PARTIE CARRÉE
Le lendemain, les voyageurs étaient à Strasbourg.
11 était deux lleu^^'s de l'après-midi, lorsque la diligence arriva an terme de sa course. Celle qui allait à Munich ne parlait qu'à st^pi heures du soir.
— Nous avons cinq heures devant nous, dit Taqninet, je ne serais pas fâché de voir un peu cette ville, où l'on fait de si lx>>» iv^lés. C'est dommage que vous ayez affaire, vous m'auriez s-rvi de guide... el puis c'est bien plus agréable de se promener à deux, on cause en ob servant, et j'adore causer.
^MesalTaires seront promptement tcr:ninec>. rr,iond M. de Fortmsac. Je suis oblige de faire un lw«ul de toilette, iwin-e que je v.ni>.sf chez des gens de la plus haute volée ; mais dans trois quiu-ts d'heure i je vous rejoins, veuillez bien m'attt.'adiv sur la place dev.inl l.i eiti' I drale. Vous savez que c'i>st un des plus beaux monuuieiiu du >i\ ] gotliii]uc... je vouslerai voir ensuite l'Arsenal, le Musée, '.'[\Mf\ .!.• I Monnaies...
I — Ma foi. monsieur le marq.iis, si vous voulez me piîrmcttrc de tou;
' parler francheinent, je vous dirai que je n'ai p;is l'aiiiour des moiiii-
j mi'uts. Je ne voyage p.is p un voir des pieiii's plus ou moins vieilles...
' et puis |e suis un àiie eu architecture: <e que je verrai avec p'ai^ir,
' ce soi'V lesd;unesdu p.iys... on dit qu'elles sont jolies... j'aime micui
I voir une femme que dix cathédrales... Je ne devrais peut-être ju.»
I avouer cela... mais c'est plus fort que moi.
I — Eh ! capedeblous... que disais-je !... qtie les hommes Toutes sont
I des démons pi-ès du sexe... Je né vous bl.lme pas... mon dur a:..i...
i l'.li! parbleu! je pourrai iwut-èlre vous faire p;if.ser quelques heur»
.igreables... j'ai connu iei des femmes ravis-sant»"*... il serait i><i.<il>'-\.
iiiendez-moi sur la place... je né vous en dis pas plnsssl... m.\is je
I veux que vous emportiez un doux soiivcivr de votre passai k Su-a»-
' bourg
TAQIJINKT LE BOSSU.
Taqiiinet accepte avrr j.iic ce que M. le marquis lui m-opose. Il laisse ceUii-c; iiimédiT à sa toilette et il va llAinr dans la ville, re-ar<laiU i p fort pris les reinmes, qui la pliinaiMii teiiip*liii riiril an nez, mai^ le ..i-ilivanl eUrc de notaire pioiiil itla du bon coté, ilaerrottcl sinaïus cil se ili^ant: «
— Los Strashourgeni'ses me paraissent fort paies... elHs doivent «iraer la gaudriole... Tant mieux !...luiin ! polisson ijunjesuis! penser encore à ces choses-là, après ce qui m'est arrive chez la pcrtific Claquctte... mais tiens I... raison de plus au contraire, IT faut «lue jime venge de ce sexe trompeur... toutes les (Vnmies ne sont |)a5 «les Claquelte... il faut que je fasse des victimes, des malheureuses... Oh! si je pouvais laisser une Ariane abandonnée dansStcasbouig... je me sensilisposé à surpasser Thésée... que sait-on 1 j'iuiittrui peutêtre Hercule mon patron... Dooidément, avant.de me marier, je teux faire un peu le mauvais sujet.
Il n'y avait pa.-. dix minutes que Taquinct était au rendej-vous que lui avait indique son compagnon de voyage, lorsqu'il aperçoit celui-ci qui vient vers lui à grands pas. M. de Furleusac a ôlé l'enveloppe qui Couvrait son chapeau à trois cornes, d(! plus il a un habit dont les boulons en cuivre jaune bombés brillent d'un vif éclat; du reste, la Couleur de l'habit est absolument la même cpie celui qu'il portait en voyage, et le collet, qui est aussi en velours, ressemblé également à de la panne.
