TAQUIN ET LE BOSSU
—Ali ! la bonne heure donc... voilà un tionimc qui s'y connail. L est vrai ({u'on ne nie paie jamais ce que vaut nmn talent, mais enlin, il faut se soumettre aux circonstances; et, fi'ailleurs, la t,'l"ii'e passe avant l'ar^^cnt... Touche là, Tarteiqion; tiens, ce ipie tu viens de me diie-là me fait oublier les cabales de mes ermeiiiis.
En ce moment, Tarlenpon, porUmt les yeux sur la tible voisine, aperçoit Taquinct qui conunencait à comprendre qu'il n'avait aucun sujet d'avoir peur et n^'ardait rfe son côté le ci-devant lord Ta|)sif(jrt.
Le fietit bossu était trop reconnaissablc pour que le sieur ïartenpou [lût hésiter un moment; aussi part-il d'un f,Tand éclat de rire aussitôt qu'il a envisagé le petit homme; cl, de son côté, Taquinet pense re qu'il a de nueux à faire est de rire aussi.
— Eh bien ! . . . vous n'êtes donc pas mort. . . milord Tatisifort ? nmramre Taquinet en saluant M. Taitenpon.
— Mais non, comme vous voyez, monsic r. je me porte bien au contraire...
— i; paraît que le coup de pistolet n'était pas si méchant que M. h: marquis me l'a dit après le duel...
— Bah! est-ce que tu as eu un duel, toi? demanda M. Beaulard d'un air surpris.
— Eh non!... c'était une farce... une plaisanterie, répond le grand Tarteiipon en s'accoudant sur la table. Voici la chose... je puis bien dire maintenant la vérité devant monsieur, qui, d'ailleurs, doit l'avoir à peu prés devinée.
— Oui... oui... j'ai deviné... mais dites toujours... ça m'amusera...
— 11 y a quelques mois, ce pauvre Floridor, qui avait été si bien sifllé ù ses débuts ici l'an dernier... tu sais, celui qui a un accent gascon si prononcé... et que nous appelions le marquis, parce qu'il voulait toujours faire cet eiiii)loi...
— Oui, oui, Floridor... qui faisait un embarras, une poussière aveuglante avec son soi-disant talent... il a jeté un joli coton ici... un malheureux qui ne peut pas seulement donner le mi de poitrine!... Je donne le si bémol, moi....
— Je donne Vut, moi, répond Tai-tcnpon en se rengorgeant.
— Moi, dit le souffleur, je donne une tablette de deux sous à ma petite tille pour son déjeuner li'S jours de fête; elle la mange crue avec son pain, c'est excellent pour l'estomac.
— Pardon, messieurs, pwdon, s'écria le petit bossu en interrompant les trois artistes, mais ce (jue vous venez de dire de ce monsieur gaseuii que voiis appelez Floridor me cause une telle surprise... Ce n'était donc pas vraiment un marquis? 11 s'était donné à moi pour le fils d'un émigré... du marquis de Fortensac; il comptait rentrer bientôt dans ses biens ; en attendant, il venait toucher à Strasbourg cent mille francs
• à compte sur ce qui lui revenait.
Les trois personnages attachés au théâtre rient aux larmes en écoutant Taipiiiiet.
Enfin, SL Tartenpon répond :
— Mon cher monsieur, Floridor n'est pas plus marquis que je ne suis lord Tapsifort; c'est une mauvaise haute-contre (pii veut faire les jeunes premiers et n'est pas en état déjouer les seconds Colin. Il a été sifûé dans toutes les jilles de France. Je ne sais pas s'il est allé s'essayer à l'étranger, mais je doute qu'il y soit jilus heureux.
— Il sera'it possible! murmure Taquinet. Et je me suis laissé duper, oerner, attraper par un méchant histrion!
— Ali! par exemple, pour jouer des tours, pour faire poser son monde, Floridor est île la |)reniière force. Or, donc, il y a quelques mois, je le vois arriver au théâtre où je répétais la Dame blanche... le rôle de DiLson dans lequel je suis très-bien. Je dis à Floridor, en riant: Est-ce que lu veux encore redébuter ici... Tu n'y as pas eu d'agrément cependant. — 11 ne s'agit pas de cela, me répond-il, mais de jouer une farce à un petit bossu qui est mon compagnon de voyage. Je veux qu'il croie que je lui ai rendu un grand service... Il donnera dans le panneau; il se laisse attraper comme un serin qui change de queue... rardon, monsieur, c'est Kloiiilor qui parle...
— Allez toujours, je mérite ces epithètes... Oh! oui, avec tout mon esprit, j'étais un serin. Mais quand les geii.i d'esprit se mêlent d'être bêles, ils le sont énormément : ils ne font pas les choses à moitié. Continuez, monsieur l'artiste.
— Je répondis à Floridor : S'il n'est question que d'une farce, j'en suis; de quoi s'agit-il? — De faire le rôle d'un Anglais tapageur el jaloux, me dit-il. Je mène mon petit pigeon chez C.arhnael Tartina, où il liai;; à déjeuner. Carliiia lui fera de l'o'il et lui marchera sur les pieds, c'est convenu... <,>iiaii(l cela ehaiill'era, lu arriveras comme une bombe, tu feras une scène à Carlina, tu provoquera mon petit Ésope; moi, je me mêlerai de la querelle; bref, je me bâtirai à sa place!
Nous aurons des pistolets du théâtre... charges â poudre Cftmme i l'ordinaire. Tu tireras le premier, tu me manquera-. Je liri-rai k scwjnd, tu tomberas, je t'aurai tué... — 1-a eho-^. s'ert ii. rutte t. lU' que nous l'avions arrangée... cl vous avez donné dedaui tomme fitre Laurent.
Taquinet devient pouryire; jamais il ne s'est senti aussi Tei<» d'avoir été pris pcjur dupe. U: fc'rand Tarteii|K)n, s'apcrcevant que si.n . récit a pétrifié le petit bossu, s'empresse de lui offrir un petit vert'' d'anisetle cl une jujignée rie main, en lui disant .
— J'espcre que vous ne m'en voulez pas... ce n'est qu'une plaisanterie dans laquelle, après tout, il n'y avait pas grand mal...
— l'as grand niai! s'écrie Taquinet. Ah! c'est aue vous n'en avei pas prévu les suites, les conséquences !... Croyant devoir la vie â et... Floridor, je ne pouvais plus refuser, moi, de lui rendre tous les services qu'il me demandait... et Dieu sait s'il a abusé de sa position... N'importe, ceci est une leçon , cela m'apprendra à vouloir avec ma bosse aller faire le gentil chez les demoiselles... et à croire que c'est par amour qu'on accroche sa jambe après la mienne. Je ne vous en veux nullement, monsieur Tartenpon, el, pour preuve, c'est que j'accepte votre verre d'anisetle... Si j'étais en fonds, je vous offrirais de mon côté quelque chose... mais ce polisson de Floridor y a mis bon ordre !...
— Si vous restez aujoura tiui à Strasbourg, monsieur, dit Beaulard, je vous ferai entrer ce soir au spectacle, vous me verrez dans Courchemin du Dé.'ierteur, vous n'en serez pas fâché...
— Je vous remercie... père noble... c'est votre emploi, n'est-ce pas... c'est pour cela qu'il vous appelait père noble, l'autre?
— Sans doute,- comme moi je l'appelais margiiis.
— Est-ce que les virtuoses Carlina et Tartina sont encore à Strasbourg?
— Certainement, et vous les verriez ce soir au théâtre.
— Merci, je m'en priverai alors... je ne me soucie pas de rencontrer ces dames. Je vais quitter Strasbourg sur-le-champ. .Kdieu, messieurs, je garderai de cette ville un souvenir amer el doux!... amer, par suite du tour qu'on m'y a joué... doux, parce que l'anisctle y tsi excellente.
Puis, Taquinet, prenant congé des deux ai-listes et du souffleur, qui lui présente en même temps sa main noire el sa main noisetlu sort du café el se remet en route pour Paris, en se disant :
— Après tout, si j'ai été attrapé, ce qui me console c'est que mademoiselle Edwige Carottsmaim l'est aussi... cl que pour elle l'attrape sera de longue durée... Ah! belle aux cheveux rouges, vous avez niepri>é le pauvre bossu, vous avez agi fort malhonuètemenl avec moi... Me. défendre votre porte pendant six semaines, au lieu de me recevoir et de me dire franchement que vous en aimiez un autre... voilà ce que je vous reproche. Mais vous avez voulu épouser un marquis, un noble, un homme de vieille race... et vous êtes la femme d'un malheureux cabotin qui se fait siffler partout'... Oh! en voilà déjà une de vengeance... Je ne suis pas méchant, el pourtant je sens que cela me fait plaisir. Cette fois je dis adieu aux anioui-s, aux bonnes furtunes, aux actrices, aux grisettcs, aux femmes enfin, en gênerai comme en particulier. Mais si jamais je retrouve M. Floridor de la Gasconnadcrie... ah! nom d'un petit bonhomme!... je lâcherai de me venger! à moins que la Providence ne se charge encore de ce stiin, ce qu'elle fait assez souvent sans que nous nous en mêlions «il beaucoup mieux que nous ne le ferions nous-mêmes ! J'ai aussi remai-qué
RETODB. A X.A LAlTE&XK.
