TAQUINE! LE BOSSU
vous ave>. tror d'os!... Voyons, iiu'ssiciirs, rhantnns un pi'ii... Voul<;zviiiis i'air tinZcmirs et Azar : Vu moment qu'oit a imn on devient si doux!... Te si!!;viens-tu. b'ioritlor, comme on l'a sifUé quuud lu as clunlO cet air-!à... à t:.ii ililn;'.... dans...
Fortosac dorme un {jîaiid coup de coude dans les hanches de sa voisine en s'ccriant :
— Ah! oui, dans ce concert d'amateurs... je déhutns an piano... .\ votre santé, /lî' (ma (/o»n'i .'.. U'iiiqtions... El bien, raon cher Taiiui- "*-t,. cst-cé que vous né l)uvez ihisss.
— Si fait, pardonnez-moi. c'est mon verre que je ne trouve plus.
haiis Sun Iroulili', iaqtiinct prend le ineiniei' virre qu'il voit flevant lui cl le vide d'im trait pour se donner de l'aolomli; mais ii peine a-t-il ingiu|,'iti'; son champji.':ie(iue le monsieur a moustaches donne sur la taille un coup de puing qui fait trembler toutes les assiettes, en s'c<Tiant :
— Ah ! je vous y prends... Ah! crénom d'un [«'tard, ceci est trop fort : vous buvez dans son vei>«« • vous venez, d'y Ixjire devant moi.
— Dans le verrt
lui?
— Et corrrMcu, de ma perfide... de mon infidèle. Ah! on en est là... à siroter dans les verres des uns et des autres!
— Monsieur le lord, je ne sais pas si... j'ai pu me tronqier... le verre était devant mon assiette.
— Fichez-moi la paix. Carlina me trahit pour vous, mais nous allons eu découdre, mon petit monsieur...
— En découdre... qu'est-ce que vous entendez par là.
— J'eutenils que j'ai toujours sur moi une paire de pistolets, et que noosallipiis descendre dans le jardin nous brûler la cervelle : oh! ce ne sera pas long.
Taauinct qui ne voudrait pas se batttre même avec une badine, devient lilèmc, et ne se sent plus la force d'articuler. Mademoiselle Carlina fait semblant de se trouver mal a|)rés avoir eu la précaution de choisir une pose groeiense : Tarliiia lui liiun'esoiisle nez un biscuit qu'elle vient de tremper dans duChauipagne. Mais, Fortensac^ se levant tout à coup, va se placer devant le petit bossu, en s'écriaul ,
— Non, sandis, vous né vous battrez pas, mon cher, je ne veux pas que vous vous battiez... c'est moi qui vous ai conduit ici, ce n'est pas pour qu'il vous y arrive malheur.
Taquinel, qui n'avait pas la moindre envie de se battrç, serre avec transport li main du marquis; mais lord Tapsil'ort vient à son tour de quitter la lable et s'avance vers ces messieurs e'i grommelant.
— De quoi vous mclez-vous, monsieur le marquis... corbleu, laissezmoi vider nia querelle avec votre ami.
— Je vous dis que ce n'est pas à lui^, mais que c'est à moi que vous
Rui ez alTain;, luonsieur le matamore !
— Ah ' savez-voiis que vous commencez à ni'échauffer les oreilles?
— Je lee fiel»! de vos oreilles... je vous les couperai si vous dites m mol de plus à mon ami intime.
— Vous voulez donc vous battre pour lui?
— Oi'and on l'outrage, c'est à moi que l'on a affaire.
— Ça lu'osl égal, nom d'un chien! je vais commencer par uus... mais ensuite, ce sera le tour de ce petit séducteurrrr !
— Oh! quand vous sortirez dé mes mains, vous né grognerez usss !
La dispute s'échanffant entre ces deux messieurs, on entendait un ronlenu'iit continuel d'.s- et de »• qui donnait à leur querelle comme un accompagnement de basse et desitflel, mais Taquinel était trop ému pour bien entendre.
Tout d'im coup, il voit le monsieur à moustaches tirer de sa poche deux énormes pistolets; alors, s'iinaginanl que c'est lui qu'on veut lier, il court se blottir sous la talile ; il son grand étonnement, l'Anî,'lais et le manpiis quittent aussitôt l'app irtemenl.
— Eb bien, mon brave!... mon petit <;ésar ! qu'est-ce que vous f nirs donc là-desscKis! dit niadt moiselle Tartina enpoussuit T,i- M'onet avec sou pied pour le faire sortir de sa cacUslle, ce que c(-- Ini-ci n« faisait qu'à regret, et en disant :
— Votre vilain Anglais est-Il bien p.irti... Ah ! bigre, cet hommo-l;\ |ure comme un corsaire !... C'est (juc je ne veux pas me battre, moi.
— Mais vous n'avez plus rien à craindre, puistpie Floridor est allé se battre pour vous.
— Bah ! qu'est-ce que vous dites... quoi... .M, de Fortensae...
— Eb! certainement, il est sorti avec milord Taprtouyiorfc... ih sont allés se battie au pistolet dan;> le jardin de la nhiinm...
— Il s'erait possiMe...
— Ah ! monsieur ! vous avez là un ami bien dévoué, bien généreux, dit Carlina en poussant un gros soupir.
— Venez... dt l'ctte fenêtre oui donne sur le jardin, nous pourrons être témoins de ce duel.
Les deux femmes se sont approchées d'une fenêtre d'"Hi l'on aperçoit en effet un assez vaste enclos, mal entretenu, clans lequel s'inl quelques arbres rabougris et un jeu de Iwule di-sert en ce monieat.
Taquinel ose à |K;ine se placer derrière les deuï amies, il n'aviuicr la tète qu'avec précaution.
Cependant bientôt on aperçoit le beau Fortensae el sou advers qui viennent se plaéer juste en face des fenêtres.
Ils tieimcnl chacun un pistolel à la main.
— .\h ! mon Dieu ! ils vont donc vraiment se battre ? dit Taquini désolé; mais il faut appeler la garde, la marechau.-sée !...
— Bon!... il serait trop tard ! dit Taitina, d'ailleurs, puisque c'es» leur idée... il faut les laisser faire...
— Et former des vœux pour votre ami, murmure Carlina.
Taquinel se soutient à peine. Cette scène le bouleverse, el il ne com|irend pas qu'en ce moment la grosse Tartina conUnue de manger des macarons et' de boire du Champagne.
Cependant les deux adversaires se sont éloignés l'un de l'autre.
Ds se placent à une distance de quinze pas.
Puis, l'homme à moustaches allonge son bras droit armé de son pistolet et vise Fortensae, qui conserve le plus beau sang-froid el regarde tranquillement les mouches volei .
Taquinel ne respire pas... le coup part. Son compagnon de voyage
n'a point bougé, il n'a pas été atteint.
Le petit bossu saute de joie.
Tartina lui met sa main sur la tète, en lui disant :
— Tenez-vous donc tranquille, gamin... c'est milord Tapetropfort
qui va la gober!... mais ce pauvre Floridor, il l'a écliap|)é belle
avcz-vous vu? la balle a traversé son chapeau à trois cornes...
— En vérité, moi... je n'ai rien vu... Ah! mon Dieu, le voilà qui vise ce vilain monsieur à présent... et l'autre prend du Uibac pendiuil qu'on le vise... D'honneur! ces hommes-là jouent a^ecla mort, ds ont un sang-froid qui me passe... Aye!... le coup est parti...
— Et milord est tombé.' s'écrie la grosse Tartina, en faisant une pirouette dans la chandtre.
Le monsieur à moustaches, après que son adversaire a eu tinS s'est livré à une fort belle pantomime : il a lait un saut sur lui-même, étendu les bras, porté ses mains à sa tcte, à sou cœur, à son ventre, comme s'il cherchait l'endroit où il éUiit blessé, puis il s'est assez doucement étalé sur le gazon.
Quant à Taquinel, en voyant ttinihcr lord Tapsiforl, il s'est lais,se aller sur son aerrière, el là il se met à pleurer comme un veau, ou murmurant :
— Ah ! crénom d'un nom ! est-ce que ce monsieur serait tué!...
— Il l'est ! il doit l'être! répond Carlina en se lais.sant aller dans un fauteuil et en fais;uil des signes à TiU'tina |H)ur qu'elle cesse de
Vidser.
— C'est atfreux de voir tuer un homme... j'ai bien mal au cwur
revenai Voir V
tre ami Vainqueur? aimeriez-vous mieux que ce fût lui quieùl rivu I
dragée?
— Non... mais... je... ça me trouble, ça tue c;»sso bras el jambes... ça me...
Taquinel n'a pas le temps d'achever, son com|vignou vient d'entrei dans le salon comme un homme qui serait poursuivi \\m des assissm s.
Il a mis sa cravate en Colin, son grand claiiue la {Xiinte en avant; il s'avance d'un air igaré, en se tenant courl<é comme s'il avait un lombago, et dit à voix basse .
— Il est mort... j'ai lue mon adverstiire... mais lord T;>|isifort ét.m d'ime famille puissiuite... el Irés-he avec le sous-pn'fel... je vais être poursuivi... je dois fuir... fuir sur-lc-di;uup avant qu'on marrèlu.
— Oh OUI ! fuyez! miurniur Carlina sans quitter son laulsuil; mais
— Tiens, le voilà qui pleure ce petit iuui ! dit Tarliiu en i vers Taquinel. Comment! belliomine, ça vous fait pleurer de '
TAQIHNET LE BOSSU.
liAtez-vous, caries plus grands dangers vous menacent!, .. voire tôle est (luut-ètie diji mise ù prix!
— Si elle ne l'est pas encore, elle le sera bientôt, et à un très-haut prix, je gage.
— Allez, mes petits héros!... dit Tartina. Floridor, ton duel a Clé superbe... ce sera ee soir la nouvelle du foyer...
— Kti sandis, je sais fort Mon que dans dix minutes ce sera la nou vpUo de toute la ville; licurcusemeut, vuici l'heui'e du départ de la Voilure pour Munich... je vais partir avec vous...
— Avec moi ! s'écrie le petit bossu, vous venez avec moi... Ah ! quel bonheur...
— Eh pardiou ! vous voyez bien qu'il faut que je me dérobe aux périls (pii m'environnent... Allons, mon cher ami, faites vos adieux à xs dames et partons...
— 0 mesdames... je suis bien désolé d'être obligé de vous quitter si précipitamment, dit Taquineten allant de la giosseà la mai;,'rc, et d'elle cause de l'événement qui a eu lieu... mais si je repasse par Strasbourg, j'espère...
— Oui, oui, dit Tartina en poussant le petit bossu vers la porte, et nous aussi, nous espérons bien vous revoir..', mais sauvez-vous donc vous exposez les jours de Floridor...
— Adieu, ravissante Carlina!
— Adieu ! monsieur Taquinet.
Et le petit bossu, tiré par Fortensac et poussé par Tartina, ([iiitte lî demeure des virtuoses, en se disant ;
— Sapi'isti ! c'est égal, il ra'arrive toujours des aventures bien romanesques chez les femmes.
SERVICE S'AIHI.
La voiture qui allaita Munich roulait depuis quoique temps, cranionaiit Taquinet et Fortensac; celui-ci ne paraissait pas encore complètement rassuré. U poussait des ohl et des ah! en regardant à tout instant en arrière, et à chaque voyageur qui passait à cheval ou à âne, quelquefois môme lorsque ce n'était qu'une paysanne, il s'écriait :
— Ah! sancUs, je suis perdu! c'est moi que l'on poursuit!... je suis mis à prix!...