— Me voici, mon cher monsieui «nquinet, dit le marquis en abordant gracieusement le petit bossu; est-ce que je me suis beaucoup fait attendre?
— Mais non.
— J'ai une fâcheuse v.ouvcll" à vous apprendre: je ne pourrai point vous accompagner à Munich.
— .Ah ! diable ! et pourquoi donc ?
— Parce qu'un particulier qui a une centaine de mille francs » me émettre, vient de me prier de lui accorder quelques jours pour réaliser cette somme... il faut aussi que je vérilie ses comptes... que sais-je... Tout cela m'ennuie à la mort, mais cent mille francs, c'est i,aelque chose pour moi en cc mjment. Je dois donc renoncer à mon vovage de Munich.
— J'en suis très-mort ifié !
— Et moi donc ; mais il ne fai'i pas que cela nous empêche de passer gaiement la journée '
— Eh bien, ces dames aont vous m'iviez parlé?
— Je les ai vues... et j'ai ooienu la faveur de vous présenter...
— Oh ! c'est bien aimable cela
— Dé plus... nous dînerons chez elle... c'est convenu... nous allons pnitcr un pâté de fuie gras... quelques pâtisseries... des fioles de cbanipagne... et nous serons les bienvenusss !...
— Quoi vraiment ! nous dînerons chez elles, de joie...
— Après celO; uaon cher, 'e vais vous dire quelles sont ces princesses, car cntin je ne veux pas vous abuser... vous concevez bien que je ne vous mène pas aussi lestement chez des duchesses... il s'agit tout bonnement de deux actrices de cette ville, deux cantatrices à roulades du premier théâtre. .\ Nous autres, gens de l'ancienne cour, nous avons toujours aimé les actrices... Beaucoup de mes pareils se sont même ruinés pour ces dames... c'est bon genre... c'est Régence... mais vous n'aimez peut-être pas les femmes de théâtre ?
— Pardonnez-moi... je les adore au contraire... je les adore d'autant plus que je n'en ai jamais connu... mais connaître une actrice, c'était mon rêve... c'était ma chimère... Je ne suis aile que fort peu au spectacle, parce que chez M. Moulinard, il y avait presque toujours de ta ^>esogne pour le soir... mais lorsque, par hasard, je me suis permis fOpéia... ah! monsieur le marquis! j'en revenais comme électrisé... pendant quinze joiu-s, je ne dormais pas... je voyais toujours les danseuses faire leurs pirouettes... j'étais fasciné, je voulais me faire Caire un maillot. Et nous allons dîner avec deux actrices....
— Oui, mon cher ami.
— Je ne vous demande pas si elles sont ^ones, les femmes de théàre le sont toujours !
— Hum ! aux lumières, c'est possible ! Mais il y en a qui perdent considérablement au grand jour... il n'en est pas ainsi des deux virtuoses chez qui je vous mène... elles ne perdent rien, au contraire... elles gagnent à être vues de près!...
— Ce sont des virtuoses... dansent-elles?
— Mon... elles chantent... ]e cruis pourtant qu'elles dansent aussi un BCL'. .Voilà un pàtisji.er trcs-renunuiie, il faut y prendre "npàté
je ne me sens pas
M. de Fortonsac entre avec Tanninel dans la boutique d'un p4tis« sier; il fait l'achat d'un pâte et d une ample p|•ovi^io;l de friandises
C'e^t Taquinet qui paye, ce i| l'i' fait avec le plus vif empressement Le marquis a laissé l'adresse et ri'commande au pâtissier d'envoyil sur-le-champ ce ((ue l'on vient de choisir.
On en fait autant chez un marchand de vins lins.
Puis on se remet en route.