Nous avons longtemps oublié Adolphine et la mère Bloqucl, d.v» leur champêtre ha\»tation du lnii> de \ iiH-ennes. Mais les aventures de notre héros nous enlraiiuieut, el iiuiis ne (KiiiMons , eu txtime eonscience, l'abandonner dans ses voyages sans savoir quel en serai*
le résultat.
TAQUINET LE BOSSD.
Maintenant ii'vonons près de la fille du gi^néral Desparville, celte ainialle Adi)lpliine qui attend toiijfuis le retour de son père et de sun tiancé, lont elle a été séparée d'une ra(;i>u si liruscpie, si inattendue, et qui s'elTorce de cacher une partie de ses peines et de montrer du Coinage pour consoler une pauvre rnere qui suuIVre plus ipi'elle encure, parce qu'au déclin de la vie on n'a presque plus de lorci jour ce rattacher à l'espccance.
Rien de nouveau n'était arrivé à la laiterie, quoique plusieurs mois « sont écoulés. Aucune nouvelle n'était parvenue ni sur le général u sur buu aide de camp.
Le» visions nocturnes étaient devenues plus rares. Peut-être le jeune «fticier de huss;ird^ n'avait-il [ilns la permission de venir pendant la nuit conteuq)ler celles qui avaient toute son alleclion.
Peut-être avait-il trouvé ces visites trop dangereuses, et craignaitil de n'avoir pas toujours le com'age qu'il avait montré par une nuit •l'orage.
Knfin, M. Moulinard continuait de venir à la laiterie , r! ciientiait toujours à se procurer des tèle-;\-téte avec .\dolphine; alors il voulait faire 1 aimable, le galant; mais il ne parvenait qu'à être ridicule et ennuyeux. Il s'éloignait en se promettant de se déclarer à la preniière visite qu'il ferait ; mais il y avait dans les jolis yeux de la jeune fille quelque chose qui retenait" sans cesse sur ses lèvres l'aveu qu'il voulait lui faire.
Deux coups secs sont frappés à la porte d'entrée de la laiterie du bois de Vincenncs ; on ouvre presque aussitôt, et une voix criarde, aiguë, fait entendre ces mots :
— Je voudrais bien avoir pour deux sous de lait et un sou de pain, si c'était possible.
— Entrez, monsieur, répond la veuve Bloquet.
Celui qui avait parlé est. bientôt dans la salle basse. H pousse un cri de surprise en considérant les deux femmes, qui ne sont pas moins étonnées en reconnaissant le petit bossu.
— N'est-ce point un rêve !... la fille du général Desparville... et la mère Bloquet dans cette laiterie!
— Cest M. Taquinet...
— Le clerc de M. Moulinard...
— Oui, mesdames, en personne, pour vous servir, Hercule Taquinet... Oh! je ne suis pas change ; il y en a qui diraient malheureusement, maisraoi, j'y suis fait, et je me trouve très-bien. Mais vous, mademoiselle Adoiphine... avec des vaches et la aière Bloquet... Je n'y conçois rien... et cet air triste, cette pâleur...
— N'avez-vous donc pas appris le malheur qui m'a frappée ?
— Mon Dieu, mademoiselle, il n'y a que fort peu de temps que je sais cela. Figurez-vous que j'arrive d'Al'emagne... J'arrive à l'instant pedibii.i cum jambis... ce qui veut dire que je n'allais pas en chaise de poste; cependant, me sentant fitigué, j'avais repris la diligence; je l'ai quittée à huit lieues d'ici. Ma foi, je ne pouvais plus y tenir; j'étais trop gêné. Il y avait une nourrice qui berçait son enfant sur mon dos, ça devenait tros-fatigant pour moi, j'ai pi'éferé faire le reste de la route à pied , d'autant plus que mon bagage n'est pas leurd : deux chemises, six faux-cols et trois chaussettes. Voilà tout ce qui me reste... C'était plus lourd quand je suis parti.
— Et qu'allicz-vous donc faire en Allemagne, monsieur Taquinet? dit madame Bloquet. Recueillir une succession?
—Hélas! non; j'aurais mieux aimé cela... J'étais allé... vous allez rire... j'étais allé pour lue marier...
— Et la personne ne vous a pas plu...
— Si fait! au contraire, elle me plut assez... Mais quand je me suis ■■etourné...bienle bonsoir... Mademoiselle Carottsmann n'a pas donné lans ce que vous savez... Et puis, j'avais avec moi un particulier qu; i trouvé bon de me souffler ma future. C'est une histoire dont je vous ■égalerai un jour... si cela vous tente... Et voilà comment mon maiage a fondu ! Ce qui ne m'a pas empêché de rester longtemps en \llemagne, parce que j'adore la valse et la choucroute. Mais c'est trop lous occuper de moi. Serait-il vrai, mademoiselle, que le "énéral ,)esparville ait été impliqué dans une conspiration?... "
— Oui, monsieur, «urêté il y a six mois... Sans doute il est touours prisonnier, et on ne lui permet pas de me donner de ses nou- 1 lies...
— Depuis six mois, dites-vous, le général est en prison? —Sans doute.
Taquinet fronce son nez d'une singulière façon, en dis.vit :
— Voilà qui est fort, par exemi>le! il me semble bien pourtant l'avoir rencontré en Allemagne... il y adeux mois...
— Oh! vous vous êtes trunipi-, monsieur; malheureusement il eM prisonnier.
— Je n'ai pas cru me trniper, j'ai même voulu causer avec lui... j'avais à lui parler; mais il est parti : il allait trop vite pour uiui qui étais à pied... pas moyen de le rejoindre.
— Hélas! ce n'était pas lui.
— Et son aide-tle-canip?
L'étonnenient de Taquinet redouble en apprenant que Gustave a dispaii en niénie tem|)S que le général. Enfin, on lui conte- tout ce qi s'est [lassé, et les deux fennnes lui font un éloge pompeux de la >■ ' duite de M. Moulinard à leur égard.
Le petit bossu se tape sur le genou droit, en s'écriant !
— Mon patron, un homme généreux! décidément, je n'y suis plus du toij|tI Est-ce que depuis que j'ai ipiitté la Kranee il s'y serait fait des miracles? Mais, enfin, madeiiioi^elle, vous êtes riche, vous n'avez nullement besoin des bienfaits de ,M. .Moulinard. Le jour même où le gineial a ete arrêté, je lui ai remis un bou de trois cent mille francs provenant de la vente de ses terres...
— J'ignorais cette circonstance, monsieur; mais alors mon père a cette somme, à moins qu'on ne la lui ait enlevée et mise sous le séquestre. Ah! ce n'est pas sa fortune que je regrette; niais que du
moins on me réunisse à mon père car ils ne l'ont pa« tu»'
n'est-ce pas, monsieur?
— Tout ceci n'est pas clair! murmure Taquinet; n'importe, ne vous désolez pas, mademoiselle. D'abord, votre père n'est jias mort, je vous en réponds... comme de ma bosse!... Quant à partager sa captivité... ce serait peut-être difficile. J'ai toujours dans l'idée que je lai rencontré en Allemagne. Je parierais ma bosse contre douze sous que c'était lui qui était à Biberach.
— C'est impossible, monsieur !
— Mademoiselle, il y a des choses impossibles qui sont arrivée». Mais fiez-vous à moi... Je remuerai ciel et terre pour savoir ce que sont devenus le général et son aide-de-camp.
— Ah! monsieur, dit Adoiphine, vos paroles me rendent, de l'espoir... Mais, arrivant de voyage, vous devez avoir besoin de prendre autre chose que du lait.
— Ma foi, j'avoue que je mangtrais volontiei-s un morceau... de la moindre des choses, avec un verre de n'importe quoi... si vous en avez pourtant.
