VISITE NOCTURNE
Quelques jours après iA conversation que nous venons de rapporter, Adolphine el la luère Blo<iuet venaient de se (\ire bonsoir pour aller
ta'.iuini:t le bossd.
se livrer au repos, et cela après avoir encore longtemps cauW'l's olijuls (le leur tendrcsee, de feirx qu'elles atlen.ijieiil, ipriMl-s es|i.-- 'aieiil loujoiirs vr)jr revenir dans leurs liras, el duit* elles n'aviue il encore aucune nouvell»
Mais chaque soir, en se quittant, les deux femmes se disatcnt :
— Demain peul-('tre serons-nous plus heureuses... demaia peutêtre le ciel les rendra à notre amour.
Sans celte espérance qui les soutenait, leur vie eût été bien triste, bien aniére.
n faut donc toujours espérer, mén.j lorsqu'on n'entrevoit plus de ■ hansemenls heureux dans l'avenir; car le temps est un livre dans lequel personne n'a jamais su lire couramment.
Mais ce soir-là Adolphine élail rentrée dans sa chambre le c«ur plus çros, l'âme plus afllij;ee que de coutume.
C'est que M. Moulinard, le notaire, était venu dans la journée voir "ws deux proti'gées.
Cependant ce monsieur se présentait toujours avec le même sourire sur les lèvres; sa voix était aussi mielleuse que de coutume en parlant à Adolphine, ses manières aussi doucereuses, son regard aussi patelin.
Et c'était cet homme oui avait préservé de la misère la jeune fille et 1.1 pauvre mère : elles le ciojaienl du moins; et à ce titre elles devaient avoir pour lui, sinon de ratrection,tout au moins de la reconnaissance.
D'où vient donc que, malgré elle, la fille du général se sentait mal à son aise auprès du notaire ; que, loin de lui être agréable, sa pn sence lui causait un embarras et une secrète répulsion dont elle ne pouvait se rendi-e compte...
C'est que, tout en conservant son air patelin, M. Moulinard attachait souvent sur Adulpliiiie des regards dans lesquels il y avait autre chose que de la bieiivelllaiii-e; c'est que, lorsqu'il venait à la laiterie, il semblait toujours trouver des prétextes pour éloigner l'ex-vivandière cl rester en tètc-à-tète avec la jeune fille.
Dans ces tète-à-têle, il ne se passait rien qui pût positivement alarmer la pudeur d'AdoInhine ; cependant, pour causer avec elle, elle trouvait que M. Moulinard mettait sa chaise bien près de la sienne; puis, tout eu causant, il arrivait parfois au notaire de poser sa main sur le bras ou sur le genou de la charmante jeune fille : c'était sans y pen?er sans doute ; car il s'empressait de retirer sa main en voyant Ailolphine reculer vivenienl .sa chaise.
Mais ces dislrarlinns devenaient de plus en plus fréquentes, et •*■. jour-là elles s'étaient renouvelées si souvent, que la jeune fille en avait éprouvé connue un sentiment de terreur.
El puis M. Moulinard n'était nullement consolant : semblable à ces médecins qui, pour se donner plus de mérite, vous effrayent au lien de vous rassurer sur votre, nialndie, le notaire secouait la tète d'im air de mauvais augure lorsque la jeime fille lui parlait de son père, en répondant d'un air fort peu rassurant :
— Je ne veux pas vous affliger... je serais au désespoir de vous faire de la peine... mais, frauclieiuent, je doute que vous le revoyiez jamais... Bonaparte l'aura l'ail jder dans un cul de basse-fosse .. s'il ne l'a pas fait fusiller... Après cela je puis me tromper... je désire me tromper.
Et sur le chapitre de Gustave, le notaire paraissait sûr de son fait; il disait à Adolphine ;
— Mideinoi-elle .. je ne voudrais pas le diredevanl la mtre Bloquet poiu- ne oas alfliger celle chère (.mme... mais je suis bien persuade qu'elle ne rev(rra jamais sou fiKs... Ce jeime houune aura été envoyé à l'armée... Vous savez qu'on se bal mainieoant... C.iàee à notre premier Consul, on .«e bat presque touiours... le jeune Gustave n'aura pas eu le temps de vous eeru-e. ou la lettre se sera egaréi'... et il aur.i ■ té tué sur le champ de bataille... C'est bien luallieureux eeriainemenl; m;iis après toui, quand on se fait uiilitiire, on doit s'attendr.' ;-. finir counne cela L'Érriliire dit : Celui qui he sert de r( pèe périra par l'épée... et l'Ecriture ne saurait se tromper.
— Alors, monsieur, vous périrez done.p;ir la plume, vous I disait la jeune fille avec humeur.
— Mad<uiois(-lle, c'est probable; c'est-à-dire qu'à force d'écrire. . ie tiavaiilii, je me donnerai une maladie qui m'emportera. Oh! je .n'y ntt.. uils... seuU'ment.rela peut m'arriver fort tard. Voyez, 1 1 plunai t (Il s luarius périssent en mer; les maçons se tuent sur leurs éeh:i. taiiflages, l-'s couvreurs en gli>sanl de dessus les toils; les pompiers pciisseul ilaus les incendies, les charretiers sous les roues de leui-s yoitnres... Oh! cela ne manque jamais.
— Et nous, monsieur, qui vendons du lait 8l de la crèine, c'est donc cela qui uous lara luuurir 1.»