Au détour d'une rue, le compagnon de Taquinct est tout à coup accoste par un monsieur à perruque mal poudrée et a.ssez mesi|uinemenl couvert, qui s'écrie :
— Eh! par Jupiter! je ne me trompe pas... c'est Floridor!..: c'est nuire beau Eloridor que je revois... Ah! tu es donc revenu à Slra» bourique, toi ? je dis Strasbouriquc parc»î que j'ai à me plaindre de cette ville.
Cette rencontre ne paraît faire qu un médiocre plaisir au compagnon de Ta(iuinet, qui cherche à se débarrasser bien vile de l'importun, en lui répondant :
— Bonjour, mon cher... bonjour... pardon si je ne m'arrête pas. . nous sommes pressés...
Mais le monsieur mal poudré, sans avoir l'air de faire attf-ntion i ce que lui a répondu le marquis, se (ilace devant lui en reprenant :
— Ah! mon pawre Eloridor... si tu reviens jouer à Strasbourique, je te plains!... si tu savais comipcnt on s'est conduit avec moi!... quels Midas! mon cher, quels Midas...
Le marquis se penche vers Taquinet en lui disant à l'oreille : Ces* un père de famille... d'une famille très-noble... nous avons joué en semble à la bouillotte^, dans un cercle, il a perdu beaucoup d'argent., cela le rend furieux contre les membres du cercle...
Puis Fortensac reprend tout haut :
— Mon cher père noble, je suis fâché de ne pas pouvoir entendre ies doléances aujourd'hui... mais je t'ai dit que nous étions pressf's monsieur et moi...
— Eh! par Neptune!... on a toujours bien un moment à donner à un ancien camarade! .. car enfin tu es mon camarade, marquis!... je te dis marquis par habitude... de même que tu m'appelles père noble, toi...
— Oui ! oui, très-bien, sandious ! nous avons le droit de porter ces titres... on ne peut pas nous les disputer... .Au revoir...
— Écoute donc, Floridor!... Tu sauras que j'aurais pu rejouer demain pour remplacer Leconte, si j'avais eu une perru(pie... mais ces gredins-là prétendent que je ne peux pas poitir Ihabit brodé et l'épée avec ce vieux gazon que j'ai sur la tète... malheureusement je n'en î ai pas d'autre... aurais-tu par hasard une perruqueà me prêter, toi... par Vulcain! tu me rendrais un fameux service... tu sais que je t'ai prêté une culotte desatin, à toi... un soir... à Bordeaux... et même tu me l'as fait craquer... tu me l'as rendue en loques...
— Oui... oui... père noble... je te prêterai une perruque... six si tu veux... je t'en enverrai dé toutes les formes .. mais pour Dieu! né nous retiens pas davantage... au revoir...
— Mais tu ne sais pas mon adresse... |
— Si fait ! si fait ! est-ce que tu n'es pas connu ?
— Mais c'est que je n'ai pas de logis pour le moment... je couch tantôt chez l'un, tantcit chez l'autre... et c'est grand, Strasbourique!
Ces dernières paroles ne sont plus entendues par Taquinet et Fortensac ; car celui-ci a pris le bras de son compagnon, et pour le faire j marcher plus vite, l'eidève et l'emporte quelquefois pendant plusieurs 1 pas. , f
{ Lorsqu'ils ont enfin .aissé loin derrière eux & monsieur mal pou- ; dré, le marquis repose Taquinet à terre et ralentit sa marche en s'ëi criant :
— Ce vieux père noble est vraiment ùsupportable . .... parce qu''. s'est ruiné au jeu, et qu'il n'a pas dé quoi s'acheter des perruques, est-ce ma faute à moi... j'aime à obliger, c'est vrai . mais je déteste les joueurs... parce qu'il m'a prêté une culotte de satin à Bordeaux, un son-, pour aller au bal... voilà une belle vétille!...
— L a dit qui vous la lui aviez rendue en loques...
— Je m'en fiche pas mal!... pardieu, c'était un bal superbe... j'ai gavotte toute la nuit... je m'inquiète peu de sa culotte... si je comptais tout ce que je lui ai prête, moi ! mais ces chuses-là, je les oublie...
