‹ MoustacheChapitre 146 sur 281 · VICTOR BENOIST ET C · texte numérisé non relu

VICTOR BENOIST ET C

— ÉDITION ILÏ^USTllK !•: — ule g i i - le- caii.n , lu

LE

PROFESSEUR FIGHECLAQUE

Far oh. P^XJXj IDE KOCK

nt.vx SOEURS

— Dccidomont, j'ai assez travaillé ce soir; il est Imil heures passées. Ou peut bieu se reposer quaud ou a fait des Ikuis toute la journée... Est-ce que tu no vas pas quitter ton ouvraf,'o. toi, Angelle ?

— Pas encore. Je voudrais finir celte broderie pour ma jolie dame de la rue d'Autin...

— Ah ! la comtesse de Valj,'rave. Mais tu as tout le temps, rien ne te presse, tu m'as dit toi-méuie que cette dame ne t'avait pas demandé ces beaux mouchoirs pour une époque lixc.

— Je le sais bien, mais j'ai du plaisir à faire cet ouvras^-

— Ils surout superbes, ces mouchoirs; on doit te payer cela très-cher !

— Oh ! ce n'est pas pour cela que j'y mets tant de soin; mais je suis bien aise de conleuter celte jeune dame, elle est si aimable, si gentille, pas hère du tout... Klle me fait asseoir prés d'elle, et cause souvent avec moi comme si j'étais une de ses amies...

— Ce n'est pas alors connue cette grosse connnerijanti! pour qui j'ai l'ait une garniture de bal et une coilfurc tout en boulons

de roses... Elle n'est jamais contente de ce (joe Je lui apiKirle... Voilà six (iiis qu'elle me fait retoucher à s.i cnilTure : cela ne. lui va jamais bien, cela ne la rajeunit pas assez, à ce qu'elle dit. et elle s'en prend à mes Ih'urs ; moi, je lui ai répoiiilu bien franchement l'autre jour": « Madame, je me suis chargée Je vous faire des fleurs, mais ji' ne me suis pas engagée à vous rajeunir ! Je ne suis pas .sorcière !... » Oh ! si tu avais vu cumoïc elle était eu colère !

— Tu perdras sa pratique !

— Je in'tn moque. Giàeo au ciel, nous n'attendons ivis apr«>s notre travail pour vivre; notre pciv nous a fait apprendre à chacune un éUit parce (|ue c'est une ressource en cas de malheur, et il a bien fait. I) abord, si je ne fusais rien, uUii.je ureuuuier.iis beauciiup, et je si r.iis Cii\iable de fau-e îles .-.ol lises...

— Ah ! l.eoiiie, tu te ealomuiesl

— ^on, non... Oh ! je me connai.s, vois-tu... Il faut toujours que je fasse quelque chuse. Ainsi, je quitte mon ouvrage mainlenaut, mais je vais pivndrt! des CiU-les et nie lairo une reuSMte, pour savoir si je me marierai bientôt.

— Tu n'as pas liesoui de caries pour s;ivoir cela, puisque œla dépend de ta volonté ; mon père ne t'a-l-il p.is dit : « Létmie, quaud lu voudras te marier, ta dot est touie proie, je te donne quinze uiille francs, cuumie à ta :-œur. Choi.-is uu mari à tou

i: PUOFESSEUn FICIIECLAQL'E.

gftùt, pourvu qu'il ait iiii (itat, ou au moins une lionne plari', ul je donne mon consentement... » Tu vois donc bien qu'il ne l'; reste plus qu'à choisir.

— Oui, c'est très-facile à dire, cela! Mais d'abord, quinze niiH'' francs do dot, ce n'est pas grand'cliose !... On ne peut pas se llatlor de trouver la fleur des pois pour quinze mille francs !... Les maris sont fort chers. D'un autre côté, si j'avais une f^rossc dot, je dirais : « On ne m'épouse que pour mon argent... On ne m'aime peut-être pas du tout... » et je ne serais pas tranquille...

— Tu aurais raison. Moi, je trouve que mon père, qni a passé toute sa vie à travailler pour nous élever, qui travaille même tn- C(ire, puisqu'il tient les livres dans une maison de comiueice, fait déjà beaucoup en nous donnant à chacune quinze mille francs !

— Mais je ne te dis pas le contraire !... Mon père est rangé, économe, il ne va jamais au café, ne dépense pas un sou pour -es plaisirs. Son seul bonlienr e-t de faire le soir sa partie de rentc-et-un avec quelques amis; on met trois sous au jeu, on ne fe ruine pas.

— Tu voudrais trouver un mari rangé comme notre père?

— Non ; je voudrais un peu plus de variété dans mon existence. D'abord, j'aime beaucoup le spectacle, je voudrais y aller souvent; c'est pour cela que j<^ travaille : j'amasse pour grossir ma dot, afin que mon mari puisse me mener au spectacle. Ah ! tiens, Augelle, je serais déjà mariée si tu l'avais voulu !...

— Si je l'avais voulu ! Et comment donc ai-je pu mettre obstacle à ton mariage?

— Parce (pie tu es mon aînée... Tu as vingt et un ans ; moi, je n'en a't (jue dix-huit, et je trouve très-ridicule de me marier avant toi. .Marie-toi, ma sœur, cela me ferait tant de plaisir !

— Ma chère amie, je ne vois pas en quoi ma résolution peut en rien influencer la tienne ; le mariage est une chose sérieuse... bien sérieuse ; on doit réfléchir bien longtemps avant de se lier avec quelqu'un auquel on donne son existence, son avenir, sa liberté. Combien de jeunes fdles se repentent d'avoir trop légèrement contracté une union, dans laquelle elles n'ont vu d'abord que la toilette de mariée, le bal et le plaisir d'être appelées madame\... litre que l'on paye bien cher quelquefois!... Ainsi, crois moi, Léonie, n'attends pas pour te marier que je le sois, cela pourrait te mener trop loin !

Mademoiselle Léonie, qui est une brune à la mine éveillée, au regard vif et malin, et dont la bouche petite et bien garnie laisse souvent échapper un sourire léi-'èrement moqueur, fait un petit mouvement d'épaules, et va chercher sur des tablettes un jeu de cartes qu'elle pose sur une table, devant laquelle elle s'asseoit, tout en disant ;

— Très-bien, ma sœur, cela suffit, on ne l'attendra pas... Ah! tu ne craindrais pas autant le mariage si quelqu'un... si une certaine personne se décidait à se déclarer... Mais probablement cette personne là a sur le mariage les mêmes idées que toi !...

Angelle rougit, son front s'assombrit, et l'expression de ses yeux devient tout à coup d'une tristesse profonde. Angelle était une belle blonde, au teint à peine rosé, aux yeux bleus doux et langoureux ; bien qu'elle eût trois ans de plus qoe sa sœur, elle paraissait à peine aussi âgée. Sa taille fine était au-dessus de la moyeime, tous ses mouvements étaient gracieux, et le son de sa voix s'harmonisait parfaitement avec tous ses avantages extérieurs. Léonie pouvait plaire davantage à ceux qui aiment les physionomies espiègles et piquantes ; mais Angelle devait faire connaître un sentiment plus profond, plus tendre ; l'une devait faire connaître le désir, l'autre inspirer l'amour. , Au total, M. Picardin était donc le père de deux demoiselles fort jolies, et qui, à leurs avantages extérieurs, joignaient des talents et des qualités : avec tout cela, tt quinze mille francs de dot, on peut fort bien trouver des maris. Combien de jeunes filles deviennent dames qui n'en possédaient pas autant!

-ii. Picardin était fier de ses filles, il en avait le droit. A propos de ce monsieur, nous ne l'avons pas encore fait connaître ; mais sa biographie sera courte : que vouiez-vous que l'on vous dise d'un homme qui a passé sa vie à aligner des chiffres, à faire des additions? Sa fille, mademoiselle Léonie, vous a déjà appris que c'était un homme rangé, économe, n'allant point passer son temps au café. M. Picardin était un parfait honnête homme, n'ayant jamais fait de dettes et ayant horreur de tout ce qui annonçait du désordre ou de l'imprévoyance. Veuf depuis quinze

ans, il ava't eonvenaldcnient élevé ses deux filles ; mais si l'une d'elles avait voulu cpouser un de ces jcunu.s gens qui ne pos.scdent qu'une jolie figure et des espérances, il aurait tout aussitôt mis le jeune hiiinmu à la porte. Après cela, fort boiiliomme, ayant jusie assez d'esprit |iour s'amuser à une féerie, et mettant toute la finesse qu'il iidSiédait à bien jouer au trente-et-un.

Nous avons vu la blonde Angelle prendre tout à coii|i un air triste et rêveur en écoutant lp«<lernières paroles de sa £œur. Api es un moment de silence, penriant lequel elle a paru se recueillir, elle répond à Léonie :

— J'espérais, ma sœur, que vous ne reviendriez pas sans ce^sc sur un sujet... qui m'est pénible... mais en vérité il semble que ce soit pour vous un plaisir de me faire de la peine... ou de supposer des choses qui peuvent m'ètre désagréables. C'est bien mal, car je n'ai rien fait, moi, cpii piit vous affliger ou simplement vous Contrarier... Je croyais être aimée de vous, mais je vois bien que je me suis trompée !

tn a''hevant ces mots, Angelle avait des larmes dans les yeux. Aussitôt repoussant la table, jetant les cartes de côté, Léonie court à sa sœur, lui prend la tète et l'embrasse à plusieurs reprises en s'écriant :

— Qu'est-ce que tu dis 1 je ne t'aime pas, moi !... je ne t'airae pas !... Ah ! tu ne crois pas cela, n'est-ce pas, ma sœur !,.. Oh I je t'en prie, dis-moi que lu ne crois pas cela I... Je suis bien folle, bien étourdie... Mais vouloir te faire de la peine... est-ce que ce serait jamais dans ma pensée !... Au contraire, c'est parce que je te voudrais voir heureuse que je pense... que je dis... Mon Dieu! pourquoi tant de mystère !... Entre sœurs, est-ce que l'on doit avoir des secrels l'une pour l'autre'? Je croyais «pue tu aimais le professeur... je croyais cela, parce que. . . il y a six ans. . . j'étais bien jeune, mais j'ai de la mémoire, et je faisais déjà attention à tout ce qu'on disait, à tout ce qui se passait autour de moi... Ohl je suis curieuse ! je ne m'en cache pas!... c'est plus fort que moi! Je voudrais entendre tout ce qui se dit, et lorsque je suis dans ma chambre, et qu'un peu loin de moi deux personnes se parlent tout bas... je suis sur les épines.., je grille, je brûle desavoir ce qu'elles se disent... C'est très -vilain, n'est-ce pas? Mais j'ai beau faire, je ne puis pas me corriger... Alors je me rappelle qu'autrefois, quand M. Ficheclaque... ah I l'horrible nom, Ficheelaque ! Par exemple, voilà un nom que je ne voudrais pas porter...

— Mais ce monsieur s'appelle aussi Ludger, et ce n6m-)à n'a rien de dé.sagréable.

— Oui, j'en conviens, Ludger, c'est doux, c'est gentil. ^mais Ficheclaque... C'est qu'il est d'origine allemande, le professeur, n'est-ce pas !

— Oui, ses parents étaient Alli mands, mais lui est né en France.

— Je disais donc que... il y a six ou sept ans... tu étais déjà grande, toi, et M. Ludger... oui, il vaut mieux dire Ludger que Ficheclaque... eh bien, le professeur venait très-souvent chez nous... il t'appelait sa petite femme... tu l'appelais ton petit mari...

— C'était pour plaisanter...

^Plaisanter!... tu avais quinze ans... lui, oh! il est beaucoup plus âgé que toi... il avait près de trente ans... on ne doit pas plaisanter à cet âge là... il te faisait la cour très-sérieuseràent...

— Tu as cru cela... il avait, comme il a toujours, beaucoup d'amiiié pour moi„. pour nous... mais ce n'était pas de l'amour...

— Ça y ressemblait cependant!... et il paraît que mon père pensait comme moi, car il dit à ce pauvre Ludger... qui était très-pauvre alors... il ne trouvait pas d'élèves et portait une malheureuse redingote verte qui ressemblait à ces vieux laiiis de billard qui ont été raccommodés souvent...

— Où donc as-tu vu des tapis de b llard, toi, Léonie ? est-ce que tu entres dans les cafés?

— Non, mais en passant devant les cafés, je regarde dans l'intérieur, et puis c'est Jolichose qui me rapporte tout cela... Br f, mon père dit au professeur : « Mon cher ami, vous n'avez pas le sou, pas d'emploi, pas de rente... Ne vous flattez pas d'être jamais le mari de ma petite Angelle; pour prendre une femme, il faut être certain de pouvoir la nourrir... et c'est à peine si vous gagnez de quoi vous vêtir... Que serait-ce donc s'il vous arrivait aes enfants ! » Voilà ce que mon père dit alors à ce pauvTe M. Ludger,.. Ficheclaque...

LE PROFESSEUR FICllECLAQUE.

— Oh! j'.' m'en soiivifins bien... Et Ludgcr s'en alla bjcn tristo... I)ieii al(li;,'é, en disant u mon pure qu'il no viendrait plus que raremei't, qu'il sentait bien qu'il avait raison, et qu'il serait désole (le nuire |)ar sa présence à rétablisscinintde sa fille aï née... et il fut |irés de trois muis sans revcMiir à la ni.iison !

— Ou', mais quatul il y revint, ee n'élait [ilusle même homme... Il était mis avec élégance, et cela lui donnait un tout autre air ; ri(Mi (|u'à le regarder^ on voyait qu'il avait de l'argent plein ses (loclirs, car il y a une différence bien grande dans les manières d'un homme à sou aise et celles d'un [lauvre diable qui ne sait |ias ( ù trouver à dincr !... Enfin, M Ludger semblait avoir fait fortune, et en eU'el il dit à mon [lèrc qu'il avait fait un héritage sur Icciuel il était loin de compter; et depuis, la fortune lui avait coiis^iiuunent souri .. 11 avait des élève- plus qu'il n'in voulait!... Le monde est si injuste !... on le repoussait quand il se présentait avec son paletot vert râpé, mais depuis (|u'd était bien mis, l'c tait à qui prendrait de ses leçons, et plus il se faisait payer ".\i' i , plus on voulait de lui pour professeur...

— Oh ' mais, il est bien savant au^si !