Le notaire était resté un peu ffA à cette question de te jeun-' puis il avait réfiondu :
— Il V « bien quelque» exceptions... maig reiception proiire U i*gle. Ainsi, croyez-moi. niademoisell.^. làch<a d'oublier M. Gi.slave... Vous n'êtes (H.inl d'un âge ' ne plus o^miailre rai'M>i;r. . vius < lei si bien faite pour l'iiispiier; Jaiilf - vimis aiiiier<»til, ch.irmanU: .\dol* phine; d'autres seront beureiii de faiie nalnter volri- i>eiil oeur.
— Mais moi, monsieur, je n'en aimerai pas d'aulrc que Gusta'c '.... 1 1 lors même que je ne devrais plus le revuir, je sens que je ne l'oublierai jamais!
— Mademoiselle!... Ces choses-là .se snnl dites de t/>ut tiunps. Mù lisez l'histoire... consultez la vie des femmes o-lebres... dei.uis Aiulrif nmqiif jusqu'à la ma/ionc rrEpliew, cette veuve inconsol.il.le ipr' v.,i>lait avaler les cendrea de son mari en pilules !.., et vous verrez qu'il est dans la nature de se laisser consoler.
C'était le jour qu'elle avait eu celle conversation avec M. Moulinard que la jeune fille s'éUit scolic plus trisU;, plus décourage* que de coutume.
Cependant, apri?» avoir dit bonsoir à celle qu'elle appelait ta nicre, Adolphine avait retrouvé de l'espérance dans la prière et du calme dans le sommeil.
11 pouvait être une heure après minuit ; le temps était sombre, lourd, et faisait présager un orage.
Déjà même quelques éclairs avaient, à de courts intervalles, permis de distinguer les belles avenues du bois de Vînceimes; et, à la luiiir de ces éclairs, on aurait pu alors apercevoir un jeune homme cuiirc d'un bonnet de police et le corps enveloppé dans un vast»; manti^au bleu, qui, marchant aussi vivement que l'obscurité pouvait le (jenHettre, suivait un des chemins qui, du château de Vincennes, conduisaient à cette partie du bois qu'on nommait bois de Beauté, près duquel élail située la laiterie.
II n'était pas facile de se diriger par une nuit sombre dans un bois où tous les chemins sont presipie semblables; et, à l'époque où se passent lejî événements que nous racontons, on n'avait pas encore fait dans le bois de Vincennes ces coupes si nombreuses qui lui ont (ait perdre une grande partie de sa beauté.
De temps à autre, lorsqu'un éclair sillonnait la nue et donnait une teinte blal'arde aux nombreux sentiers du Iwis, le jeune liuimne s^arrètait et regardait autour de lui pour cherchera s'orienier; mais la clarté passari si vile, qu'il avait à peine le temps de recounailre quelques plants devant lui.
Cependant, il marchait ensuite avec une nouvelle ardeur jusqu'à ce que, se heurtant contre un arbre ou un buisson, il s'arrtlàt en ni;irmurant :
— Mon Dieu! est-ce que je me serais trompe de chemin?... Qi.el malheur si je m'étais égaré... J'ai si peu de temps i>our les revoir, poùr jouir du bonheur de les contempler... Fatale nuit qui me|K'nnet à peine de voir à quatre pas devairt mut!... N'importe... avaii^vns
toujours...
Tontàcoup, au détour d'un sentier, lejeiine homme laisse échapper un cri de joie : il vient de se trouver devant la laiterie; il eàtùdeux pas du petit mur qui sert de clôture au jardin.
Aussitôt, se dirigeant vers un endroit qu'il connaît, et où re<c.ilîer est Irès-ficile, le jeune lioimue se debiirrasse de Siin miuiteau qu'il roule et jette dans le jardin ; ensuite, monUnt lestement à la bivtic, il a bientôt l'y-anehi le mur; il marche alors vers la maison, ci-ouiani s'il n'entend point de bruit dans l'inlorieur. là, il s'aiTCte un moiikiit, il baisse trisleiuenl lu tète sur sa poitrine :
— r.lles doivent dormir maintenant, se dit-il, et je ne puis les r.veiller. Je ne puis b'ur dire : .Ma mi iv. voilà \oti-e lils... Adolphine. voilà Votre amant, votre liaiiee qui vient vous seii-er LMiitivs*in eieiir... Mais on m'a fait jurer sur rhoiineur que je ne nie iii^ntrerais à |>ersoiine ; ce n'e.st uu'à celle eonditi>m que i ■ moment iS; liberté... et un unlilaiie doit avant Iwilo eli i l'honneur. r">lit(ins du moins de celte liberté qu'on lu,^ ■ lion>de v.m e;;> ore, peiulant qu'elles S(.>miiioillenl, telles qu'il ne m est jkis i>eru)i^' de presser dans mes bras.
La porte de la maison éUiit fermée ; mais (lUstave. car vous ,ivei doja reconnu dans ce jeune houinie l'aide de camp du genenU l)e.>-|>,u ville, (iiislave av.iii iviuive un nioven pour \>énelrer dans l'mterieur de la Literie. A l'aide d'un treillage, il montait jusqu'au balcon d'une chambrr lin premier étage; il avait trouve là un carreau brisé, et, en |vis.s,u ; SI main au travers de la vitre, il ouvrait faeilemeul la fenèm-. l lu le > dans la chambre, il arrivait aisément jusqu'à sa mère, et de là dv-r Adolphine ; car celles-c- -lorniaienl s,ans crainte avtv leur clef sur lei.r p ■rte. Les nersoniies paiivi^s ne redontent guère les voleurs, cl l'oa est quitiquetois mieux ){arde par sacoutiauce que par des verrous.