Ce n'est qu'après avoir roulé plusieurs lieues que le compagnon du petit bossu semble enfin rassuré. U dit à ce dernier:
— Voyez, mon cher ami, comme le destin, les événements se jouent de nos projets pour l'avenir. Me voilà avec vous me rendant à Munich, lorsque je croyais rester à Strasbourg... Cela ne me contrarie un peu que par rapport aux cent mille francs dans lesquels je devais rentrer. .Mais bath!... je les toucherai plus tard. Je vous ai sauvé la vie, c'était 'e plus important, car entre nous je crois que ce vilùi acgiais vous aurait tué... je suis bien heureux qu'il m'ait manqué la première iois. Moi, qui percerais une mouche par le milieu ! je lui ai donnné son ciimpte. Sans quoi il aurait voulu recommencer... Oh! c'était un diaùle d'homme !
Taquinet prend une main de son compagnon, il la passe dans les siennes, il est un moment tenté de la porter à ses lèvres, en balbutiant :
— Monsieur le marquis, je i/oublierai pas que je vous dois la vie, ce sont de ces choses qu'on ne saurait jamais assez reconnaître...
— Eh mon dieu, mon cher, franchement, j'aime mieux que cela se soit passé ainsi ; car si vous m'aviez sauvé la vie, vous, ayant pour habitude de rendre trois fois plus qu'on né m'a donné, je serais obligé de vous sauver trois fois l'existence, et comme ces occasions-là ne se présentent pas tous les jours, cela m'aurait embarrassé.
A la première halte de la diligence, Fortensac est descendu avec Taijuiiict fiaur dùicr.
.Mais en entrant dans l'auberge, le gascon se tâtc, fouille dan» ciia cun de Ses goussets, dans tout « ses poches, et s'écrie :
— Ah ! triple buse que je s'iis ! je l'ai laissée à Strasbourg ! — Quoi donc?
— Une bourse qui était renqilie d'or et m' n portefeuille, dans lequel j'avais encore cinq billets de mille...
— Diable! voilà qui est contrariant!
•~ Eh! que voulez-vousss!... c'est un petit malheur; vous paieroi pour moi, voilà tout, et une fois à Munich, j'écrirai pour qu'on m'y envoie des fonds... je pense que cet arrangement né vous déplaît pas...
— Non, sans doute... je suis trop heurcui... certainement cela me fait bien plaisir... de vous obliger à mon tour.
Taquinet ne disait pas là ce qu'il pensait.
Il aurait (iréféré ne pas être obligé de payer pour deux. Mais il n'y avait pas moyen de refuser un service à un homme qui lui avait sauvé la vie.
Il sentait que le marquis avait le droit de puiser dans sa bourse ; d'ailleurs, celui-ci remboursait si largement ses créanciers que ce pouvait être une très-bonne aiTaire de lui prêter.
Ceiiendant le petit bossu fait ses remarques : depuis que son compagnon n'a plus à s'occuper de sa dépense, il est beaucoup moins sobre et ne se refuse rien.
A chaque halte, M. de Fortensac prétend avoir besoin de prendre ' quelque cliosc, et dans une auberf^e où l'on couche, il coiiiiiiande un souper splendide, o'/jiqu'ayant déjà fait deux gros repas dans sa journée.
— Est-ce que 70us soupez ? demande Taquinet à son compagnon.
— Rarement! mais aujourd'hui je me sens l'estomac creux... nous avons si mal dîné...
— 11 m'avait semblé pourtant que vous aviez mangé de tout?
— Oui, mais tout était mauvais. Est-ce que vous ne soupez point?
— Ce n'est pas mon habitude.
— 11 ne taut rien clianger à vos habitudes. Je souperai pour nous deux.
Le ci-devant clerc trouve qu'il est fort désagréable de payer un repas auquel on n'a pas touché. Et il se met à table avec Fortensac. Celui-ci mange et boit comme s'il était à jeun dei>uis la veille. Taquinet fait son possible pour imiter son joyeux compagnon, et il se donne une indigestion. i
Toute la nuit le petit bossu est malade, il est obligé de se faire du thé. Il se tient le ventre et fait des contorsions qui ne l'embellisseut pas. Tandis que M. le marquis lui dit avec gravité :
— Vous avez eu tort de souper, mon cher, ce n'est point votre habitude! c'était donc de la gourmandise !... vous voyez où cela vous mène...
— Mais, nom d'un petit bonhomme! vous soupiez bien, vous... qui aviez plus dîné que moi.
— Moi, j'ai fait deux fois le tour du monde, et il n'y a rien qui fortifie l'estomac comme les voyages. Quand vous aurez été quelques années mon compagnon de route, je parie que vous digérerez du rhinocéros.
— Merci, je. ne tiens pas à manger de cet animal.
Taquinet commençait à trouver un peu lourd le poids de la recona'ussance, lorsqu'cnfm il arrive à Munich avec M. de Fortensac. 1
Les deux voyageurs vont se loger dans un hôtel de belle appa- I rence. Fortensac prétend qu'il y a toujours économie à aller dans les meilleurs endroits. Taquinet n'est pas précisément de cet avis. Mais il n'ose pas contrarier M. le marquis auquel il doit la vie.
Le premier soin du pclt bossu est de s'informer de la demeure de son cousin Robinet, le marchand -''' tabac. Fortensac l'aide dans ses recherches ; le Gascon ne le quitte pas pi's que son ombre, il ne peut faire un pas dans la ville sans avoir Fojtensd' à ses côtés. C'est donc avec son ami qu'il se présente chez son cousin.
M. Robinet était un gros bc.nme, qui, de Français, était piesque devenu Allemand à force déboire et de fumer. U rit d'une laçon asse« hiconvenante en apercevant Taquinet, qui s'écrie:
— Me voici, cousin, j'ai suivi tes conseils, je viens me marier. ,1 pourquoi ris-tu ainsi?
— Je te croyais plus grand... parole d'honneur ! tu me semble* »a-
'««lira,
petissé... quand on n'a plus l'habitude de te voir, le premier coup d'mil est terrible !...
nomme avei
— Que tu m'ennuies avec ton premier coup d'onl ! le mérite ne se mesure point à la taille...
— C'est juste... mais je ne te croyais pas si petit! Quel est ce mon- Bieur qui t'accompagne... à la bonne heuve, voilà un bel bomme...
— C'est M. le marquis de Fortensac... un ci-devant!... qui m'a sauve la vie...
— Tiens!... drôle d'idée que tu as eue d'amener un toi!...
Fortensac s'incline devant M. Robinet en disant ;
— Se suisss heureux d'avoir rendu c6 léger service à votre cousin, car depuis ce temps , nous sommes intimes, comme les deux doigts de la main ; nous né nous quittons plus! c'est Castor, je suis Polhix !
M. Robinetsalue l'iirtensac, en murniui':uit de nouveau :
— Fichtre!... voilà ce qui s'appelle un bel homme... mais, mon pauvre Taquinet, tu as l'air encore i)lus ])etit
auprès de monsieur
cela peut te nuire.
— Finis - en donc avec tes longueurs....
Est-ce qu'on ])rcn(l un
liiimme à l'aune
ciinime un ruban"'
— Quelquefois,..
— Et la demoiselle Carottsmann , quand pourrai-je la voir ?
— Quand tii voudras; elle attend U<n arrivée, avec impatience... elle est folle des Français!
— Bon, tant mieux...
et l'as-tu prévenue que j'étais un peu... voûté?
— Oui, je lui ai dit ijue tu n'étais pas le dieu Mars poiu- la beauté, elle m'a répondu . il y a des laideurs très- agréables... cela doit te donner de l'espoir.Vuilà son adresse...
lâche de te faire beau, et présente-toi chez elle; ensuite, ma foi! le reste te regarde.
— C'est entendu.
Très-bien : je vais mettre une cravate blanche, me faire coid'cr,
sellt Ldwige Cai-ottsmann. Au revoir, ;uon cousin Robinet.
.(TÏÏv^iTv n"'""',"' '""" Ftît„T'>'l'>i"^'- Ce serait pour toi une bonne afTaiie. Il y .a quatre-vmgt nulle francs au m,.ins, peut-Urr n|„^ «,cremann! C es dommage que tu n'aies pas pu mettre des echasses! enfii.! .m ne sait pas!... les femmes sont si b'izarres parfois! et cell^: vrnuliT ' '"' '''"''"^'' ''' absohuueut maitresse d'épouser qui elle
Mon cousin est tn^s-emb.Hnnt! dit Ti.qniuet en s'en revenante ym botel av.^c son u.séparable. Mais pmsq,,' cette demoiselle est ,"éfVhcu'x^ '"""^ '^'''"''* ''^"^ '"'^ ^'"'' "^' l"'>"'ii'i';' l>as sur elle un I-IVet
« -- Eh ! ne er.aignc/. donc rien ! ré-pond Fi.rtensac, je suis persuailé moi que vous allez au coutr;ure donner dans l'œil à sa demoiselle, et ^u elle va se ^Muier en vou» voyant.
TAQL'INET LE BOSSU. , ^3
Le petit tiof su n'est pas préci?/jmçnt p«?rçuadé qu'il fnn ptoer mademoiselle Carottsmann, mais pour dissimuler autant que \jtmMe se» iiiuierfcctions, en rentrant à son hôtel, il demande tout de suite un coiffeur et un valet ptjur l'habiller, puis il court dans sa chambre commencer sa toilette, en disant au reroir à Fortensac, a*\, de son cAti', va aussi s'enfermer dans la pièce qu'il occuue en face oe son cher ami,
Taquinet a fait cirer ses bottes à talons, qui re grandisseï* on peu ; il a mis du linge blanc, s'est brosw avec soin, et fait à sa cravate blancbe une rosette d'une fort belle dimension.
Tons ces détails terminés, il n'attend plus que le coiffeur, mais celui-ci n'arrive pas.
A" la |trolsii''me révérence, Fortensac ajoutant tout !i coup un saut ou arrière Taciuinct a sa belle frisure écr.asôo sur le bas du dos ilo M. le marquis.;
Taquinet sonne, on Talet se présente.
— J'ai demandé le coiffeur, ]Kjurquoi ne vient-il pas?
— Il est arrivé, monsieur, mais c'est qu'apparemment il n'a pal fini de coilfer monsieii voire ami, qui l'attendait aussi , et l'a saisi au passage.
— iVh ! M. de Fortensac se fait également coiffer... tiens , il va donc aussi faire quelque visite... il ne m'en avait pas parlé ! attendons alors... c'est désagréable, moi qui suis pressé, et puis Fortensac est à la Titus et ne porte point de poudre... Je ne vois pas trop comment il peut avoir besoin d'un coiffeur.
Le coiffeur attendu arrive enfin.
Taquinet lui abandonne sa tète, en lui disant :
— Vous voyez mon jeiire de figure... biclioiinez - moi comme n>us voudrez...
— E-sl-ce que nionfieiir ne veut pas de poudre?
— Je n'en mettais plus depuis longtemps.
— Avec une queue, cela va beaucoup mieux, c'est bien rlus habillé, bien plus clég.ant.
— Alors mettez-moi de la jxiiidre. Tàchei de nie fanv s<-duisant...ce sera difficile... mais essayez...
— nept>?ez-voii?-en sur moi, nvinfieiir, vous soroi magnifique
I.e coiffeur était un homme qui aimait son état, et p,ar cons«H|uent ailoi-ait la poudre ; car ceux qui en uultaient dans leurs cheveux étaient obliges de se faire eoifler tous les jours. La poudre demandait les plus grands soins, la plus extrême propreté ; c'était une mode dispondiouse; aussi sous le Consulat on y avait déjà pres(|ue enlionnnent n^nonee. (a'pendant quelques p;«tisuis de l'ancien n>gime en ivtrtaicnt encore et Conservaient la queue, tout en supprimant ies ailes de pigei>n ; enfin, parmi les hommes qui s'étaient fait couper les cheveux à la Titus, il y 111 avait aussi cpii, malgré cela, mettaient de la |xnidre.