La veuve Bloquet court préparer le repas du voyageur, et Adoiphine sort avec elle pour l'aider. Taquinet s'étend dans un grand fauteuil, se repose avec délices et se gratte le nez, eu se disant :
— U y a une foule de mystères dans tout cela... Ces deux hommes disparus... ce notaire bienfaisant... ces trois cent mille francs dont il n'est plus question...' c'est embrouillé... mais je trouverai le fil... je ne suis pas bossu pour des prunes! Qui dit bossu, dit spirituel... Et il y a des gens qui ont l'air de nous plaindre!... Pauvres crétins! ils deWaicnt bien plubit nous envier!... Ah! bon... Vfiilà de l'orage! de îa ploie!... j'aime ça quand je suis àl'ahri. On se dit : Les autres sont mouillés, moi, je ne le suis pas... hi! hil<hi!... c'est amusant ! on ne mettrait pas un chien dehors.
Mais la porte d'entrée vient de nouveau de s'ouvTii , et M. Moulinard paraît avec un riflard qui fait la tulipe; car du temps du Consulat le parapluie à canne n'était point encore connu.
Le notaire entre en jurant après le temps, parce qu'il se croit seul. Taqiiiuet se retourne, le reconnaît, et s'écrie :
— Tiens! moi qui disais qu'on ne mettrait pas un chiens dehors.... et voilà le patron!
— Taquinet! dit Moulinard; mon anc'i-.n clerc!... Comment, vous voiià de retour?
— Oui, patron ; il n'y a pas une heure que je suis à me reposer ici avant de faire mon entrée solennelle dans Paris... Je ne sais pas encore sous quelle porte je veux passer... il m'en faut une grande, le suis resté un peu longtemps en Allemagne, mais je courais après une femme que je n'ai jamais pu attrai)er ; et puis, vous m'aviez donné carte blanche.
— Vous auriez pu rester davantage, cela m'était absolument égal
— Vous êtes bien bon, mais je connais trop mes devoirs. En arrivant à Paris, je vais sur-le-champ retourner à l'étude et me réinstaller dans ma besogne.
— Mon cher monsieur Taquinet, j'en suis bien fâché, mais voir»
TAQUINKT LE BOSSU.
place est occupc'e : i'ai pris un autre clprc, et je le p;iril«... 11 mange moins que vous, et il n'est pas hossu, c'est tout tiénéliee.
Taquinet se monte sur ses pointes en s'éciiant :
— Quoi! vous avez disposé de ma plafc! mais c'est affreux, c'est indigne ce que vous faites là!... Après m'av(jir pr(jmené seize ans en me promettant de me céder votre étude.
— Je vou.t la céderai toujours, si vous avez des fonds... Est-ce que vous êtes marié?
Le notaire avait dit ces derniers mots d'un ton tant soit peu rail- Itur; cela exaspère encore le petit bossu, ipii, pour produire plus d'rlli't, se décide ;\ monter debout sur une chaise, d'où il se met à ciier en gesticulant :
— Non, monsieur, je ne suis pas marié !... vous le savez bien! vous étiez sûr (]ue je ne trouverais pas de femme... Et me berner... mais tant mieux, après tout... Ali! je ne suis plus votre premier clerc! parbleu! n'est-ce pas ime belle place pour qu'on la regrette?... logé daus iHi grenier, qu'il faut atteindre avec une échelle... et se coucher sans feu, sans chandelle, quand on a déjà le ventre vide...
— Monsieur Taquinet...
— Ah! vous ne m'imposerez pas silence! je ne suis plus sous votre déjiendance! j'ai le droit de vous dire une foule de choses, et j'en userai.
— yu'entendez-vous par là, monsieur ?
— J'entends, (raboi'd.qui'iuadeinoiselle Adniphine ne doit pris avoir besoin (]Me vous lui fjssiez du bien, parée i]ii'elle doit elre nclie, mademoiselle Adolpbiiie... parce (pi elle doit avoir trois cent nulle francs, ur.idemoiselle Ad(ilpbine!...
Le notaire devient verdàtre; mais il s'efforce de cacher son trouble en rc|)ondant :
— Monsieur, vous savez bien rpie j'ai rendu cette somme au général; c'est vniis-mème qui la lui avez leiuise... et je possède son reçu.
— Oui, oui, je sais tout cela. C'est pour ça que je dis que mademoiselle Àdolpliinc doit être riche... vu que son père n'a pas dû emporter son argent en prison...
— Est-ce (]ue je sais, moi, ce que le général a fait de son argent!... On l'a arrête... sa (ille était dans la misère... je me suis saigné pour l'en tirer.
— Vous vous êtes saigné... voilà ce qui m'étonne! vous n'aimiez pas à être saigné. Mais, dites donc, vous n'étiez pas à sec, vous, (juand je suis parti; vous aviez, trois cent mille francs en caisse... juste la somme qui revient à mademoiselle Adolphine. C'est singulier, ça !
— Monsieur, cet argent n'était pas à moi; je n'en étais que dépositaire.
— Je crois que vous venez de dire une grande vérité. — Il appartenait à un juif qui me l'avait confié.
— Un juif!... Ah ! bah, je ne vous avais jamais connu de juif pour client!... Enlin, c'est égal... Le Temps est un firand maup-el comme <li( eet autre... Me voilà libre... je vais nie créer une position... déni.is(pier les fripons... hein... qu'en dites-vous?... me voilà de la besogne assurée pour le restant de mes jours... Tiens, c'est drôle, v(ius ne riez pas!... Mes parents se sont obstinés à me faire faire mon droit, ça leur a bien réussi! j'ai envie de louer des ânes... Ce n'e-'-t j.ns pour vous oublier (pie je lais (;a !... En atleudaiit, comme on a eu 'a bouté de me pinpuser à souper ici, je vais manger, je vais me recaler... et ma foi, eu IraïK-e, il y a seize ans que" ça ne m'est arrivé, jusie le temiis (pie j'ai p.issé chez vous. Saiw adieu, patron, caj" »"espère vous revoir...
— Je n'y tiens pao, monsieur.
— C'est aiiparemnient pour cela que j'y tiens, moi.
Taquinet laisse là le notaire qui est fortmi'content d'avoir retrouvé jou ancien ('lere dont ilrijdoute la mémoire; mais il n'en est pas moins iecide à poursuivre racconiplisseuienlib^ son projet.
un.
Um: PfcCI.ARATIOM — UB FAMTOHB.
Adolphine ne tarde pas à venir présenter ses devoirs à M. M'.i;ii nard, ilont elle vient d'apprendre l'arrivée à la laiterie par e pelii bossu qui lui a dit :
— Méfiez-vous du notaire!
— Comment!... mon bienfaiteur?
— Justement, parce qu'il joue au bienfaiteur et que re .n'est paj son emploi.
En voyant paraître celle qu'il nomme sa chère pupille, M. Moulinar(traii un sourire ciui atteint jusqu'à ses oreilles, puis il prend une chaise, la présente à (a jeune fille, et s'assied près d'elle; tout cela se fait avec l'accompagnement du sourire, qui parait vouloir s*" prulunger pendant toute la conversation qui va suivre, ce qui pruiuet d'avance des discours bien gracieux.
— Vous êtes venu nous voir par un bien mauvais temps, monsieur? dit Adolphine.
— C'est vrai, ma belle demoiselle ; mais qu'importe le temps quand on va chez les personnes auxquelles on a ci^nsacré le sien...
Moulinard ne semble pas mi'content de sa phrase. Adrjlphinc, qui, ainsi (pie tous les gens d'esprit, n'aime point ce qui est prelentitux, se hâte de parler de ce qui l'inlé'resse.
— Et mon père, monsieur Moulinard, avez-vons eu de ses nouvellcp? èlcs-vous parvenu enlin à savoir quelque chose sur lui et ce pauvre Gustave?... Vous nous aviez promis d'aller au ministère de la guerre... de la police;... de voir des personnes qui appruckent du premier Consul.
— J'ai été partout, ma belle demoisrde. dans tous les ministères: je me sois rendu chez une foule de grands personnages... j'ai même dépensé beaucoup d'argent : les voitures;... vous concevez qu'on ne va pas chez un grand persnnnage en petite tenue... et qu'aloi-s, pour ne pas crotter ses bas de soie... j'étais en bas de soie... on prend des voitures. Mais qu'importent les frais, les dépenses, quand il s'agit de nnidre service?... Ah! j'ai toujours pense ainsi, moi! Qu'est-ce que je veux? le bien de mes amis et pas autre chose... Telle lut cuii&tau)luent ma manière de penser... je n'en changerai pas...
— Mais mon père, monsieur, reiirend la jeune fille avec un peu d'impatience, car elle s'aperçoit iiue ce monsieur parle sans cesse de lui-même et se plait beaucoup à faire son éloge.