— Quel est donc ce comte qu'il voudrait remplacer ?
— C'est un comte... qui fieat de rentrer dans ses biens : vous con-
hfc
TAQUINET LE UOSSU.
i|iic, se retrouvant possesseur d'une fnrtuno, immrnso, le comte
n'a plus envie de jouer!... On avait apparemment lies.iin d'un (jnatiiiine pour former une partie... et ce vieux iicre noljle vou/^it y Jllf.r.
— On tient donc lieauïonp à la toilette diuis cette réunion-là, ii a parlé d'Iiabit brodé et d'épéc?
— Oh! essentiellement... c'est tout ce qu'il y a de mieux dans la ville.
— Pourquoi donc vous ap|ielli:-t-il l'ioridof, ce monsieur?
— C'est mon petit nom... nous autres ci-devant nous avions un pe- ':it nom... Vous concevez que lorsqu'on veut rire, faire des folies, on :1(iit cacher ses titres... cela impose trop... cela fjéne les femmes dans leurs e\prcssi(ins... Et tenez, les deux virtuoses chez qui je vous conduis ne m';q)[.ellent aussi que floridor... Auprès d'elles, j'ai toujours gardé l'incognito...
— Votre vieux nolile a une drôle d'habitude de jurer toujours pa"" les dieux de la mythologie.
— Eh! sandis, cela prouve qu'il connaît si^s auteurs grecs... si vous aviez joué, je veux dire si vous avir/, lu les pires 'l'Aristophane, vous viriez nue les personnages eiuploient suuveut ce langage. M.iis nous voici chez nos déesses... oublions mon vieux camarade du cercle, et soyons galants jusqu'au bout des doigts.
Fortensae f.iit entrer le petit bossu dans une maison d'assez mi'dioere a|)ii:u-euie, on monte deux étages, on entend rire, chanter, aire des roulades.
— Nos dames s'exercent, à ce que je vois, dit Fortensae, tandis que Tafpiinet jette un coup d'œil sur sa personne, brosse sa culotte avec son coude, rarrange sa cravate, s'assure que sa queue est à sa place, qu'elle pend bien sur son dos, et tâche de se redresser, ce qui n'aboutit qu'à lui faire relever la tète, qui semble alors avoir sa bosse pour collet.
Le marquis a sonné, puis tourné la clef qui est sur la porte; il entre en tirant Taqiiiuet après lui. Ces messieurs traversent une petite piéee où l'on aperçoit pour tout meuble ileux ou trois savates et quelques vieux chaussons de bal qui courent les uns après les autres.
Mais, dans la pièce suivante, qui est ornée d'un vieux meuble en velours d'Utrechl jaune, et qui sert à la fois de salon et de chambre à couelier, une jeune leiume blonde, qui a dû être assez gentille, mais dont la ligule t'atigni'e aMUniiee un grand excès de licaucoup di» choses, est assise devant une vieille épinettc, d'où elle tii'C désaccord* rarement parfails ; tamlis que devant la glace de la cheminée, une grosse commère d'une trentaine d'années, vètuc d'un simple peignoir, achève de se coiller et de se mettre du rouge et des mouches tout en B'al'rètant par moment pour faire des mines et étudier dans la glace des poses et des sourires.
— Ah! voilà Floridor!... s'écrie la blonde, tanJis que sa compagne répond sans se déranger :
— Oh ! que je l'aime ce gros manjuis... voilà un garçon qui est aimable... il vient déjeuner avec ses anciennes cama...
M. de Fortensae, qui se trouvait hlors tout près de la grosse mère, lui llaiiquo un coup de coude dans les épaules, ce qui lui coupe la parole, et s'écrie :
— Mesdames, permettez-moi de vous présenter mon compagnon de voyaçe, monsieur de Taquinet... et veuillez bien reiiorter sur" lui un peu lies boutés dont vous daignez m'honorer.