Heureux de possi-der sous sa main une t^te pourvue a «me lon-rua iiucue, le coifleur se livre ;\ des e\i-ès d« crèi^ qui aKnitissont ,\ une coilliire en pain de sucre se terniiiuuit |vir la queue en salsifis; le tout pommadé et poudré à bkuic, de nuuiièrc à faire honte .\ un tas de ueige.
N-..-^'i.<t^\<i-Vi
TAOllINET LE BOSSU.
l.ors(|u'il ftst coiffé, Taquinet va h* rei^iu-acr dans iiue glace, ut il 'este tout saisi : il ne se reconnaît pas.
n.ins le prcniiiT nioineiil il m; s.iit pas s'il ioit ftlre content .le sa nou\el!e pliysiuiMiule, mais lai-listi' lui l'ail reiiianpier ipie ses cheveux ;t< pes en pointe le grandissent an niuins de ipiatre pouces.
Cette dernière considération emporte la balance. Taduinet est entnaute de sa coilTuie.
Mais comment se décider à ircttr* un ignoble chapeau rond sur ce »ne poudré (pii menace le ciel ?
— Je tiendrai mon chapeau à la main, se dit Taquinet, je ne le met- B-ai <|n'en sortant >\i- du :z madiMiioiselle Caroltsmaim, parce qu'alors unt I ellel de ma coillure sera produit.
Le petit bossu a pris son chapeau et des gants qu'il a envoyé che'r-
II va descendre l'escalier, lorsqu'il se trouve .«ce à face avec Fortensai-. telui-ci otait cuilVc sans puiidie, uuiis il s'était fait boucler et riser avec profusion. Sc^botks à iwcs, attachées au moyen d'un ruban noir mn lui serrait le d.'^soiis du genou, ne tombaient plus sur ses talons Enlin il avait un habit orné d'une garniture de boutons d'acier, tailles à facettes, ce qui était très-brillant de loin.
Quant à l'habit, que Fortensac poj-tait toiijoui-s boutonné, il était encore pareil aux précédents : même couleui-, même collet eu velours, niOnie état de services.
— Me voilà, cher ami, dit Fortensac en se posant avec une certaine pritention devant Taquinet. J'avais peur dé vous faire attendre... mais Je vois que tout est pour le mieux et nous pouvons partir.
— Comment partir?... Et où donc allez-vous? demande le r etii bossu.
— Où je vaisss !... Pardieu! avec vous chez inaderaoiselte iGai-ottemann... Lst-ce que j'ai lliabitude lié vous quitter, ûion bon; vôlis**vez bien que je vous doi» en tous lieux aide et protecti^.-*!...
Taquinet n'est pas encrianté de Voir que son cher ami veut aussi 1 accompagner chez madeuiuisellc Càrottsmann; il aurait pWfoi-é sfe proseiilcr seul, quelque chose lui dit que la société du GascoU ne luï swa pas avantageuse. Il n'ose r<>ûjser de le mener avec lui, feJi* SÎ balbutie :
— Il ne faudrait cependant pas vous eôner, monsieur le marquis, et SI vous aviez quelque chose d'auti* à faire... j'u-ai très-bien sans vous chez... la personne en question.
— Vous né mé connaissez pas, mon bon; j'aurais les affaires les plus importantes que je vous les sacrifierais :... j'ai juré dé vous aider de mon bras et dé mes conseils... consilio manu que... Je ne vous quitterais pas d'une seconde.
— Sapristi! ça devient gênant! se dit Taquinet. Mais il m'a sauvé la vie... et il parait qu'il m'aime beaucoup depuis ce temps-là : emmenons-le.
On part. A. peine est-on dans la irue que la coiffure pointue du petit bossu attire tous les regards et fait rire les badauds de Munich, car il y a des badauds en Bavière comme en France : il y a des badauds partout.
— Vous êtes superbe ! dit Fortensac à son compagnon : v^us avez quelque chose d'un gi-enadier prussien.
— Ce n'est pas la taille assurémi.ni.
— Non, mais c'est la coiffure. Si le grand Frédéric vous eût rencontré ainsi, il vous eût envoie rien que pour votre coiffure.
— C'est égal, on me regarde trop, cela m'intimide: prenons une voiture.
— Je le veux bien, mon bon, nous arriverons plus vite.
Taquinet monte en fiacre avec son compagnon ; pendant toute la route, il n'ose m s'adosser, m se pencher contre les portières, de crainte d'abîmer sa coiffure. Enfin, on arrive à l'ailresse indiquée, et ces messieurs se font annoncer chez mademoiselle Caroitsmanu.
Un domestique mâle introduit les deuï amis dans un bel appartement, il les laisse dans un salon meublé issez confortablement, en les \)riant d'attendre sa maîtresse.
Fortensac examine tout ce qui l'entoure, eu disant à demi-voix : — Ce n'est pas trop vilain ici... c'est bourgeois, mais c'est assez
— Cela me semble parfaitement décoré, mtirmureTiquinet d'une voix étranglée : savez-vo'is nw nous foulons à nos pieds un superbe tapi.?
— J'en avais dé bien plus moelleux daiii le château de mes an tétrcs....
— Sapristi! marquis, vous me croirez si vous voulez, mais cela me fait de rcllét de p«!nser que je vais voir celle qui (leut-étre sera ma Conjointe... j'ai peur d'être irès-béte en l'alxjidant...
— Je Vous éviterai l'embarras des premiers compliments en portant tout de suite la parole... laiss( z-inoi faire !
— Ah ! vous croyez que cela vaudra mieux.
— Cent fois mieux... Voue avez alors tout le temps de regarder la demoiselle, de rechercher le piquant de m's attraits, et vous pouvez ensuite lui faire un joli compliment sur tout cela... Tandis que, pris ai dépourvu, vous jiourrez lui dire des choses gaii';hes et mal appliquéeà la masse de ses charmes.
— Vous avez raison... prenez d'abord la parole : pendant ce tempslà, je me remettrai et je tâcherai de deviner que! est le genre d'humeur de ma future... je dis ma future, c'est un peu présomptueux...
— Taisez-vous, on vient.
Une porte s'ouvre, et mademoiselle Edwige Carottsmann entre dans le salon. C'est une femme de moyenne taille, un |>eu boulotte, mais encore assez bien prise. Ses cheveux sont d'un rouge ardent, sa peau fort blanchi, ses yeux petits, sa bouche grande et son nez gn peu trop étalé sur ses joues. Tout cela n'enqiéche pas cette demoiselle d'être assez agréabb' à la vue. On ne peut pas dire qu'elle estjiilie, mais elle ne parait pas précisément laide. Ce n'est plus une jcum; IH'rsonnc, ce n'est pas non plus une vieille fille. Il y a de ces physionomies qui n'ont point d'âge, et mademoiselle Carottsmann semble jouir de cet heureux privilège.
L'Allemande fait en entrant une révérence un peu prétentieuse et
lin sourire fort gracieux.
Fortensat s'empresse de répondre à cela par un salut à la française, dans Idiuel il met tout ce qu'il a retenu de ■="5 leçons de menuet et i)e gavotte.
"taquinet, qui se trouve derrière son compagnon lorsque celui-ci salue, tâche de passer de côté pour être aperçu et en faire autant: mais Fortensac, en se jetant tantôt adroite, tantôt à gauche avec um excessive légèreté, se trouve toujours ra;isquer le petit bossu qui. : èiïftCUh de ses saluts, a le nez sur les fesses de son ami. A la troisicim ïé\T^t!nce, Fortensac, ajoutant tout à coup un saut en arrière, Taquiuei 4 sa belle ft-isure écrasée sur le bas du dos de M. le marquis.
• ^^ Ah ! nom d'un petit bonhomme, que c'est bête de sauter comme Ofelàî s'ecriè Taquinet. Vous ne voyez donc pas que je suis derrière V6U5!... On prend garde... jlais vous dansez en saluant.
iVûx accents de la voix aigre et criarde du petit bossu, la demoiselle aMêmande fait un mouvenient de surprise, en disant :
-=- Comment, il y a encore quelqu'un là... Qu'est-ce qui est donc derrière vous, monsieur?... Est-ce que vous avez amené un chien?... Je Vous avoue que j'e ne les aime pas...
Mais "taquinet, parvenant enfin à se faire jour et à repousser son intituje âftii qui n'avait pas l'Air de l'entendre, paraît devant mademoiselle Carottsmann, très-décoiffé et un peu en colère, en s'écriant :
— Oui, mademoiselle, il y a quelqu'un... c'est moi... Hercule Taquinet... le cousin de Robinet... moi que vous attendiez, à ce que m'.i dit mon cousin... et qui avais le plus vif désir de faire votre conn.iissance... Je viens de l'aris exprès pour ce:;!... et certainement... je ne me rejiens pas d'être venu.
Après avoir débité cela presqua tout d'une haleine, Taquinet regarde Fortensac d'un air qui signifiait : Vous voyez bien que je n'ai pas besoin de vous pour parler.
Mais la jeune Allemande a semblé pétrifiée en apercevant le petit homme. Cependant elle se remet bien vile et présente des sièges à se» hôtes, en disant :
— Ah ! c'est vous, monsieur, qui êtes le cousin d« M. RnM net...
— Oui, mademoiselle...
— Mais alors, qui donc est monsieur ?
Taquinet va pour répondre, son ami intime ne lui en laisse pas le temps-:
— Je suisssun Fraiiçais...u une origine assez noble, j'ose le dire une les événements de la Révolution oui forcé à voyager. Je me ici ('dis à Strasbourg ; dans la diligence, j'ai fait la connaissance de ce» estimable M. Hercule Taquinet... A Strasbourg, où je comptais i» 'arrêter, j'ai eu lé bonheur de lui s?'.vcr la vie dai's un djcl...
TAQriMKT LE BOSSU.
— Monsieur av;iil un iliu^l? dit mademoiselle Carottsiiiaim en regardant li; petit l)i)ssii avec ciiiiusité...
— Mademoiselle, répond Taciuinut, c'est-à-dire que j'avais...
— Il étiit nicnaeé pai un hravache anglais ! s'écrie Forlcnsac en rinlerrompant. Mais, moi, je n'ai pas voulu qu'il se batte. Je lui ai dit : Mon l)on, Umez-vous tranquille, vous ne savez tirer ni l'épée ni le pistolet, tandis queccla me connaît... Les armes ! les comliats ! voilà mon Mément. Bref, je nié suis battu pour ce cher petit. J'ai tué son anta- !.'imiste; et, par suite décela, ma tète ét;uit misek prix par la famille lu défunt, j'ai dû fuir, quitter de nouveau !a France, ce qui me prifcure en ce (uoment le bonheur de vous rendi-e mes hommaj^es... belle (lame ! Cadédis ! je voudiais me battre tous les jours à ce prix-là.
Forleusac termine son récit en baisant lespectueusement la ma-n de la t,'ros.sc Alleiuaude; ccUe-i'i semble seiisibii: à rt-He •(alaiiteric ' t à fait clievuleres(iue. Klle fait un di u.v sourire au bel homme.
Pendant ce temps, le petit bossu se mouche *1 tâche de fixer sa queue au milieu de son dos.
L'Alleiiiaiide adresse à ces messieurs une foule de questions sur la France, sur Paris, (pi'oUc a, dil-elle, grande envie de connaître. C'est lf)uji)urs Forleiisac (jui répond. Lorsque Taquinet va pour parler, il trouve moyen de lui couper la parole; si le petit bossu glisse quelques mots, linéiques réflexions, on ne les entend [vis, parce que son clier ami bavarde avec une chaleur, un entrain qui ne laissent guère de place aux autres. Mais mademoisille Caroltsmarm parait prendre beaucoup de plaisir à écouter ce monsieur.