— : C'est possible !... je ne dis pas le contraire... quoique monsieur Bourlet piétende qu il lui fera des questions auxquelles il ne pourr-1 pas répoudre...

— .Monsieur Boiir'et est un sot, un envieux, un méchant... le mérite des autres le fait souffrir!... U a toujours délesté monsieur Ludgir ..

— Oh ! il y a aussi une autre raison, c'est que monsieur Bou.let €?t amoureux de toi, et qu'il voit bien que le professeur occupe seul ta pensée...

— Ma sœur...

— Voyons, ne te fàrhe pas... Tu ne nieras pas à moi que tu l'aimes... 11 est cependant bien plus âgé que toi !...

— Il a trente six ans . j'en ai vingt et un passés... il me semble que je ne suis pas trop jeune pour lui !

— Non. mais c'est lui qui serait trop vieux pour toi... enfin, il te convient ainsi... très-bien... et puis, d'ailleurs, à quoi sert qu'il te convienne ou non 7 depuis que ce monsieur a hérité, depuis qu'il a une foule d'élèves, qu'il est riche enfin, ce monsieur ne parlt! pas de t'épouser. .. il ne l'appelle plus sa petite femme... et au lieu de, di mander ta main à mon père, qui certainement ne la lui refuserait |ilus maintenant, il ne lui soiiflle pas un mot de son amouf pour toi. Dans les commencements, mon père disait : Il trouve Apigelle encore trop jeune pour devenir sa femme. .Mais le temps se passe... les années se sont écoulées... Tu as vingt et un ans passés et ce monsii:jr iiedemande pas ta main... mais c'est affreux. Cl la, car il est cau-e que tu as refusé plusieurs bons partis... entre autres, M Bourlet, le courtier marron... qui n'est pas mal, qui a de la fortune...

— Je ne |iuis pas souffrir ce monsieur... Puisque tu le trouves bien, pourquoi ne l'épou.ses-lu pas'? car à présent il te fait la cour, à toi !

— Ah ! oui. par ricochet, parce que tu n'as pas voulu de lui ! Merci, je ne v u\ pas qu'on me prenne par ricochet. J'iumerais encore mieux Jo ichose. c'est dommage qu'il soit si bète I... il est gentil garçon, il polke très-bien, et moi je suis folle de la d.insc... Si je l'épousais, je voudrais qu'il me fit polker toute la journée.., mais il ne sait pas valser. . et j'adore la va'se... voilà qui lui fait du tort... Du reste. Joliehose ne peut pas encore se marier... son père doit lui lai.sser sou magasin de confection... mais ce ne sera pas encore demain, et Jolii liose n'a que vingt-deux ans, Mais ce n'est pas de Joliehose qu'il s'agit, c'est du professeur. Voyons, Angelle, iois franche avec moi. Et avec qui te seras-tu, si ce n'est avec ta sœur? Avoue qu(^ la conduite de M. Ludgrr te rend malheureuse... qu'elle te fait soiiffiir. Oh ! tn as de la patience, loi... mais, à ta place, je lui aurais déjà dit : Eh bien, monsieur, vous ne m'aimez donc plus? vous ne voulez donc plus m'épouser? Quaii I j'avais quinze ans, et que vous étiez pauvre, vous me répiiliez sans cesse que vous seriez bien heureux de me prendre un joui- nour votre femme... aujourd'hui j'ai vingt et un ans, vous êtes riche, vous avez une position assurée, et vous ne me demandez pas à mou père... Qu'est-ce (pie cela veut dire?

— Non, l.éonic, non, je ne dirai pas tout cela à M. Ludger, car il me .semble que je n'ai pas besoin de l'interroger pour connaiire sa iopoii>e; s'il ne demande pas ù nrepouser, c'est qu'il ne in'.ilnie plus! c'est bien évident... et je uo veux pas le forcer à me dire cela... ce serait le mettre dans une position désagréable pour lui et pour moi.

— Il ne t'aime plu=, dis-tu ?... U ne l'aime plu»!... mais a'ors pourquoi vienl-il presque tous les soirs pas.ser avec nous les moments qu'il a de libre»'? pourquoi cherche t-il à se pL-icr-r louj^iurs pre,-) de toi?.., pourquoi te regarde-l-il sans c - ■', lorsque tu parles, t'éc lut'-t-il omnw: s'il enleiii s anges ?,.. Mais comment donc se condiiil-on près d i,

l'on aime... si tout cela n'annonce pas de l'amour I...

Les yeux d'Angelle .«e raniment, une expression de borbeur y brille pendant los dernières paroles de sa sœur, et, lorsque celle-ci a cessé de parler, elle s'écrie :

— Vraiment, Léonie, tu as remarqué tout cela? Tu trouve? qu'il a l'air de m'aimer encore...

— Assurément, et je ne suis pas seule à penser cela ! M. Bourlet disait l'autre soir à <li mi-voii : Ce M. Ficheclaque regarde ma lemoisellc Angelle comme s'il voulait n'en taire qu'une bouchée !.-. c'en est inconvenant !

— Eh bien, oui, moi aussi quelquefois j'ai cru que Ludger m'aimait encore... Quand il attache ses grands yeux bleus sur les miens... .\h ! si tu savais comme ils sont expressifs!.

— Eh bien, alors, on saisit ce moment là... on lui dit : Pourquoi me regardez vous ainsi?... pourquoi cheichez-voas à me faire croire que vous m'aimez? ou si vous m'aimez en effet, pourquoi ne parlez-vous pas à mon père? .. Vous savez très-bien que maintenant il ne vous refusera pas ma main... Voilà ce qu'il faut dire... ça le forcerait à s'expliquer... Oh ! si j'étais à ta place 1 comme je parlerais...

— Non, Léonie, je ne veux pas lui dire cela !

— Alors, il n'y a pas de raison pour que cela Qnisse!... et dans vingt ans vous serez aussi avancés qu'aujourd'hui !.,. ça promet 1

M. JOLICHOSE ET M. BOITILET.

La conversation des deux sœurs est interrompue par l'arrivée d'un jeune homme, un peu joufflu, mais as.sez joîi garçon, qui entre en sautillant, en se dandinant, et pose son pied sur la queue d'un gros chat qui était fort tranquillement assis près cle la porte. Le chat pousse un miaulement plaintif, ce qui fait reculer le nouveau venu, qui se jette alors contre une chaise sur laquelle ou avait pose des cartons ri nfermant des fleurs artificielles, et le choc subit imprimé à la chaise fait dégringoler les cirions sur le parquet.

— Il est donc décidé, monsieur Joliehose, que vous n'entrerez jamais ici San- faire quelque bêtise! s'écrie Léonie en cournnt ramasser ses carions, taudis que le jeune homme, tout confus de ce qu'il a fait est resté dans un coin de la chambre d'où il n'ose plus bouger. Vous écrasez la queue de mon chat qui était là bien tranquille et ne vous gênait en rien pour entrer...

— Mademoiselle , je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès 1...

— Vraiment! il ne manquerait plus que cela., si vous le faisiez exprès de marcher sur Bobo, je vous défendrais de revenir...

— Seulement vous remarquerez que Bobo a la queue trop longue pour un chat tout seul...

— Taisez-vous !... et, non content de marcher sur mou chit, vous jetez tous mes cartons à terre...

— Je vais les ramasser, mademoiselle...

— N'y touchez pas 1 vous feriez quelque nouvelle gaucherie...

— Pardon, mademoiselle, mais je n'ai i>as encore eu l'avantage de vous souhaiter le bonsoir et de m'informer île l'olal de votre santé...

— Merci, monsieur Joliehose, répond Angelle en souriant, nous nous portons Lien. ,.

— Et comment va l'état de la santé de monsieur votre père ?

— Mou père se porte bien... dit Lé(Miie. Allons, avancez, monsieur .. vous n'allez pas rester toute la soirée dans ce co n, je présume?

— l.e. jeune houiuio se décide à s'avancer dans la clianibro ; il va s'assi;oir sur une chaise, garde un moment le silence, puis murmure :

LE PHOFliSrtEUU FKMIECLAulJF.

— Et... vous vous ites (mijoiirs Lien [lorlOf, iiiadcinoisille y

— Ah ! saijristi, monsieur Julichose, vous ne .sortirez donc pas de là ce soir ! s'écrie Léonie qui ne peut s'empêcher de rire tle la fip;urc piteuse que fait le pauvre gari^on, tout honteux des maladresses qu'il a faites en entrant. Vuilà trois fois que vous nous demandez oomnient nous nous porto[is !...

— C'est de jieur de l'oublier, maJeuioiselle.

— Moi, je crois plutôt ([ue c'est parce que vous ne trouvez pas autre chose à nous dire... Tenez, vous ûtes bien mal nommé, aussi, vous!... car lorsqu'on s'appelle Jolichose, on ne devrait en (lire (jue de spirituelles.

— J'en dis aussi quelquefois, mademoiselle.

— Vous'? ah ! par exemple, je ne me suis jamais trouvée là quand cela vous est arrivé... et c'est bien mal à vous d'avoir de l'esprit il notre insu!...

— Ah! vous vous moquez toujours de moi... et ça m'intimide...

— Est-ce qu'un homme doit être timide!... Savez-vous une chose? C'est que si la timidité est convenable chez une femme, chez un homme elle frise la bêtise.

— Ah ! elle frise... je m'en souviendrai, mademoiselle... A pro[ios : mon papa m'a dit de vous présenter ses hommages et de m'informer de l'état de votre santé...

— Est-ce que vous allez recommencer"?... Et fait-il de buiines alTaires, votre père?

— Mais pas mal... la confection donne assez... surtout pour les enfants ! 11 y a beaucoup d'enfants cette année !

— Mais je présume que vous ne les habillez pas des qu'ils tiennent au monde?

— Oh ! non... nous avons des habillements complets pour l'âge de trois ans et au-delà... Ah! j'oubliais 1 je viens de rencontrer M. Bourlet qui m'a dit qu'il allait venir faire la partie de trente-et-un de M. Picardin. H fume son cigare et puis il me suit...

— Ah ! si son cigare pouvait durer toute la soirée I dit Angel le.

— Mon Dieu ! tu lui en veux bien à M. Bourlet ! dit Léonie. II est cependant assez gai... et puis il n'est pas bête... comme une autre personne qui vient ici.

Et l'espiègle jeune fille jette un regard de côté sur Jolichose, qui se dandine sur sa chaise.

— Je sais fort bien que M. Bourlet n'est pas bote, mais il a l'esprit méchant, moqueur; dans les choses les meilleures il cherche toujours le mauvais côté. Je n'aime pas cela, moi ; avec lui, ce qui est bien est toujours douteux... ou cache un motif que nous ne devinons pas... Pourquoi donc ne pas croire que l'en aime à faire le bien, et vouloir que ce soit toujours notre vanité qui nous guide?...

— Dame ! M. Bourlet prétend qu'il a étudié les hommes...

— Si ses études ne lui ont appris qu'à douter de tout, je n'envie pas sa science... et vous monsieur Jolichose?

— Moi, mademoiselle, vous êtes bien bonne, je me porte trèsbien; j'avais un peu mal à l'estomac tantôt, mais ça s'est passé en dînant; c'est que j'avais besoin de manger probablement.

— Vraiment ! vous avez deviné cela ! comme c'est heureux ! Et oser s'appeler Jolichose... mais vous devez avoir un nom de baptême î

— Oui, mademoiselle.

— Et c'est ?

— Cloud, mademoiselle.

— Cloud... vous vous nommez Cloud... ah! quelle horreur !...

— Ce n'est pas gracieux, n'est-ce pas?.., aussi je ne le dis à personne, et quand mon père m'appelle : Cloud ! je ne réponds jamais, ça me blesse.

— Au fait, j'aime encore mieux Jolichose !...

L'arrivée d'un nouveau personnage met fin à la conversation : c'est M. Bourlet, un monsieur qui approche de la quarantaine, mais qui a les oreilles rouges, la figure pleine et le teint fleuri. Ce monsieur, d'une taille moyenne, est déjà un peu obèse, et ses cheveux fauves descendent tellement sur son front que c'est à peine si on lui en voit; mais il a l'œil vif, la bouche vermeille, le nez un peu gros et déjà passablement rouge. Il gesticule sans cesse, ne reste pas en repos, même lorsqu'il est assis, car alors il passe à chaque instant sa jambe droite sur la jambe gauche, et vice versa; debout, il va et vient dans la chambre, tourne, retourne^ change les chaises de place; enfin, s'il cause avec quelqu'un.

lorsqu'il est forcé d'écouter, il s'en pr<;iid aux boutons de son interlocuteur, les prend, les uecoue, les lire, et, si l'on n'y prend garde, finit par vous en arracher un, mais alors il s'en lire avec sa phrase favorite : « Il n'y a pas de mal... histoire de rire ! •

M. Bourli;t se présente d'un air joyeux, il tient dans sa mjin deux petits bouquets de violettes de dix centimes chacun; il en présenti: un d'abord à Angelle, en lançant un regard qui doit vou loir dire beaucoup de choses, et en s'écriant :

— Permettez, belle demoiselle... à tout seigneur tout honneur... à vous, maintenant, piquante Léonie. Veuillez, me-d.moiselles, accepter ces fleurs modestes comme votre maintien, suaves... et odorantes comme...

— Comme votre cuisine! dit Jolichose, qui a l'air enchaii d'avoir trouvé cette phrase, et regarde Léonie en s'écriant :

— Dites donc encore que je ne suis pas quelquefois spirituel .. La jeune fille hausse les épaules en lui ré|)ondant :

— Vous croyez que c'est un mot heureux que vous avez i' ■ là!... Est-ce qu'une cuisine sent jamais la violette?... ce sei malheureux d'ailleurs... si on vous servait un potage à la v lelte, est-ce que vous trouveriez cela bon?...

— Oh! mais ouil

— Taisez-vous!... vous n'avez pas le sens commun... Et vu' monsieur Bourlet, est-ce que vous êtes de l'avis de M. Jolichi-

— Non, mademoiselle : une odeur n'a de prix que lorsqu'i arrive à proi.os... en son lieu et place... Certainement j'adon ■ parfum d'une rose, mais au moment où Ion servirait sur iir. table une dinde truffée, si l'on me fourrait une rose sous le m/, j'enverrais la ro.se à tons les diables!...

— Ah ! voilà qui est bien parlé! mais l'esprit de M. Jolicho'p nous a empêchées de vous remercier de vos bouquets... excus' noiis, monsieur Bourlet.