— Votre père!... eh mon Dieu! belle Adolphine, les nouvelles ne sont pas bonnes...
— Grand Dieu!...
— C'est-à-dire, on n'en a pas positivement de nouvelles... mais on assure ipie, convaincu d'avoir trempe dans une cuDspiration contre Bonaparte...
— Convaincu...; mais c'est impossfDle, monsieur... il ne peut p,is avoir ele convaincu! Je suis bien certaine, moi, que mon (viv n'a jamais conspué... lui qui adore lapetite n-diiujotc gns'':... car e'i lait t4(ujours ainsi qu'il appelait le premier Consul... etqiiand on.idore les gens, on ne cherche pas à leur faire du mal; il nie semble que c'est bien clair cela.
— Allons! allons! ne nous emportons pas... Oh! quelle vivacité quelle pétulance!...
— Mais, achevez donc, monsieur; mon pire?...
— On assure, dis -je, qu'il a été condamné k une prison pcrpé tiielle.
— 0 mon Dieu!... mon paii\Te p^re! m.ais où?... d.ins quelle pn sim est-il?... Qu'on me fHTinelte au moins d'.dler le trouver... d. partager sa captivitt\.. On ne peut ivis me refuser cela, il me semble?...
— rardonnez-moi... on n'admet aucune fomiiie dans les pris<<ii^ militaires... cela serait ti'op dangea-eux... elle* y sèmeraient un esprit de rébellion...
— Et ce pauvre Gustave...
— Ab! quant à M. Gustave Rloquet, l'aide de camp du g«wra!... c'est dilV(Teut... Ou pense que celui-là n'est (vt* pri.s<iiinier, vu qu'il n'était (VUS dan» la conspiration...
■(AUl IM:r LK BOSSU,
— Eh bien!...
— Kh bien, alurs, puisque depuis six mois on n'a aucune nouvelle de lui, c'est que pnibaiilemeiit il estuiort...
— .Miift!... ônionsi(!ur, t\uc diu^^-v(lus là?...
— Je suis désolé de Vous laue de lu peine... mais nous soniines esqiie tous mortels.
—01' Tion, monsieui', je suis siîre, moi, que Gustave n'est pas mort?
— lui ce cas, puisqu'il ne revient pas pri'S de vous et de sa mère, st que pioliableiuent il se trouvj mieux ailleui's : ceci est assez loque, qu'en [lonsez-vous?
Adolpiiine ne trouvait rien à répondre et tenait ses regards baissés vers la terre; car lorsqu'on a de j^ramles peines, c'est toiij(jiirs vers la terre que l'on tourne ses yeux, i*mme si c'était une consolation de rcgm'tler le seul endroit où la douleur ne pourra plus nous atteindre.
En ce moment Taquinet revient dans la salle, une serviette à la main et la bouche pleine, en s'écriant :
— Madame Bloquet demande si le bienfaisant A. Moulinard cuuclie ici, car alors elle lui préparerait un lit un peu moelleux...
— Non, non, je retournerai à Tai-is, répond le notaire avec humeur.
— Ah! c'est différent... pardon de vous avoU- interrompu, vous causiez avec mademoiselle... Vous avez quelque chose à lui dire...
— Apparemment.
— Vous avez peut-être aussi quelque chose à lui remettre... Dame! on ne sait pas, quelquelois...
Le notaire crispe ses doigts, en murmurant :
— Monsieur Taquinet, voulez-vous bien nous laisser... Le petit bossu se met à rire, en répondant ;
— Ah! ah! ma présence vous gène?... Je conçois... c'est juste..- 'c vais retourner manger, j'ai encore faim... C'est étonnant CdUiuie mon apiiétit se développe; depuis que je ne suis plus chez M. Moulinard, je me fais des bosses... Ma foi, tant pis!... une de plus ou de moins, (luand on y est... on ne fera pas attention. Et puis je couche ici, moi : on m'a offert un abri pour cette nuit... j'ai accepté... un petit coin, le premier venu... Par conséquent, je puis laisser ma valise... ma petite valise dans cette salle, d'autant plus que chez la veuve Bloquet on |ieut être tranquille! rien ne s'y perd, ne s'y égare; ce n'est pas comme chez beaucoup de gens que je connais. 'Sans adieu, patron ! Ah ! que je suis bète ! patron, c'est par habitude que je dis ea ; mais depuis le.temps que je suis à table, je devrais pourtant bien voir que je ne suis plus chez vous.
Puis, sans attendre de réponse, Taquinet salue et s'éloigne ; mais en passant contre Adolphine il trouve encore moyen de lui dire tout bas:
— Méfiez-vous de cet honnête hoinme-là ! il n'en faudrait pas une douzaine pour faire un voleur.
— Enfin, murmure le notaire, lorsque le petit bossu est parti, et s'adressant à Adolphine : Mademoiselle, permettez que nous parlions maintenant d'affaires majeures, d'affaires sérieuses!!.. Votre position dans cette maisonnette n'est pas encore convenable pour la fille de ce brave général DesparviUe; il faut que vous habitiez Paris, que vous ayez une maison montée... des domestiques à vos ordres...
— Oh ! monsieur Moulinard, vous êtes trop bon ! s'écrie Adolphine, mais je vous assure que je me trouve fort bien ici, avec cette bonne maman... que je console... tant que je peux, et qui tâche de me consoler aussi. Vous avez bien assez fait pour moi, et j'en serai sans cesse reconnaissante...
— Pardonnez-moi, charmante fille, cette position n'est point encore digne de vous. Vous aurez tout ce que je viens de vous dire... vous IjriUerez dans le monde...
— Moi, pauvre fille!... sa s uarpjits... qui n'ai que vous pour protecteur...
— OIi! j'ai trouvé un moyen parfait pour assurer votre sort... Vous concevez bien i[ue le titre de protecteur est trop vague... "ous ne pou vez pas venir demeurer chez un protecteur jeune... car je suis encore assez jeune... mais vous pouvez parfaitement venir habiter c'^ez votre m.jri; aussi est-ce ma main que je vous offre...
— Votre main ! . . . votre main ! . . . Comment, monsieur Moulinard, vous voulez m'épouser?... Et Adolphine se met à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps; mais elle ne pouvait se figurer que le notaire, qui lui faisait l'effet d'un cirbcau, pût avoir l'idée de devenir son nuui.
.Moulinard ne sait pas trop comment il doit prendre l'érlal de p;aiel* que sa propi/silion vient de provoquer. Il se décide à en être Uallé, el tâche de rire aussi en répondant :
— Eh! oui... eh! eh.' eh !... oui, charmante; lille, je veux être voira mari, ni! hi! hf!... nous ferons un ménage ravissant!... D'abord je suis doux Comme un inoutonqui n'a jamais été tondu... je ferai touK» vos volontés..,
— lia çà, monsieur Moulinard, c'est pour plaisanter que vous me '^itescela, n'est-ce pas?
— Non, belle demoiselle, je parle fort sérieusement. Je vous épouse, et qui plus est, en vous épousant je vous reconnais un douaire considérable; de |)lus, j'achète cette laiterie et je la donne en toute propriété à cette vieille Bh)quet pour qu'elle soit à l'abri de la misère...
— Ah ! monsieur, vous êtes bien bon de penser toujours ix notr^ sort à venir... mais vous savei oien que tout cela ne peut pas se l'aire. D'abord j'aime Gustave, et c'est lui que je dois épouser.
— -Mademoiselle, votre M. Gustave est mort, ou vous a oubliée pour une autre. Dans l'un ou l'autre cas, il ne vous épousera pas...
— Je ne puis croire cela; mais si Gustave m'était infidèle, ce ne serait pas une raison pour que je l'imitasse; il ne faut fias suivre les mauvais exemples. Ainsi, monsieur, ne pensez plus à tout ce que vous vi:iiez de me dire...
Le notaire se mouche, sort sa tabatière de bergamote de la poche de sa veste, hume une prise et répond :
— Mademoiselle, il faut que vous deveniez ma femme... cela est indispensable pour votre bonheur; vous ne pouvez me refuser... J'ai préparé notre contrat, et demain je viendrai vous l'apporter à signer.
Adolphine, qui n'a plus envie de rire, s'écrie :
— Ne faites pas cela, monsieur, ce serait inutile ; je vous répète que je ne veux pas être votre femme.