Fnfin, après une visite d'une heure pendant laquelle Taquinet n'a pu placer quatie mots de suite, le Gascon se lève en disant :
— Je crois qu'en restant davantage pour luic première visite, nous nous montrerions indiscrets, mon ami et moi; nous allons donc partir... n'est-ce pas, mon bon!
Mais mon bon, qui n'était pa.s du tout content de n'avoir pu causer avec mademoiselle Carottsniann, restait sur sa chaise et ne semblait pas disposé à partir avec le marquis. La grosse Allemande, qui devine peutêtre que le petit bossu a rmtention de rester, se lève alors et congi die ces messieuri?, en les engageant à venir te lendemain preudi'e le Uié avec elle.
Cette invitaliim est acceptée avec recoimaissance, et les deux Français s'éloignent après de nouveaux saints pendant lesquels Taquinet a soin de ne passe trouver derrière son ami.
On revient à l'hôtel. Le ci-devant clerc gardait le silence, il faisait la moue.
— Eh ! donc, mon cher !... s'écrie Fortensac, je né vous trouve pas '■"air enchanté : il me semble cependant que, pour une première entrevue, cela s'est oassé fort galamment.
— Galammeni!... c'est-à-dire que je n'ai pu échanger deux mots avec ma iuiure... vous lui parliez toujours.
— Sandis! c'était pour vous rendre service... pour vous mettre à votre aise... Tandis (pie je parlais vous jouiez de la prunelle, vous! et il me semble aue cela allait chaudement.
— Cette Aliemanae ne me regardait pas...
— On ! tareeur! elle vous lorgnait en dessous, je l'ai bien vu, moi.
— \ous croyez ?
— Oh ! je m'y connais... Entre nous, mon bon, c'est fini, vous avez fait sa conquête !
— Cela me surprendrait...... Klle m'aura pris pour un imbécile, je
u'ai rien dit, ou du moins je n'ai rien pu dire.
— Pour un homme qui connaît les femmes, vous m'étonnez :... N«5 savez-vous pas qu'elles adorent les a^aants timides... les Allemandes
i«ui'toul !...
— Oh ! alors, c'est difTcrcnt.
— El puis votre silence était si éloquent !
— CipiMidant j'aurais voulu lui ;vyler un peu d'amour... la sonder
sur ce sujet...
— Vous voulez la sonder sur lanwur... il suffit; demain j'iuuènor» la conversation sur ce sujet, nous la sonderohs.
Le lendemain, les inséparables sont prêts à l'heure que madcnioisclli» r.aroltsmami leur a indiquée. Taquinet n'a jias jugé convenable dt se faire coillér j il s'applique seulement un nil de poudre. Le marqui i a mis son babil à boulons jaunes.
Kidemoiselle Carottsmann se montre très-aimable avec ce;» nioskcui'â; mais ses souiucà, ses rc^ai'ds et unt Cyul^ 'le ociiies alteiilions
dan.K lesquelles les femmes irafiissent lein* prWirtw»^ «ont xrm'ynir»
pour le roiiqi.ignon di petit bûfcru. l>rjrs<iMei>; ' ' -er
un coiuplinieiilà la deuioistllosix cbcvi.ui i ml
pa.s et si-inble. même ne pas l'i" >ir entendu. I ni
oreillei \Kuy i'.jiU;n>ai:, lui ba.iili« aviy rtyii r.t
dans m;s discours une, ouïe d'aieiilurt-s t '-.-s
dont il a, soi-di.-,ant, été ic bcro» pcudanl sf- dire ••jriie* du monde.
1 aquinet, ne pouvant temr le dé dans la conviTsation, se venge sur us tartines au beurre et les /àleaux que l'on a scrNisaver k- Uté. De lenip'. en temps, il lanct ibs r-garrls ennaiiuiiéî sur uiafleniMM Ile Car lotljuiaiin, en accompagnant son œillade d'un soupir, et il ;<■ dit
— Je ne sais pas si IIAIlemande me lorgne, mais alors il faut que ce soit très-en-dessous, puis<4ue jf- ne m'en a|HTrois pas.
Cette fois la visite se prolonge. Cx-s messieurs pass<."nt une p-irtic de la soif'je cliez mademoiselle Carollsmanrt. FortiMi-.ic bniM.- plu-ieiirs (o'y, la main de leur hôtesse; Taipiuiet se brûle en buvant du tbe trop chaud, et casse une ta.-se en voulant la passer à son hôlesse.
En revenant à leur hôtel, Fortensac répète encore au petit bossu aue m:idemoisclle Carottsmann est éprise de lui. Taquiiu-l ne semble l»ap persuadé de cela ; il regarde même son ami d'un air a.ss«z ntv-
iiaiil.
Plusieurs semaines s'écoulent, pendant lesquelles ces messieurs vont Irev-assidùment chez mademoiselle Carottsmann. qui continue de les recevoir fort bien, mais ne cause guère qu'avec Forten>ai-.
Pendant ce temps. Taquinet paie toujours pour deux les dépenses ipi'il fait à Munich. S'apcrcevant que ses économies vont grand train, il a déjà plus d'une fois demandé à son cher ami s'il avait écrit en France pour avoir de l'argent, et celui-ci lui r<,|H>iid toujours :
— J'ai écrit, maison né mé répond pas!... In peu de patience, que diable! mon bon. .Mes amis craignent iieut-t''lre de faire de<Miivrir ma retraite en m'écrivant dans ce nioiueiit. Kien ne presse; on m'cuverra une grosse sfimnie à la fois, voilà tout.
— Je commence à être très-vexé que ce moasieur m'ait sauvé la vie, se dit Taipiinet en regardant le restant de ses écus. Je ne |h;ux pas refuser de payer pour lui... mais cela devient très-<>nértux ; il maii^ cl boit comme quatre; il ne se refuse rien ! .Ne voulait-il pas aussi sc faire faire un habit... lui qui en a déjà trois... 11 est vrai que ce* troislà se ressemblent terriblement, et, sauf les boutons, c'est absolument la même chose.
Puis Taquinet était vexé de ne p<invoir jamais aller chez mademoiselle Ciirottsiiiaii siuis que Fortensac l'accompagnât. Il senUiit bien que ses atlaires n'avançaient pas avw l'.Mlemande, et quoique le Gascon ne cessiil point de lui repeter qu'il avait fait la conquête de si biile, le ci-devant clerc trouvait, au contraire, que cette demiiis<lle le rrtrardail d'un air goguenard qui ne ressemblait pas du tout à de l'annuir.
Un beau matin Taquinet forme son plan. Décidé à se ren.-hT chez mademoiselle CaroltsmaHn sans Fortensac, il annonce à c»^ui-ri que Sou cousin lui a lait dire de passer chez lui, seul, (xiur l'entretenir d'affaires de famille; et il part apiès avoir serre la nuiin du ni;uquis, tout étonné que son cher ami ne se soit (viint attaché il ses pas.
Taquinet se promène quelque temps dans la ville, Lorsou'il juge l'heure convenable pour se présenter, il se rend chez mademoiselle Carottsmann.
— Mademoiselle n'y est pa*^, lui dit le domestique.
— C'est singulier, le concierge m'a dit qu'elle y était.
Le valet 9e contente alors de fermer la porte au nei du petit bossu, qui s'en revient à sa demeure, en se disant :
— Comme c'est contrariant ! pour une fiiis que j'y vais seul je ne i» trouve pas! et elle y esl toujours quand j'y vais aviv Fortensac.
En arrivant à son hôtel, il n'y trouve p,is non plus le marquis. Mais Ji 3011 retour celui-ci lui l;ipe siir la bosse, en lui disant d'un air d'abtuidou :
— Tunei, mon lion, il m'a semble deviner que vous ne seriez |>iu fi^che d'aller seul chez votre future, atin de l'euiretenir tout à foiîf aise de votre llauuue...
— Ma foi, monsieur le marquis, s'il faut vous l'xvoner... en eSc*. je.,.
— Eh sandis! pourquoi donc né (vas nié l'avoir dit plus tôt !... E-st-t* qu'il faut se gêner cntiv amis, li donr !,.. Désormais je vo,.» lai.ssvrai aller .seul chez iiiadeiiioiM^lle Ed\vige Carolt^m.inn. Moi, je for.ii comme aiijoiirirbiii, j'irai me pmmencr dans les envirvMis de Miiiiich, et }< t.'i lierai de me disir.'.i 'o ,ivec une bavaroise.
Taquinet e>t euchai le ; <laiis sa joie il s;nit*: au ohi du van^iis^ il \eiil rétreindi\i dans ses bras. V«w cela il esl obli(té de se moult r sm" ses pointes eldesc peiidi-e à l'habit -'vson cher ,m>i'; d-i-i? ra iu»ti-
vcmfint il entend quelque chose qui tnmhe à terre en donnant un son nii'ialliqiie, et presque aussitôt toute la garniture de Imulons se détache du côté giiuclie de Tlialiit du G isixm.
Le petit bossu reste tnut interdit. Fortensac se pince les lèvre» aven dépit; regardant alors à terre, 'l\ic|uinet y aperçoit um- petite tringle de fer, qui, placée en dedans de l'iiahit, retenait chaque bouton en passant dans leur queue.
L'habit, qui vient de s'ouvrir par suite de la chute des b lutons, laisse voir du côté droit une tringle pareille qui retient ce côté de la garniture.
— Tiens ! vous attachez vos boutons avec une tringle ! s'écrie Taquiiict en examinant lo côté droit.
— C'est tnié nouvelle mode ! dit Fortensac en se hâtant de ramasser ses boutons. En voyage, on n'a pas toujours une aiguille et du (il prinr se recoudre un bouton, tandis qu'avec ce petit bàtôn de fur j.imais cela ne bouge.
— Oui, oui, je conçois, et puis de cette façon on change (piand on veut sa garniture de bouton*, et on a l'air d'avoir plu.-ieurs habits lorsqu'on porte toujours le uiénie. C'ebt très-ingénieux.
Fortensac se ninrJ les lèvres, et rentre dans sa chambre rajuster la tringle à son habit. Taquinet retourne chez lui et se gratte l'oreille en se disant :
— Hum !... un marquis qui fait tenir ses boutons avec une tringle... pour avoir l'air de posséder plusieurs habits... cela me fait trembler pour l'argent qu'il nie doit! Crcdié ! que je suis firlK' de devoir la vieà re monsieur-là. Enfin, dépéelions-nousdc nous niaiier pour nous dépêtrer de re cher , ami. J'ai bien envie de coûter l'Iiistuiie de la tringle à mademoiselle Caroltsmann, cela pourrait la faire rire aux délions du bel homme.
Mais lorsque Taquinet se présente le lendemain chez mademoiselle Edwige Caroltsmann, on lui dit qu'elle est sortie.
Le jour suivant, elle est à la campagne; ensuite elle n'est pas visible ou elle est indisposée, et cela dure ainsi plusieurs semaines.
— Ah! sapristi!,., cela devient une mauvaise plaisanterie! se dit un jour Ta(]uinet en se voyant refuser la porte de la belle aux cheveux rouges. Si ou ne veut pas me recevoir, qu'on me le dise tout de suite et qu'on ne me fasse pas trimer ainsi tous les jours... Si je consultais mon ami intime... que je n'aperçois plus depuis quelque temps...
Taquinet retourne à son hôtel, demande M. de Fortensac, et apprend qu'après avoir fait une belle toilette et mis un habit neuf, son cher ami a quitté l'hôtel dès le matin et n'est pas revenu.
— Un habit neuf! se dit Taquinet, il paraît qu'il a renoncé aux tringles ; pourvu que ce ne soit pas moi qui sois obligé de payer le tailleur... Ce gaillard-là aura fait quelque conquête dans la ville... c'est pour cela que je ne le vois plus. 11 est bien heureux ; mais n'importe, je veux savoir à quoi m'en tenir sur mon Allemande. Allons trouver mon cousin Robinet, que j'ai trop négligé depuis que je suis amoureux; il a peut-être vu madcmuiselle Carottsmami. il me di.ia ce que je dois faire.