Puis, se tournant vers Taquinet, il lui désigne tour à tour la blonde «t la grosse, en lui disant:
— La signora Carlina, la signora Tartina.
La jeune blonde se lève et fait un profond salut au petit b.issu, tondis que*madcmoiselle Tartina se retourne, en disant:
— Comment donc... mais nous aurons une foule de houles pour monsieur... D'ailleurs, comme dit c't'autre: les amis de nos amis ,ont nos amis...
— Tu es béte comme un pot! murmure fortensae h l'oreille de la f.iosse chanteuse. Je t'ai soufllé ton rôle, et tu uatauges déjà... laisioi! ou fais attention, sandis.
Taquinet n'a rien entendu de cet aparté, il est encore abasourdi par le plaisir de se trouver chez di's aetriees. et quoique ce ipii l'entoure soit peu propre à entretenir des illusions, il voit tout en beau, tout eu rose; l.i bloiule avec ses yeux cernés, ses traits tins, ses lèvres décolorées, lui parait une sylphide, ou tout au moins une nymphe. La grosse, qui se tatoue de rouge et de mouches, lui si'mble'une soubrette des plus agaçantes; il balbutie (pielipies compliments ol ne sait trop comment en sortir; ce qui fort heureusement ne lui permet pas de voir que l'une de ces deuiwiselles lui fait des grimaces oi lui
tire la langue, tandis que l'autre se mord les lèvres pour ne point loi
rire au nez. Tout à coup Fortensae s ccrie
- Voyons, caiièdebious! il ne s'agit p'Mnlici d« '^"mpl'.m'^nvs"^' cérémonies ; mou ami n'a que peu de tcnq-, à passer P;«^ ^^^ tou». Nous venons vous demander à déjeuner, metd.ime»... et tcntz )en tends nos provision» qui arwvent:
Des provisions! Ohl comme j'en sui^! Oh!;';'"{^« J« :»|; ï faire honneur! s'écrie la grosse Tartina... Ce d.abe '^\^f'^''^\naît mon faible... .1 sait que je *"'* fe'C"',"'^'' ^'^ ^^''^Tm" dans cette Diêce où il Y avaitun fromage à U crème .. Je ne me suis jamais flu doubler".... et je chipais toujours U part pendant que tu chantais ta ronde de tableJ..
Foil-nsac n'a pas eu l'air d'enten.iv.. mais C. donne un grand coup de rà dTan'.^es j.'ml.rs de Tarima. La blonde, au a juge convenable de f!!ia. sÛr^le-ebarnp de rœu.l avec le petit bossu, lu. présente sa main, en lui disant: .^
Voulez-vous nous aider à mettre le «"^^rt." nous avons renvoyé notre femme de chambre hier... elle nous volait comme dans nn bois...
Comment donc! belle dame!... .«.'é^'e Taquinet, ma.s je suis troD heuaeux de pouvoir me rendre utile... Disp^s' z de mot... Adorable Carlina .Je%ais mettre lecouvert... je mettrai tout ce qu, >ous fera plaisir...
— Ah! mooeieur de Taquinet... C'est bien aimable à monsieur le manpiis de nous avoir fait faire votre connaissance...
— C'est moi, charmante Carlina, qui lui dois une éternelle reconnaissance...
Et le petit bossu baise unejaiain qu'on lui a fourrée ious le nez, pour lui faire comprendre l'usage qu'il eu doit faire.
— Pas mal! pas mal! dit Fortensae en donnant un petit coup sur la bosse de son ami. 11 me semble que nous all.jns assez gaillardement...
— Tiens ! ils en sont déjà à se caresser ! s'écrie la grosse Tartina. Eh bien, ça promet! qu'est-ce qu'ils feront donc après le Champagne?... Hom !... ces polissons d'hommes, ea n'est pas plus haut que uu jaiul)e et ça fait sa tète!... As-tu fini! biribi !
Fortensae pousse madame Tartina un peu brusquement du côté de rantichambre. En quelques minutes, le couvert est dressé dans le salon. Taquinet est un peu surpris de voir que des virtuoses mangeiit avec de l'etain, mais on s'empresse de lui dire que la femme de chambre a emporté toute l'argenterie.