— Ah! mademoiselle, cela n'en vaut vraiment pas la peii ■ D'ailleurs, les fleurs sont vos sœurs... et ici elles se trouvent Uni simplement en famille.

— Ah ! c'est parce que vous en faites d'artificielles que m n • sieur dit cela! murmure Jolicliose en se balançant toujours si r sa chaise.

— Monsieur Jolichose, vous n'êtes pas heureux dans vos iv. flexions! dit monsieur Bourlet en allant s'asseoir près de Léoii.i-. après avoir jeté un regard inquisiteur sur Angelle. Vous ne ti.duisez pas bien ma pensée, mais je suis persuadé que ces deni m selles l'auront mieux comprise, Et le papa, le brave Picardui, est-ce qu'il est sorti ?

— Non, monsieur, il va venir, mais il est encore à travaill : dans sa chambre. Tous les jours, après son dîner, mon père v i examiner ses livres, ses comptes, sa caisse. Puis à huit heures ■ i demie il revient nous trouver.

— Oh! oui, c'est un homme d'ordre! un homme rangé (; i règle l'emploi de son temps, i.'t ne varie jamais dans ses haStudes... et il a des filles qui tiennent de lui... qui sont des modèles de sagesse, d'ordre, d'ardeur pour le travail, d'amabilité.

— Ah! monsieur Bourlet! de grâce! nous n'aimons pas les compliments.

— Je ne disais que des vérités, mademoiselle.

— Pourtant, dit Jolichose, je vous ai entendu dire que mamzelle Angelle n'était pas aimable tous les jours !

M. Bourlet devient écarlate, son nez se gonfle, il jette sur le jeune homme des regards furibonds, auxquels celui-ci ne fait au cune attention. Angelle sourit, en regardant sa sœur, qui niiimure :

— Eh bien, où est le mal d'avoir dit cela? on n'est pas parfait ! quelles sont donc les personnes qui sont aimables tous les jours?... est-ce que c'est possible!... N'a-t-on pas ses jours de contrariété, de malaise!...

— Moi, dit Jolichose, je ne suis pas aimable quand j'ai niid aux dents.

— Vous, monsieur Jolichose, dit Bourlet, on sait bien ce que vous êtes tous les jours... seulement il y a parfois des redoublements.

— Je ne comprends pas.

— Ça ne m'étonne pas, c'est votre habitude,

— Quelle habitude?... de fourrer mes doigts dans mou nez?... Ah! je ne l'ai plus... Je l'avais, c'est vrai, mais je m'en suis corrigé; mademoiselle Léonie m'a tant répété que c'était vilain, que je me ferais un nez énorme... comme le vôtre, que je me suis dit

LE PKOl'ESSEUK FICIIIXLAQUE.

Oh! non, je ne veux pas avoir un nez comme M. Bourlet... et j<; ne mets plus mes doigts dedans.

Cette fois, ce sont les deux sœurs qui partent d'un lim rire. M. lîniirlet se lève, se promène dans la chambre en se frottant les mains et fait semblant de rire aussi, tout en murmurant :

— Oh! très-joli ' charmant!... lin vérité, ce soir monsieur a des saillies ravissantes ! Comme je suis content de savoir qu'il ne met plus ses doigts dans son nez!.. . Mademoiselle Léonie a fait là une curr merveilleuse !... et je suis bien satisfait de savoir que mon nez est pour quehpie chose dans tout cela

Jolichose va répondre, mais M l'icardin vient de rejoindre la société. Le père d'Angelle et de Léonie est un homme de soixante ans, assez mal bâti et fort laid de figure. On se demande comment un aussi vilain merle a pu faire deux demoiselles aussi jolies. Mais il y a comme cila dans le monde une foule de choses que l'on se demande et auxquelles on ne trouve pas de réponse. Après cela, madame IMeariliii était peut-être fort bien, et cela éclaircit beaucoup la (luestion.

Du reste M l'irciirdiii avait un air de franchi-e et de bonhomie qui faisait facilement oublier sa laideur; c'était un homme simpl->, délestiint les cérémonies et les ambages, et ne prenant jamais quatre chemins pour dire ce qu'il pensait de lui. l^n cela le père de ces demoiselles était presque un original.

— Bonsoir, messieurs... dit M. l'icardin en donnant une poignée de main à ses visiteurs. Ah ! vous venez faire la partie de trente ct-im !... C'est bien, cpla, c'est aimable à vous... ma foi, «piand on a bien travaillé depuis huit heures du matin jusqu'à liiiil heures du soir, il est bien permis de se donner un peu de plaisir... Et les aiTaires vont bien, lîotu'let?

— Mais oui, mon cher monsieur Picardin, je n'ai pas à me plaindre .. je crois que je vais acheter une nouvelle propriété dans la rue Bichat... ce n'est pas grand... ce n'est pas élégant, mais ça se loue bien.

— Diable ! mais vous avez déjà pignon sur rue! Vous allez donc devenir ronmin le marquis de Carabasï...

— Il faut bien songer à s'arrondir.

— Vous êtes déjà pas mal rond conune ça, papa Bourlet! dit Jolichose en riant.

— Monsieur Julicho.se, j- vous ai déjà prié plusieurs fois de ne point m'appcler pnjia Boiirlit ! cctîe locution triviale n'est employée que par Irs gens du conunun... et, de plus, je ne suis pas assez intime avec vous pour que vous vous la permettiez i n me parlant... mais ce soir j'ai remarqué que vous n'ouvriez la bouche que pour dire des sottises...

— Mon Dieu I... ne vous fâchez pas... je vous disais papa !... parée (]ue vous pourriez bien être mon père!. .

— îSoM, monsieur! je ne pourrais pas être votre père !... vous avez la berlue!... finissons, je vous prie !... car vous me feriez sortir de mon caractère!

— Allons, Bourlet, ne vous fâchez pas... vous savez bien que Jolichose ne sent pas toujours la portée de ses paroles.

— Oh ! mais si, monsieur Picardin, je ne suis pas si bête que mamzelle LéoCiie le cioil!

— Assez, mon garçon, laissons cela ; et votre père, le commerce, la confection, cela va-t-il fort?

— Oh oui, monsieur, ça va ! mon \ière a dit que si cela cmiiinuait, il fii'ait faillite d ici à deux mois!...

— ConniRMit! fiillile, vous faites erreur, je pense...

— Mais non, j'ai bien cutondu papa qui chuchotait dans l'iirrière-boutique avec un vieux juif, et ils disaient : » On fait fail- « lite, on ai'liche une vente au rabais, les jobards accourent et ou M vend tous ses rossignols. »

— Voilà de jolis principes !

— Mon père, n'econt(-7. donc pas Jolichose, son père se sera jaioqué de lui.., et d'ailleurs il entend toujours de travers.

— Pardon, mamzelle, j'ai très-souvent entendu dire que l'on Is'enrichissait eu faisant bauquerouio. Cependant notre voi>iii le

liavetier a aussi v<iulu faire faillite et donner clm|uana! pour crut, ItTcst la moitié de ce ipi'oii doit, u est-ce pas monsieur Picardin.

— Sans doute, eh l;ien '.'

— lili bien, le savetier, qui avait beaucoup de bottes et de souliers à ressembler, à dit à ses pialicpns : « Le cinquanle \nim- Il cent de deux souliers, c'est un soulier, leiuz, voilà nu soulier; 1» à vous, voit 1 une botte. » Mais les pratiques n'ont pas bien pris

i chose, et elles lui ont donne une roulée. Alors le vieux juif qui fnl ch'z nous a dii : « C'si un imbécile ! si an lieu de donner

« einquante poor cent, il n'avait rien donné da tout, on ue l'au- « rait pas rossé, n El c'ejt ce qui prouve...

— Assez, Jolichose!... si vous continuer à venir chez moi, je vous engage à ne plus faire l'éloge des gens qui font banqueroute... et je trouve que l'on a fort bion fait de bitonner voire .savetier... Allons, mademoiselle, la table de jeu e-l-cile prête ?

— Oui, mon père.

— lih bien, plaçons-nous.

— Moi, je vais me mettre près de madi-moi-clle Leonie, dit J'>lichose, parce qu'elle regarde dans mon Jeu : ça lui est commolc pour faire le sien.

— Eh bien, vous ne vous mettrez pas près d'elle, car je ne venx pas qu'on triche, moi !

— Mon Dieu, mon père, est-ce que vous écoutez Jolichose? il ne comprend pas encore le jeu, et c'est lui qui, à chaque instant, me demande quelle carte il doit prendre; il ne peut pas se raettp; dans la tète que, pour faire mistv, il faut, avec le valet de trcll<>, avoir deux cartes pareilles et de même couleur.

— Tant pis pour lui ! il se mettra près de moi ; il sera bien obligé de faire attention à son jeu... Mais il nous manque un joueur ce soir, le professeur n'est pas venu.

— il n'est pas encore tard, dit Lèonie; M. Ludger est toujours si occupé... il a tant délèves maintenant... d ne vient guère avant neuf heures.

— Oui, mailre Ficheclaqoe a maintenant beaucnnp d'oc^upatiim ; cela ne m'étonne pas : c'est un savant, il a une érudition profonde.

— Moi, j'aime bien à l'écouter parler, dit Jolichose, parce qu'il m'apprend toujours des choses que j'ignorais, des faits curieux, amusants ou étonnants.

— Et retenez- vous quelque chose de ce que vous entendez, au moins?

Oh! non, mademoiselle, je n'ai pas plus de mémoire qa'un

lièvre; mais c'est égal, ça m'in.strnit.

— Eh mon Dieu, dit M. Bourlet, on fait ce M. Fichcclaqne trèssavant ; mais .souvent ces personnages qui passent pour savoir tant de choses n'ont que le talent d'amener la conversation sur des sujets qu'ils connais.sent mieux que d'autres. La plupart du temps, c'est là le secret de ces gens qui passent pour trcs-spirituels, trcs-amusanls en société. U y a eu un diplomate, fameux pour ses historiettes et ses bons mots, qui trouvait toujours moyen d'amener la conversation sur ce qu'il désirait raconter.

— Cela exige encore un certain talent, dit M. Picardin, et il ne faudrait pas faire comme ce monsieur qui, ayant une anecdote à conter sur un âne, s'écria tout à coup en voyant passer un cavalier très-bien monté ; « Voilà un cheval qui ne ressemble pas à un « âne! » A propos d'^àne, voici ce qu'a fait l'un d'cix.

— En tout cas, dit Léonie, on n'accusera pas M. Ludgi^r d'être bavard et de faire parade de son savoir ! il parle fort p?u ; il faut souvent qu'on le questionne pour le faire causer. Je trouve même cpic (pielquefois il est par trop silencieux!

— C'est vrai, dit Jolichose; quand le professeur se met .\ regarder le plafond, je ne sais pas ce qu'il y voit, mais il ro5le des heures à le contemiilcr.

Angelle ne disjiit rien depuis que l'on parlait du professeur, mais souvent ses regards se tournaient vers lu porto et son front s'assombrissait.

— Oui, dit M. Bourlet, j'ai remarqué que M. Ficboclaque est souvent rêveur, taciturne... comme quelqu'un qui aurait... nu poids sur la conscience... et cela m'a p;mi d'autant plus surprenant que c'est depuis qu'il est riche, depuis que la fortune lui a souri, que ses traits ont une expression de tristesse fort pnMioncée parfois.

— C'est l'excès du travail qui altère peut-être sa s.inté.

— Le travail fatigue, mais il n'attriste pas ; il f:»ut qu'il y ait un autre motif... car ce n'est pas d'auj.iunl'hui que nous connaissons ce monsieur. J'avais déj^ l'avaulagcde venir vous voir il \ si\ ans. mon cher monsieur l'icardm. et vous devez vous rap- "pcUr comme moi qu'à celle époque, nuiilrt; Ficheclaquo. qui cependant n'avait alors que fort peu d élevés, ce qui l'obligeait à porter un paletot tellement râpe que je n eu aur.iis p.is voulu p;iiir en faire un fourreau de parapluie : eh bien, le prof. s.<tMir était alors d'une humeur fort gaie; il riait, il ch.uitait, il dans,iit même pour un rien !

— Je ue me souviens pas de l'avoir vu danser, dit Icouic.

— Ni moi. du Aiig<lle, mais M. H.'urlcl c\agèr<- toujours!

Ll. l'UoiKsSIiUR FICURCLAUUE.

. — Enfin, niailemoisclie, si maître Fichée laque ne dansait pas, vous convifii'iriz iju'il étail aluii fort gai, tandis qu'il est auJMurd'iuii l\.i t Distu !

— lili liiiii, après, monsieur?

— A|iii's ? mais il me semble bien singulier que l'on ait l'air niuins cuntent quand on est riclie que lorsqu'on n'avait pas le suu !

— Cela prouve que la riehesse ne fait pas toujours le bonheur.

— Oh 1 permettez ! je trouve eette pensée t'Ul à fait fausse, vu <liie, avec l'arf-'ent, on a tout ce qu'on veut. Avec de la fortune, ou obtient la main de celle qu'on aime ; on n'a plus d'obstacles à redouter, la clef d'or ouvre toutes les portes !

— Excepté celle du cœur, monsieur.

— C'est possible, mademoiselle, mais alors on brise la serrure. Voyons, M. Picardin, n'ètes-vous pas de mon avis? avec de l'argent n'arrive-t-on pas à obtenir tout ce qu'on désire ?

— Mais oui, c'est-à-dire à peu près.

— Ce que je n'ai jamais bien compris, c'est comment maître Ficheclaque est deveim riche eu si peu de temps. 11 ne venait plus chez vous depuis trois semaines, je crois... .Ne l'aviez-vous lias mis il la porte parce qu'il faisait la cour à mademoiselle Angelle et que cela vous déplaisait ?

— A la porte ! s'écrie Angelle ; non, monsieur, jamais mon père n'a pu mettre à la porte de chez lui quelqu'un à qui l'on n'avait pas la plus petite chose à reprocher!

— l\irdon, mademoiselle, je me suis mal exprimé, j'ai voulu dire que M. Picardin avait fait entendre au professeur iju'il ne pouvait pas espérer vous épouser... n'ayant pas seulement de quoi se vêtir.