Et Taquinet se rend en toute hâte chez le débitant de taliac.
En apercevant le petit bossu, M. Roliinct fait une mine dans laquelle il 31 avait de la moquerie, de lapitiu delà bonhomie, de la satisfaction et de la mi-cTianceté, mélange qui se trouve beaucoup plu» souvent qu'on ne pense sur la boncliè de nos amis.
— Eh bien, mon pauvre Tiqiim t! qu'est-ce que je t'avais dit
cousin... me suis-je trompé? dit M. Robinet en s'efforçant d'avoir l'air pénétré. Dame! c'est ta faut';... et si cela est arrivé, tu ne peux t'en prendre qu'à toi.
— Comment? de quoi?,., qu'est-ce qui est arrivé? Je ne vous comprends pas, cousin.
— Est-ce que tu ne sais pa-^<iv< qui se ,.,...^; ,^n p.iuvre ami ?
, — Je sais seulement que depuis plusieurs semaines je ne puis pas pirvenir à voir mademoiselle Caroltsmann... cela m'ennuie, car i;e délirerais savoir à quoi m'en tenir avec elle.
— A quoi t'en tenir, petit causin " Si ce n'est que cela que tu vous, je vais te le dire, moi. La demoiselle rousse ne veut pas de toi, mais en revanche elle vent beaucoup de ton noble ami, M. de Fortensac, et elle l'épouse aujourd'hui.
— Ah! nom d'un'., qu'est-ce que vo s me dites là? s'écrie Taquinet en tapant du pied aveefurcur. Mais ce n'est pas possible, vous v: us moquez de moi, cousin.
— Pas du tout, c'est ton intima ami qiif s'est moqué de toi, qui la soufflé la demoiselle!
— Il serait vrai... C'est infâme... c'est une horreur... crc co7iiin 1i
TAOIJINET LE BOSSU.
marquis qui fait tenir ses boutons avec des tringles. . Oh ! j'ai bien idée maintenant que c'est un marquis de contrebande 1 tant nneux, ce .serait bien fait, la Caroltsmann serait enfoncée ! ,.. Tu di» qu'il l'épouse aujourd'hui...
— Oui, cette demoiselle m'a faii part liier <lo son laariage...
— Le gueux ! c'est dc'puis qu'il me laissait y aller tout seul et qu'on ne iiH,' recevait pas, qu'il lui fait la cour sans doute... cl cette carotte rouge qui .sait que j'ai fait le voyai^« »*ur elle, et qui 8e conduit ainsi à mon égard !...
— (;ousin, je te répète que c'est ta faute, ^uandon est bAti commi toi, on n'ami'ne pas avec soi un bel Immmepour paraître eni^ore plus., noué. Il fallait, au contraire, chercher (pielque nain, (|uel({ue cul-dtjatte, (pielque monstre eiilin (jui t'aurait avantagé, toi.
— En voilà assez, Robinet, tu m'ennuies... avec les culs-de-jatte.. Tout cela ne m'empêchera pas de dire que les femmes sont des... je ravale le mot... mais il n'est pas gracieux ! aus-i e'e>t liui, on ne m'y reprendra plus à être amourfcux... J'en ai assez de ces dames... je sort d'en pieuilie... non... au contraire... mais eiiliii n'importe, je n'en prendrai pas. Adieu, cousin, je vais [lartir, quitter .Munich ; je n'ai pa»* envie d'être exposé à rencontrer ce monsieur et ce'tte dame qui, probablement, se donneraient encore le plaisir de me rire au nez.
— Oh ! lu ne les rencontreras pas ; apuès la célébration du ma riage ils ont dû partir sur-le-ehamp pour voyager un peu.
— Très-bien, et l'autre pari sans me payer... Scélérat de marquis de la Tringle... c'est gentil, c'est le bouquet! et dire que cet hommelà m'a sauvé la vie. Après cela est-ce bien sûr... je commence à douter de tout maintenant. IS'imporle, je m'en vais aussi ; je retournerai en France à [letites journées, en me promenant, le plus économiquement possible... heureuscuienl je ne suis jias pressé.
— Si tu retournes en France» il faudra que je te charge d'une com mission.
— Si c'est pour une femme, je ne veux pas la faire.
— Non, c'est pour un homme... un militaire... Ma foi, je ne sais plus son nom... mais il doit être sur l'olijet qui est à lui...
— C'est différent, pour un militaire je m'en chargerai. Toi, de ton côté, si tu peux me faire rembourser ce qui m'est dû par le mari de la riche Caroltsmann, ça me fera plaisir. Je te donnerai ma note... ça
se monte déjà à trois cent quarante francs que j'ai payés pour lui
sans compter son habit dont le tailleur va sans doute me demander le montant. Je vais à mon hôtel faire ma valise et je reviens te dire adieu... Polisson de Fortensac... il m'a soufflé l'Allemande... J'aurais dû le deviner dès le premier jour où il me bouchait la respiration avec ses... révérences-!... mais je suis un niais... un jocrisse en amour... Penser qu'on pourrait ra'aimer... moi bossu... moi contrefait... parce que dans le fond je suis un bon garçon incapable de faire du mal à un chat!., parce que je suis un honnête homme... Ob! non, non, ce n'est pas avec ces choses-là qu'on idail!... Porte ton fardeau, mon pauvre ami!... porte-le jusqu'au bout!... accomplis ta destinée... Elle n'est pas bien aimable cette Providence qui vous met au monde contrefait, disgracieux, souflreleux, et qui vous dit ensuite : Pour te dédommager de ta laideur, personne ne t'aimera, aucune femme ne voudra de loi... tu ne connaîtras pas les joies de la famille, l'amour d'une compagne, les c;u:esses d'un enfant... mais en revanche on te raillera encore de ta ditlbrmité, tu ti'ouvei'as sur ta. roule des gens pour te gouailler, pour se moquer de toi... comme si li" -'-"tais pas déjà assez malheureux.
Et le pauvre bossu a tiré son mouchoir qu'il porte sur ses yeux ; et son cousin Robinet n'a plus envie de rire, car en ce monienl il comjnend, en effet, tout ce qu'il y a de lâche, d'injuste, de méprisable à se nioiiuer de ceux que la nature n'a pas traités comme ses autres enfants.
Jïais bientôt Taquinet a essuyé une larme qui tombait du coin de son œil, il remet son mouchoir dans sa poche et reprend sa bonne humeur en s'écriant :
— Eh bien, qu'est-ce que je fais donc, moi!... je me chagrine! je me laisse empoigner par la tristesse... Allons donc! jamais... rdro! rétro, salarias !... je ne me marierai pas, et ça me l'ait pleurer! imbécile que je suis! c'est peut-être le beau côte dénia position... c'est peut-être le dédommagement de ma bosse 1 et je "mm'murais contre la Providence... Allons faire mon paquet.
Le soir même qui suivit ce'tte journée, le petit bossu quittait Munich, à pied, sa v.:Uise p'acée sur sa bosse, et il sifflait gaiement un petit air, puis se disait :
~ Les voyages se suivent et ne se ressemblent pas.
TAQL'INET l.E BOSSL'.
UWE RENCONTRE. - DIFFÉRiarrES MANlilAIIS D'ÉCRIRE NAVET.
C'est fatigant de voyager à pied, mais, excepté ce d<;sagrcment, '•s voyages pi'dcstres ont bien des chai-nics. Vous voyez tout, vons ■\aminez tout à votre aise; pas un joli site, ])as un beau point di: vue le vous échappe; vous vous reposez où cela vous plait ; von:; cm iliez a fleur des champs qui vous fait envie, vous herborisez un ]ieu, vous ibservez beaucoup et vous vous souvenez toujours; car les endroits k'i l'on a cueilli une plante, respiré une fleur, coupé une branche de feuillage, pris un peu ilc repos ffu fait un léger repas, ces eudroiu-lù restent gravés dans notre mémoire.
Mais lorsque vous avez l'ait cent lieues en chemifl de fer, si je ous ileinandais des détails sur les pays que vous avez traversés, vous scfiez bien embarrassé pour me répondre. Est-ce qu'on a le temps de ;oir quelipie chose quand on voyage à vol d'oiseau? Ceci n'est point four dire du mal des cheinuis do fer, mais c'est seulement i)our vous «aire remarquer que chaque chose a son bon côté.
Taipiinct faisait loutis ers rc'llexions en avançant il'un pas trèsc'odéré sur une route lurt |iiUoresque. Depuis (ju'il avait quitté MuiMch, le petit bossu avait nus huit jours pour faire vingt lieues; c'est Vous dire qu'il n'en prenait qu'à son aise et s'arrêtait souvent. Knsuile il ne suivait pas la graud'route ; peu lui importait de se d('tourner de son chemin et de prendre le plus long; lorsque du haut d'une montagne il apercevait un village ou un bourg dont la position lui semblait riante, dont l'aspect lui plaisait enfin, Taquinet se disait:
— Tiens!... je vais aller là... ça m'a l'air assez gentil par là... i' faut que je fasse connaissance avec cet endroit... que je voie les maisons de plus prés... D'ailleurs, je voyage pour mon agn'ment à préseTit; ce n'est plus pour me marier, c'est pour mon agrément... alors donnons-nous-en.
Puis l'ex-clerc se rendait dans le bourg qu'il avait admiré de loin, et qui, suivant l'usage, était toujours moins joli de |)rés.
Au lieu d'entrer dans une auberge, Taquinet tâchait de se faire donnera manger chez un paysan, cela lui revenait moins cher, quelque fois même cela ne lui coûtait lien; mais alors il fallait ((u'il bût beaucoup, car les Bavarois fout grand cas des geiis qui savent boire; ils estiment les hommes couune les futailles, d'après ce qu'ils peuvent contenii'i
Taquinet vient de s'arrêter au bas d'une colline. A sa droite, il aperçoit une ville, à sa gauche un modeste village. 11 se demande auquel des deux endroits il donnera la pn^fiTeuee ; mais (le|Miis quelque j<iurs il a vécu chez des paysans et fait d'as-c/ iuiii\.iis repas. (jette fois, il veut bien dîner, et connue l'art cnlui.iiiv rsl j;i'nrralenient mal cultivé par les hommes de la nature, il donne la préférence aux hommes civilisés.
Un étudiant q\i'il rencontre lui apprend qu'il est en Souabe, et que c'est la jolie ville de lîlberach qui est devant lui.
Taquuiet s'mipiiete peu d'être à Bdjcrai'h ou ailleurs; ce (pi'il veut, c'est faire un bon re|ias. Pour cela, il se fait indiquer une boruie auberge, s'y rend, demande une chambre et à diner; car, pour manger i son aise, il ne diue pins dans les salles connnunes; sa présence y produit tou.jours trop d'effet; et, quoiqu'il y soit habitué, cela lui est rarement agréable.
On s'est empressé de servir le voyageur. Taquinet est assis devant un couvert bien dressé. Il se bourre de choucroute, mets auquel il a pris goût depuis sou séjour en Allemagne; il sa»ourc le vin du B hiii, et du temps à autre se dit :
— Au moins je ne paie maintenant que ce que je niaiige... .le ne suis pas obligé de régaler un autre... Ah! monsieur e maripiis!... pour un honnuc de vieille race, votre conduite envers woi est bien canaille.
Le petit bossu achevait son repas, lorsqu'il entend du bruit dans la chambre voisine de la sienne, l-'iie simple cloison séparait les deux pièces; il était doue facile d'entendre ce qui se disait chez le voisin. El onime eu ciMUoiueut ou (larle livs-haut, Tamiinel peut, tout en din.iiit, saisir la conversation qui a lieu à côté de lui. On peut écouter «ans être curieux. D'ailleurs, le iielit bossu el;ul curieux, il ne s'en car chail pas.