Kii iip|ii'utliaiil de' lii (iminlire de sa nirt , Gustave march.ii' nvoc lioaiicuui) ili- |ii(i:aiiliiiii ; sis puds il'lliiu'i'nl a piiiie le parquil. 1 Cnlia, ilaoïiverlla pnilc, et, à la l.ulilcluiiiiirum.' veilleuse que de|>uis sa uialadle la veuve lildipiet laissait toujours lirùler pendant son souinnil , Gustave apeiijoit les traits de cellequi luidntuiale jour. Il s'arrCte pour la eouttuipler avee respect, avec tendresse ; mais son cœur se serre, et un seiitinient de tristesse se glisse dans son ànie; car, en considi-rant sa mère endormie, il peut tout à son aise voir quels ravages les chagrins, plus encore que la niala(li(!, ont di'jà faits sur celte figure qui avait été belle autrefois, et qui l'était toujours- aux yeux de njn
— Pauvre mère ! se dit tristement Gustave, quel changement en si pou de teuqis!... Ces joues creuses et amaigries, ce front où se montrent de nouvelles rides, m'annoncent assez combien de eliagriiis ont passé par là.. . Kt je ne puis vous rendre au bonheur en vous |)ressaut dans mes bras... Il est vrai qu'ensuite il me faudrait également vous quitter... Maudit serment!., mais dois-je me plaindre, puisqu'on me permet de revoir ma mcre ?
Et Gustave, s'approchantdu lit en marchantsurla pointe de ses pieds, se penche doucement et lout'he de ses lèvres le front de sa mère. Ensuite, se reculant avec les mômes précautions, il se dispose à se diriger ■vers la chandire d'Adolphine, lorsque, par réllexion, il s'arrête et va enlever la veilleuse qui est sur une table, eu se disant : La dernière fois que je suis venu, j'ai bien entendu le doux bruit de sa respiration, mais dans l'obscurité, je n'ai pu jouu" de la vue de ses traits charmants. . . Aujourd'hui essayons d'être plus heureux.
Et le jeune homme, tenant toujours le petit vase dans lequel brûle la veilleuse, arrive dans Ja chambre d'Adolphine. Craignant Cfue la clarté ne réveille sa bien-ainiée, il dépose aussitôt la lumière dans un coin de kl chambre ; de là, c'est à peine si la faible clarté arrive jusqu'au lit où ie|Jose la jeune lille ; mais les yeux d'un amant sont clairvoyants, et Gustave sent déjà son cœur battre de bonheur et d'amour, car il a revu son Adolpbine.
La jolie fille reposait, la tète appuyée sur un de ses bras, tandis que /autre etaitnonclialamuientétendu ; un petit bonnet mal noué nec.iehait qu'à demi ses beaux cheveux, dont plusieurs mèches flottaient en liberté sur son cou ; et peut-être l'orage ayant agi sur ses sens, elle avait à moitié repoussé sa couverture qui arrivait à peine à la naissance de son sem.
C'était un délicieux tableau que celui de cette ravissante jeune fille, dormant ainsi en cherchant la fraîcheur. Il eût charmé tout homme (]ui n'eût pas connu Adolphine ; que l'on juge alors de l'etl'et qu'il evait produire sur celui qui l'adorait !
Aussi Gustave est-il resté immobile et comme en extase. L n'ose pas avancer davantage, de crainte de réveiller la charmante dormeuse ; il la contemple avec ivresse, il se sent frémir, trembler, et il est un moment fâché d'avoir apporté la veilleuse, car il sent qu'il s'est mis là à une rude épreuve.
Cependant celle (jui est là est sa fiancée... elle allait être sa femme lorsque les événements les ont séparés ; il ne serait peut-être pas bien coupable de prodiguer les plus douces caresses à tous ces charmes qui l'enivrent... Mais il est probable qu'en succombant à ce désir, il réveillerait Adol[)hine, qui le reconnaîtrait, et alors il manquerait à son serment. Kt avec ce serment, il y va de la vie, de l'honneur d'un autre. Le pauvre jeune homme a besoin de se dire tout cela pour résister à la tentation... 11 y parvient cependant. S y a bien des traits de courage dont on nous glorifie et qui n'ont «is autaïu. da mérite que celui-là.
Gustaye se consultait pour savoir si avant de repartir il déposerait nn baiser sur la joue... ou peut-être sur l'épaule demi-nue d'Adolphine, il avait fini par s'accorder cela, et il allait s'approcher du lit... l</rjque tout à coup la jeune fille, sans seveiller, se retourne sur sa couchette, et dans ce mouvement assez brusque, rejette presqre entièrement loin d'elle sa malencontreuse couverture.
Pauvre Gustave ! que devient-il en apercevant une jambe si bien faite, qu'un peintre la voudrait pour modèle, puis ungenou blanc et mignon? 11 soupire, il étouffe... mais s'il fait un pas de plus vers la dormti^se, t sent bien qu'il est perdu et que son serment sera oublié... Il ijut nnc qu'il s'éloigne sans lui donner un baiser, et qu'il s'ébigne bi'^-a vite, cai' il n'est que temps.