On se met à table; Taquinet, déjà tout troublé par les œillades assassines que la tendre Carlina lui jette, ne sait plus où il en est, lors que, après deux ou trois rasades, celte demoiselle passe familièn'ment une de ses jambes autour de la sienne qu'elle enlace araoïirousenieiil.
— Nom d'un petit bonhomme!... se dit Taquinet, celte femme-là en tient pour moi... et comme elle sait que nous avons peu de leinp à passer ici, elle se déclare tout de suite... Vivent les femmes de théâtre ! avec elles on sait sur-le-elianip à quoi s'en tenir... lille fait le serpent avec sa jambe... c'est bigrement énergique.
Pendant les iiremicrs moments du di'jeuncr, Fortensae et la gnisse Tartina sont trop occupés à manger pour trouver le temps de parler; mais lorsque leur appétit commence à se r.ilmer, lorsijuc le vii; échauffe les létes, la conversation devient très-aniniee.
— C'est bien dommage que vous parliez ce soir|W)ur Munich, dit le marquis, le temps passe si gaiement près de ces dames.
— Tu n'es donc pas engagé ici, beau Floridor? dit Tarti^»» en tapan sur son verre de Champagne pour le faire mousser.
— Je suis toujours engagé dans vos fers, ré[Hind Fortensae en faisant une paire d'yeux à la grosse fille.
— Ah! oui! répond Tartina en ricanant, c'est dans mes fors... c'e ce (pie je voulais ilire... Est-ce que monsieur ton ami se destine .i théâtre... je louerai une loge le jour de sou début!...
— As-tu fini, grosse buse? murmure Fortensae.
— Nim. madame, je ne me destine pas au IhéAlre. r«^p<>nd Taquincv, mon emploi y sérail trop boriu'; en jouant av<v vous, je ne saurais
fair<' ipie les amoureux!...
— .Vil ! charmant, ravissant ! dit Carlina en se cramponnant de plu belle à la jambe de son voisin.
— Il pourrait faire aussi les chameaux ! murmure Tartina en se cachant la tète derrière sa serviette pour rire à son aise.
— l'e tairas-tu, maudi'o rieiisv,? dit Fortensae en s»- penchant l'oreille de la jjiosse ehiuileuâc.
TAOIJINET LE BOSSU.
— Ah I tant pi?»... ii faut que je r\t... sans ffiioi je iie sais pas ce qui iiiiuiiviM'ail... ma K'iii .e s'éva|xiieniilaiilrt'iiiiMil ;faiit-il ipie Carliiia ail (le i'IiabituiJe y lur gardi-T smi .stiiuux iluvaiit ce petit pulichinellei(ui 118 lui vaqir'aa coude...
— Mais Tarteiipinn ne vient pas... est-ce qu'il aurait oublie...
— - Non, non, sois tranquille, il va Tenir... il se frise les luoustui hes lans quelque coin... il prépaie son entrée, il veut faire de l'effet.
Pendant que cette conversation avait lieu, le petit bossu, devenu brûlant (tai' le contact de celte jambe qui eiila(;ait la sienne, avait passe un de ses bras derrière la taille de Carliaa et se permettait de la presser, en disant à l'oreiiîe de la blonde :
— Sapristi, jolie virtuose, je devais partir pour Munich ce soir
mais dites un mot... et je passe cette nuit à Strasbourg... parole d'hoiuieiir, j'en suis capable... je me sens disposé à faire mille folies avec vous... ija vous va-t-il... dites que vous y consentez...
— Ah! monsieur de Taquinet !... que tous êtes insinuant! vous abusez de l'empire que vous exercez avec vos yeux !...
— Eh bien, oui, je veux en abuser, cré nom d'un petit bonhomme!... .\h ! qu'est-ce qui me t:rc par derrière...
