I.r. PROFESSEUR FICHECLAQtlE
rûpôter si souvent qu« sa sœur ne voulait pas se remarier, qu'on avait à peu près renoncé à Te'^poirrtu faire sa coiuiiiùlo.
Un seul de ces messieurs, qui ailtiiir.iiint la coinlesse, semblait ne pas perdre l'espoir de captiver la jolie veuve, et h en qu'il n'eût obtenu de celle-ci aucun encouragement, aucune m;U'que de |iréférence, il se montrait toujours fort empressé prés d'i Ile et faisait tous ses efforts pour en obtenir un tendre ref^'ard. Ce personnage se nommait M. de Grézicoiiit ; c'était un liounne de trenti!-six ans, petit, maigre, assez laid de visage, mais qui ne manquait pas •i'('S[)ritet montrait beaucoup de curiosité pour eonnailre les histoires S' crêtes de toutes les personnes dont la conduite laissait prise ix la médisance. Quand ce monsieur avait découvert que'(|ue intrigue piquante, il ne mancpiait pas d'en faire le récit d'une façon spirituelle, en taisant les rioni< des héros de l'avenlure, mais en faisant leur portrait de manière à ce qu'il fût difficile de ne point les reronnailre; et ce monsieur accompagnait ses récits avec un petit rire sec et un ton de fausset qui en augmentaient encore l'ironie.
On avait déjà dansé un peu. On faisait le whist et on taillait un lansi|urMet dans un autre salon; quelques dames avaient chanté des romances, et M. de Gré/.icourt pressait Valentine de se faire entendre. En vain la comtesse lui répétait qu'elle ne chantait pas, ce monsieur insistait toujours en disant :
— Vous devez chanter avec une voix si douce, il n'est pas possible i|ue vous ne chantiez pas. D'ailleurs vous êtes musicienne, puisque vous touchez du piano.
— Ce n'est pas une raison pour que j'aie de la voix..,
— l£t vous, monsieur, pourquoi donc ne chantez-vous pas? dit le petit Armand, qui se trouvait alors près de sa maman.
— Moi, mon cher ami, je ne chante pas... parce que je n'ai pas de voix... et puis, pour la romance, les voi.v d'hommes sont Irèsrares et peu sympathiques!...
— l'eu sympathiques! s'écrie une dame sur le retour, mais qui a éli'; fort belle et dont la parure à la dernière mode annonce qu'elle n'a pas encore renoncé à l'espoir de plaire. Ah ! monsieur de C.vzicourt, vous vous connaissez bien peu en voix! mais au contraire ce sont les hommes qui, lorsqu'ils savent bien chanter la romance, ont de la sympathie dans la .voix.... Vous n'avez donc jamais entendu chanter M. de Charmeuse... Àh! comme il chantait bien !... quelle voix ravissantel il tpurnait toutes les tètes dès qu'il chantait une romance...
— Les Ictes des dames, je présume?
— Ah ! que Vous êtes insupportable!
— U était bien heureux, ce monsieur. . Si j'avais une vuix ii tourner les tôtcs... je me permettrais d'eu user...
— Et d'en abuser probablement.
Lorsqu'on a prononcé le nom de M. de Charmeuse, Valentine a éprouvé comme une vive commotion j clic .s'empresse de prendre son fils dans ses bra.s et de l'embrasser.
-:- Et qu'est-il devenu, ce monsieur si .sympathique et qui chantait si bien ? reprend Grézicourt.
— Edouard de Charmeuse?... ah! c'était un charmant cavalier... Mais quel mauvais sujet!... Il faisait la cour à toutes les femmes !
— Je ne l'en blâme pas, madame.
— Oui, mais comme il était fort joli garçon, il séduisait, il ensorcelait... Ah! le monstre!... en a-t-il eu des aventures!...
— J'ai dans l'idée que edte dame a été un peu en.sorcelée par ce monsieur ! dit tout bas Grézicourt en se penchant vers l'oreille de la comtesse; mais celle-ci ne semble pas l'entendre et ne lui répond pas.
— Par malheur, 1\I. de Charmeuse menait sa fortune comme ses amours... très-grand train., il s'est ruim; eu peu de temps, et uu beau matin, se trouvant fort au dépourvu...
— Comme la cigale !..,
— Il est parti... il s'est expatrie... Ce pauvre Charmeuse... ah ! il doit bien regretter Paris!...
— Qui parle de Charmeuse? dit un monsieur qui .sort du sdon .do jeii.
— C'est moi, baron... qui le regrette beaucoup, parce qu'il était fort aimable...
— Eh bien, consolez-vous, madame, vous allez le revoir incessamment !
— En vérité?... il rçvicndrail à Pari;?