Une voix forte, rude, et qui sembhùl avoir l'iiabilude du cominandeaivnl, ue Uxrif. iws à percer la cloison.
— Voyons, sacré mille bornlics ! y ét^-s-vous enfin, gardon î Vous me dites que vous savez (k:rirc le français, et que le cuisinier le parie ctmime un muscadin de la rue Saint-ldiiis, et voilà deux lieures que vous n'en finissez pas fwur écrire le [cjtage que je demande... Ah! bigre, mon homme, si vous mettez ainsi du temps a ce que vous biics, votre maiiresse doit avoir de l'agrément avec vous...
— Monsieur l'officier, pardon... c'eat que j'avais une plume qui
crachait...
— D'abord, minute, mon gros : pourquoi m'appelez-vous oCDcier? il me semble que je ne suis pas en uniforme. Qui vous (ait supposer que je suis militaire?
— Oh ! dame, monsieur... je l'ai cru, moi... parce que, voytz-voiis, Hiabitude de servir les voyageurs, je dc;vine tout de suite k qui j'ai afl'aire... a moins que je ne me trquipe pourtant.
— Vous êtes une huilre. Je suis ce que je suis, ra ne vous regardr pas ! re|)renon.s le maniement de la carte, et tâchez d'écrire un [hmj frlus vite avec votre plume qui crache, sinon je v.io^ n.i Ls aux arrêta pour huit jours...
— Ah! voyez-vous que vous êtes officier...
— Silence dans les rangs. Ça ne m'amuse pas du tout de faire écrire la carte de mon diner ; mais je ne sais pas si c'est parce que je m'explique mal, on ne me sert jamais ce que j'ai demande dans leaubergcs de votre Allemagne... Je fume déjà assez d'être ici!... ton-nerre de!... enfin, je voudrais au moins manger à ma fantaisie, es qu'on ne me serve pas du veau quand je demande du lioeuf, du merlan (luand j'ai choisi du saumon, et une poire quand je veui du fr-v. mage !
— Aussi, monsieur mon bourgeois, voilà pourquoi j'ai eu l'honneur lie vous dire : Écrivez votre carte, et comme ça on ne se trompera pas. Et comme vous m'avez dit que ça vous ennuyait d'irrire, je vous ai fpffint de faire votre carte sous votre dictée, vu que j'ai reçu de l'éducation... D'ailleurs, je ne suis pas Allemand, moi. je suis né à Metz en Lorraine, je suis Français, si vous voulez bien le permettre.
Je le permets et t'en félicite même... Mais tu bavardes comme plusieurs pies, et je voudrais en liiur. Voyons, monsieur le garçon qui avez reçu de l'éducation, achevons ma ciirte... Qu'est-ce que je mangerai après le potage ?
— Dame! monsieur, choisissez... voilà la carte de l'étalilissement.
Il se fait ici un moment de silence, pendant lequel Taquinet, qui a toujours écouté, se dit :
— Voilà qui est singulier... Je jurerais que j'entends là une voiv de connaissance! ce v'ovageiir. qui parsiuio ses discours de mots si énergique's, me rappelle le général Dcsparville... Je serais bien Iroiiipi! sice nétait pas le client de M. Mouliuard qui est dons la chambrt Voisine.
La conversation qui recommence à côté fait de nouveau prêter l'oreille à Taquinet.
— Je ne sais pas ce qu'il v a sur ta bête de carie, c'est moitié allemand, moitié français, on n'y comiail goutte... on aurait dû de--siiier tous les fricots, au moins comme ça on aurait juge tout de suite i la vue si c'était tentant.
— Il aurait fallu trop de tableaux, bourgeois... On aurait eu alors un salon île peinture pour cuisine !...
— Silence, kioiv.pir ! Tiens, nomme-moi un peu des meilleurs plats... je choisirai, j'aime mieux ça.
— Connue il vous fera plaisir, monsieur. Voulez-vous un fricandeau à la crème ?
— A la crème... de la crème avec du veau, quel ragoût me fiches-lu là... Autre chose.
— Voulez-vous du filet de chevreuil à la gelée de groseille?
Des confitures avec du chevreuil... voilà encore un méla.ige qui
lie me va pas... Passons-
— Voulez-vous des s;uicisses avec de la compote de ptnuuio-; ou du bœuf aux raisins de Corinthe ?...
— Quelle s;icroe cuisine !... Ah ! on « bien rais.-.r. de din> qu'il n'j a que les Français qui s;irbeut fiicoler !.. Voyons, esl-iv que lu ii aô |vis autre chose à m'oUrir que toutes ces ratatouilles .illemandcs dont un chat de Paris ne voudrait jus ?
— Attendez, attendez... nous avons du petit s;>lé aux choux.
— Approuvé... A la bonne heure, je m'y nvonnais. Mets cela
— Ensuite de la choucroute.
— Ça se ressemble un peu. C'est égal, maniue ça.
TAULlNtT LE BOSSU.
— Ensuite du canard aux naTcts délicieut.
— Eh ! allons donc I... voilà nui nie va beaucoup! du canard aux navets... Bigre !... quand jVtais lieutenant, moi et mes soldats nous aurions enfoncé tout un carrt* d'fmninis pour manger du canard aux navets; c'est un ragoût essentiellement français... et on le façonne si gentiment à Paris... Vois-tu, étant sous-oflieier, j'ai eu deux maîtresses aux(|uelles j'ai été fidèle bien plus longtemps qu'à d'autres... L'une •tait lilanchisscuse de fin, l'autre enlilaildes perles et autre choscquaud 5a se trouvait... Oh ! nous autres sahreurs, nous ne donnions pas dans «s marquises alors !.. nous faisionsl'aniour comme l'exercice enquatre Inmps et six mouvements. Bref, mes dulcinées n'étaient pas absolument ies Vénus pour la beauté... tant s'en faut.; mais le militaire n'est pas difficile... D'ailleurs, ces dames avaient chacune de jolis talents de société, et entri' autres celui de travailler le canard aux navets, que c'i'tiiit à s'en lécher la moustache. Cependant, je uje rappelle que chacune avait sa manière : l'une y ajoutait des pommes de terre; l'autre y mettait des clous do girofle. Mais c'est égij, c'était fièrement bonde chaque côté... et j'ai toujours gardé un doux souvenir de ces deux donzelles-li... parce que, vois-tu, note bien ceci pour ton instruction... toi qui as reçu de l'éducation, tu ne sais |)cut-ètre pas encore ça... L'amour, c'est une jolie chose... c'est un divertissement qui a son mérite; mais quand une femme ne sait faire que ca... bernique !... ça ne dure pas longtemps avec elle, et on lui tourne bientôt les talons.
— Suffit! je vous crois, et je suis de votre avis, mon officier... car vous voyez bien que j'avais deviné, et que vous êtes un militai»^ grade et peut-être supérieur.
— Chut! mof?« dans les rangs... Tu ne vois donc pas, pékin, que je ■veux garder le chose... Fincognito! Revenons au canard. Sais-tu si ton cuisinier y ajoute des pommes de terre ou des clous de girofle ?
— Il y met des deux, mon majeur; il y met aussi des carottiis, des champignons... des jwnais...
— Alors, c'est donc un canard à la julienne... N'importe, voilà mon dîner commandé... Ali ! ajoute un bomlou de Jérôme... c'est euiore un fromage éminemment français, et une bouteille de votre Joannisberg... Je l'aime assez ce vin-là... quoiqu'il ne soit pas de mon pays... mais c'est un brave... un rude causeur, il faut se tenir ferme avec lui: il a mon estime... As-tu fini?
— Oui, mon supérieur.
— Voyons... passe-moi un peu ma carte, que je voie si tu n'as rien oublié...
— Voilà, mon chef.
— Hum!... hum!... quelle f... écriture; il paraît que ta plume crachait beaucoup... Si je voulais, moi, j'écrirais bien mieux que ça... bien p!:is gros surtout!... hum... Tiens... c'est drùle... tu écris canard aux navals v,a,i,s.
— Oui, mon commandant.
— C'est que... il me semblait que cela devait s'écrire v.o.i.s... Estu sûr que tu n'as pas fait une faute?
— Trés-siir, mon capitaine ; seulement, voilà la chose, on écrivait bien autrefois: navois, c'est vrai; mais aujourd'hui on écrit: navais parce que c'est l'orthographe de Voltaue.
— Oh! du moment que c'est l'orthographe de Voltaire! Tu diias que je l'aime bien chaud, entends-tu?
Le garçon est parti, et Taquinet, qui vient de termmer son flmer se dit:
— Maintenant, je ne doute plus, c'est le général Desparville qui est la; cette discussion, sur la manière dont on écrit navet, ne aie laisse plus le moindre doute. Que diable vient faire le général en Allemagne?... Ceci ne me regarde pas... mais je vais toujours profiter
de l'occasion... Comme cela se trouve... Garçon! holà... gaicon'... Ah! il arrive enfin. *
— Que désire monsieur?
— D'abord payer mon diner ; ensuite vous prier de vous rendre chez ce voyageur qui est dans la chambre voisine, pour lui dire qu'un Français, qui se trouve en ce moment à Biberach, désirerait avoir un moment d'audience de M. le général Desparville.
— Ah ! bah! c'est donc un général ce voyageur?
— Oui, garçon, un pur général, et un gaiUard qui a bien gagné son grade... °^'
— Eh ben, je me doutais que c'était un officier très-majeur ;
— Allez, garçon, allez !
^ Vous avez dit... le général?
— Desparville.
— Desparville, bon ! va-t-il être surp7ii que je sache s.,11 nom.
Le garçon est sorti. Taquinet attend.
Il lui semble bientitt entendre beaucoup de bruit, de mouvement, d'allées et venues dans la chambre voisine ; puis le calme se réUib'it, et un silence complet remplace tout ce vacarme, tlaut le (tarçon ne revient pas.
Taquinet attend près d'une demi-heure, en se auvnt:
- Le général ne veut peut-être pas être dcrarigé mi momeul de son diner.
Cependant, étonné de ne point recevoir de rémoK. il appelle de nouveau le garçon. Celui-ci [>arait , mais, cette fois, atec une ngun? pileuse et un air de fort mauvaise humeur.
— Fh bien, garçon, dit Taquinet. pourquoi donc ne venez-vous pv me rcnih'e réponse de la commission que je vous ai donnée?
— Ah! pardi, monsieur!... elle était gentille, votre commission merci ! je ne voudrais pas en faire souvent comme çà...
— Que voulez-vous dire ? voyons, expliquez-vous.
— C'est que, à peine que j'eusse z'été... non, je voulais dire que j'eusse été... l'A est aspirée...
— Passons... je sais que vous avez reçu de l'éducation.
— Eh bien, je n'eus pas plutôt dit à ce monsieur que vous demandiez à parler au général Desparville, que, me sautant à la gorge, il nie la serra en me secouant comme un prunier, et me dit : Mecbani galopin, lu as donc oublié ce que je t'ai répété tout à l'heure? Ce voyageur est un âne, tu en es un autre; fais seller mon cheval que je parte tout de suite, ou je te casse les reins!... Je voulus répliijuer, il m'appliqua sur-le-champ le bout de sa botte dans un endroit que j'ai très-sensible... Je courus lui préparer son cheval, et il est parti au grand galop sans penser au bon diner qu'il avait commandé... ce qui lait qu'au lieu d'un pour-boire, j'ai reçu... ce que je viens de vous dire.
— Voilà qui est singulier ! se dit Taquinet. Partir si brusquement parce qu'on demande à lui parler... car cerUiineraeiit c'était bien le général Desparville... j'en mettrais ma bosse au feu ! Ma foi, tant pip. après tout!... je le retrouverai à Paris...