C'était Tartina qui venait de prendi* la longue niieue du petit homme, et la lui tirait en riant coauue une folle et en disant:
-- - Qu'est-ce que vous faites donc de ça, cher ami,... est-ce pour fadre des conquêtes que vous l'avez si longue... Si j'étais votre niaîtressCj je ne vous tiendrais jamais que par là quand je sortirais avec vous, et je vous ferais marcher devant moi comme un carJin.
Ta(joinet ne sait trop que n'^pondre lorsqu'un nouveau personnage se présente brusquement devant la joyeuse réunion.
MELORB TAPSIFORT<
Celui qui vient d'entrer est un homme de quarante ans, long et mince comme une asperge, bien qu'il ait une espèce de pantalon à la turque qui fait des plis tout autour de son corps, et trois gilets les uns sur les antres , plus un habit et une houppelande : sa figure est d'un sérieux qui frise le comique ; il a de grosses moustaches et trois chaînes de montre, ornées d'une innombrable quantité de breloques, flottant sur son pantalon, qui ressemble à un étalage de bimbeloteries.
Ce personnage s'avance vers la table en faisant de gros yeux à Carlina, qui fait semblant de se troubler et s'écrie :
— Ali ! mon Dieu, c'est milord Tapsifort...
— Et qu'estKîe que c'est que milord Tapsifort ? demande tout bas Taquinet.
— Mais c'est... c'est... vous devez bien deviner... mon protecteur... celui auquel je dois le luxe qui m'entoure.
Le petit bossu aurait pu demander en quoi consistait ce luxe dont Cprlinase vantait, mais eu se moment les gros yeux du monsieur qiii viennent se fixer sur lui lui causent un malaise' qui ne lui donne pas 11' loisir de répondre.
— Diable,nùm d'unchien! il parauc,aofl s'amuse ...qu'on s' empiffre ici, tandis que je fais le pied de grue à la porte du théâtre, moi 1 s'é;r.>-». le monsieur avec une voix de basse-taille, en faisant ronfler les r de manière à imiter le roulement du tambour. C'est gentil... c'est ainable... Carliiia, est-ce que vous vous... fichez de votre milord ! trrr !..
— Ah! mon Dieu... pardon... j'avais tout à fait oublié que vous m'attendiez ! répond Carlina d'un air ému... c'est la faute de Tartina, qui avait invité ces messieuis à déjeuner... excusez-moi, milord...
— Mais oui! mais oui . dit Tartina eii se détournant pour ne pas rire aunezdu nouveau venu. Cest moi quiavais invite notre cher Floridor... l't monsieur de Taquinet, son illustre ami. Asseyez-vous donc, lord Tapsifort, vous boii'ez bien un coup avec nous.
Le monsieur k i.ousta<'hes se hâte de se placer à table, et eommcitca par bi)ii-e, non pasunuiup, niaih trois de suitu. l'eiidant cr li-ui|»>, Taquinet a cheiclié k dégag-r sa jaiulM; de celle de la bluiidc, mais att premier mouvement qu'il fait ,jOur s'éluiguer, madauie Curliiia lie cramponne plus fortement à lui. *
— ltigi-e ! cette femme-là est trop am ureuse ! se dit le ci-dcTaj ticrc, elle va me comprouiettre... son milord a l'air bien méchant... il me l'ait de vilaiiis yeux.
— Nous Sommes enchantés de nous trouver avec milord Taf»«ifcirt dit Fnrteusae; nous jépartons ce soir, umn ami cl moi, |Mjur Munnb J'étais bien aise de renouveler conuaissaiice .i\ii- iios charmantes virtuoses... Mon ami est fort amateur de cliuiit, il avait entendu vaiit<;r h talent de ces dames et brûlait dé les comiuilre.
— Oui, en effet ! dit l'homme à moustaches, en attachant de nouveau .ses regards sur le petit bossu. Je crois que monsieur est amateurrr!.. mais ce n'est pas seulement de roulades... Oh !.. je le parierais... Ah ! mais saciedie, c'est qu'on ne m'en fait pas accroire à moi ! je ne soif pas un jobard, je devine ce qu'on voudrait me cachenrr !...