— Permettez, je lui ai annoncé cela d'une autre façon. Il m'avait déjidit : « Voulez-vous que midemoiselle Angelle soii ma « fiancée, que je puisse la regarder comm; ma futuie épouse? » et je lui avais répondu : « .\ on cher monsieur, j« ne donnerai « jamais ma fille qu'à quelqu'un qui sera en position de nouirir « sa femme et ses enfants. »

— C'est ce que je voulais dire. Et alors le professeur avait cessé de venir chez vous. Mais lorsqu'il y a reparu quel changement ! ce monsieur était mis avec élégance, il avait de l'or plein ses poches.

— 11 m'a payé une glace à la vanille, dit Jolichose.

— Et vous ne lui avez pas demandé d'oii lui venait cette fortune?

— Pardonnez-moi, il m'a répondu qu'il avait fait un héritiige, sur lequel il était loin de compter... un parent éloigné lui avait légué trente mille francs.

— Un héritage... un parent qui lui lègue trente mille francs !... et c'est ce qui le rend tiiste, ce qui a changé son humeur... vous trouvez cela naturel, vous?

— Eh, mon Dieu ! je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde point. Je ne suis pas si curieux que vous, monsieur Boiirlet.

— Curieux... mais sans être curieux il est assez naturel de désirer savoir les antécédents, la position, les actions des personnes dont on fait sa société. Il y a des changements de fortune qui ont quelquefois des causes blâmables... 11 y eiv-a même de criminelles...

— Tout à l'heure, monsieur, dit Angelle d'un ton fort sec, vous allez sans doute me dire que M. Ludger doit avoir commis quelque crime pour que sa position se soit ainsi atuéliorée... car vous faites le professeur riche lorsqu'il possède seulement aujourd'hui une heureuse aisance 1... J'admire, monsieur, le talent que vous avez à voir partout du mal... à chercher... à inventer des motifs pour le soupçonner... mais moi, nioUi-ieur, je défends mes amis. Je n'aime pas les gens qui attaquent les absents, et je vous trouve peu giacieux de parler ainsi d'une personne pour qui nous avons de l'amitié.

:'.i . Bourlet sautille sur sa chaise, se mord les lèvres et murmure :

— Pardon, mademoiselle... je n'ai pas voulu accuser M. Ficheclaque... je me serai mal exprimé... je serais désolé que vous puissiez croire...

— Eh ! saprelotte ! en voilà assez sur ce sujet ! s'écrie M. Picardin. Soyons à notre jeu et ne nous occupons plus du professeur, qui est assez fort pour se défendre lui-même si on l'attaque... car c'est un gaïUai'd qui en sait long... qui est en état de répondre sur tout... un vrai savant enfin •

— Savant... savant... pVst po'sihle ! rdpnnd Bonrlet, ni.iis répoudre sur tout... c'est ce que nous vi-nou-... Je vcjdi ce soir lui poser quelques (juc-lioiis.,. nous verroils s'i) y répondra...

— Vous voulez lui demander le temps qu'il fera demain ? dit Jolichose.

— Non... c'est mieux que cela...

— Prenez donc votre carte, Jolichose.

— C'est inutile, j'aif misly ..

— Voyons cela. .

— Le valet de trMle entre deux cœurs... j'espère que c'est p ireil et de la même couleur !...

— Vos deux cœurs sont un huit et un dix... iW ne son'' d.' pas pareils... décidément vous ne comprenez pas le jeu ! q;; tête ! Ah! on a bien l'ait de' vous appeler r.luud!...

Jolichose va répliquer, lorsque la personne dont ou parlait . instant auparavant entre dans le .salon ,

LE PnOFIiS.SEUR FICunCLAQie

Maître Ludger Ficlieclai|ue est un homme grand, maigre, blond; sa ligure est sérieuse, mais douce, ses yeux l.leu clair ont une expression de rêverie, de mélaiic(die, que I ou retrouvt; sûuvf.nt chez les enfants de l'Allemagne, mais la bouche est Iraucbc, cl, lorsqu il sourit, on retrouve en lui un Fra-'çais.

Le professeur salue toute la so iéte. poisson regard vas'arrè'.er sur Angelle, et il est facile de voir qu'il attend, qu'il espère q.ie les yeux de la jeune fille s'arrèteri.nt aussi sur les siens. On ne le laisse pas longtemps dans l'atlente de ce bonheur : un doux et tendre legarJ ri'poud au sien, ht celui qui ne devinerait pas ce qu'il exprime serait bien novice en amour.

— .arrivez donc, mou cher professeur, dit M. Picarilin, en serrant la main au nouveau venu. Vous voyez... nous nous sommes mis à jouer sans vous... On commençait à craindre que vous ne vinssiez |>as.

— J'ai eu du travail à préparer pour un de mes élèves; il fallait que cela fût fait ce soir...

— Vous êtes accablé de besogne maintenant... vous avez plus d'élèves que vous n'en voulez... Ijuelle différence autrefois! Vous souv<:nez-vous, il y a près de six aus... vous ne pouviez pas en attraper un . . .

— Oui! oh! je m'en souviens. Et j'étais si pauvrement vêtu que, lorsqu'on m'engageait à me présenter dans une grande maison, je n'osais pas y aller...

— Vous avez hérité bien à propos, monsieur Ficlieclaqde ! dit Bourlet d'un ton ironique.

— En effet, monsieur.

— Moi, je crois que Ion hérite toujours à propos! dit Julichose.

Et Léonie le regarde d'un air supris en s'écriant :

— Tiens ! mais ce n'est pas trop bête ce que vous venez de dire là, Jolichose !... Mon Dieu !... que va-t-il donc se passer?

— Le niondi se laisse toujours prendre par les yeux ! dit Angelle, car certainement M. Ludger était aussi bon profes.seur avec sou paletot râpé qu'avec une redingote neuve.

— Oui, ma fille, mais on ne refera pas le monde, il faut en^ prendre son parti. Quant à moi, je l'avoue, lorsque noire cher| professeur était si pauvrement vêtu, je me rappelai-- io.ÉJours ( mot d'uUj beau mon.-ieur qui, voyant un pauvre diabie .i pi md vêtu ciiez une grande dame, lui dit : « Que fait donc cet homu>!

« chez vous, marquise? — L'est le profes.seur de mon fiis, n « potidit elle, il lui montre le grec. — Prenez garde, madame^ « s'il continue, il lui montrera bientôt son derrière. » Jolichose se roule sur sa chaise en disant :

— Oh! fimeux, l'anecdote... je la conterai ce soir à papa !.., Son derrière... et il mettait ça dans ses leçons?

— Assez, Jolichose, l'histdire ne detn.inde pas de commentaires... .asseyez-vous, maître Ludger... nous causons beaucoup]

. et nous ne somm^'s pas à notre jeu .

Le professeur trouve facilemtnlune place près d'Angelle. Pou ces deux personnes, le jeu n'était qu'un j.rétexte pou; être en semble, pour se trouver l'un près de l'autre. . et. tout en aya 1 air de regarder leurs cartes, ils pouvaient échanger île ces rq-j gards qui lont délicieusement battre le cœur des amoureux.

LE :i>ROFESSEUR FlGHECLAQUE.

Pour 11' |iapa Picardin, la partie de trenlc-et-un était un vcritalili; plaisir. M. I{ijurl('t, tout en jouant, oliseivait les moindres ninuvcnients d'Angclle et de son voisin. Il cherchait à lire dans 'eiiis yeux, dans leur pensée. Léonie jouait machinalement, et 'ulichdso, qui m; pouvait se mettre le jeu dans la tôle, se permettait parfois de hàilicr. Bientôt il s'écrie :

— Me voilà encore mort... il faut que je regarde jouer les autres : ça n'est pas du tout amusant votre trente-et-un... j'aime mieux pigeon vole, ou le corliillou... pourquoi donc ne jouonsnous jamais au,\ jeux innocenta ?

— Parce que prolialilcment cela n'amuserait ni mon pi're, ni ces messieurs, dit l.éonie.

— Moi, je fais tout ce qu'on veut, dit M. Bourlct.

— M(!rci ! s'écrie M. Picanlin; conuucnt, Jolichose, vous voudriez me l'aire jouer à pigeon-voie'?

— Je ne dis pas positivement celui-là! mais M. le professeur, (|ui sait tant de choses, doit savoir une grande quantité de jenx d'autrelois. ,. dans les anciens il peut y en avoir de très-amusants !...

— Mou cher monsieur Jolichose, dit Luilgir, je doute que les jeux auxquels se livraient nos ancêtres puissent avoir aucun attrait pour vous. Ils jouaient à la prime, an Put, à la vole, au cnl, à passe-dix, à la condemnude, à la charte, virade, ce qui signifie à la carte tournée, au malheureux, h. pille, nade, jocque, fore.

— Ah ! qu'est-ce que c'est que ça !...

— C'est le jeu du Mon. Pille, de l'italien pigliar, c'est accipe; nada en espagnol signifie nihil. Jocque vient de l'italien ginoco, mettez au jeu, et fore, de fuora, signifie lolum, c'esl-à-dire que tout est gagné.

— Ah ! je ne retiendrai jamais tout cela !...

— On jouait encore à qui ha, si parte, au lansquenet, à la séquence, , au casse-pot.

— Ah ! je le saurais tout de suite, celui-là.

— Au iarau, à la ronfle, à trois dez, au trictrac, au pied du couteau...

— Ah ! comment cela se jouait-il, cela ?

— On piquait un couteau près du hoid d'une tahle, les joueurs jetaient leur palet ou leur écu sur la table ; celui qui était le plus près du couteau gagnait, mais il ne fallait pas que le palet tombât à terre.

— Tiens, c'était gentil, cela... Je suis sur ipie je serais trèsfort à ce jou-là !

— 11 y avait encore la tirelitantaine, à pince sans nre, à picoter, à la barbe d'oribus...

■ — Expli(|ueMious celui-là?

— On fait semblant de faire la barbe à quelqu'un qui a les yeux bandés, et on lui barbouille le visage... quelquefois avec de fort vilaines chos(;s...

— Merci, je n'y jouerai pas à celui-là !

— Enfin, on jouait à la bousqutne, à compère, prt-lez-moi votre sac, h. la ramasse, à vendre i'awoiJie, à croc madame, à...

— Assez ! assei ! monsiei'r Ludger... décidément nos pères étaient terriblement joueurs pour savoir tant de jeux !

— Je ne vous en ai pas nommé la moilé, car il y eu a dont les noms vous auraient elYarouchés !

• — De tous CCS anciens jeux, dit M. Picardin, je vois (pi'il n'est guère resté que le lansquenet et le Iriclrac. C'est égal, mon cher professeur, il faut que vous ayez une bien bonne mémoire pour vous rappeler ioul cela.

— Les livres sont là pour nous aider, monsieur.

On se remet à faire la partie de trente-et-un sans écouter Jolichose ipii (lemaïuh,' à jouer au cassc-i>ol.

— Étes-voUs satisfait de vos élèves, monsieur Ludger"? dit Léonie au bout d'un moment.

— Oui, mademoiselle, assez... ils étudient, mais il y en a qui oublient bien )ilus vite qu'ils n'ont appris.

— Vous ne devez avoir pour élèves que des jeunes gens déjà un peu grands.

— Oui, malheuriniseineut.

— Pourquoi malheureusement ?

— C'est (pie j'aurais bien plus de plaisir à former, à instruire lin enfant. Dans ces petites têtes qui ne savent rien encore, les k'çons du prol'esseiir sont écoutées avec soin, le maître iu-pire un nspi-ct salutaire, l'enfant acoeple tout ce qu'il lui dit, et ne songe Jks à raisonna avec lui. Il n'en est pas de n\ème chez les &A"-

lesccnLs de treize à quatorze ans ; ils se croient déjà des homme» et quelquefois veulent en remontrer à celui qui les iosiruit; bien heureux encore quand ils daignent l'écouU^r et ne se mettent pas à fumer pendant la leçon, car maintenant la fumée envahit tout !

— Vous ne devez pas trouver cela mauvais, vous, monsieor, qui êtes Allemand ; c'est le pays des fameux fumeurs, dit M. Bourlet.

— Je suis d'origine allemande, oui, monsieur, mais je suis neen France, je reg.ir.le donc la France comme ma patrie.

— Moi, dit Jolichose, je suis de la rue du Pas-de-la-Mule... et mon père m'a dit l'année dernière : « Tu fumes comme un âne ; « si tu ne sais pas culotter une i)ipe avant six mois, je ne U; laisse « pas mon fonds... » Mais à présent je les culotte très-bien... aussi j'aurai le fonds de papa.

— Son fonds de culottes î

— Non,mamzclle, de pipes... je veux dire de confection.

— Vous aimez les enfant' î monsieur Ludger, dit Angelle.

— Oui, mademoiselle, b lucoup ; et s'il »st vrai, comme je le crois, que chacun naît avec les défaut*, les vices qui doivent plus tard .se développpr chez lui, je suis persuadé qu'en les combattant de bonne heure, qu'en faisant comprendre à un enfant tous les périls auxqui.'ls l'exposent .ses mauvais penchants, on parvient à les corriger, à les vaincre et à faire un homme honorab't- de celui qui, abandonné à lui-même, serait devenu un fort mauvais sujet.

— Moi, dit Jolichose, quand j'étais petit je grimpais sur une table pour prendre les pots de confitures que l'on mettait dans le haut d'une grande armoire. Mais ou m'a tant donné le fouet, que ça m'a dégoûté des conlîturcs, et puis il n'y en a plus chez nous.

— Ce n'est pas en ûappant les enfants que l'on peut les corriger. .

— Ah! je vais quelquefois chez une dame qui a un bien joh petit garçon, dit Angelle ; il est impossible de rencontrer une figure plus gentille, plus spirituelle., ses yeux sont remplis de malice... il est toujours gai, il ne pleure que lorsque sa mamam ne veut pas l'embrasser... C'est là sa seule manière de le puuir.

— Quel âge a-t-il '?

— Mais... cinq ans et demi, je crois...

— Sa mère doit bien l'aimer.

— Oh ! elle en est folle... aussi dit elle qu'elle ne veut jamais s'en séparer, qu'il n'ira jamais en penion... quelle lui donnera des maîtres qui viendront l'instruire chez elle.

— Quelle est donc, ma lille, cette dame qui a un si charmant enfant ?

— Mon père, c'est madame la coralc.«se de Valgrave... cette personne pour qui je termine en ce moment do superbes broderies.

— Et qui est aussi aimable que jolie, à ce que rai âOiur m a

— Et fort riche problement ? dit M. Bourlet.

— Je le crois ; eîle habite un fort bel hôtel dans la chaussée d'Anlin.