Et quelques moments après, le petit bossu quitte aussi la ville de Biberach.
oc L'ON REVOIT ZH MONSIEUR MAX. POUDRÉ.
Taquinet est rentré en France, et il ne manque point de passer à Strasbourg, où il eonipte s'arrêter quelques jours, car il n'a point oublié les deux virtuoses Carlina et Tartina ; la première surtout avait laissé dans son cœur un profond souvenir, et il s'est dit plus d'une fois, tout en voyageant pédestrement :
— Lorsque j'arriverai à Sti'asbourg, qui m'empêchera d'aller rendre une petite visite à ces ravissantes cantatrices? il me semble que j»n'ai dû leur laisser que des souvenirs agréables... J'avais payé un ex • céllent déjeuner... et puis cette tendre Carlina... cette aimable blonde me lançait des œillades... Cristi! cela allait joliment! et s;ins l'arrivée de ce milord, je crois que j'aurais été couronné de m\Tte et de r o. ses... Puisque ce jaloux Tapsifort a été tué, je ne crains plus de |i rencontrei rhez la virtuose.... je puis donc me présenter chez elle er passant à StTisbourg.
Mais ce que l'on s'est promis de faire n'est pas toujours ce que l'o. fait. Quand il se retrouve à Strasboui'g, le petit bossu est redevenu timide ; il hésite, il n'ose plus se présenter chez les deux dames de théâtre. Pourquoi ? C'est que le petit homme regardait sa toilette usée par les voyages; c'est qu'il examinait son feutre qui, de noir, tirait suf le roux ; puis, dans son gousset, il sentait une bourse presque vide, et tout cela lui ôtait de son ancien aplomb, puisqu'il est bien prouve que rien ne donne de l'aplomb comme l'argent.
Cependant, le lendemain de son arrivée à StrasDourg. Taouinet se monte l.i lète en se disant :
TAQUINET LE BOSSD.
— Après tout, je puis toujours hifin allrr s.ilupr cps ilnmcs... frllns ne vfint pas toiildc; suitft ini' pii<'r dt; li'ur pay<;ri\ déjeuner... Et qui sait! c'est peut- être elles qui m'inviteront.
Alors le pet't bnssu se liros?(! dpspied* à la lèii' avec une pspccode fureur; puis il se rend chez ces dames, dont il a retenu l'adresse.
Arrive dans la maison qu'il reconnaît parf.iitoment, h peine a-t-il deniarulé à voir les deux virtuoses, qu'une portière, gui ressemble à une liuie, snrt de sa loge armée d'un plumeau sans plumes, et vient sur Taquinet, en criant d'une voix glapissante.
— Est ce que vous savez où elles sont ces deux pérnnnellps, ces deux rien-du-toot, ces deux pas-grand'chose, qui smit pariles sans payer leur terme, et (pie môme encore j'y suis pour des avances de charton, de beurre et de charcuterie... que la propriétaire m'a dit qui c'était (lien-fait, que ça m'apprendrait à ne pas nie faire paver le demi ternie d'avance, tunime c'est il'usage dans les maisons garnies... M.iis tant pis, 81 vous è'es leuronc'e, bur frère ou leur parent, faudra que voii>^ p.iyiez pour ^lles, parce uu'entin faut ben que je retombe sur
qiielipi'uii, mol! Est-ce que j'ainesoin de payer le rouge, le lilane ii: bleu et les faux U[)pas de ces daines !... car elles en mettaient de fauv : je suis ben aise do vous le dire.
\a- pauvre Ta(|uinet, tout éluurdi parc^ déluge de plaintes aecemiipagiiéus de g.:sles dans lesquels le iilumeau viillige autour de sa tele avi'c une dextérité qui ferait croire que la portière a étebatonuisle^le pauvre Taquinet a toutes les peines du monde à faire cumprendre au cerbère irrité qu'il n'est nullement parent des deux clianteuscs, ciii'il les connaît même fort peu, n'ayant clé reçu qu'une seule fois chez elles, et enfin qu'il venait tout simplement leur faire une visite de politesse en repassant par Strasbourg.
Après avoir iVpcti' plusieurs fois tout cela en marchant à reculons, et toujours harceli' par la pnrtii're, qui semble avoir une extrême envie de lui faire des choses désagréables, le bossu, se retrouvant dans la rue, prend sa course, et s'éloigne de toute la vivacité de ses jambes sans faire attention aux épithètes grossières que la feiunie au plumeau lui adresse encore de loin.
— 11 paraîtrait que nos deux virtuoses ont essuyé des revers! se dit Taquinet lorsqu'il a enfin cessé d'entendre les injures de la portière. Ces eli(ises-l;i peuvent arriver aux plus grands talents... elles aunmt été furei'esde déménager brusquement... Dans ces miiments-là,onoiililie sdii pr(i|iriétaiic !... Eh! mon Dieu' que de gens à Paris ne déménagent pas autrement!... Pauvres petites femmes!... cela me fait de la peine. Je ne crois pas àc« que cette méchante portière a dit... au sujet de leurs faux... appas... A la vérité, ne les ayant point palfiés... je n'ai pu les juger que dewwM;niaiscela me paraissait bien nature !.... Pauvres minettes !... Certainement, si je les avais retrouvées, je leur aurais offert... pas d'argent!... c'est à peine si j'ai de quoi aller jusqu'à Paris... il faudra même que je vende quebpies effets en route, mais je leur aurais exprimé la part que je prends à leur infortune... Je suis sûr (pi'elles auraient été sensibles à mon procédé... cette tendre Carlina surtout... Je suis fiiu des bluniles, inni !... Ah ! Dieu !si on était riche pourtant !... je crois ipie j'aurais fait des folies pour les femmes !... c'est si doux de priiii'i:!'!' le talent méconnu, d'être le Mécène des artistes... Ce que je viens d'apprendre m'a tout ému! Entrons dans un eal'c\.. payons-nous un petit verre avec un gros pelit paiti... ça soutient jusqu'au dîner.
Taquinet entre dans un café, se fait servir un petit verre et deux pains ;\ café, parce qu'un seid ne lui suffit pas; et tout en faisant ce déjeuner modeste, il lit les journaux de l'établissement, qui n en possédait que deux : le Journal de Paris et les Pet ites-A ['(iihes.
Mais, à cette époque, deux journaux c'était du luxe ; les cafés n'en possédaient pas de toutes les dimensions, de tous les formats, de (ouïes les couleurs !... Alors le public n'éprouvait pas le besoin d'un \ournal rose, j.iunc, bleu, vert, d'une revue hehdom.idaire et quotidienne, avec ou sans illustrations; alors la presse ne s'était pas réiiandiie par biiri'iits, par colonnes, par feuilletons dans tous les eUililisseineuts publier, dans les théâtres, les cafés, les rest^uirants, les icliers; alors on ne fondait point des journaux par .actions, et on lisait les romans en volumes au lieu de les lire par morceaux dans des 'eiiilletons; si ce n'était pas le bon temps des journaux, à coup sûr r'et ail une meilleure époque pou;- les libraires!... Autres temps, autre ;iressvl
Taquinet parcourait les Petites-Affiches ; il regardait aux dMnamies. l'ar il n'était pas bien certain, en arrivant à Paris, de retrouver sa place chez M. Moiiliiiard, et, tout eu feuilleUuit le journal, il se disait :
— Si je savais panser les chevaux et frotter, j'aurais déj;\ trouvé plusieurs places <\ choisir! mais je ne sais qu'écrire purement ma langue et un peu de latin... avec cela on meurt de faim ! 0 mes chers
parents, qui avez cru me rendre heureux un jour en me faisant donner de l'éducation pas comme le garçon de l'auberge' de Biberach
qui écrit navel avec l'orthographe de Voltiire... mais une éducation modeste. ..eh bien, si vous n'aviez fait de moi qu'un gnialT..... qu'un nusérable commissionnaire ou frotUMir, je g«>rais peut-être moins em-
barras-é maintenant pour gagner ma vie. On me dira à cela : Vous êtes toujours le niailre de vous conduire omime si vous ne saviez rien du loul. C'est jiisie. Maii quand on sait qinii n'e.'-t pas absolument un àiii', quand ou si- sent en état de faire ipjclque choi<, c-.la -eniHe dur de jouer le rôle de ceux qui ne savi-nl rien.
Pendant qu-- Taquinet réfléchissait le nez sur le» Petitf$-AffirJi*i. un monsieur ctot venu se placera une table voisine de la n-iini'. Il avait demande mie bavaroise au cboolat, dans laquelle il tn-minit sa sixième flùie, lorscpriin autre personnage entre duui k cale ; l'iiuuimc à la bivaroise l'appelle en criant:
— Eh, dis donc, Mouchetrop!... Ohé! par Jupiter! est-ce que tu deviens sourd!... approche donc un [icu, mon grfis.
Celui auquel s'adressait cette invitation était un petit homme oàle. tout mince, tout Iliiet, serri? dans sa redingote comme s'il avait dû courir à cheval, et qui porUiit à une main un gant noisette, à l'autre un gant noir. Cependant en s'cnteudant appeler « tiion gros ;■ il est accouru vers le monsieur qui savoure sa siiieiue llùle ; iJ s'assied devant lui et se met à parler d'une voix Iremblotantt-, rntruuéke du» graillonnement de gosier.
— TienS;, c'est vous, monsieur Beaulard... Ah! vous déjeunez... vous prenez du chocolat... c'est bon le chocolat, c'est fortifiant pour la voix... j'aime beaucoup le chocolat, moi, mais je n'en prends jamais... pour raisons.
— Voyons, Mouchetrop, laisfe un peu le chocolat, et rcfHinds-moi, par Apollon!... Pourquoi donc hier ne m'as-tu pas s-iufflë dans mon morceau de Félix : Je sens dans le fond de mon àme !... Que diable, mou cher, tu es dans ton trou pour souOler la musique et les paroles, tu dois soiifller tout...
— C'est rraj. . Oh! je souffle tout aussi... Il a l'air bon votre chocolat !
— J'ai fait hier ma rentrée au théâtre dam le rôle du pèrt Morin, de Félix on l'Enfant trowé, et Dieu merci, je nie flatte d'y avoir produit de l'effet... hein, en ai-je produit de cet effet!... on a été tellement saisi qu'oïl n'avait pas la force d'applaudir...
— C'est vrai, ils n'ont pas applaudi du tout...
' — Pardieu! je le crois bien! ils avaient peur de perdre un seul de mes sons!...
— Je l'aime mieux au lait qu'à l'eau, p<ir exemple...
— Qu'est-ce que tu .aimes au lait... le grand air de mon rôle...
— Non... c'est le chocolat...
— Par Proserpine, Mouchetrop, tu deviens insupportable... il ne s'agit [ilus de chocolat ici! Je commence mon grand air: Je fcns d'vis le fond de mon dme... et puis je te regarde... la suite ne me venait pas ! Je ne savais plus ce que je sentais dans le fond de mon àme ; je regarde mon Mouchetrop... qui, au lieu de me souffler, s'occupait à peler une pomme et à la couper p;ur quartiers... Par Junon!... sais-tu bien qu'on n'est pas dans le trou du souflleur pour s' .amuser ;\ peler des pommes... si c'éuùt pendant un entr'.acte, je ne dirais rien, m.iis pendant que l'on joue la pièce... Lonsque je suis en scène... lors))ue je fais ma rentrée au grand théâtre de Strasbourg... que le public c5t tout yeux, tout oreilles pour m'entendrt... quand il garde un silenœ d'enthousiasme, de |ieur de perdi-e une seule de mes notes!... tu ni« laisses en plan! tu oublies ton devoir pour manger une pomme!., sais-tu bien que tu mériterais d'être mis à l'amende du montant de la recelte...