C'est ce que fait le jeune officier : en un instam il a fui, il a sauté en bas du balcon, escala lé le mur, et couru à travers le bois de Vincennes.
Estimable jeune homme ! j'ignore s'il avait alors la croix, mais our la conduite qu'il venait de tenir, il l'aurait bien méritée.
TAQoimrr em votagb.
Pendant que ces événements se passaient en France, revenons i. petit bossu que nous avons laissé prêt à [lartir pour l'Allenia^e.
Avec ses économies qui se monUiient à cinquante louis, somne énorme à ses yeux, sa gratification et son pantalon neuf, Taquii ci s'était mis en route heureux comme un roi, gai comme un pinson, i. enchanté surtout de n'avoir point revu M. Fourmi.
Jusqu'alors Taquinet n'avait jamais voyagé ; ses plus longues es cursions n'avaient point dépasse la banlieue de Paris.
Cette fois il va voir autre chose ; il s'attend à des merveilles, et poui ne rien perdre, pour voyager avec fruit, il s'est [ilacé sur la diligence. C'est en effet la meilleure manière de bien voir les pays que l'on traverse ; et les chemins de fer remplaceront difficilement ce plaisir-là.
Taquinet n'avait sur l'impériale qu'un seul compagnon de voyage : c'était un homme entre deux âges, que son accent faisait sur-le-champ reconnaître pour un enfant des bords de la Garonne.
De taille moyenne, mais bien bâti, assez bien de figure, à l'œil noir et vif, au teint brun et chaud; faisant le beau en parlant, et parlant beaucoup, ou plutôt parlant toujours. Du reste, ayant de bonnes manières et vous assommant à force de politesse.
Le costume de ce monsieur n'annonçait pas précisément un nabab, mais pour voyager, ou n'a guère l'haliitude de faire de la toilette ; il avait un habit bleu à boutons de soie noire, lequel, suivant la mode de cette époque, était coupé fort court par-<ie»ant, mais avait des basques fort longues et fort étroites. Le collet de cet habit, qui était en velours, avait dû souvent recevoir la pluie, car, à force d'être mouillé et essuyé, il ressemblait à de la panne. Sous cet habit qui était toujours boutonné, on voyait le bas d'un gilet à gros bouquets, imitant plutôt l'indienne que le cachemire ; puis venait un pantalon de drap vert à côtes, qui pinçait et collait tellement sur les cuisses de son propriétaire, que cela eût été indécent, si l' étoffe n'eût pas été foncée.
Ce monsieur était chaussé de bottes à revers qui lui tombaient è mi-jambes. Enfin, son menton était enfoncé dans une énorme cravate à carreaux qui avait un nœud trôs-artistement fait. Par-dessus ce costume le voyageur portait ce que l'on nommait alors un balandras : c'était ce que sont nos paletots d'aujourd'hui, en y ajoutant un collet qui retombait jusqu'à moitié du dos. Ce dernier vêtement était d'une couleur fauve et paraissait atnir fait beaucoup d'usage.
Cependant, au bout des manches, et autour du collet, on apercevait encore quelques bribes de poil de lapin rougeàtres qui, vus de trèsloin, avaient un faux air de fourrure. Pour coilfure, ce monsieur portait un chapeau à trois cornes; on en voyait alors presque autant que de? ronds. Mais celui du voyageur était d'une grandeur gigantesque, el recouvert d'une toile cirée.
A peine Taquinet avait-il pris place Kir l'impériale, que le vc^ageiir s'était montré pour lui d'une excessive politesse ; d'abord il lui avait ofTert de changer de place, s'il ne se trouvait pas bien à la sienne ; puis il s'était reculé de crainte de le gêner, puis il lui avait offert du tabac.
— Parbleu! se disait le petit bossu, je tombe bien ; j'ai un compagnon de voyage charmant... il a les manières d'un marquis... c'est peut-être un vicomte... quoiqu'il ait un costume assez modeste... Mais au temps où nous sommes, il y a tant de nobles qui ont éprouvé des malheurs... celui- i a peut-être émigré... Ce que je n'aime pas, c'est son chapeau à cornes recouvert en toile cirée... Cependant je conçoi que si son chapeau est neuf, c'est un moyen pour le conserver dan tout son lustre.
La conversation n'avait pas tardé à s'engager entre les deux compagnons d'impériale, qui t'étaient pas plus amateurs du silence l'un que l'autre.
— Sapristi ! que c'est amu-.ant de voyager... de se sentir rouler et
de voir des sites que l'on ne i onnaît pas se dérouler devant vous! s'était écrié Taquinet en portant des regards enthousiasmés sur des champs de pommes de terre, des arbres rabougris et de vilaines petites masures de paysans qui semblaient devoir être tout au plus habitées par des animaux de la liasse-cour.
— Est-ce que monsieur n'ai rait pas encor va beaucoup de paysss... dit Je monsiem- au balaadr-as sn lorgnant ' de l'œi,
TAQUINET LE BOSSU.
'di monsioiir, c'est la première fois que je voyage ; je suis nr de l'aris, et je n'avais pas été plus loin que Versailles, Vauf.;.-
ri r.nisant en panant sonner lee i de manière que cela aj.iûtc un silTleiiiftit continuel à sa conversation.