Cette dame veut garder constamment son fils avec elle, mais

il n'est pas ilit que le père sera du même avis, car je présume que cette conilesso a un mari. . .

— Non, mou père elle n'en a plus, elle est veuve. Il iwait qu'elle a été veuve Uès-jeune. car je <n>is bien que cette dame n'a pas à présent plus de vingi-irois à vingt-quatre ans.

— 0>i! alors elle se remaiiora .. elle aura d'autre,* enfants, et le joli petit garçon sera peut-être un peu moins adoré... dit

Ludger. • , i •

— Madame de Valgrave ne veut i>as se remarier, je le Un ai entendu dire plusieurs fois ; elle veut se consacrer tout entière a son fils... ,, .

— Les dames disent cela pendant quelque temps ! s caie Bourlet, d'autant plus que la position d'une jolie veuve est fort agréable... on l'ait des conquêtes, on se moque de ses amoureux... On leur donne à tous des espc-ances... quelquefois lui est cause qu'ils se battent entre eux. .. c est très-ainiisanl...

— Que vous êtes méchant, monsieur Bourlet! vous voyex du mal dans tout... même chez une mère qui veut consacatr sa vie à veiller sur son enfant !..

— Non madeuioisolie. je ne vois pas de mal I je dis seulement que (a po~itio,i a'une femme veuve, jeune et nolit, est Irés-eonfortablo, et... j'ai trente et un...

LE PIIOFESSEUR FICHECLAQUli:.

^«§«!ll!j| ...;.i-!}fWi«|i|f..

'If;/m tX.'Dihy

Le chat pousse un miaulement plaintif... (P. 3.)

— Ah! vous êtes bien heureux au jeu, Bourlet! je crois que TOUS ferez bien de rester garçon !...

— J'avais cependant vu dans mes cartes que je gagnerais au jeu ce soir, dit Léonie.

— Est-ce que vous croyez aux cartes, mademoiselle? dit Bourlet d'un air moqueur.

— Pourquoi pas, monsieur? Des gens de beaucoup de mérite y ont cru.

— Moi, dit Jolicliose, je voudrais bien être un peu sorcier... Monsieur le professeur, peut-on apprendre à devenir sorcier ?

— Non, mon cher ami, car être sorcier, c'est savoii- l'avenir, et cette faculté n'est donnée à personne... fort heureusement.

— Cependant, dit Léonie, il y a bien des manières de savoir sa bonne aventure ?

— Oui, mademoiselle : l'astrologie nous apprend à lire daos le ciel ; la géomancie à deviner par les fentes de la terre; la chiromancie par \es main^^ ; la metopomancie par le front; la pyromancie par le feu; ïhydromnncie par l'eau; Vaéromancie par l'air; la catoptromancie dans un miroir; la botanomancie par les plantes : la nécromancie par la mort ; la gyromancie en tournant toujours; la té/'Iiromancie en consultant les cendres; Isisycomancie par les feuilles de figuier; la...

— Oh! c'est fini, monsieur Ludger, je ne demande plus rien... tous ces mots là me font mal à la tète... je me contenterai de faire des réussites; mais,d'ailleurs, puisque vous dites vous-même qu'il n'y a pas moyen de lire dans l'avenir, à quoi servent toutes ces sciences ?

— Mademoiselle, les sciences abstraites sont jwur la plupart comme la chimie : en cherchant une chose, que souvent on ne trouve pas, on en découvre une fort utile, à laquelle on ne pensait pas.

— A propos de sciences, s'écrie Jolichose, monsieur Bourlet, vous nous avez dit tout à l'heure que vous feriez à M. Ludger des questions auxquelles il ne pourrait pas répondre. 11 me semble que voilà le momer.t.

M. Bourlet se gratte le nez et paraît hésiter.

— Parlez, monsieur, dit Ludger; certainement je ne me crois pas un second Pic de la. Mirandote, et vous pourrez facilement m'em* barrasser... Parlez.

— Mon Dieu ! monsieur Ficheclaque, je ne prétends pas vous embarrasser... je désirais seulementm'éclairer sur certains points... par exemple, poarriez-vous me dire pourquoi les écrevisses qui sont vertes étant vivantesdeviennent rouges lorsqu'elles sont cuites?

Tonte la société part d'un éclat de rire.

— Voilà une question qui intéresserait probablement une cuisinière, s'écrie Léonie.

— .Mademoiselle, dit le professeur en souriant, il parait qu'elle en intéresse d'autres, car elle a déjà été faite à Voltaire, qui atout bonnement répondu qu'il fallait attribuer à la cuisson ce changement de couleur. Je m'en réfère à l'avis de ce grand homme et ne me flatte pas d'en savoir plus que lui.

— Soit ! dit M. Bourlet, c'est la cuisson... au fait c'est probable. Passons aune autre question; pourquoi un Chinois, lorsqu'il rencontre une personne dans la rue, se déchausse-t-il et met-il son pied dans la boue afin de saluer plus poliment?

— Mais, monsieur, parce que c'est sans doute un usage du pays... Comme je n'ai jamais été en Chine, je ne puis être mieux renseigné sur cette coutume

— Oh ! moi, dit Jolichose, je mets très-souvent mes pieds dans la boue quand je rencontre un ami, mais c'est pour aller plus vite lui .serrer la main.

— Autre question, reprend M. Bourlet, mais celle-ci est plus ardue : pourquoi, lorsqu'une femme se noie, reparaît-elle sur l'eau couchée sur le ventre, tandis que, si c'est un homme, il reparaît sur le dos, d'une façon immodeste?...

— Monsieur Bourlet, dit M. Picardin, vous posez là de singulières Questions devant des demoiselles...

— Permettez, monsieur Picardin ; ceci est une affaire de pesanteiu-, de ballon si vous voulez.., ou de physique, je n'y vois rien d'inconvenant...

— Ah ! je sais, moi, s'écrie Jolichose, je sais pourquoi l'homme revient sur le dos : c'est parce que...

LE PROFESSEUR FICHECLAQL'E.

A\ pl\ \\.0/U^0jk

Sapristi I... pas si fort donc, vous me faites mal... (P. IB.j

kiK^-

— Taisez-vous, Jolichnse, dit Lconic, vous allez dire quelque bêtise. Vous voyez bien que M. Ludger juge plus conveuahle de ne point répondre...

— C'est vrai, mademoiselle, la question de monsieur mérite, sans doute, d'être profondément étudiée... Je lui demande du temps pour essayer de la résoudre.

— Je savais bien que je l'embarrasserais! murmura Bourlet en regardant Léonie, qui lui rit au nez, en disant :

— Elles sont jolies vos questions!... Je ne sais pas où vous avez été les chercher!... mais je vous engagea les mieux choisir une autre fois.

— Moi, dit Jolichose, je ne sais p.is faire des questions, mais j'ai été ce matin témoin d'une chose vraiment extraordinaire... Si je ne l'avais pas vue, je ne le croirais pas... c'est un pari (|ui a eu lieu...

— Voyons, Jolichose, contez-nous cela.

— Voici ec que c'est... cela s'est passé chez le iietit mareliand de vin traiteur qui est à côté de chez nous.

— Ah! quelque pari, ù qui boirait le plus probablement... cela finit toujours mal et le débitant ne devrait pas les tolérer.

— Permettez, monsieur Picarilin, d'abord il ue s'agissait pas do boire, mais de manger.

— C'est encore pis ! celui qui gagne le pari finit bientôt par étouffer.

— Mais non, personne n'a éloufl'é ; voici le fait : des individus étaient attablés chez le marchand de vin ; un de leurs amis arrive, qui parie que lui, second, il mangera un boisseau de iiumiues de terre en une demi -heure; hVdessus, les autres s'éiriiui cpiil ne le fera pas... on l'en défie, on parie une liourriclie d'iuiilres... Le particulier va chercher son second, et il gagne le pari... mais il faut vous dire que son second était un cochon.

La société, qui ne s'attendait pas ;\ ce dénoùment, i>art d'un éclat de rire ; et Jolichose. enchanté de l'efl'el qu'il vient de produire, s'approche de Léonie en lui disant :

— NIerez-vous encore que j'ai ipielquefois de l'esprit?

— Non, ce poir vous m'avez étonnée., et je préfère votre lû?-

toirc aux questions saugrenues que M. Dourlct a faites à maître Ludger.

L'anecdote contée par Jolichose termine la soirée. On prend congé de la famille Picardin : le professeur en regardant tendrement Angelle, Jolichose eu marchant sur les pieds de tout le monde, et M. Bourlet en se disant :

— C'est égal... j'ai embarrassé le savant ; il n'a pu résoudre aucune de mes questions.

LE TETE-.\-TKTE.

Le lendemain de celte soirée, sur les deux heures de l'apnV midi, Ludger se présentait chez M. Picardin. A celte-heure là, le IH're de famille n'était jamais chez lui, et Léonie était sortie pour porter ses Heurs. Angelle était seule au logis ; elle accueille le professeur avec un charmant sourire, en balbutiant ;

— Quoi ! c'est vous, monsieur Ludger! quel heureux hasard!... car maintenant il est bien rare que vous veniez nous voir dans la journée !...

Le professeur, qui est tris ému, salue profondément la jeune lille, et, lui présentant un papier plié :

— Il y a quelques jours, mademoisolle, je vous ri-cilais des vers que j'ai traduits d'uu poëti allemand, fort peu connu encore ; ces vers vous ont plu beaucoup ; vous m'avez témoigné le désir de les avoir... je les ai écrits, je vous les apporte.

— Ah! merci... merci mille fois de m'avoir copié ces vers... c'est bien aimable à vous... et vous vous êtes donné la peine de me les apporter... cela vous a dérangé...

Angelle dit tout cela d'une fai;ou singulière, en donnant à ses paroles une expression qui semble eu forcer le sens... De son côté, en parlant à Angelle, Ludger semble embarrassé et cliercher ou retenir ses phr.i>ès; ces doux personnes, qui s'entendent iHîut-ètro par le cœuv, parai>.-eul toutes deux no point oscr s».- dire le fond

LE l'IlUl'l'.S.^liDK FICHEGLAgUE.

de leur ponséi;; ccpemlaiU on (loviiio ijuVllcs en nicurunld'eiiviu.

— Cela ne m'a niillt.'un'nt déranf^é di; v(:nir, murmure Ludgor, Vdiis m,' le pensez point... n'est-ce pas, ma.lLraoi-ielle'/...

Sans ivpondre à cela, Angelle va se rasseoir et reprend sa broderie, puis indique niie chaise qui est pri!« d'elle.

— Assejez-vons un niomint... si tunUifois vous ave/ le temps... et si cela ne vous ennuie pas trop de rester seul avec moi.,.

— Encore!... s'ccric Liidger, en poussant un profond soupir. Ah ! vous me dites des choses... Autrefois vous ne m'auriez jamais dit cela!... *

— C'est vrai, mais autrefois ne ressemble pas a aujourd'hui... aulrel'oi.-, vous-même, eu lue parlant, vous uio disiez simplement : Angelle. .. et ne mapiieliez pas uiademoisille... Vous en souvenezvous?...

— Oh! oui... j'étais si heiucux de ce que cela ne vous fâchait pas.

— Va pourquoi donc avez-vous cessé de me dire tout boimement mou uijui i... pourqui avez-vous remplacé cela par le mot si froid... si cérémonieux... mademoiselle?...

Le professeur ne répond rien, il laisse sa tète tomber sur sa poitrine et paraît accablé. La jolie blonde atiend qu'il lui réponde, mais voyant qu'il garde le silence, elle fait un mouvenuMit de (kpit, jette (le côté sou ouvrage, puis, dépliant le papier qu'on vient de lui apporter, lit tout haut :

L'amour embellit tout, la plus simple retraite. Quand il peut s'y glisser, prend un aspîct de fête; 11 chasse les ennuis, et bannit le chagrin. Il donne le bonheur : il est. . . l'amour enfin I

La jeune lectrice s'arrête en murmurant : ^ — Mon Dieu ! pourquoi donc ces poêles parlent-ils sans cesse de l'amour?... ils ne trouvent donc pas d'autres sujets à traiter?... A les lire, il semblerait qu'ils .savent si bien le sentir, l'éprouver... et je suis sûre que la plupart du temps ils ne pensent pas un mot de ce qu'ils écrivent si bien !...

Mais alors les regards du professeur étaient attachés sur ceux d'Aiigelle, et ils étaient si expressifs, si passionnés, que la douce lille, en les rencontrant, ne peut s'empêcher de baisser les siens et balbutie :

— Pourquoi donc me regardez-vous ainsi ?

— Pourquoi je vous regarde ! ah ! c'est que je suis si heureux de pouvoir vous contempler tout à mon aise... d'être là, seul, firés de vous... Ah! regardez-moi donc un peu aussi, que je m'enivre de ce bonheur dont je suis privé depuis longtemps... car je n'ose plus vous approcher, je n'ose plus chercher à être seul avec vous... je n'ose plus vous laisser lire tout ce (jui se passe dans mon cœur... Ah ! je suis bien malheureux !

— Qu'est-ce que cela signifie ! A vous entendre on croirait que vous m'aimez encore. .

— Si je vous aime !... mais plus que ma vie... mais je n'ai pas un instant cessé de vous aimer... Vous êtes tout pour moi !... votre image est sans cesse présente à ma pensée ! Si je vous aime !... Angelle ! chère Angelle ! avez vous jamais pu en douter?

Le front de la jeune fille s'éclaircit, une expression de bonheur brille dans ses yeux ; elle regarde tendrement celui qui est à coté d'elle et lui tend la main, en lui disant :

— Ah ! vous m'appelez Angelle, comme autrefois... c'est bien heureux... Voyous... parlons, expliquons-nous enfin... car il y a bien longtemps que je désirais vous parler sans témoin.,. Vous m'aimez encore... est-ce bien vrai?

— Je vous le répète, chère Angelle, vous êtes la seule femme que j'aie jamais aimée, la seule qui fera jamais battre mon cœur.

— Ah! que cela me fait de bien d'enten..'re cela!... car moi aussi je vous aime, méchant, ingrat... Oh! je suis certaine que vous n'en avez pas douté un seul instant!...

— Vous m'aimez, Angelle, vous m'aimez... ah ! c'est trop... de grâce, ne me le dites pas !...

-— Vous ne voulez pas que je vous aime... queje vousle dise!... Qu'est ce que cela signifie, mon ami? on dirait que cela vous fait de la peine de savoir queje vous aime ?. ..