— Oui, madame ; j'aie'ii de ses nouvelles piif quelqu'un qiii Ta connu en Amérique... car c'est eu Ami'riqiie qu'il était allé se réfugier lorsqu'il est parti il y a six ans.., Il avait par là un pa-
rent... un oncle, je crois, qui était fort riche, mais n'avait jamais riin voulu faire pour son neveu, qu'il traitait de mauvais sujet... Il parait que là-bas Edourd de Charmeuse est devenu plus sage... Ce qu'il y a de certain, c'est que son oncle, qui vient de mourir, lui a lais-é toute sa fortune... Vous comprenez que Charmeuse n'a pas eu envie alors de rester en Amérique; il s'est embarqué, il revient en France, et au premier jour... Ah! mon Dieu! mais madame la comtesse perd coimaissance...
Depuis quelques moments Valentine, devenue d'une pâleur extrême, faisait .ses elforts pour contenir son émotion, mais ses forces venaient de l'abandonner, et elle s'était évanouie. Chacun s'empresse auprès d'elle. On lui fait respirer des seU, on la porte Contre une fenêtre qu'on vient d'ouvrir. Le petit Armand ne v, :t pas lâcher la main de sa maman, à laquelle il ne a-ssc de re|>. t. ! ;
— .Maman... il ne fautpa:: t'endormir encore... Maman, r':V' lilctoil... <>
— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il î demande M. de Ravageole en entrant dans le salon où est sa sœur.
— C'est madame de Valtçrave qui vient de perdre connaissance...
— Oh ! ce n'est rien .. elle revient à elle...
— Et cela lui a pris sans motif?...
— C'est la chaleur sans doute!...
— Il ne fait cependant pas trop chaud ici ! dit M. de Grézicourt; on parlai! du prochain retour de M. Edouard de Charmeuse... madame la comtesse semblait très-émue... puis ensuite...
Contran regarde Grézicourt avec impatience et s'empresse de lui couper la parole en s' écriant :
— Ah ! Charmeuse revient... tant mieux... c'est unbeau joueur... Eh bien, Valeiuine, cela va mieux, à ce que je vois?... C'est donc un étourdissement qui vous a pris?
— Oui... oui... mais c'est fini .. Mille pardons, mesdames, de vous avoir un moment inquiétées, répond Valentine en embrassant son fils.
— Maman, on est donc malade en dormant?
— Non,, mon ami... c'est passé. •
— Voilà ce que c'est, ma sœur, que d'aller si rarement dans le monde... On s'étourdit quand on se retrouve en nombreu.se compagnie... Mais vos couleurs sont revenues... et les dames peuvent de nouveau se livrer à la danse...
— Maiame de Valgiave ne semblait pas du tout étourdie ! dit M. de Grézicourt en suivant le nianjuis dans le salon où l'ou joue; mais elle a changé de couleur tout à coup... on parlait de ce M- de Charmeuse... que je ne connais pas... Vous le connaissez, vous. marquis?
Contran, sans répondre un seul mot à ce monsieur, se jette dans un fauteuil et se met \ marquer avec son pied sur le parquet la mesure d'une valse qu'on est en train de jouer. M. de Grézicourt attend toujours qu'il lui réponde, quand un mon.sieur qui passait vient à lui :
— - Bonsoir, Grézicourt... me voilà revenu, moi; j'arrive de ■Vienne... j'y ai passé six mois.
— Allons, il parait que tout le monde nous revient... Ali! vous avez été en Autriche ?
— Oui... beau pays... Le connaissez-vons ?
— Assurément... j'y suis allé il y a trois ans... C'était, je crois, la pairie du comtt> de Valgrave, voire beau-Ircre... n'est-ce pas, monsieur do Ravageole?
Gonlrau lance sur Grézicourt nn regard de maiiv.iise humeur, en murmurant :
— C'est [lossible 1...
— Comment!... c'est possible!... mais c'est voti-uièuie qm me l'avez <lit. U>i-.squ'un jour vous demandaiil cpiel était l'Iieiiroux mortel qui avait épousé madame votre sœur, vous m'avez repondu : « Un Autrichien... le comte de Valgrave, de Vionne. . »
— Eh bien ! après?
— .sprès, quand je suis allé à Vienne... en caus.int avec de très-nobles personnages... je leur dis que j'avais l'honneur de connaître la veuve d un de leurs compatriotes... car madame l.i comtesse a perdu son mari quelques mois après son mariage, & ce que vous nous avez dit encore'?...