— Ah ! diable, monsieur ïîeaulard, comme vous y allez!... alors mes appointements de l'année y passeraient tout de suite !...
— J'ai bien voulu, pour celte fois, ne pxs me plaiiuliv au directeur, parce que je ne suis [uis méchant, moi ! je n'aime |>as f.iire des plaintes sur un camarade... m.iis que cela ne l'arrivé plus !...
— Soyez tranquille; je vais vous dire, je croyais que TOUb saviez votre grand air par cuMir... je me disais: Il n'a (ws U'-soinde moi, •■ A ebaute cela si souvent...
— Eh ! par Mercurt* ! on a cKinté quclciue chose cent fois, et un beau jour, proultt... la mémoire .iisoarail vous restez en ligure d'Ane. Tout a coup il s'est trouvé dans l'orcheslre un nuwsieiir qui s'est nu» il beugler: Une voix qui me dit : C'est huit : c'était num vers!..
— Certainement, c'était votre vers, c'est ç<.uir cela que ^> ne »oui l'ai ivis soufllé .alors, je me suis dit: On le lui souffle de l orchestre,
ça d"itsufl:re.
— Mocihelrop, vous ôtes 3n helitpel... J'en«end«i9 de l'orrhestro ce monsieur qui me criait toujours : C'est bien ! c'est ftim ! Moi je me disais: VoiuX un amateur qui est content de moi, il m'encourage, et je me suis mis il le saluer, et chaou»- fois qu'il reiK'laii : C'est 7ii>«. je le s,alu.ais derechef, si bien qu'a force de saluer, j'avais l'air de dan-
TAQl'INKT
scr mon sraïul air. en menuet. Heureusement, j'ai fait un point d'orgue quia tout iv|i;UL'... quel point (l'oij;iie!... Iicin, Mouchetrop?... eu as-lu fiiUudu souvent connue celiii-I.V.'
— Ou ni'vu a olleit à viuKt-luiil sous la livre... mais sans vanille...
— Quel cantaloup tu fais!... il pense encore à son clmeolat ciuand je lui parle d<; mou point d'orjjue d'hier au soir, une des plus belles trniies que j'aie faites dans ma vii; lyriiiue... 0>'el point d'orgue!... Je n'eu ai l'ait (pie trois eouiiue cela di puis (pie je suis au tlieAlre; un à \ leuiie, eu Aulriilie, uii autre à C.arpcutras, et le dernier, hier ici. M. lis celiii-ei enfonce les deux autres... C'est singulier, Mouchelrop, Vois-tu, plus je vais, ^ ,.. "-î prends des aniues et plus j'ai des in.i\eus !... Si cela eoii'.i.jt, 48oix;mte-dix ans j'enfoncerai tiuti .. !(!S basses de l'Europe !
— Vous êtes bioQ heureux! moi ulus je souille et moins j'ai de vent.
Taquinet avait i,„iarciiement entendu toute la conversation que nous venons de rapporter ; d'ailleurs, le monsieur que le soultleur appelait Beaulard parlait de manière à se faire entendre d'un bout à l'autre du café. Ses expressions répiilties : var Jupiter, par Mercure, etc., avaient attir(; l'attention du petit bossu; il avait cliereli(j dans sa iniimoire où il avait déjà eiileiidu quelqu'un invoquer les dieux de la mythologie, puis, examinant le narrateur, il avait alors reconnu ce monsieur mal poudré qu'il avait rencontré lorsqu'il se rendait avec Fortcnsac chez les virtuoses, et que son cher ami le marquis lui avait dit être un père de famille noble.
C'était bien en efTet le même personnage, il était encore aussi mal poudre que quelques mois auparavant, mais Taquinet, qui ne perdait pas un mot de la conversation, se disait :
— Qu'est-ce que cela signifie... comment ce monsieur serait acteur... il n'y a pas à en douter... il gronde l'autre de ne l'avoir pas soufflé... 11 a fait hier sa rentrée au tlaàtre; alors Kortensac m'a dune dit des mensonges... quel infâme craqueur que ce marquis!
Et Taquinet regai'dait toujours M. Beaulard, et celui-ci, qui s'en apercevait, se disait : — Voilà quelqu'un qui me reconnaît et qui m'admire!... Et ce monsieur ne disait plus Str(isbourique,xnMS bien Strasbourg de[mis qu'il était réengagé dans cette ville.
Puis il faisait quelques petites roulades en criant bien haut :
— C'est heureuï que je ne me fatigue pas, car ila m'accablent de rôles, que c'en est dégoûtant... Je joue ce soir le Déserteur.
— C'est-à-dire vous jouez Courcher)iin ■,■^1 Déserteur, dit Mouchetrop en se mouchant.
— Oui, Courcheinin... mais c'est le plus beau rôle de la pièce, je ne le changerais pas contre celui d'Alexis, ni de Montauciel, parce qu'il y a dedans un polisson d'air : Leroi passait, \>vo{x...o\i,.. ou... tt ! Vois-tu, MouclR'trop, quand on chante cela comme je le chante, on se f... de rad\cr>ilé... ou lui dit: Adversité, je te nargue! tu ne peux pas m'attL-iiidrel... est-ce que tu ne me rends pas la justice d'être de mon avist
— 11 y » des gens qui boivent un verre d'eau par-dessus ; moi pas.
M. Beaulard venait de donner un coup de poing siu- la table en haussant les épaules avec colère, lorsqu'un nouveau personnage entre dans le cajé et vient sur-le-champ se mettre à la table où sopt déjà le père noble et le souffleur.
A l'aspect de cet homme, Taquinet est pris d'une terreur subite, car il lui a wmblé reconnaître en lui milord Tapsifort, cet Anglais si jaloux de madame Carlina, et que Fortensac a tué d'un conç de pistolet.
C'est bien la même taille, ce sont les mêmes traits; esaîefflent les moustaches ont disparu; ensuite, au lieu de cette expression de férocité qui animait les yeux de l'Anglais, on ne voit dans la physionomie nouveau venu qu'un air riant, jovial et un peu goguenara.
Le petit bossu n'ose ni houger ni se retourner, mais celui qui vient 4' entrer ne fait pas attention à lui, il serre la main au père noble qui «"ccrie :
— Bonjour, Tartenpon : cela va bien, cher ami...
— Très-bien, Beaulard; et toi, es-tu remis de ton émotion d'hier !
— Moi! est-ce que j'ai jamais été ému?... Par exemple, quand on sst sûr de soi, on n'est pas ému, mon cher !
— Ma foi, écoute donc, cela arrive pourtant aux plus grands talents.., moi, quand je joue un rôle nouveau, j'avoue que j'ai beaucoup d'ciuotion?
— Toi, c'est possible, pas moi; tu es entré dans la salle hier... voyons, rapporte-moi un peu ce que l'on a dit sur moi... ma rentn'e a lait bi»^-ement d'effet, n'est-ce pas!... on ne doit parler que de cela
LE UOSSU.
Et CCS misérables jonmaurifen disent pas un mot!... leur pi.litiquc les rend insensible- aux beaux-arl-... Eh bi. ii! (pi'astu cntindii... dis-moi tout le bon et le mauvais,.s il y en a. Je n'ai pas d'auiour-piiipre, moi! je sais ce cpK! je vaux, voilà tout! (j<da me suflit... .N'i>t-ce pas, Mouchelrop... lues là, mon gros, iHHir dire que je n'ai point d'aiiKHir-propre. l'ai Muiervé l tu m'as S(juflle dans plus d'une occasion où il n'y avaitqu'une voixdans la salle pour me louer... eh bien, je n'en étais pas plus fier...
Le soiiflleiir ne répond rien; il se tire le nez avec son mouchoir en regardant alternativement son gant noir et son gant noi.sette.
> grand Tartenpon sourit d'une fai^(jn tant soit p<Mi railleuse , en murmurant :
— Les jeunes gens de l'orchestre ont trouvé que ti' aurais; mettre une perruque pour faire le ])èrc Morin.
— Une perruque!... ce sont eux qui le sont perruques... Si je n'en ai pas, est-ce ma faute... le théâtre n'a rien de propre dans son magasin, tu lésais aussi bien ipie moi, Tarlenpoii, toi à qui ils on donné dernièrement une peiruque à ailes de pigeon pour faire Dumingo dans Paul ctVirrjinie... Tu l'asmise... chacun a son idée, moi je ne l'aurais pas mise, parce que je n'ai jamais vu de nègres avec de: ailes de pigeon.
-» Oh ! mais je n'ai pas mis de poudre...
— Il ne t'aurait plus manqué que cela, un nègre poudré, frisé.... pourquoi pas aussi un cadogan!... Du reste, vois-tu, le talent ne gM point dans la perruque!... Passons à d'autres réflexions.
— Les dames des loges ont prétendu que tu parlais trop vite
c'est-à-dire que tu bredouillais un peu... et qu'on ne t'entendait pas bien.
— Par Cérès! voilà qui est joli... ]e bredouille en parlant, moi !.... je bredouille!... As-tu jamais entendu cela, Mouchetrop?
— De loin... est-ce que ça se voit? demande le petit souffleur en regai'dant toujours ses deux gants. Tartenpon se met à rire en lui répondant :
— Le noir ne deviendra jamais noisette ; mais, avant peu, je crois que le noisette pourra bien être noir; alors ils auront l'air pareil. Où as-tu volé ces (Icux gants-là, Mouchetrop?
— J'avais le noir depuis longtemps; le noisette vient de mademoiselle Cailina, qui m'en a fait cadeau, vu qu'elle avait perdu son jumeau.
— C'est généreux de sa part.
Taquinet a tressailli au nom de Caruno. i„. i,eaulard frappe encore de son poing sur la table, en s'écriant :
— Je bredouille !... je bredouille!... voilà des réflexions bien dignes de ces femelles qui vont au spectacle pour faire des conquêtes et montrer leurs bras nus jusqu'aux épaules, leur poitrine nue jusqu'au creux de l'estomac!... Si elles osaient, je sais bien ce qu'ellesy montreraient encore...
— Eh! eh! eh! ça ferait de l'ai'gent! dit Tartenpon en riant.
— Tiens, Tartenpon, je me fiche de l'opinion de ces dames... malle parterre... ah! voilà le souverain juge à mes yeux ! jene reconnais que lui; il est rare que ses arrêts ne soient point justes... parce que la masse est là, et on a beau dire, les masses s* "irompent rarement ) Qu'a-t-on dit dans le parterre?
— On a trouvé que tu avais fait ton point d'orgue beaucoup trop long. Il y a deux habitués qui ont prétendu qu'ils auraient eu le temps de faire un cent de piquet pendant ton point d'orgue !...
— Eh bien! ils se plaignent de cela!... Par Jupiter, ils se plaigneni de ce que la mariée est trop belle... Ces habitués-là ne sont pas habitués à enjendre des voix, à ce qu'il paraît... Après cela, au parterre, ils sont là un tas d'ignorants, de crétins, qui causent de leurs aft'aires, de leurs maîtresses pendant qu'on joue, et ensuite ils voudraient juger un acteur! «ela fait pitié... Au reste, je ne sais pas quels cabaleurs tu as entendus, mais ce que je sais, ce qui est positif, c'est que daui la salle on m'a crié; C'est bien! c'est bienl... donc ils étaien contents.
— C'était le vers de votre gi'and air qu'on vous soufflait, dit Mouchetrop.
— Taisez-vous, Mouchetrop ! vous n'en savez rien, vous mangiez des pommes, vous!... vous êtes digne de manger des glands...
— Ah! père noble!...
— 'Voyons, Beaulard, ne t'emporte pas... on a dit aussi beaucoup de bien de toi!... 11 y a un gros banquier, qui est toujours au foyer, il a dit que tu étais impayable...