— Mo .
tMilanl de , -- j- ■ . • i w
rard et Montmorency. C'est pourquoi vous me voyez, dans I ivn dans l'ébahissement... Cette campagne me semlde dcja soperlie... Oh! qu'est-ce que je vois là-bas... à droite... ces buttes dans la plaine... Est-ce que ce sont déjà des rochers...
— Non passs... ce sont des meules de foin tout bonnement!...
— Vous croyez... Alors elles sont bien plus belles que celles que j'ai vues dans les plaines de Vaugiiard...
— Je conçoSa votre enthousiasme, mon- .";ieur... Mais quand vous auhîz parcouru comme moi les quatre parties du monde, rien ne vous étonnera, vous «erez bien plus indiffé-^ rent aux points de' fnesss...
— Vous avez été dans les quatre paitios du monde, monsieur...
— Eh ! mon Dieu oui.
Je crois môme en avoir découvert une cinquième, entre New- York et le saut du Niagara, mais j'étais alors si pressé... et la mer me fait tellement mal «u cœur, ((ué je n'ai pas eu lé terapsss dé la visiter. Ce sera pour une autre foisss !
Diahîs ! se dit Taquinet, s'il n'avait pas l'acecnt gascon, j'aurais pensé que c'était un Anglais; car je sais que les Anglais passent une partie de leur vie à voyager.
Pendant la première journée, h Gascon a disse jaser Ta(iuinet; il semble vimloir le tàter, il se cnnli'ulc de lâcher de temps en temps des demi-niiits où il est toujours question de sa for-»
tune, de son château, de ses gens et de ses chevaux. Le petit bossu se dit:
— C'est un homme riche !... je ne l'aurais «as deviné :"> son balandras dont lu fourrure est furieusement mesquine; mais s'il a par «ouru avec cette houj)pelande les quatre parties du monde, il n'est pas étonnant qu'il y ait laissé quelques-uns de ses poils... Alors ce doit être un original qui voyage pour son agrément.
Tamiinet • rcmarmié que son compagnon de voyage ne descendait point lorsqu'on s'arrêtait pour dîner. H ne se permet aucune rélU'xii in; seulement en remontant à sa place, il tiduve son voisin d'imp('ri;de en train de se nettoyer les dents avec un cure-dent, occupation h laquelle il se livre avec une certaine alTectation.
— Vous n'êtes point venu dîner avec nous à la table d'h(^te? dit Taquinet en s'entortillant dans une vaste redingote dont il avait fait emplette le matin de sou départ.
-- Moi dîner à table d'hflte'.... fl doncV je vous avoue que cela ne n;e tente posss... Est-ce que vou» appelai dîner être avec un tas d'individas qui g« presient d'avaler, qui se dispatent les morceaux, qui
Pnyez ce dincr, je vous prie; je ne veux pas clian
tombent sur ccut dont vous avez envie et ne tous laisMnt que des os... et puis les servantes qui vous emportent vos assiettes avant qu'elles Soient vides... ou que vous apficlezen vain jfmr vous passer un plat... et puis ceci qui est trop chaud, 'cela qui (;it trop fnjid... les volailles à mmlié cuitus pour que vous n'y lx>u( hicz p.if , le vin mauvais |)our (|ue vous en buviez moins, et par lù-dessus le o^tulucteur qui vient vijus crier:
— Allons, messieurs, allons, en voiture... il faut partir, nous gommes en rilard de dix minutes... vite, en wilure! Kt cela au moment où vous commencez seulenif-nl à entamer le premier service. Voilà ce que c'est qu'un repas de table d'bùte pour les voyaijeurs.
— C'est vrni!... sapristi! c'est bien cela! dit Taquinet; le tableau
n'est [jas chargé; voilà * bien i e que je viens de voir.Miiis heureusement pour moi, je mange trèsvite et j'ai enfoncé tous aies voisins.
— lioi qui aime diner a mon aise, jeinporte toujours des provisions, un excellent pàlé , une Volaille plus ou moins tniffie... un delicielix sauciss<jn ef luclq'x-s flacons de ctianiU-rlin.
Avec cela, je dinc dans Il voiture tranquillement gentiment
Oh ! je né suis pas gourmand... j'ai diné souvent aux premières tables dé lEurofie... et en .\mériqiie où j'ai séjourné quelque temps, ji- né dépensais jamais moins de dix écusss à mes repas!... Eh! je vous jure que tout à l'heure j'ai aussi bien dîné qu'alors... peut- ("■Ire mieux, car j'étais en apiiétit.
— Où diable met-il donc ses provisions'? .^e dit Taquinet en jetant uucoupd'œil autour de lui. U aperçoit enliii une pspèce de s;ic de nuit, que stm compagnon ,t vait entre les jambes et qu'il vient de rcinnisser à ses pieils. Ce sac lU nuit est d'un assez mince volume ; mais peutêtre ce monsieur a-t-il mangé à son dîner une grande \wlie de ses provisions.
Taquinet, qui a eu le talent de Ixiire s<iiiveiit à la tiible dos voy.igour* cl qui n'a ps trouve le via trop mauvais, jvirce que la cave de M. Mouhn.ird ne l'a p.-is rendi. difficile, se sont plus en train de c.visrr, de s'épancher. On a dit souvent qu'un bon ivpas produisait cet cflet-là. Alors, mêliez vous-d»>i gens (pii boivent peu, qui se tiennent toujours sur leur ivscrve, qui veillent conserver leur sang-froid quand vous vous inquiétez yen d( perdre le voire. Ces gens-là ne sepancheront jamais avec vous.