Taquinet fait de nouveaux efforts pour détacher sa jambe et s'éloignei de la blonde Carlina qui pose sa main sur son cœur, comme si elle craignait qu'il ne voulût s'échapper de son corset, et répond d'une voix
entrecoupée :
— Milord, je ne sais pas ce que vous voulez dire... je suis innocente!.. mais vous me rendez bien malheureuseavec votre jalousie !.. Ah ! Dieu ! au! Dieu!.. alilDieu!
— Voyons, Carlina !.. ne te laisse pas aller comme cela à tes nerfs ! dit madiiiKiiselle Tartina en se fourrant trois macarons à la fois dans la bouche. Moi je demande à riie, à chanter, à roucouler... nous étions si gais toutà l'heure... n'est-ce pas marquis de chose... marquis de la craque... non... de Fortensac.
— Je suissss dé votre avis, belle Tartina, nous étions fort aimables, il n'y a qu'un moment, et je ne pense pas que la présence de miluid doive gêner notre hilarité... n'est-il pas vrai, mon bon ami Taquinette ?
— Moi , balbutie le bossu en regardant son assiette pour éviter les gros yeux du lonç monsieur... moi... je fais ce qu'on Teut... ça m'est égal... je mange de tout... je prends aussi du café... ou je n'en prends pas.
— Oui, je crois que vous prenez une foule de choses, répond le soi-disant milord en se baissant tout à coup pour regarder sous la serviette qui sert de nappe. Taquinet parvient alors, par un effort désespéré, à ravoir sa jambe qu'on enlaçait si amoureusement, mais dans ce mouvement, il envoie brusquement son pied dans le nez que ce monsieur vient de fourrer sous la table.
— Aye... nom d'une pipe, vous m'avez crevé l'œil ! s'écrie lord Tapsifort en se relevant et eu montrant son nez meurtri. Mais fichtre, monsieur, savez-vous que vous m'avez envoyé votre botte dans la
ligiu'e.
— Je suis désespéré de cet accident, je vous jure que c'est sans intention, balbutie Taquinet.
— Eh ! cadédiss, mon cher ami, vous n'avez pas besoin dé vous disculper ! dit Fortensac en fronçant les sourcils et en regardant le monsieur à moustaches, d'un air rogue. Si naonsieur n'avait jias été mettre Son visage sous la table, cet accident ne lui serait pas arrivé... qu'avait-il besoin d'aller fourrer son nez par là?... D'abord, c'est très-indiscret ; on ué doit jamais, dans une société honnête, cherchera savoir ce qui se passe sous la table ! ce sont dé ces mystères qui ae doivent point dépasser les genoux !...
— J'ai fait ce que j'ai voulu, sacrrrebleu j'avais mes raisons pour regai-der par là... du reste, je ne vous parle pas à vous... twnuerrrre! resta ce petit monsieur que j'ai affaire... c'est avec lui que je veiij avoir une ex|)lication... Je l'ai trouvé beaucoup trop près de Carliiu en entrant ici... U avait l'air d'être dans sa poche... et je v(jis bien 1. yeux que mademoiselle lui fait... Ah mais, bigrrrre ! je n'entends i>ii qu'on marche sur mes brisées.
— Mon Dieu, milord... vous allez donc encore me faire une scène... je ne peux donc plus regarder un joli homme sans que cela vous otfeuse... Monsieur ne tp'a pas dit uu mot plus bas que l'autre, je vous le jure... n'est-ce pas, monsieur ?
— Moi, madame, je n'ai rien dit du tout. . . je ne me rappelle pas vous avoir dit la moindre des choses !...
Et Taquinet s'éloignait de id blonde de manière a se fourrer presque dans les jupons de mademoiselle Tartina, qui le repousse en
— Tenez- vous donc tranquille, faux bel homme !... restez à voire place... Est-ce que mdord vous fait peur !... il ne vous mangera pas.