Le notaire se pince les lèvres et répond d'un ton un peu moins sucré cette fois :
— Mademoiselle, je m'étonne que dans votre position vous refusiez l'offre de ma main ; mais comme cette union assurera à jamais ma félicité, je dois vous dire que si vous me refusiez, je serais forcé de vous regarder comme fort ingrate envers moi, et comme il n'est pa.s nécessaire d'obliger continuellement des ingrats, je ne pourrais plus rien faire pour vous et la mère Bloquet, et vous prierais de quitter incontinent cette maison... Vous êtes jolie, mademoiselle, vous trouverez facilement d'autres protecteurs ; mais quant à la ci-devant vivandière, mère de M. Gustave, comme elle est vieille et presipie impotente maintenant, elle pourra bien mendier son pain dans les rue» ou se chercher une place à l'hôpital.
— 0 mon Dieu !... quel affreux tableau me faites-vous là!... Mais c'est pour m'effrayer, n'est-ce pas, monsieur Moulinard, vous ne n(jus chasserez pas d'ici?...
— Si vous refusez de devenir ma femme, je serai obligé de faire comme je viens de vous le dire, belle demoiselle; c'est une chose arrêtée, et je ne reviens jamais sur ce que j'ai projeté.
— Jlais, monsieur, si je vous épouse, je vous rendrai très-malheureux, je ne vous aimerai pas du tout... Je vous ferai enrager toute la journée, d'abord I
— Oh ! que ceci ne vous arrête pas, vous avez un petit caractère gai et mutin que j'adore...
— Si je vous épouse, monsieur, je ne serai plus gaie; au contraire, i je pleurerai continuellement.
— Les larmes doivent vous embellir aussi, mademoiselle ; je pleurerai avec vous, si cela peut vous être agréable.
— Ah! monsieur... je m'étais bien trompée! je vous croyais bon généreux, mais je vois que vous êtes un méchant nomme.
— Mademoiselle, je reviendrai demain avec le contrat, pour avoii votre réponse définitive...
— Oh ! je ne consentirai jamais à devenir votre femme.
— La nuit porte conseil. A demain, mademoiselle.
Le notaire, reprenant son chapeau et son parapluie-riflard, salue profondément la jeune fille, et s'éloigne en disant :
— 11 faudra bien qu'elle finisse par consentir; elle ne voudra pas voir la mère Bloquet manquer de tout, et ma foi ! si le général reparait un jour, ce que je ne crois guère, qu'est-ce qu'il aura à me reprocher? 11 voulait donner les trois cents mille francs en dot à sa fille... Eh bien! puisque j'épouse sa fille, j'ai donc le droit de garder les trois, cent mille francs : il n'y a pas la plus petite obje-. ' a à faire à cela.
TAQUINET LE BOSSU.
Adnl|ihine ïie pleurait p;is, car olle avait un courage au-dessus de Fon âge, mais elle était bien triste, bien abattue, lorsfjue la veuve Iîl(i(|uet vint la rejoindre après le départ du notaire. Klle demande à telle qui est devenue sa fille la eau^e de sa douleur, et Adolphinc lui conte son entretien avec M. Moulinard. La mère di; Gustave ne peut revenir de sa surprise, elle avait cru le noUiire un bon bonirne.
— S'il nous chasse d'ici, que deviendrons-nous? dit Adolphine.
— Nous travaillerons; mon enfant, la rroviilcuce ne nous abandonnera pas... Et d'ailleurs mon (ils ne sera pas toujours abseht... Le général nous sera rendu !
— Hélas! il y a six mois que nous attendons en vain !...
— Mon Dieu ! comme vous avez l'air tristes, mesdames, dit le petit nnssu qui vient de venir dans la salle basse. Ça ne peut pas être le di'part de mon ci-devant patron oui vous afflige, ou ça m étonnerait extrêmement.
Adolphinc apprend à Taquinel le sujet de leur tristesse. Le bossu se donne une claque sur le genou, en s'écriant :
— Là, qu'est-ce que je vous avais dit? des méchancetés, des noirceurs! j'en étais sur... Ce pleutre! ce l'esse-nialliicu, qui veut s'allier à la fille d'un brave... Fi donc... est-ce que lis liilmux épousent les colibris! est-ce que les éperviers vont se nieltrc d.ins le nid des (auveltes! Mais séchez vos larmes! ce mariage ne se fera pas, et on ne vous chassera pas d'ici... je vous défcnilrai, je vous protégerai... je ne sais pas comment, c'est égal ; ayez confiance. Ma personne ne vous en inspire peut-être pas beaucoup, mais les amis, ça ne se mesure pas à la taille, les plus petits sont quehiucfois les meilleurs. Il y a un proverbe qui dit : Dans les petites boites les bons... Enfin suffit... Mais je suis trcs-las et je voudrais bien me coucher... dans le premier coin venu je ne suis pas difficile!
On conduit le petit bossu dans une petite chambre où il y a un lit, et Taquinet, enchanté, s'écrie qu'il va, jusqu'au lendemain, ronfler comme son semblable.
La nuit était venue, la journée avait été fatigante pour les deux femmes. La mère de Gustave habitait une pièce située au bout d'un petit corridor, la chambre d'Adolphine venait ensuite.
Les deux amies s'embrassèrent tendrement, et, en se quittant pour aller se livrer toutes deux au sommeil, se dirent :
— Si le revenant pouvait venir cette nuit, il nous doniierait peut-être un bon conseil.
La vieille mère est rentrée dans sa chambre, Adolphine est seule dans la sienne. Mais trop d'émotions l'ont agitée pour qu'elle puisse espérer goûter du repos. C'est lorsqu'on en aurait le plus besoin qu'il semble nous fuir. L'eau va toujours à la rivière, et le sommeil va trouver ceux dont l'âme est en paix.
La jeune fille ouvre sa fenêtre qui donne sur le bois. Le calme de la nuit repose, et, à défaut de sommeil, on peut du moins se procurer ce repos-là. Adolphine pense à son père, qu'elle voudrait tant embrasser, à Gustave, qu'elle eût été si heureuse de nommer son époux. Les heures s'écoulent. Minuit sonne : c'est le moment des revenants; Adolphine se met à genoux dans sa chambre, devant sa fo nêtie, et levant les yeux au ciel, lui adresse avec ferveur ces mots .
— Mon Dieu I... si vous permettez que ceux que nous aimous viennent nous consoler pendant nos rêves, accordez-moi encore un de ces rêves-là, et que celte nuit, en songe, je puisse nie croire ^u-ès de ceux que j'aime tant!
Après avoir fait cette prière, la jeune fille se dispose â se mettre au lit, lorsipi'un léger bruit provenant du jardin attire son attentkur. Elle écoute, il lui semble que (piebprun luarclic tirs-vite; bientôt le bruit approche, on se dirige vers la maison. Adolphine est très-(''Huie, et pourtant ce n'est point de la frayeur nu'elle éprouve. Les pas retentissent dans le corridor, on va droit a la cbaîibke de la mère de Gustave.
— Oh! c'est le fantôme! se dit Adolphine, c'est lui! bien sûr... Il \a voir ma bonne mère, et ensuite il viendra ici... Mais jiourtant... un fantôme... un rêve... cela ne marche pas... Ceci est donc une realité... t'est donc vraiment une personne (pii vient d'entrer chez nous... Mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire... et que dois-je faire?
La jeuric fille est partagée entre la crainte et un sentiment qu'elle ne peut s'expliquer. Mais Adolphine tenait de son père, elle éuiit brave, et elle veut absolument connaître la cause du bruit (]u'elle a entendu. Ouvrant sa porte presiiue toute grande, elle se cache derrière et alliMid, persuadée cpie l'on viendra aussi dans *u cliambre.
Eu ellet, an bout de quelques minutes, on marche fle nouveau, on sort de chez la pauVre mère et l'on approche à petits pas de la' chambre <'e la jeune fille; celle-ei a éteint la chauclelle, mais la lune
éclairait une partie de la pièce, assez pour que l'on pût reconnaître les persfrtines.
Le fantôme est entré doucement, il ?«'st approché du lit de la jeune fille, il s'est penché comme pour la voir dormir; mais un cri [hiri au même moment derrière lui : c'est Adoliibinc (pii est U^mU-e à genoux et murmure:
— Gustave... mon ami... si c'est ton ombre qui revient pf<ur non» voir, tu ne me feras pas de mal... oh!... non.. . je b;'is bien sûre que ceux qui nous aimaient de leur vivant nous aiment encore même quand ils ne sont plus!
— Adolphine! s'écrie le fantôme, ei an m*me instant la jeune fille, à demi évanouie, se sent soutenue par le bra.s de Gustave. Elle le rc' garde, elle presse ses mains dans les siennes, elle ne sait si elle doiJ en croire ses yeux; elle balbutie:
— Mon Dieu!... est-ce un rêve?... Gustave, est-ce tous?... ah' parlez-moi, dites-moi que vous n'êtes pas un revenant !