Le iH-tit bossu se tourne donc vers son com|Kignon, qui vient encore de lui olVrir du tabac, et lui dit :
— Ma foi, vous me cr<iiriez si vous vonlei, mon cher monsieur, mais ce voyage me délecte beaucoup... il commence \icmT moi sous les plus heureux auspices... IVaku'd un conqxignon de route fort aimable... c'est déjà beaucoup!
— Vous me flattez... mais dé mon coté je vous jure que je suis enchanté de me trouver avec un homme dé votre mérite et de votre esprit... car vqiijS pétillez d'esprit... Je n'ai p.is eu besv>in dé causer longtempsss avec vousss... |K>ur m'en apercevû"^
TAQUINE"» Lfc. nussu
Taqiiinct dpvirnt houffl de jme ; il n'avait pas <^U5 )ubitué à s'i-ntcndre
adi essor des i(iiii|iliiiiiiil.s, et sijii aminir-in-opre est ino<iifliinti!iKnt 'Chatouille. En re lu.imeiit son v(>i->iii lui seiulile un prince rn'*^% elles iiDils de lapin ipii f-urnissent le cmIIiI dn Balandias sont ilevenus de l'hermine aux veux lu p<lil hussu. Tant il est vrai que la llaltiiii' lait toujours son ell'it, int me sur les hommes qui devraient le plus la trouver ridicule à leur adresse.
— Estr-ce que je ne vous ai pas encore dit pourquoi j'allais en Alle- Uiagne? reprend Taquinet.
— Vous né m'en avet pas soufUe mot, et je suis trop discret pour vous questionner. Lacmltianceestcommeramour^il faut qu'elle vienne d'elle- môme!
— Je vous dirai moii^hisloire en fort pp\i de mots. Je suis clerc de notaire... c'est-à-dire Jetais clerc chez M. Moulinard...
— Moulinard... Oh ! j'en ai beaucoup entendu parler... je dois raSme K connaître... la perle des nclaircâ!...
— Perle, si vous voulez.... après tout, il y a différentes espèces de perles... i) y en a de vraies et ne fausses. Revenons à moi. Je f^a^nais tort peu aargenl... mais, comme je ne dépense presque rien, depuis seize ans j'ai fait des économies.., pas assez pour acheter la char}?e de mon patron. 11 me disait sans cesse : Mariez-vous et achet^'z nia charge avec la dot de votre femme... Ces choses-là sont Ijien faciles à dire ; mais vous concevez... je ne suis pas bàli comme l'Antinotis...
— Eh donc ? que vous manque-t-il... rien que je voye... vous avez bon pied, bon œil !
— Il ne me manque rien ; au coolraire, j'ai qudque chose de trop...
— Où donc cela ?
— Pardieu... sur le dos... cette proéminence...
— Ah! par exemple... cette légèrecourbure... Ma foi, si TOUS nette l'aviez pas dit, parole d'honneur je né m'en serais pas apei-^u.
— Oh ! vous plaisantez !
-— Non, je vous assure qu'on ne s'en douterait pas quand tou» êtes assis !... Vous tenez un peu votre tète en avant, c'est vrai, mais ce n'est pas laid... J'ai cru que c'était par coquetterie, pour vous donner un air penché.
— Oh ! vous ètcs trop bon !...
Taquinet est dans le ravissement ; il se rengorge, se redresse ; s'il l'osait, il embrasserait son compagnon de route j mais il n'ose pas.
Le Gascon reprend :
— Si vous aviez été en Amérique, monsieur, vous y auriez fait tant dé conquêtes que vous en auriez eu par-dessus les yeux !... Les femmes y adorent les bossus, d'autant plus que l'on en voitfirt peu ; ils y sont d'une extrême rareté, et les Américaines, qui se eonnaisseiilen homnie.s, ont remarqué qu'en sus de l'esprit dont ils regorgent, ce sont des gaillards qui ne boudent pas auprès du sexe... Éh! éh... vous m'entendez...
— Parfaitement ! répond Taquinet en se tordant de plaisir sur sa banquette. C'est vrai que le sexe a pour moi bien des charmes... Je ra(folle des femmes... Oh! les femmes... sapristi quel nanan !
— Hein ! qu;tnd je disais que vous étiez des hommes à femmes... Je fiagerais que vous avez eu bien des bonnes fortunes. Oh ! Dieu.. . vous ne pourriez pas les compter sans doute?
Ce mot rappelle au petit bossu ses aventures chez Cliquette Tortillon ; il croitencore sentir sur son derrière sa culotte mouillée, et, dissimulant une légère grimace, il répond :
— Laissons là les bonnes fortunes. Je vous disais donc que j'étais clerc de notaire et que j'avais l'intention de me marier. N'ayant pas jusqu'à ijrésent réussi à réaliser cette intention, j'avais presque reaiince à ce jrojet lorsque dernièrement j'ai reçu une lettre d'un de mes cousins, qui habite Munich en Bavière...
— Très-bien... Oh ! je connais beaucoup !
— Vous connaissez mon cousin ?
— Non, mais je connais Munich, charmante ville où l'on fait d'excellente musique. Poursuivez.