— Oui... oui... cela me rend encore plus malheureux... et cependant je serais au désespoir si vous ne m'aimiez pas !

— De grâce, Ludger, expliquez-vous ! Votre conduite avec moi est incompréhensible. Quand je n'avais que quinze ans, vous m'appeliez votre petite femme, vous vouliez être déjà mon fiaueé ; je

Sais bien qu'alors j'étais une enfant... mais vous... vous <^tiezdéjà un 11! nime...

— Sans doute, un honnne!. . , miis un malheureux qui avait à peine de quoi se vêtir, se nourrir et que votre père avait presque mis à la porte, en lui disant ; « .Mon garçon, il est inutile que « vous pensiez il ma fille, elle ne sera jamais votre femme, cw « vous n'avez point de position, point d'élèves, et, avec tout voire « savoir, vous mourrez de faim ; il faut donc ne plus venir aus'i « souvent chez moi, car Angelle va devenir bonne à marier, et « vos assiduités pièsd'elle pourraient nuire à son établissement. »l

— Ah ! ce fut bien mal à mou père de vous dire cela !... mais moi, vous savez bien que je ne pensais pas comme lui... aussi je pleurai beaucoup lorsque nous fùiùesprës de trois mois sans vous voir...

-- Chère Angelle... ah! je sentais bien que votre père avait raison., je ne voulais pas que ma présence vous empêchât de coatraclcr une union avantageuse... et je ne serais jamais revenu si...

— Si vous n'aviez pas hérité?

— Oui, si j'avais dû reparaître devant vous dans le même dénùment !

— .Mon Dieu ! que m'importait votre costume, à moi ? est-ce que vous croyez que j'y faisais attention... est-ce qu'on doit aimer quelqu'un pour son habit !... seulement, quand vous êtes venu chez nous dans une autre toilette, quand vous nous avez dit que vous aviez hérité, j'en ai été bien contente, parc ; que je me disais : « Maintenant mon père ne trouvera plus mauvais qu'il me fasse « la cour... il ne lui refusera plus ma main... » Ah ! connue je me trompais !... Depuis que le sort ne vous est plus contraire, vous revenez chez nous... souvent, c'est vrai ! mais vous n'êtes plus le même avec moi ; vous ne me faites plus la cour... Au lieu de paraître heureux quand vous êtes là... près de moi, comme à présent, vous êtes triste, rêveur, vous poussez de gros soupirs et vous restez parfois bien longtemps sans prononcer un mot !... Dans les premiers temps, je me disais : « Je suis encore trop jeune pour « qu'il pense à me nommer sa femme ; » mais enfin j'ai atteint dix-sept ans... dix-huit ans... et vous ne m'avez plus fait la cour... aujourd'hui je touche à mes vingt et un ans, et vous ne demandez pas ma main à mon père... Vous voyez bien, monsieur, que je dois penser que vous ne m'aimez plus!...

— Non, chère Angelle, ne pensez jamais cela... c'est peut-être bien mai à moi de vous dire maintenant que je vous aime, mais il m'a été impossible de me contenir plus longtemps... Ah ! je ne pouvais plus résister au désir de vous laisser lire dans mon cœur.

— Comment ? c'est mal à vous de me dire que vous m'aimez... et où donc est le mal, s'il vous plaît, puisque cela me rend heureuse ? Mais enfin, voyons, vous m'aimez toujours .. car je vous crois, je veux vous croire; eh bien, mon ami. pourquoi... mon Dieu!... il faut que ce soit moi qui dise cela! tant pis... je veux que vous vous exphquiez... dites moi pourquoi vous ne demandez pas ma main à mon père... car... il faut bien que je vous l'avoue., votre conduite lui semble fort singulière... il me répèle souvent : « Tu es d'âge à te marier... tu devrais l'être... tu vois bien que « le professeur ne songe plus à toi ; peut être ne se soucie-t-il plus « de prendre une femme... il faut faire un choix... car si tu attends « après maître Ficheclaque pour te marier, je crois que tu resteras « longtemps fille... » Voilà ce cjue mon père médit... Mais puisque vous m'aimez toujours. . . vous allez lui demander ma main, n'est-ce pas?

Ludger se lève, marche à grands pas dans la chambre, porte ses regards vers le ciel et semble en proie à la plus vive agitation; Angelle le regarde, attend avec anxiété ce qu'il va lui répondre et s'écrie enfin : i^

— Eh bien, Ludger, vous gardez le silence?... » Le professeur semble faire un efifort sur lui-même et répon'.

enfin : |

— Non... je ne demanderai pas votre main à votre père... non... c'est impossible... je ne [luis pas... être votre mari.

One pâleur effrayante couvre le visage de la jeune fille, ses regards se fixent avec anxiété sur Ludger, tandis qu'elle balbutie ;

— Vous ne voulez plus être mon mari?... vous ne me trouvez plus digne d'être votre femme?... .Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour que vous me méprisiez ainsi ?...

— Moi ! vous mépriser, chère Angelle ! s'écrie Ludger en courant se précipiter aux pieds de la pauvre fille, qui a lès yeux p'eins de larmes, je vous honoie autant que je vous aime.. Quelle f,-ninie plus que vous mériic les hommages d'un homme d'noniuur ? Ali!

LE PilOFESSEUft F1C11EULA(JLE.

qu'il sera hRureux... qu'il sera fier celui qui pourra vous nommer sa fi'iriine!...

— lit vous ne le voulez pas, vous, qui ditfts jn'.iimei ?

— Je ne le puis pas... un obstacle invincible... insurmontable... et voilà oc qui l'ait mon tourment, ce qui nie reuil si malhruruux.. ce qui lait que près 'le vous une sombre Irisles^e ni^ mine... car plu-- j(; vous Vois... plus je sens tout ce que j'ai perdu...

— Un obstacle vous empêche d'être mon mari?. . Quel est-il, cet obstacle... quel est-il ? De grâce... parlez, je veux le connaître.

— Ne m'interrogez pas... je ne puis vous ré|iondre ..

— Comment ! vous ne voulez pas me dire ce qui .s'oppose à not'c limon ?... Liidgor.. je vous en prie, soyez franc avec moi., si vous avez commis qiifique action blâmable... ah! vous savez bien que je vous p irioiiuirai. . cles-vous doue coupable de quelqin^ grande faute ?... mais non... c'est impossib'e .. je vous connais, vous étiez bon, sensible, incapable rie faire du mal à personne... vous ne pouvez pas être crimnel!... Enfin Icfussiez-vous!.. pour moi, Ludger, vous serez toujours innocent... je vous pardonne., je vous plains .. je ne vous aimerai pas moins... .Mais parlez . je le veux, je vous en supplie... ditrs-raoi ce qui vous empêche de demander ma main... que l'on vous accordera maintenant, vous le savez bien ?

LudgiT gai-de quelques moments le silence, puis d'un air accablé il prononce d'une voix entrecoupée :

— Je ne puis vous lé dire... j'ai promis de me taire... je vous le répète, il existe un obstacle insurmontable...

— Et vous refusez de me dire ce que c'est?...

— Je ne le puis...

— El vous n'entrevoyez pas l'espoir de briser un jour cet ob.stacle qui vous empêche de m'é[iouser?

— Non, il faut même que je renonce à toute espérance !

— Relevez -vous donc alors, monsieur, on ne reste pas aux genou.x d'une pauvre fille que l'un sait ne pas vouloir noinuicr sa femme... En ciret, monsieur, vous aviez raison tout à l'heure, en ine disant que vous ne deviez pas me dire que vous m'aimiez... oui, c'est mal... très mal ce que vous avez fait là... nmis rassurezvous, je ne vous crois plus...

Ludger s'est relevé, il fait quelques pas en arrière et se tient devant Angelle comme un coupable ipie l'on vient de condami'cr;' mais il reste immubilc, garde le silence et baisse ses regards vers la terre.

Angelle s'cfTorce de surmonter son émotion, et continue, en tâchant de ne point regarder celui qui est devant elle et semble si lualheunux.

— iMainlenaut, monsieur, je comprends que vous aviez bien raison de ne plus me taire la cour... je m'étonne mèine que vous soyez encore venu nous voir si souvent...

— Si vous l'exigez, mademoiselle, je ne viendrai plus,..

— Mais, je n'ai pas dit cela... au cnntraire... c'est-à-dire venez comme à 1 ordinaire... seulement je saurai que ce n'est plus pour moi... et je ne me bercerai plus de sottes illusions... je lâcherai d'oublier l'avenir que j'avais rêvé... je tâcherai d'avoir le courage de... de me marier... pour être agréable à mon père.. . et de ne plus vous regarder que comme un ami... si toutefois cependant il n'y a pas aussi un obstacle à ce que vous soyez mon ami...

Ludger fait un mouvement pour se rapprocher de celle qui lui parle et dont la voix, à chaque instant plus tiiinblante, annouee tout ce qu'elle soulTre, toute la violence qu'elle se fait pour paraître calme, il tend vers elle sa main, en murmurant :

— Par pitié... Angelle.

Mais la jeune fille repousse cette main qu'il lui présente, en disant : . , .' .

— Oli ! il ne faut plus m'appeler Angelle, monsieur Ludger. Vous aviez rai.son de me dire : mademoiselle .. c'est ainsi désormais qu'il faut me parler... Adieu, monsieur, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos moments... et d'ailleurs je peiisc que nous n'avons plus rien à nous dire...

Le professeur s'incline lentement, tristement, c'est à peine s'il ose lever les yeux et jeter un timide regard sur cette femme à la. quelle il vient de dire qu'il l'adorait ; mais il craint do laisser voir deux grosses larmes qui coulent de ses yeux depuis (pi'elU' a refusé de lui donner sa main. Il va partir ., Angelle le rappelle ;

— Piu'don, monsieur, si je vous retiens encore .. mais j'oubliais de vous demander... parce que les personnes n'ont plus les mêmes alfections, les mêmes sentiments pour nous, ce n'est pas une raison pour que nous ne désirions plus leur être utile ou du

moins faire quelque clios*; qui leur s/iit a;.Téible... Hit .ni -■ir... en causant, je me rappelle que vous avez dit aiui' r h- m' . ,; I enfants et que voob auriez préféré eu aypiif po ! lésccnts...

— C'est vrai, mademoiselle, c'est bien ma pi n- <•, r . i, . pour moi un plaisir, j'aurais rais mon ambition à avoir plu-; tari un élève qui me lit honneur.

— Vous Souvenez-vous aussi que je vous ai parlé d'un charmant petit garçon appartenant à une grande dame qui est folle et qaj ne vent jamais s'en séparer ?

— Oui, mademoiselle, un petit garçon qui a cinq ans et demi \ peu [irès, n'est-ce pas ?

— C'est cela même. Eh bien, monsieur, cons.ii vous serait-il agréable de faire... ou de comm';ncir

ce petit garçon?... je np vous parle pas d'aller déni' ... , . i pour ne jamais le quitter; d'abord il est encore trop jeune l'uir étudier beaucoup, et sa maman veut surtout qu'on ne le fitigue pas... Dans la première année, ce serait donc seulement une ■>« deux heures de votre temps qu'il faudrait lui consacrer ton- les jours... D'ailleurs vous arrangeriez cela avec madame la comtesse de Valgrave...

— Oui, mademoiselle, je mechar'-^rai avec plaisir d'éclairer, de former la mémoire de cet enfant... surtout s'il annonce autant d'intelligenc". que vous me l'avez dit... Cette dame cherche donc un piofesseur pour son fils?...

— Elle cherche sans chercher, car elle craint encore que le moindre travail ne fatigue le petit Armand... c'est le nom de son fils ; mais anjourd hui je vais aller chez elle lui porter ces belle» bio.leries. Depuis longtempsj'avais envie de lui parler de vous, mais auparavant je voulais y être autorisée et savoir si vous consentiriez à donner quelques heures de votre temps à son enfant : maintenant que je sais que vous le voulez bien, je vais vous désignera madame de VaL-rave. Elle a dit plusieurs foi.i : «Il famlraqiie je « trouve un homme instruit, bien doux, bien indu gent, pour don- « lier des leçons à Armand... à coudiiiou qu'il ne le groudtra « jamais !...» J ai toujours cru que vous éiitz douxot indulgi-nt... voila pourquoi vous êtes bien la personne qui convient à la i laitesse... Je vais donc lui parler de vous... et lorsque vous aurez le temps de revenir ..je vous ferai part de ce qu'elle m'aura repondu.

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, d'avoir pcusé à moi...

— Cela vous surprend, monsieur?

— Non! de votre part, rien do bon, lien d'obligeant ne saurail me surprendre...

— Assez, monsieur... vos éloges me sont plus pénibles qu'agréables à entendre; et maintenant que je vous ai parle du Dis de madame de Valgrave. . . je n'ai plus aucun motif pour vous reieuir... Adieu, monsieur.

Ludger fait encore un mouvement avec sa m.iin, dans l'espoir de saisir celle d'Angclle ; mais la jeune fille, dont l'air est devenii Croid et presque sévère, relire viveincut sa main, et, ouvrant loi porte d'entrée, salue le professeur, qui s'éloigne désole et saus prohoiicer un mot.

LA COMTESSK DE V.\I.On AVE rT S0\ FILS.

Dans un fort bel hôtel de la rue de Provence habile la comtesse de Valgrave et son frère le marquis de Ravageole. Lo m.irq'ii- occupe tout le premier étage; la comtesse se conlenie du second.

Dans l'un et l'autre «le ces appurten^ent?, I'é;egauce. le bon goût, le luxe donneni une haute idée de la fortune de ceux qui les habitent; il est vrai qu à Paris il ne faut pas toujours s'en rapporter à l'étalage, an grand train affiché par certaines |>ersoiines cepcudaiit '(\u;ind ce grand train dure depuis dos années, quatTil >e luxe ne s'est pas démenti une seule foi<, enfin qn,-»nd le- v,\le:s sont toujours polis et respectueux , c'est qu'il y a ^Tainvnt de la richesse là-dedans,

La comtesse Valentine de Valgrave, qui a ra.tintenanl vingttrois .ins. en parait à peine vingt. C'est une petite femme i.i.to mince, toute Iréle; une lèle blonde et n>so. eharmanto, qm raipclle les délicieux portraits de Wattoau ; tout en elle est mignon ; sa main, son pied, .s;i bouolte ; ses yeux sont grands et >\o»\ comme ceux d'une matono: mais ces b. niix yenv l;i, dont le bleu e>t ptir, ce qui est très-rare chez les yeux bleus, qui se nuancent i-rosquc

LE PROFESSEUR FIGIIECI.AQUE

toujours de vert ou gris, ces beauï yeux-là ont toujours une i\pression de raélancoli ■ iiui ne nuit peut-Atro pas à la beauté de la comtesse, mais qui fait penser que la fortune ne donne pas toujours le l)oiiheur.