— Non, chère Adolpliine, répond Gustave, ce n'est point un rive j'existe, je suis près de vous...
— Vous existez !... et vous ne nous donniez pas de vos nouvelles. .. et vont laissiez votre mère dans les larmes... dans la douleur?...
— Ah ! si j'ai fait cela, mademoiselle, c'est qu'un serment sacré m'y obligeait... c'est que mon honneur... la y\e de deux autres personnes étaient attachés à mon silence... Le hasard vous a fait me surprendre, car je croyais vous trouver endormie, comme cela m'est arrivé plusieurs fois... Maintenant... il faut bien que je vous dise toute la vérité... mais jurez-moi aussi que vous ne trahirez point ce secret.
— Je vous le jure, Gustave.
S'asseyant près de la jeune fille, Gustave lui fait alors à voix basse le récit suivant :
— Vous vous rappelez le jour fatal où l'on ^int arrêter votre pire ; on le conduisit au donjon de Vinceuiies où je l'accompagnai; là, le général me dit :
— Je suis compromis gravement pour bne maudite lettre que j'ai écrite à Dorbecourt, mais si j'avais la réponse qu'il a faite à ma lellrt. mon innnrence serait aussitôt reconnue, car, dans sa reixinse. le ma jor refusait positivement mes services, en me disant «ju'il ne [Knivait point accepter d'argent d'un homme qui ne pensait pas comme lui, et d'un admirateur de Bonaparte.
— Eh bien! m'ocriai-je, où est cette lettre, l'auricz-Tous brûlée? — Non, je suis sûr de ne point l'avoir brûlée
— Qu'en avez-Tous fait alors?... il faut absolument la trourcr! Votre père se gratta le front, jura, et s'écria :
— Je ne peux pas me souvenir de ce que j'en ai fait.
Le lendemain, le général parut devant un conseil, il cita pour sa défense du major. On lui dit :
— Montrez-nous cette lettre, car on a visite tous vos papiers à Paris et à Saint-Mandé, et l'on n'y a point tj-ouvé cet écrit si important pour vous.
Mais votre père ne pouvant montrer cette lettre du major, le conseil suspendit son jugement, et renvoya le gi lierai dans sa prison. J'allais le quitter pour retourner près de vous, inademtiisellc, lors<]ue le général me dit tout d'un coup, en se frappant le front :
— Je sais où est cette maudite lettre... dans un portcîeuille que j'ai laissé en Allemagne...
— Enseignez-moi l'endroit... nommez-moi les pe'-sonnes, m'écriaije, et je cours chercher ce précieux papier. Le gené~.il secoua la tète en me répondant :
— Impossible à un autre qii'îi moi de trouver l'endroit... la maison où celte aveiiiure m'est arrivée... C'était aux environs de Munich... un soir... j'étais un jieu en ribotte... mms entrâmes cher un Ixnirgeois... je jouai... je perdis... lire!, je jouai jusqu'à mon |>.'rtefeuille... et je perdis... Il y avait dedans nulle francs, et déplus la lettre du majov... Oh! oui, j'en .suis certain maintenant... mais designer le lieu.,, l'endroit... impossible... seul je nn-onnaitrais cette maison!....
— Eh bien! lui dis-je, il faut qiievous p;irtiez, que vous alliez vousmême en Allemagne cliercber votre portefcudie.
— Tu oublies que je su{s prisoinûer.
— Je tiendrai votre place. Vous êtes homme d'honneur, le coniiiiaudaut du donjon est votre ami, il vous coiuiait, il saÈi que vous re\ ieiidivz.
En etVet, mademoiselle , nous fîmes appeler k vouiraandanl. nous lui eontâiues tout L'ollairc "^v g<iieral était remise indclîni:i)rnl, ii
TAQIINET LK BOSSU.
éUiit probable qu'on ne s'occuperait jias de lui de longtemps. Le cmnniandant consentit à ce que je resUisse à la place de s.n priMjiiiiier, mais après ui'avoir fait jurer sur lliouneur que je ne donnerais de nus iiiiuvelli's à personne, pas uivim à ma mère ni à vous; de son coU-, le ijcMural lui lit le même serment, et il partit espérant èue tout au plus quinze jours absent.
— Bon Gustave! il serait possible... vous étiez en prison pour mon ptM-e... et je vous accusais... Mai* curarvint, depuis six mois, a'est-il pas revenu?...
— Je l'ignore; mais je suis bien certain qu'il n'y a point de sa faute ; sans doute des obstacles insurmoiit;ibles l'auront retenu. Moi, je savais par le commandant une vous habitiez ici... tout près de ma prison; c'est ce qui m'enharnit à lui demander une pràce, celle de v>rlir pendant la nuit, d'avoir une heure, rien qu'une heure de liberté pour embrasser ma mère pendant sou sonmieil. Il me l'accorda à fondilion que je ne me monlreriis pa,s... que je ne vous parlerais pas... Vous savez tout maintenant, vous connaissez la cause du mystère dont je m'enveloppais...
— Ab! Gustave... que je suis heureuse de vous savoir vivant et si près de moi !...
— L'hevire -va s'écouler... il faut que je vous quitte.
— Déjà?
— Je ne dois pas compromettre le commandant ; il est fort inquiet pour demain...
— Que doit- 1 donc arriver demain t
— Bonaparte, qui vient encore de battre l'ennemi, est revenu à Paris, et demain il passe une srando revue à Vincennes devant le château. Si le premier Consul allait se rappeler votre père et demander à le voir...
— 0 ciel! est-ce que vous seriez puni, vous?...
— Je l'ignore; mais le commandant serait perdu, car Bonaparte est inflexible sur tout ce qui regarde la discipline.
— Ah ! Gustave, vous me faites trembler. J'avais encore bien des choses à vous apprendre... au sujet de M. Moulinard, qui veut m'épouser !
]| — Vous épouser !
' — Ohl soyez tranquille! je n'y aurais jamais consenti lors même que je doutais de votre existence ; jugez si je le voudrais à présent !
— Chère Adolphine ! et il faut vous quitter ; mais le temps s'écoule... .\dieu donc... je vais courir jusqu'à ma prison... et vous... consolez ma mère...
La jeune jUe n'ose pas retenir son fiancé qui s'éloigne vivement, regagne le jardin, et saute lestement par-dessus le petit mur qui touche au bois.
xim
!•£ PlLEBOEXi COSTSCX..
Le lendemain, de grand matin, les habitants de la laiterie sont heiUes par le bruit des tambours, du clairon, de la trompette; les troupes arrivaient de tous côtés pour la grande revue qui allait avoir lieu; on savait que le premier Consul en personne devait la passer, et le plus vif enthousiasme rognait dans les rangs des soldats, enciiantes de voir celui qui venait de conduire les Français à la victoùre. l'armi les bourgeois et les paysans l'ivresse n'était pas moins vive; les Villageois avaient quitté leurs champs, leurs travaux; les habitanis «aient tous en l'air comme pour un jour de grande fête, et, en effet, rcn était un de voir Bonaparte.
Adûlpiiine n'avait guère dormi, comme on le pense bien; dès le point du jour elle avait été trouver la bonne mère Bloquet, et lui avait conté tout ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Ce n'éuit pas tenir tiçs-religieuseraent le serment qu'elle avait fait à Gustave, mafs elle K elait dit qu'une mère ne devait jamais être BAaj^ise dans le nombre
des personnes pour lesquelles on doit garder iin secret. Ce raisonnement n'était pas bien junte peut-être, mais il est tout à fait dans U nature.
La mère de GuslaTe s'était sentie raieiinie de dii ans en a(iprenaiit ijiie son fils eïisUiit. Puis les deux femmes s'étaient bien pr-nin^ d'aller à la revue, non pas prieis<inent (jour voir Bonaparte, mihi- IHjur ticher d'avoir des nouvelles, de savoir si le premier Consul du '..it visiter les prisonniers de Vincennes.
firfin, en entendant le brjitdes tambours, des trompettes, en ap pr-iiant qu'il allait y avoir une revue, le petit bossu avait tait un bon' de joi'-, et s'était écrié :
— C'uel bonheur!... le premier Consul y sera! moi qui aiUuijoiir^ désire le voir de près, et qui o'ai jamais pu apercevoir que le bout df son cbi|)eau... une simple coriu Oli! cette fois, je l( verrai, dusseje pour cela monter sur les épaulvs de bjut le monde... On s'appui( assez souvent sur ma bosse, ce ne sera qu'un rendu [jour un prêté.