— Je ne sais pas si mon cousin fait aussi ce !a musique, mais je sais qu'il est marchand de tabac.
— Le tabac s'allie parfaitement avec la musique.
— Mon cousin Robinet... (1 s'appelle Robinet...
— C'est un nom fort coulant.
— Mon cousin ronn.ii-^ialt mon déclr dp me mettre en m^nn^i, H il m'a dune écrit dernièrement que si je voulais fane le vova^e et aller le trouver, il pensait avoir dLcouvert un trésor... tel uu'il me 1»
fallait.
— Ah ! diable, soime?
Et vous di)nne-t-il quelques détails sur la pcr-
— Oui... Pourtant eequ'il me dit estun peu entortillé... raafii, j'ai sa lettre sur moi... je vais vous U. lire, vous me direz ce que vous («;. sez... que peut-être la personne...
— Très-volontiers... je vous prête mes oreilles.
'"aquinet tire une lettre de son portefeuille et lit:
« Eh bi('n, mon petit cousin, tu ne peux donc pas parrenir à 1« « Marier... cela dmt te vexer, toi qui as du penchant pour^e sCiC... « (Oh ! oui ! j'aime le sexe !...) Il paraitque les Parisiennes ne donnent « |)aj dans la bosse... (Ceci est une plaisanterie de mon cou- « sin...)
— Plaisanterie d'assez mauvais goût... mais un marchand de taliao n'est pas obligé d'avoir de l'esprit... Poursuivez.
« \'cux-tu risquer le voyage de Munich? je crois, moi, que jefal « trouvé ce qu'il te faut. C'est une jeune personne majeure, qui a en « écus (jiiatre-vingt mille francs devant elle... Elle n'est pas (jrétiwM « ment Julie, mais # yenadepliis laides. ..Quant àsa vertu, je ne t en « parle pas... ce sont de ces choses qu'il ne faut jamais approfondir. « Comnn; cette demoiselle a un penchant tros-proni incé jiour les « Français, il me senihlc que tu pourras réussir prés d'elle, car, en « ce temps de guerre, les Françiiis sont rares ici. Viens, je te présen- «terai; tu seras trcs-aimable, tu captiveras la demoiselle... tu ne a te rei.jumeras pas... » (Ceci est encore une plaisanterie de mon cousin !...)
— PitoyaMe jeu dé mot!... Ah! si vous alliez en Amérique, leg femmes ne voudraient, au contraire, vous envisager que par derrière;, mais achevez...
« Et je ne doute pas que tu ne deviennes l'époux de raademoi- « selle Ûuliinée Ehvidge Caroltsmann. Ton affectionné cousin Ruoi-' « net. » — Eh bien... que pensez-vous de la demoiselle qu'on me propose... eUe a quatre-vingt mille francs; ceci est le positif et me plaît beaucoup.
•^Oui, mais le reste est vague si j'osais même, je dirais
louche.
— Je suis assez de votre avis, mais les quatre-vingt mille francs me séduisent, je ne vous le cache pas !
— Qu'est-ce que celî pour vous! vous devez pouvoir trouver dix fois mieux !
— Au contraire, c'est que je ne trouve rien du tout. Toute ma fortune se bo'"ne à ce que j'ai amassé à être seize ans clerc, et c'est peu de chose... cinquante louis, que j'aiemportesavec moi, parce qu'enfin, si je me fixe en Allemagne, ce n'était pas la peine de laisser mes fonds à Paris.
— Vous avee très-bien fait... d'autant plus que cette somme pourra vous servir.
— Enfin je verrai mademoiselle Carottsmannl...
— Savez- vous l'allemand?
— "l'as urnii*...
— C'est fâcheux ; mais si jo puis vous Etre utile, vous servir de truchement, disposez de moi.
— Est-ce que vous allez aussi à Munich... je croyais vous avoir entendu dire d'abord que vous alliez à Strasbourg.
— Certainement, je vaisss à Strasbourg, puisque c'est là qné cette diligence nous conduit, mais il est possible que je né m'y arrête passs; cela dépendra de circonstances.
— Ça me ferait bien plaisir, si vous veniez avec moi jusqu'à Munich... j'en serais ravi, foi d'Hercide Taquinet...
— Eh bien, mon cher monsieur Taqom...
— Taquinet.
— Taquinet, c'est aussi un motif qui potirra mé ftiiTC potisser j; < qu'en Bavière. Et puis qu'est-ce que c'est que cent lieues de plus o dé moins, pour un homme qui a fait lé tour du monde !
— C'est vrai, pour vous c'est une enjambée...
— Vous avez eu la bonté de mi' confier vos affaires, Permettez qu'à \aon tour je vous fasse couuaitre votre coiupagnon de voyage... t»
TAO^l^«•:l f
ir-r^ >|('-lioutonncr...jR n'en ferais pas auUnt pour tout le m^iui'--'mais ié vois à f]iii j'ai aflaire... Vous èles un liuriiinc dlioiineur, v.jus f-é me trahirez, passs!..
— Monsieur... certainement, je suis trcs-honoré!...