Madame de ValRrave est mise avec une grande simplicité, ()iii annonce encore la femme rielie, mais (|ui n'est point celle de la CDipiL'tte qui aime à briller et t\m veut avant tout être remartpiée pour SCS toilettes et la magnificence de ses parures; cliez elle, ses cheveux, (pii sont admirables, sont sa seule coiffure ; il est bien rare qu'elle y ajoute une (leur.

Kn ce moment Valenline, vêtue d'une robe montante en suie gris de ficrle, n'a de remarquable dans sa mise que la collerette (|ni retombe sur sa robe, et dont les riches broderies font honneur an talent de la brodeuse. La comtesse vient d'entrer dans son salon elle se dirige d'abord du côté de son piano, s'arrête, regarde ip/eUpies brochures éparses sur une table, prend un livre prés d'elle s'abandonne à ses pensées, à ses rêveries, à ses souvenirs; car c'est toujours le souvenir qui tient le plus de place dans nos méditations; on aime quelquefois <\ espérer dans l'avenir, maison revient bien plus souvent sur ce ()ui est arrivé ! car là est le réel ; il est passé, c'est vrai, mais il a existé, et de môme qn'il vous est impossible de diminuer votre âge d'une année ou d'un seul jour, il n'y a pas moyen d'etlacer de votre vie ce que vous avez fait, ce qui vous est arrivé.

Un petit garçon, qui entre en courant dans le salon, met fin aux rêveries de la comtesse et fait luire une expression de bonheur sur Sis traits. C'est un enfant charmant; sa ligin'c espiègle, vive, mutine, annonce déjà ces natures heureusement douées pour lesquelles tout est possible et auxquelles le travail est facile et l'étude un jeu. Ses granls yeux noirs sont à la fois hardis et doux ; il n'a que fort peu de traits de sa mère, si ce n'est son sourire aimable et bon ; il est déjà grand pour son dge et porte on ne peut mieux une jolie veste bleue toute garnie de boutons d'acier et un petit pantalon large qui ne lui va qu'à mi-jambes et laisse voir des bottines rouges qui le chaussent parfaitement. Car il faut convenir que si, pour le moment, les dames se gonflent affreusement dans leurs crinolines, si les hommes sont horriblement coiffés, avec les petites cuvettes qu'ils portent en guise de chapeaux, en revanche, les enfants sont parfaitement habillés.

Le petit Armand court à sa mère ; il est très-agité, presque en colère, et s'écrie :

— Maman!... maman!... n'est-ce pas que je ne suis pas un âne... et qu'on ne doit pas m'appeler ainsi?...

Valentine attire son enfant contre elle, l'embrasse, passe sa main dans les beaux cheveux châtains qui bouclent naturellement sur la tète de son fils, et lui dit :

— Toi, un âne, mon ami!... Et qui donc s'est permis de te nommer ainsi ?

— C'est Arthur, le fils de M. de Monvert... M. de .Monvert allait chez mon oncle avec Arthur, qui m'a rencontré sous le péristyle... Il avait un beau livre sous le bras... avec des images dedans... 11 me l'a montré en me disant : « Qu'est-ce que c'est que cette « image ! » Moi, j'ai dit : « C'est un petit chat qui a des bottes. — Mais comment y at-il là-dessous... lis!...» Moi, j'ai répondu : « Je ne sais pas lire. « C'est alors qu'il s'est moqué de moi, en s'écriant : a Tu ne sais pas encore lire, tu es un âne!... » Moi, cela m'a mis en colère, j'ai voulu battre Arthur, mais le domestique de mon oncle est venu et nous a séparés .. C'est égal, maman, je ne veux pas qu'on m'appelle un àne !... Pourquoi donc que je ne sais pas lire?... Je veux en savoir autant qu'Arthur, pour qu'il ne se moque plus de moi... N'est-ce pas, maman, tu vas me faire lire tout île suite?... ou sans cela je veux battre le petit Monvert!

Valentine embrasse encore son fils, en lui disant :

— Calme-toi, mon ami, le petit Arthur est un impertinent, mais ce n'est pas une raison pour le battre... Il sait lire... mais il a un an de plus que toi... et dans un an, tu seras, j'en suis sûre, tout aussi savant que lui !...

— Un an! c'est si long que ça pour apprendre à lire?...

— Mon ami, rien ne te presse... tu apprendras tout doLCcment pour ne point te fatiguer...

— Maman, j'aimerais mieux apprendre vite...

— Mon fils, il faut le temps pour tout ! Mais puisque tu es si pressé d'apprendre,je vais m'oeeuperdete chercher un professeur...

— Oh ! oui, maman, et puis tu me donneras un livre avec de belles images... 11 y aura aussi un chat qui aura des bottes...

— Oui, mon ami, tu auras toas le^ contes de Perrault : le Chat boM, le É'elit-Poucet...

— Oh ! le l'ctil-l'uucet... que tu m'as conté souvent... qui est perdu avec ses frères ! . . . Pourquoi donc samaman l'avail-elle fwirdu?

— Les pauvres parents n'avaient plus de quoi nourrir leurs enfants...

— Ah ! mon Dieu !... il y adoncdes gens qui n'ont pa»de qu' i manger, maman'.'

— Hélas ! oui, mon ami...

— Mais alors, ceux qui ont beaucoup pour leur dîner doivi-i l leur en doinier...

— Sans doute, mon ami, mais il y en a qui refusent quclquefoi de donner...

— Ah! c'est bien vilain, cela ; moi, quand je serai grand, je r refuserai jamais!...

La jeune mère presse son fils contre son cœnr, en lui disant :

— Oui, tu es bon, sensible ; tu seras humain pour les malhci.reux... mais tu es un pi'u vif... un peu cm|iorlé .. pour un ricii, tu veux te battre .. il faudra te corriger de cela, mon ami.

— Oh ! non, maman, car mC'U oncle m'a dit dit plusieurs fois : (I Armaml, tu sei'as un gaillar! I .. tu ne te laisseras |ias marcb( ;• sur le pied... tu seras toujours prêt à te battre pour la moindr.olfense... C'est bien, c'est connue cela qu'il faudra être, sans qui i je te renierais pour mon neveu I... »

— Ah ! que je reconnais bien là mon frère!... Mais il a eu trè tort de te dire cela, Armand; ce sont de mauvais conseils ipi t'a donnés là! Sans doute u\\ honnne doit être brave et ne poii ' tolérer une offense ; mais il y a loin de là à vouloir tirer l'épée po. i le moindre mot... pour un regard, un geste mal interprété. Mo . fils, c'est moi qu'il faut écouter et non pas votre oncle... Qu'il m ■ laisse donc le soin de vous élever... \.\i ! j'ai payé assez cher ,i. droit de vous avoir près de moi !..

Des larmes tombent des yeux de Valentine, qui serre convusivement le petit garçon contre son sein, comme si elle redouta. L que l'on ne voulût lui enlever son enfant. Armand s'écrie :

— Tu pleures, maman ; qu'est-ce qui te fait pleurer?...

— Ce sont les paroles de votre oncle, qui voudrait faire de voi •• un spadassin, un duelliste... comme... comme il en connaît tan;.

— Matonn, je n'écouterai plus mon oncle... mais, c'est égal, j : battrai Arthur, parce que l'autre jour il s'était déjà moqué ec moi, quand je lui montrais mon beau cheval de bois... d a dii : a Ce n'est pas là dessus que je monte, moi, c'est sur un vrai che, val... vivant... On m'apprend à me tenir dessus... Je vais déjà au pas !... 1) Maman, je veux aussi un cheval pour de bon... uu cheval de viande... et on me fera monter dessus.

— Mais, en vérité, mon ami, ce petit de Monvert est donc né pour me désespérer!... Vous donner envie d'aller à cheval .i cinq ans et demi I... il ne manquerait plus que cela... Cela n'a pas le sens commun.

— Puisqu'il y va, lui.

— Je vous répète qu'il a au moins un an de plus que vous. Ji probablement M. de Monvert s'inquiète l'eu que son fils tombe o i ne tombe pas de cheval... Mais enfin, mon fils, ipie signifiée: désir de savoir déjà tant de choses?...

— 0 maman !... c'est bien joli de galoper sur uu cheval !... 'I i sais bien, quand nous allons en calèche au bois de lloulogne... i: passe des cavaliers près de nous... Il y en a qui v.int vite... vite. . notre voiture ne les rattraperait jamais... Comme cela doit ètie amusant d'aller comme cela... de dépasser tout le monde!... Quand je serai grand, je galoperai ainsi... j'irai loin... bien loin. .

— El tu laisseras là ta mère... tu la quitteras pour courir ;i: monde !...

— 0 maman, quand j'aurai été au bout du monde, je revie .drai tout de suite.

— i\e me dis pas cela, Armand, laisse-moi jouir le plus lon^'temps possible de tes caresses, de ta présence... Tu ne sais pas, mon ami, que je n'ai plus que toi qui m'attache à la vie, que tu es mon seul bien... mon seul bonheur... mon seul espoir dans l'avenir... Un jour peut-être tu pleureras sur les malheurs de ta raère... Oh! mais non, non, il vaut mieux qu'il ne les coimaisse jamais.

Et Valentine cache sa figure avec son mouchoir, pour ne point laisser voir ses larmes à son fils :

Une femme de chambre enlre et dit :

— La brodeuse île madame dcmaidc si madame a le temps d» la recevoir.

LE PHUFESSEL'K FICIIFXLAQUE.

La comtesse se hâte d'essuyer ses yeut, de surmonter son c'motion, en répondant :

— Oui, faites entrer madenioisullc An;,'elle, je la recevrai avec plaisir.

La femme de chambre se retire, et bientôt la fille aînée de M. Pi- Cardin entre dans le fastueux sùlon, où elle trouve Vulintine et son fils. I.e petit gareou qui a déjà vu plusieurs l'ois Angulle, qui se plait toujours à le caressiir, court ;i elle en s'écriant ;

— Ah ! c'est ma boiuie amie Angelle... Je t'aime bien, toi!.,.

I a jeune lille embrasse Armand et salue respectueusement la comtesse, en lui disant :

— Je vous a|iporte vos mouchoirs brodes, madame... mais peut-être ai-je mal pris mou temps... et si je vous dérange, je reviendrai...

— Non, mademoiselle, vous ne me dérangez nullement, vous ne pouviez au contraire arriver plus à propos, car jetais triste .. J'ai besoin de me distraire un peu... et j'ai toujours du plaisir à causer avec vous...

— Madame est bien bonne... Je serais bien heureuse si je pouvais vous faire oublier vos ennuis... En tll'ct, madame la comtesse a l'air plus soucieux qu'à l'ordinaire...

— Oui... mais vous-même, Angelle... Uegardez-moi donc... Ah ! si je sais lire dans vos yeux, vous avez du chagrin aussi !...

— C'est vrai, madame. Vous avez deviné sur mes traits ce que j'ai éprouvé... Oui, j'ai ressenti une peine bien vive... Je la ressens encore.... Oh! mais pardon, madame, ce n'est pas de moi que je dois vous parler.

— Eh ! pourquoi donc? Si je pouvais vous offrir quelques consolations, croyez-vous donc que je ne serais pas heureuse de le

.faire '?■

— Madame est vraiment trop lionne, mais il y a de ces peines qui n'admettent point de consolation... qui doivent rester là au fond de notre cœur, qu'elles brûlent, qu elles dcvorei't, et (pi'iju ne saurait guérir...

— Je vous comprends, pauvre lille! c'est une peine d'amour... A notre âge, nous autres femmes, nous ne conuaissons... nous ne comprenons vivement que celles-là!.,. La richesse, la parure, les fêtes ! tout cela ne vaut pas un sourire de celui qu'on aime... N'ai-je pas raison?

— Oh ! oui, madame et quand celui qu'on aime ne veut plus... ne doit plus nous sourire... c'est alors que tout s'assombrit autour de nous... et (pie nous ne pouvons plus sourire non plus!

— Mais il est impossible que vous ne soyez pas auuée, vous si jolie, si douce, si sage!... car c'est votre réputation... c'est tout le bien que l'on me disait de vous, qui [u'a fait vous choisir pour brodeuse...

— Ah! madame... de grâce... Tenez, m; parlons plus de moi !

— Soit! je renouvelle vos chagrins sans y porter remède... 'Voyons ce que vous m'apportez... Lu vérité, c'est admirable', ci vous travaillez comme une fée...

— Je suis bien contente <pie madame soit satisfaite.

— Et voilà ce que je vous dois...

— Oh! madame paye trop cher...

— On ne paye jamais assez le talent...

— Maintenant, j ai quelque chose à dire à madame...

— Parlez.

— 11 m'a semblé entendre plusieurs fois madame la comtesse témoigner le désir de donner à .son (ils une personne qui commencerait à lui donner des leçons de lecture... d'écritiu'e...

— Oui. oui, ']f veux savoir lire ! je ne veux plus (juc le pelit Monvert m'apiMlle un Ane! s'écrie Armand eu courant dans la chambre. Oli ! j'apprendrai bien vile, vous verrez!...

— Vous l'enlindez! dit Valentine eu souriant; Monsieur mou fils a maintenant le plus grand désir d'étudier... et nous u.ms oecupiiins de cela qiuuiil vous êtes arrivée... Est-ce ipie voii.-. eouiiaîtriez (piekpi'un ((ui voudrait bieu se charger d'apiireudre a un eid'aiit lie cet âge?

— Oui, uKidame, oh! c'est quelqu'un qui est bien savant!...

— M;.is Lin inalire bien savant ne voudra pas se charger d'apprendre à lire à nu [letit g,u\ou de cinq ans et demi !

— l'anloiiiiez-iu'ii, mail, une, ce monsieur s'en chargera avec plaisir, parce ipi il uiiue beaucoup le- enrauts...

— il aime leseufaiitsl... tant mieux... il ne gronderait pas Arm.in.l alois... Userait bien doux avec lui?... 'Vous savez que c'est là ma priniiéro condition?