Tandis que ceci se passait au bois A au village, le commandant de la forteresse étiiit inquiet, soucieux, et Gustave partageait ses tourments, car le général l)e»pai-ville, celui qui n'avait jamais manqué à sa parole, n'était point revenu prendre dans la pris<in la place qu'un autre iicciipail pour lui. In si-crel pressentiment disait au commandant atie le premier Consul voudrait voir son prisonnier, et alors il était perau, déshonoré.
Tout à coup, sur les huit heures du matin, un homme à cheval, couvert de sueur et de poussière, arrive au grand galop jusque dans les cours du château, ou on le laisse pénétrer, croyant qu'il est porteur d'ordres pour la revue. Cet homme saute à bas de son cheval, il demande à voir le commandant. Celui-ci arrive et pousse un cri de surprise, de joie. C'est Desparville qui est devant lui. 11 se hâte de le faire passer dans une pièce où ils sont seuls, alors le général se jette dans ses bras en lui disant :
— Me voici... c'est moi... sacré mille bombes! vous m'avei cru ' frit, n'estrce pas, vous autres? et au fait! plus de six mois pour faire
un voyage de douze jours, c'est un peu abuser de la permission. Encore ne serais-je arrivé que ce soir, si je n'avais pas appris, à dix lieues d'iri, que la petite redingote grise passait une revue ce matin à Vincennes ; alors, je me suis dit : Bigre ! une revue, il faut que j'y sois, sans quoi, mon pauvre vieux commandant pourrait avoir du tintoin rapport z'a moi. Et là-dessus, remontant à cheval, quoique déjà éreinlé, j'ai donné de l'éperon... si bien que ma pauvre bête en crèvera, ou ça m'etonuerait bien... Enfin, j'arrive encore à temps, n'estce pas?... c'est l'essentiel... Mais Gustave, ce pauvre Gustave! il doit avoir moisi en prison... et c'est pour raoi... Je voudrais bien l'embrasser!...
Le commandant se hâ'e de »)Onduire le général près de Gustave, qui se précipite sur son caur, et commence par lui donner des nouvelles de sa fille; puis s'ecrle : — Eh bien, général... vous rapportez enfin cette lettre qui prouve votre innocence?...
— Je ne rapporte rien du tout!...-=Grand Dieu! — Vous me direz que ce n'était pas la peine alors d'être si longtemps absent... mais, si je n'avais pas toujours espéré retrouver ce chien de portefeuille... Mille cartouches... ai -je couru après... c'est-à-dire après celui qui devait l'avoir!... Il faut vous dire que l'animal avec qui j'ai joué avait quitté sa demeure... que j'avais eu diablement de peine à retrouver : c'était un Allemand... un nommé Beltiuann... Roulmann... Trottmann... est-ce que je sais; ils ont des noms à disloquer la mâchoire. Enfin, on nie dit : Votre homme vient de partir pour tel endroit. J'y cours... Bon, il n'y était plus... et il me faut le chercher autre part... et toujours obligé d'user de précaution quand je rencontrais des Français; car on n'aurait pas manqué de dire : Tiens, De=parville, qui est prisonnier, et qui se promène en Allemagne ; c'est commode. Pour me rachever, en galopant la nuit après mon Roulmann... Doguemann!... je fis une chute de cheval et me cassai une jambe; alors je fus obligé de rester près de deux mois sur le dos. Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'enrageais. Quand je fu-< guéri, on !ie savait plus ce qu'était devenu mon Drogueinann. Alorj je me dis : .\ssez d'amour; ça pourrait me tenir comme ça dix ans! il faut revenir au quartier; et là-dessus j'ai rebroussé chemin et me voici... A présent je sais que ma fille se porte bien, je suis heureux; et toi, Gustave, tu vaj retourner près d'eUe et l'épouser de suite...
— Quoi! général... vous voulez que je vous quitte!
— Il y a lichtre bien assez longtemps que tu es en prison, mon aiiu tu dois connaître toutes les araignées du donjon... Mais quel bruit... quels cris?...
— C'est !e premier Consul qui arrive...
— Allez à vos affaires, commandant, et toi, Gustave, près ûe ma fille... Quaiit à moi, mes enfants, ou sait désormais où m . trouver... et, ma foi, arrive qui plante, faut pas se désoler d'avance.
Gustave a obéi à so» zénéral^ il quitte le château et se bâte de se
TAQriNFT LE BOSSU.
ronfirc à l,i lailfivie; mais en route il rencontre sa mi^re et Ailolpliine '|iii venaient vnir la revue. Il n'est pas besoin rie dire rpielle est la j.iie (le la jiaiivre inerc en retrouvant son (ils, et w-lle d'AiInlpIiine et ;i|il)ienant (jne son père est de retour, (^etlc joie est teni[ierix eepencl.Mit par le chagiin que l'on a d'apprendie ipie son voyage été inutile.
Mais de tous côtés on rourt, on se pousse, on se presse. Le ^.remier Consul est sur la route de Vincennes, enlniiié de son état-major, beaucoup plus brillant que lui, qui cacli" toujours une partie de son uniforme sous sa modeste redingote grise. Bonapurle n'en est pas m oins admiré de tous; c'est à qui pourra mieux le voir, le contempler; .;t de ceux (pii s'agitent pour cela, on doit penser que le petit bo»su l'est point un des nioiils actifs.
Taquinet court dans le bois de Vincemies comme s'il jouait aux barres ; il va de l'un à l'autre en demandant :
— Passc-t-il par ici... est-ce de ce côté qu'il prend... tournera-t-il il droite ou à f,'a'jclie?... Sapristi, si je ne le voyais pas aujourd'hui, 'le ne me le pardonnirais jamais!... Je suis capalile de monter sur un U'iire... je j^riuiperais sur un màt de cocagne pour voir ce grand ca- «itaine!... je dis grand... ce n'est pas de taille, mais ca me lait plai- 3ir (pi'il ne soit pas très-grand... c'est ficreinent flalieur pnur les petits hommes quand il se trouve des gaillards de cette éloiVe-là dans leurs rangs.
Cependant le monde arrivait en foule de tous côtés. En passant à travers ini massif d'aibres pour se trouver plus vite près du château, le piîtil bossu se jette dans un monsieur et une dame qui prenaient le même chemin.
— Eh ! sandis! mon cher, prenez donc garde, s'écrie le monsieur tn ramassant son chapeau que Ta(|uinet vient de jeter à terre. Esl-cé que vous avez un bandeau sur les yeux comme Cupidon.
Au son de cette voix, à cet accent bien connu de lui, Taquinet exas:'.!ne le personnage qui vient de lui parler et reconnaît son ancien compagnon de voyage, le beau Floridor, qui porte encore son balandras garni de poil de lapin, et donne le bras à une dame qui n'est autre que la grosse Allemande aux cheveux rouges.
La toilette du monsieur et de la dame est loin d'annoncer une po»rtion brillante, et à la manière dont les deux époux se tiennent le bras l'un et l'autre, il est facile de deviner que la lune de miel est déjà passée pour eux.
— C'est mon faux marquis! s'écrie Taquinet en allant se placer devant Floridor.
— Eh! tiens! c'est ce cher ami Taquinette!... Buniour, mon bon, répond Floridor en prenant sur-le-champ un air aimai le.
— Oh! votre bon... je l'ai trop été, monsieur le faiceur... car je connais maintenant toutes vos roueries... Votre soi-disant duel... avec le milord pour rire... je sais tout; du reste, j'avoue que je n'ai pas éié fâché d'apprendre (]ue vous n'étiez qu'un marquis de théâtre. Cela a dû un peu uiurtiruV iiiadume, lorsqu'elle a su que son époux n'était qu'un seigneur de contrebande.
Pour toute réponse, Edwige jette sur le bossu un regard colère, et tire Floridor par le bras en murmurant :
— Eh bien, monsieur, est-ce que nous n'avançons pas?... est-ce qui .-lous allons rester là?
— Si m.idamel si, nous avançons, répond le bel homme d'un air ri sp'u gracieux ; puis ^1 se tourne versTai|iiiiiel, en lui disant:
— Tenez, mon bon, il ne faut pas m'en vouloir... J'avoue que je OIS ai coupé riierlii' sous le pied... mais, cadédis! je croyais que «tte herbe-là eiait du sainfoin, de la bonne luzerne I et ce n'était que
du chiendent... pas autre chose, et du chiendent bien amer!
— Qu'enlcndez-vous par là, faux marquis?
— Eh, p.irdieu, j'entends qu'au lieu des quatre-vingt mi Ile livres en espèces ipie l'on se v;mt:iit de posséder, je n'ai trouvé chez niademoi.-elle Citrotlsmann que des dettes, un caractère insu|iportable et une vertu horriblement endonimagée!