— Pas un imitde plus. Je commence : vous voyez en moi le dprnicr -•joton (lé l'illustre famille des Korlensac; le nîanpjis de Fort<;nsac, iiiim père, cl.iit premier pentilhomme du caliinel intime de Louis XV, MOU aïeul était fçraiid chambellan de Louis .\IV, mon bisaïeul ■lait généralissime sous Louis XllI... Brel ! si je voulais reu'i'nter tiiiijours avec mes aveux, je n'en finirais plus!... Cela va , cela se (Hid dans l'ori^fine ne l'enlrcc des Francs dans les Gaule.s!... C'est ?i ii|i>mt'nt [xiur vous dire que je suis d'une assez belle noblesse. .Nous flintis fnii riches... prés tl'un million dé revenu. Mon père les mantrait, mais il ne tondjait pas à son fondsss. Lorsque arriva la révolution... dans cette afii-euse bajrarre, je voulais couvrir les princes dé iiiiin corps, mais mou pcrc prclcra émif?rcr... je dus lé suivre. Nous aviius eiuporlé ipi(l(ji:cs centaines de mille louis. Mais qu'est-ce que cela piur lui iiuiliouuiire... mon père éliiit joueur comme il convient à un homme de qualité. 11 eut bientôt perdu nos finances; nous étions alors en Anj,'li.tcrrc: Heureusement, nous avions un nnmense crédit; mais ayant perdu mon pi're au bout de deux ans de séjour en Angleterre, je résolus dé viiy.ig(M-; on m'avait bien proposé d'épouser une riche, très-riche Irlandaise... mais, je la relusai... elle n'était point noble; v<ius comprenez qu'un Fortensac ne peut pas se mésallier. J'ai voy.igé en philo.'iiiplic; partout mon nom m'a ouvert les portes des plus ■i!;randes maisons; enfin, le calme étant revenu en France... je dis le calme, quoique votre premier consul se batte presque toujours, mais les émigrés n'é-tant plus traités comme des bctcs fauves, je suis revenu à Paris. Mallieureusement, une grand,'; partie dé mes biens ont été vendus!... Cependant il y en a encore qui ne le sont point, cl itices.samment, je suis à peu prés sûr de rentrer dans trois ou
quatre cent mille livres de rente c'est peu, quand on a été mil-
lioijuaire! mais il faut savoir se borner!... en attendant, j'ai beaucoup de crédit, chacim m'ouvre sa bourse'... vous concevez, sachant que je rentrerai bientôt dans une partie de mes biens, c'est à qui me prêtera!... T^ n'abuse point de la conlidnce qu'on me témoigne, seulement je prends mes notes... Oh: je ne suis pas de ces nobles qui oublient les services (ju'on leur rend!... Tous ceux qui me prêtent de l'argent seront remboursés avec trois cents \w\\r cent de bénéfice... ni plus, ni moins... Ainsi, vous me prêteriez eetit francs, je vous rendrais cent écus... vous mé prêteriez un habit, je vous en rendrais trois, et toujours comme cela!... et en ce moment, tenez, savez-vous ce que je Tais faire à Strasbourg?... je vais voir un de mes araisss qui jadis m'a prêté mille francs. Je sais qu'il n'est plus très-heureux, je lui p'irte trois mille livres!
— Vous êtes donc rentré dans vos biens? dit Taqninet.
— Pas encore tout à fait; mais de temps à autre je rentre dans imiqiies petites fermes... cela fait vivoter en attendant mieux. Voilà aion histoire, monsieur Taiiuinel, et si quelque jour mon crédit et na fortune peuvent vous être utiles, vous me lerez grand plaisir d'en •lisposer.
Le petit bossu s'incline avec respect, il saluerait jusqu'à terre s'il i l'était pas assis. Cependant, maigre la confiance que lui inspire l'anienne noblesse de sou comiiagnon de voyage, il se demande emiment ! se fait qu'un marquis d'aussi antique ivice porte une toile circe ; ir-dessMs son chapeau. Mais il se dit ensuite que ce doit être par ' riginalité; d'ailleurs le marquis voyage incognito, ne lui a-t-il pas •claré qu'il voulait cacher son rang? et en etl'ct, le costume qu'il a i is n'est pas capable de le traliir.
— Maintenant que nous nous coimaissons, reprend M. de Forten- ;c, j'cspérc que nous agirons librciiieuL l'un avec l'autre... je mé itle d'avoir encore des amis (luissants... d'eiiUeui's, ji; sais de bonne 'urce que le premier consul a le proji I dé foudre rani-ienne noblesse
.ii'cc celle qu'il compte donner à ses geuoraux. Je vous répète donc mie vous pourrez disposer de mon crédit; de même qne, si j'en ai esoin, je né mé géner.ii point pour disposer de votre buurse ; entre unis, tout doit être eu couimun.
'.e petit bossu trouve ce raisonnement assez captieux ; cepemlant
■i-s boiues manières de son compagnon de voyage ne lui laissant
. 1 icun doute sur la véracité de son ré'-il, il s'incline de nouveau et
•cepte encore une prise de t^ibac de la vilaine pcti|e boite que M. de
oi'tensac semble considérer avec amour toutes \^ fois qu il la son
'e sa ptche.
La première nuit se passe en voiture. Taqninet dort sans s'éveiller
i isqii'au jour; son noble compagnon rii fait autant; ou s'an'élc pour l'éjcuner. Taquinct dcs'>end;le marquis descend aussi, mais il n'entre pas à l'auberge;. il prétend avoir des connaissances dans le pays, lin nitournaul sur l'impériale, le petit bossu trouve encore son compagnon qui joue du cure-dent.
— Vous avez «léjeuné dans la ville? dit Taquinet.