— Soyez tranquille, madame, je ne vous aurais pas propo-e ee

professeur si Je ne gavais pas qu'il est tel que tous le désirez pour

monsieur votre fils...

— Très-bien, et comment s'appelle ce professeur?

— Il .se nomme .M. Ludger... Ficheclauiue...

— Ficheclaque! ô le vilain nom!...

— Ficheclaque ! s'écrie le petit ïarçon, ah! je ne veux pas de ce maitre-l.i... J'en veux un autre... Je ne veux pas qu on me fiche une clique !... ou bien je lui en rendrai.

— Kassiiiez-vous, madame, je vous certifie que ce mon-ieur est bien mal nommé. . il ne donnerait pas une croquignoie a un chat! Monsieur Armand, quand vous aurez vu ce profes.seur, je gage bien qu'il vous plaira... il a la voix aussi douce que votre maman. .

— Pourquoi s'appelle-t-il Ficheclaque, alors ?

— H isio'origine allemande, et c'était le nom de son père. . mais il est Français, lui, il se nomme aussi Ludger, et àlamaisi>n nous ne l'appelons jamais autrement.

— Ludger ! à la bonne heure! je préR-re ce nom-là. Eh bien, mademoiselle, envoyez-moi ce profes.scur... Le verrez-vous bienlij .'

— Mais... je n'en suis pas bien siire... Cependant je pense qu'il ne sera pas longtemps sans revenir chez mon père.

— Au reste, rien ne presse... et l'ardeur de monsieur mon fils pour l'étude peut bien se modérer un peu !... Quand vous verrez cette personne, vous lui direz de venir nous voir... Mais, je vi>us le reflète, rien ne presse!...

— Il suffit, madame, quand je reverrai M. Ludger, je biido:;nerai votre adresse...

— Oui, crie le pelit garçon, à Ludger, mais pas à Ficheclaque!..; Ou entend des pas qui approchent du salon et une voix haute et

sèche qui gronde un domestique.

— Voilà mon frère, dit Valentine, on l'entend avant de le voir ! Il cric presque toujours après mes gens...

— Je me sauve alors... Adieu, madame la comtesse... Monsieur Armand, voulez-vous m'embrasser?

— Oui, ma petite Angelle... Tu m'enverras Ludger et tu lui diras qu'il ne faut plus qu'il s'appelle Ficheclaque.

— Soyez tranquille... il ne vous fera pas peur.

Angelle embrasse le petit garçon, salue Valentine et sort du salon, au moment où le marquis Contran de Ravageole y entrait.

LE MARQt'IS DE RAVAGEOLE.

Le marquis Contran de Ravageole a trente neuf ans et il en parait plus de quarante, car les excès en tous genres l'ont usé avant l'âge. C'est un grand homme mine, de belle tournure ; sa figure est distinguée, ses traits fortement accusés ; ses yeux noirs ont encore de l'éclat, mais l'expression en est toujoui-s hauUiinc et souvent railleuse ; son nez long et aquilin ajoute à la sévérité de sa physionomie, et sa bouche pincée, sou menton proéminent, achèvent de lui donner quelque chose de méchant. Cependant, quand il veut être aimable, le marquis sait trouver un sourire fort agréable, et c'est encore un fort beau cavalier, toujours mis a>ec eiegauce, et portant avec tant d'aisance les modes les plus originales, que c'est souvent grâce à lui qu'elles sont adoptées. Mais ses cheveux qui étaient d'un beau noir deviennent rares sur son front et eoninieiicent à grisonner ; ce n'est pai là une de» moindres causes de lluimeiir acerbe du marquis.

Kii entrant dans U- salon, M. de Ravageole a remarqué Angelle ipii en sortait ; il dit à sa sœur :

Quelle est cette femme?

— Celte lemrae est une demoiselle, mon frère, c'e^l elle qui me fait toutes mes broderies ; elle .1 beaucoup de talent.

— Eu elïet, j'ai souvent adniuv les bro leriesque nous portiez .. alors cette... demoiselle, comme vous voulez bien rapv>eler, est une brodeuse, une ouvrière?...

— Ce n'est point une ouvrière c 'mine vous pourriez le cri>!ri>. Contran; son pèie est commis ilans une maison de romweri-e s<'s pan uls sont aisés, it ui,uf moiseiie Angelle travaille seulcuunl dans SCS uioinenis perdus.

— Très-bleu.. . enfin elle travaille, et je présume que c'est pour gagner de l'argent.,, elle est jolie., bien f.ute. .. vous la nommez Aiiselle?... où demeure-t-elleî

— Pourquoi me faites-vous celte question 7... je pense que >ous

LE PKUFESSEUR FJCIIECLAgUE.

n'avez pas envie de ehncher îi séduire cette jeune personne, et d'iiiili ur> vous p(*rdnez votre tenip-i ; elle eît ausM tionnùle que sage. .

— Ah! ah ! sa^'e ! .. honnête!... vous me faites rire, Val"*ntine; vous ré|ponilez hien légèrement de la sagesse des autres lemiins !

— lit vous, vous ne cro\ez ;\ la vertu d'aucune!

— t;'e>l (|ue je suis payé pour cela, pndialilemeut... Une jeune fille qui hrixle pour le murid • et qui en une Minerve !

— Parce qu'on travaille avec goût, avec talent, il n'est [las permis de se bien conduire ?

— Lalsons cela... nous n'avons jim^ais eu la même manière de penser. . et ce(iendani... ma petite sieur!...

Ces derniers mois sont accompagnés d'un regard sardonipie qui fait baisser les yeux à Valentine. Le marquis lait quelques tours dans le salon, puis vn pincer douciment l'oreille du petit Armand en lui disant :

— lîh bien, tu veux donc battre le petit Monvert, toi, mon gaillard?... c'est Lafleur qui m'a dit cela, il parait que tu n'y allais pas de main morte... je suis lâché qu'on vous ait séparés...

— Ah ! mon ft'ôie! pouvez- vous dire de telles choses?... Quoi ; il fallait laisser deux enfants se frapper?

^ — Ma sœur, rien ne fait du bien comme l'exercice du pugilat... c'est de la gymnastique... Le grand mal, quand Armand aurait reçu quelques coups!... on n'en meurt pas... A son âge, on ne se défend qu'avec les armes qu'on a reçues de la nature; plus tani, cpiand il saura tenir une épée, il se battra comme un gentilhonune...

— Oui, oui, et avec 'mon épée je donnerai des coups à Arthm-... Mon oncle, tu m'as dit que tu m'apprendrais à tirer l'épée.

— Certainement. . je serai ton professeur... et pour l'escrime, je te réponds que tu en trouveras peu qui puissent lutter avec moi.

— Quand coinnicncerous-nous?...

— Quand tu auras sept ans accomplis... je t'achèterai de petits fleurets... légers à la main... Je veux faire de toi une fine lame... et qu'à quatorze ans tu puisses lutter avec un prévôt

— C'est cela ! et puis que, pour un mot, un regard, il aille se battre, qu'il ait des duels toutes les semaines, comme vous avez fait, vous, mon frère!.. Oh ! mais je ne souffrirai pas cola .je ne vous laisserai point élever mou fils de cette façon... je lui donnerai des maîtres pour qu'il s'instruise; qu'il connaisse riii.-toire, la géographie, les mathématiques, la littérature, mais je ne veux pas qii'd apprenne à tun sou semblable ..

— E.st-ce que vous voulez en faire un curé?

— Il sera... ce qu il désirera être, mais ce n'est point une raison pour qu'à sept ans vous lui mettiez un fleuret dans la main.

— Ma sœur, vous raisonnez comme une femme, et en général les femmes raisonnent fort mal, paice que c'est toujours un sentiment qui les fait parler et jamais la raison. Si jadis j'avais un duel toutes les semaines, vous voyez bien que je n'en suis pas mortl... j"ai été blessé quelquefois, c'est vrai, mais rarennut, jiarce que je suis de première force à l'épée. Vous voyez doue bien que c'est nécessaire d'être fort à l'escrime, puisqu'on a plus de chances pour être vainqueur que vaincu... Eh ! de par tous les diables, j espère bien qje vous ne voulfz pas que mon neveu soit un lâche qui se laisse provoquer sans aller sur le terrain... Mais, quant à cela je suis tranquille... j'ai tàté le pe it. . il ne reculera pas, j'en suis certain; et puisque vous dites vous-même qu'il suivra la carrière qui lui plaira, je suis bien sûr d'avance qu'il portera un jour une épaulette.

■Valentine porte son mouchoir sur ses yeux en disant :

— Quand mon fils sera grand... il feia ce qu'il voudra... je ne mettrai point d'obslacjes à ses goûts... mais de grâce, pendant qu'il est encore enfant, laissez-inoi être sa mère... lai?sez moi jouir de ses caresses, et ne troublez pas le peu de bonheur que vous m'avez permis de goûter.

— Eh ! mon Dieu,, ma sœur, est-ce qu'on songe à vous prendre votre eiifuu ! .. Laissons ce sujet... Après demain je pars, je vais passer quelques semaines, peut-être quelques mois en lialie... les médecins prétendent que j'ai besoin de séjourner un peu dans un climat chaud pour refaire ma santé un tantinet délabrée... je crois fort peu aux médecins... je sais bien ce qui referait ma santé .. quand j'aurai le courage de ne plus jouer, de ne plus passer les nuits dans les festins... trop arrosés de Champagne, de ne plus enlever à mes amis leurs maîtresses, ohl alors je me porterai à merveille ! je deviendrai peut-être trop gros... mais rien pe presse!... la vie est si courte! le plaisir avant tout! Telle a

toujours été ma manière de penser, et ic n'en rlianfrerai qiit lois, qu'il me sera impossible de faire auiremrnt. Mais, avant d.' p„i tir, j'ai voulu donm r une soiiée, recevoir du mon le... Vou«, Valentine, vous ne recevez jamais, vous viv.-z chez voua comme ifn Mt d.'ins Sun trou'... la comparaison n'est pis Cl gant'- ' m . c'est que je trouve fort riiliciile que ma sœur... qu'une lta\ au lieu de donner des balf, des léte.s, de recevoir enfin, ^. '. sans cesse renfermée dans son appartement et refuse d'aller n le monde!...

— Je mène l'existence que vous m'avez faite, Contran, c qui me surprend, c'est qne vous m'en blâmiez !...

— 'Vous ne savez ce que vous dites, Valentine, je ■von» ai f au contraire une position qui vous permettait d'être Irés-I,; rcuse et de satisfaire tous vos penchants, de goûter tous le^ p .u sirs... si vous aviez eu ce goùl-là... Veuve!... mais c'est w:r^nfiqiie cela.. Combien de feiiinhs voudrai nt être à votre place! .

La comtesse regarde atlentivcmi-nt son frère, en lui disant à voix basse, afin de ne point être entendu par son fils :

— Mais vous savez bien que je ne suis pas veuve, Contran, puisque dernièienient encore vous m'avez dit que le comte de Valgrave existait toujours...

— Oui! oui, certainement!... il existe... il se porte même fort bien; mais le principal, c'est qu'il ne reviendra jamais à Paris... il a pour cela des rai.sons maj ures... et comme il ne tient pas plus à vous voir que vous-même ne désirez sa présence, c'est absolument pour vous comme si vous étiez veuve .. Brisons la ! . C'e^t de ma soirée qu: je veux vous entretenir; ma sœur, je compte sur vous pour en faire les honneurs...

— Quoi! Contran, vous voulez?...

— Je veux que vous vous donniez la peine de recevoir ma société, qui .sera aus^i nombreuse que choisie. . D'ailleurs j'ai annoncé que vous présideriez à ma réunion, et tout le monde se fait d'avance un plaisir de vous voir.., vous êtes si rare!... C'est donc une chose entendue !... et si vous pouvez pour ce soir prendre un air un peu moins maussade, cela vous changi-ra et tout le monde en sera surpris... Je vous quitte, car j'ai encore bien des ordres à donner pour ma soirée... On sautillera un peu au piano... on

•jouera... car j'aurai de grands joueurs de whi.st... puis il y a- ra Une espèce de .souper... vous serez bien aimable d'y donner l'œil et de voir si rien ne manque!. . Armand, tu descendras chez moi ce soir .. tu auras des friandises, des gâteaux, des glaces... tant que tu en voudras...

— Oh ! des glaces... je les aime bien!... nous irons chez mon oncle, n'est ce pas maman ?

— Puisqu'il l'exige... it le faut bien...

— A ce soir, Vali-ntine... Viens m embrasser, mauvais sujet... Le marquis embrasse Armand et quitte le salon. Valentine est

très-contrariée d'être obligée de faire les honneurs d'une nombreuse réanion ; mais depuis son enfance elle a contracté l'habitude d'obéir à son frère, qui, ayant seize ans de plus qu'elle, l'a toujours ti ailée comme un enf;int qui ne devait point avoir d'autre volonté que la sienne... Cette autorité était devenue presque légitime, lorsque ayant perdu leur mère et leur père, Contran, qui avait alors vingt huit ans, avait, par le testament de son père, été nommé tuti'iir de sa sœur, qui n'en avait que douze. Il était au moins iniprudeiit de donner un tuteur de vingt-huit ans. 1 1 dont la coiidiiiic était loin d'être régulière, à une jeune fille q.ii, par le legs d une marraine, se trouvait être millionnaire et par conséquent beaucoup plus riche que sou frère; mais le père du marquis ailorait son fils, il excusait ses défauts, ne voyait en hii que l'héritier de sa race et trouvait tout naturel que, lui mo.:ranl, ce fù Goiitran qui eût toute autorité, tout pouvoir sur -a sœur et surveillai l'emploi de sa grande fortune.

Il est minuit, et les riches salons du marquis sont ét'ncelan de lumières, et embaumés par le parfum des fleurs placées il.i d'énormes potiches, qui ont en beaucoup d'endroits, usurpe . place de meubles gênants pour la soirée. Une société élégui i , choisie, s'est rendue à linvitaiiou de M. deRavageole. et la cuin tesse de Valgrave fait avec beaucoup de giàce les honneurs de cetti' réuniou. ■

Jeune, jolie, riche et veuve, Valentine devait nécessairement avoir une cour riomijreuse d a Imirateurs qui se scraien vulnntier-; mis sur les rangs poar faire cessi r son veuvage, s'ils avaient eu plu.^ souvent l'occasion de soupirer près d'elle. Mais la comtesse .se Cl•■::l^^iï si peu dans le monde, et le marquis avait eu soin dq

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