— Ah, bahl... il serait possible...
- Oui, mon petit, j'ai été carotté, voilà le mot... J'aurais dû me mélier d'après le nom que ma sensible amie portiit; bien que, loin de laiie le seig:ieiir en Allema'jne, j'ai été obligé de m'en reveii ir bien vite en France avec lu.i tendre moitié pour ne pas être appnhendé au corps par ses créMeiers.
— Alors mon cousin Robinet voulait donc me mettre dedans, moi'' ~ Il V ons ( n vent | tut- être parce que vous avez introduit les bes
M>s (l.ins sa r.inille. Après cria, il a pu être trompé par madame, qn est une (iue uuUoise...
— Oh! ma foi, s'il en est ainsi, je ne tous en tciix plus, maniar:; au CMiiliaire, eesl un s<;rvite que vous m'avez rendu... i-l pour tou» CI. riiiM nier ji; vous di>ntie (pultaoce de ce que vou> me dever, d'autant plus que je suis persuailé que vous ne me \a\Krun. pu.
— Je n'entends pas cela, mon Iwin!... je vous paierai... je wwg paierai triple même... Nous allons entrer à I 0|K;ra-Comique de Paris; ma douce moitié a une voix de contrait*) ass<-z nourrie, je vais la faire engager, elle jouera les duègne* en chef et sans partage.
— Le plus souvent que je jouerai les duègnes et que je m'engagerai à un théâtre ! dit Liwijje en haussant les épaules, i" «le tcui (<m être actrice, moi.
— Il faudra pourtant I être, ma mignonne, reprend Floridor en reprenant le bras de sa femme et en le tenant Ires-ferme »<jus le sien Vous ferez les duègnes... je Tous ai-prendràl à chanter rop<ra-<u> mique, et ipiand vous n'irez pas bien, sandis, je vous acconipagnerai
avec une petite basse roulante qili v.jUs forcera bieri à roucouler!
Ah ! maisss!...
Edwige Carosttsman fiit un mouvemtmt furibiond, comme pour se dégager, mais le beau Floridor ne la lâche pas; les deux époux se regardent comme un chien et un chat qui n'ont jamais vécu ensemble. Eu ce moment, des cris qui se rapprochent annoncent l'arritée du premier Consul.
— Adieu, couple intéressant, dit Taquinet, je ne Veux pas manquer lîonaparte; je vous laisse à vos tendres amours, enchante de ce que le destin ait réuni deux cœurs si bien faits pour s'adorer.
Et le petit bossu se remet à courir en se disant :
— Voilà un homme que j'accusais ! qne je maudissais... et je lui dois le bonheur et la liberté!... 0 Providence! pardonne-moi d'avoir blasphémé contre toi... mais les humains sont aveugles, et ce que lu fais pour notre bien est souvent ce dont nous te savons Ie moms de gré... .\h! nom d'un petit bonhomme... le viiilà... il passe lâ-bas...
Poussant, repoussant chacun, donnant des coups de poing et des coups de coude pour se faire faire place, Taquinet est piirvi-nu à se fauliler dans le beau milieu de la foule, à l'endroit où elle est le plus compacte, tout près des soldats; mais alors on entend sa voix aiguë
ijui crie :
— Ahl sapristi, j'étouffe !... qu'est-ce qne ça veut dire de presser comme ça im individu... si on ne me fait pas de place, je vais mordre des mollets! je vais mordre n'importe quoi...
— Qui est-ce qui jappe là-dessous? dit un grand homme placé devant le petit bcssu.
— C'est quelqu'un qui n'a pas peur de toi, grand géant!... Parce qu'ils sont hauts comme des asperges, ils font leur embarras. .\h! mon Dieu ! c'est pas bien difficile d'être grand'? je n'ai qu'à acheter une paire d'échasses... Qui est-ce qui me soulève un peu'? je veux voir le premier Consul, sapristi ! Ah ! on va aplatir ma bosse si ça continue... Ah ! vous poussez, vous autres... moi. je pince, j'égratigne, tant pis... Us seraient capablcR <!« inardier sur moi, tous ces bœufslà !
Le petit bossu se démène tant que le grand homme placé devant lui, fatigué de se sentir pincer, se bais.se, prend Taiiuinet dans ses bras, l'enlève et le jette au hasard devant lui. Taquinet a été roulei .lans les rangs d'une compagnie de grenadiers qui n'ont [vas le teim>s (II' le chasser, parce (jue Bonaparte va passer devant eux; d'ailleurs, le petit bossu leur dit :
— Camai-ades, ne vous occupez o;is de moi... Je vous assure qu'on iw verra pas que vous avez quelqu un dans vos rangs... vos gibernes i:\ii caiHfnt parfailcincnt.
Cependant, le premier Consul vient de s'arrêter. Après avoir complimente les troupes sur leur belle tenue, il vient de donner des ordres, et bientôt le gênerai DespiU-ville est amené devant lui.
— Eh bien ! dilBona|wrte au général, avoz-vous enfin cette preuve de votre innocence dont vous p;u'lie2 toujours ■? il lUC semble que j«* vous ai laissé le temps de vous la procurer.
— Non... mon Consul, je ne l'ai pas... ré|wnd IVisparville. J'ai perdu en Allemagne le portefeuille qui la reiifcrniail... cl ou u'a jus pu le retrouver...
En te mouu lit la voix aigre du polit bossu fait entendre ces mots .
— Je l'ai, moi, le portefoiiille... mon cousin Uobinet me^ l'avail
donné pour le rap|H>rter en France au gênerai... P.irdon Sire
premier Consul... Votre Excellence... vive Bonaparte! voilà le porte-
feuille.
Au même instant, une main, qui p.ir.iissail à la hauteur des gonom des grenadiers, tendait un |viriefeiiille qii'r.n offieier s'empre-se d« prendre (Knir le renuitre au gênerai. Celui-ci poiisae un cri de joie cl piésenle oiitin à Bonaparla la Icilre qui pnuive fon innoccDC«.
TAQllINET LE BOSSU.
A(i?ès avoir lu cette lettre, le premier Consul tend sa main à Des- Darvùie en lui disant :
— On vous avait calomnié, mais je réparerai mon erreur... Vous êtes général. de division.
Et DesparviUe presse avec cd'usion la main de Bonaparte en B'écriant :
— Envoycz-mni au feu! vous verrez que je suis toujours bon là... et que jo ne boude pas !
— Vive le premier Consul!... vive Bonaparic!... Ah! crédlé, camarades, je vais être assommé par V(js giJKrncs... laissez-moi sortir de vos rangs, sapristi!... ou donnez-moi un bonnet du grenadier comme à vous; seulement je monterai dessus.
En disant cela, Taquinet parvient à se retirer d'entre les jambes des
soldats. Il arrive prés de ceux qui étaient alors si heureux : le général était dans les bras de sa fille, Gustave dans ceux de sa mi're. Mais à qu('li|ues pas de là, un honnne faisait ombre à c^ t;d)leau : c'étiiit Mnuliiianl, qui, consterné du retour du général, a pris enfin son parti cl se hâte de lui dire ;
— Général... vos trois cent mille francs sont à votre disposition... fe n'avais parlé de ce précieux dépôt à personne... J'attendais vos or-
— Je crois qu'il esp<5rait les attendre toujours... murmure Taquinet; mais le notaire se tournant vers r^lui-ci, lui dit :
— Vous voyez que je suis un honnête homme. I
— Touchez là, répond le petit bossu... je ne vous confierai jamais d'argent.
Quelque temps après, Gustave épousait son Adolphine et Taquim l l'tait de la noce, et i\ y dansait connue un cabri.
Après le service qu'il avait rendu au général DesparviUe, celui-ci avait voulu l'attacher à sa personne, mais le petit bossu avait refusé, in disant :
— Général, on ne voit autour de vous que des militaires, des gaillards bien tournés, je jurerais trop auprès de ce monde-là. Laissezmoi seulement gérer vos affaires et celles de vos enfants, et je vous réponds que vos fonds) ne joueront pas à cache-cache comme chez M. Moulinard.
Plus tard, grAce à la générosité du général, Taquinet devint avoué et parvint alors à trouver une femme, mais il épousa une naine. Comme son protecteur lui en demandait la raison :
— Général, lui dit-il, j'ai bien vu qu'une femme était un mal né» [ cessaire, mais je me suis donné ce mal-là le plus petit que j'ai pu.
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je! ma
J'el
Paiis. — Typographie de Rnuge frères, Dunon et Fresné , lue du Four-Saiiil-Germain, 43.