez pas, répondit Moulinard, et avant peu vous aurez de mes nouvelles; je ne suis pas riche, mais j'aime... a faire le bien... c'est ma plus douce récréation !
Et ce monsieur s'éloigna en faisant un de ses plus mielleux sourires. Le lendemain, il arriva avec une voiture dans laquelle il fit monter l'ex-vivandière et Adolphine, et les conduisit dans une petite maisonnette près de Nogent. Il les y installa, en leur "lisant :
— J« vous ai *oué cette aernemp. : voue «tes ici chez vous. On y
I vendait du lait, vous en vendrez... c'est-à^tre la veuve Bloquet en »endr.^ si cela l'anmse. Il y a trois vaches dans l'établi-... On |x.'Ul aussi faire du lroma;.'e... ça occupe... et cela rapporte. Il y u un pclil janlin, mais en plein rapi'xirt, beauojup de Irait». Charmante Adolphine. rillf maiHiiii vous plail-elle?
La jeune fille se trouvait très-heureuse de vivre à la campagne; la mèrr Bl(ii|uct bien contente de vendre des petits fromages i.'t du lait '!'ollle^ lcu\ bénirent mille fois M. Moulinard, et vous .savez si c.
' mon.^ieiir méritait d'être béni ! mais on se trompe en bénédictimi
\ comme en toute autre chose: evrare ktmuttiurit eut!
Les deux femmes vivaient là, tranquilles du moins sur leur existence, et pouvant toute la journée se parler des deux êtres qu'elles chéris salent et qu'elles attendaient toujours.
Ce qu'il y avait de plus beau dans la conduite du notaire, c'est qu'il ne venait que fort rarement voir ses protégées ik Nogent, qui cependant le recevaient toujours comme leur bien faiteur.
Par une journée d'orage, la jeune fille et la pauvre mère étaient donc en train de causer dans la salle basse ae leur maisonnette, et, suivant leur habitude, elles parlaient des objets de leurs all'ections.
— On nous a dit que mon père s'était trouvé compromis dans une conspiration, disait Adolphine ; mais enfin, il était innocent, on a dii le juger... U devrait être rendu à la liberté.
— Mais mon fils, disait la veuve Bloquet, il n'était impliqué dans rien ; on ne venait pas l'aiTèter, il a suivi le général volontairement... et cependant il n'a pas reparu depuis ce jour fatal... Qu'est-ce que cola veu". dire t
Adolphine avait rapproché sa chaise de celle de la pauvre femme, et avait dit Vun air mystérieux :
— Ma bc«ine amie... si vous voulez ne pas vous moquer de moi, je vous dirai tjuelque chose...
— Ah ! chère enfant ! est-ce que je puis avoir envie de me moquer de persoii'ie? explique-toi.
— Eli bien ! j'ai idée qu'avant peu nous reverrons Gustave qui, sans doute, nous apportera des nouvelles de mon père...
— Qui te fait penser cela ?...
— Un rêve... Oh! un singulier rêve. Avant-hier... il m'a semblé le voir, l'entendre me parler au milieu de la nuit... 11 m'a semblé même qu'd déposait un baiser sur mon front... J'ai poussé un cri... l'ombre a disparu...
— C'est bien singulier! s'écrie la bonne femme. J'ai fait avanthier aussi le même rêve que toi... Mon fils est venu m'embrasser pendant mon sommed...
— Serait-il possible I... et vous ne me le disiez pas...
— Mais ce n'est pas la première fois que cela m'arrive. Quand je m'éveilie, il me semble que je sens encore l'impression de son baiser, que j'entends le bruit de ses pas... qui s'éloignent...
— Et moi aussi... Oh ! quel bonheur... il va revenir alors... c'est un avis du ciel.
Mais tout à coup les deux femmes deviennent tristes, pâles, effrayées, et la pauvre mère murmure :
— Mon Dieu ! si c'était l'ombre de mon fils qui revînt nous vou"... alors... c'cît qu'il serait dune mort!...
— Oh! non! non, ma mère!... ce n'est pas possible!... cela n'est |, .s son ombre ! s'écrie Adolphine en jetant ses bras autour du cou de sa compagne, et en lui cachant son visage pour lui cacher ses larmes.
XK.