Goniran ne répond rien, mais s,<s pieds bMlenl la rae<iir<- de la valse beaucoup plus vite .pie le piano. .VI. de Grtvicoint iN>iitiiuie :
— C'est bien malheureux de mourir quand on vient d'04iouser une femme charmante!... Je parlai doue à plusieurs jr^iiiilsliomnies du triste accident arrive ik leur cinnpatnote,.. mai*, à ma grande surprise, personne d'eux n'avait connu ni jamais eu.
LE PllOFESSEUa l'iCUECLAQUE.
3sm^
Laissez-moi mourir à vos pieds!... (P. 19.)
^ tendu parler du comte de Valgrave !... « Coroinent ! leur dis-je, ce seigneur vous est inconnu !.. mais il possède un château dans les environs... » car vous m'aviez aussi parlé d'un superbe château que votre beau-frère possédait près de Vienne... et tons ces messieurs me répondirent : « Nous connaissons toutes les propriétés qui sont dans les environs et appartiennent à la noblesse ; il n'y en a aucune qui ait pour maître voire comte de Valgrave... — Pardieu ! me dis-je, voilà qui est particulier... » car enfin, vous, marquis, vous avez dû prendre des renseignements sur ce comte qui a épousé madame votre sœur... et je ne m'explique pas... Contran se lève brusquement en disant ;
— Ce que je ne m'explique pas, moi, c'est qu'il y ait dans le monde des gens assez curieux, assez impertinents pour vouloir tout connaître, tout savoir, pour s'occuper sans cesse de choses et de personnes qui ne les regardent pas!... Ces ètres-là sont bien insupportables en société!...
M. de Grézicourt fait deux pas en arrière, se pince les lèvres, lance son jietit rire en notes aiguës, nuis murmure .
— Est-ce pour moi que vous dites cela, monsieur le marquis?
— Eh! sans doute, monsieur, c'est pour vous! voilà une heure que vous me répétez un tas de balivernes... que vous vous permettez de m'interroger sur des personnes qui me touchent de près... Il n'y a qu'un sot ou un impertinent qui puisse se conduire ainsi!...
M. de Grézicourt a bondi de colère en s'entendant appeler sot; le mot impertinent aurait peut-être été excusé, mais s'entendre appeler sot blessait par trop l'amour-propre de ce monsieur, et il s'écrit :
— Monsieur de Ravageole... vous m'insultez I... Vous allez à l'instant même rétracter les paroles que vous venez de m'adresser... je l'exige !
— Moi ! rétracter ce que je viens de vous dire !. .oh ! c'est tro[( fort... Je maintiens tout ce c^n j'ai dit, je suis même tout disposé à le répéter...
— Alors, monsieur, vous me rendrez raison de cette offense...
— Oh ! pour cela, très-volontiers, et nous sommes d'accord...
Envoyez-moi demain matin vus témoins, et l'affaire ne traînera pas en longueur!...
— Ils seront chez vous demain de bonne heure.
— C'est parfait !
Cette querelle a été si prompte, elle s'est terminée si vite, que c'est à peine si elle a été entendue par quelques personnes qui ne jouaient pas. Cependant un jeune homme, qui a deviné à peu près quelle en serait la suite, s'approche de Contran, en lui disant :
— Qu'est-ce donc, monsieur le marquis?... II m'a semblé que vous veniez d'avoir quelques mots avec M. de Grézicourt... et qu'une rencontre devait en être la suite... Ai-je mal entendu?
— Non pas, vous avez très bien entende, mon cher ami, et pour peu que cela vous soit agréable de voir le dénoùment de cette affaire, venez nie trouver demain matin, vous serez un de mes témoins, avec le colonel qui taille un lansquenet.
— C'est me faire beaucoup d'honneur, monsieur le marquis, et j'accepte avec reconnaissance... Dites-moi, l'afTaire est- elle susceptible de s'arranger à l'amiable ?
— S'arranger ! Apprenez, jeune homme, que jamais je n'ai été sur le terrain sans me battre ; je ne me dérange pas pour recevoir des excuses !...
— Oh! très-bien, monsieur le marquis, c'est entendu.
M. de Grézicourt était parti aussitôt après l'altercation qui avait eu lieu entre lui et le marquis. La réunion se termine vers les deux heures du matin, et c'est avec joie que Valentine peut enfin regagner son appartement, ignorant entièrement la scène qui s'était passée entre son frère et M. de Grézicourt.
Le lendemain, sur le midi, le duel avait lieu dans un endroit écarté de la forêt de Saint- Germain. On se battait à l'épée, et M. de Grézicourt, qui était bien loin d'être de la force de son adversaire, ne tardait pas à recevoir un grand coup d'épée dans le côté.
Alors Contran regagne sa voiture, en se disant :
— Cela apprendra à ce monsieur à vouloir savoir ce que c'est... ou ce que c'était que le comte de Valgrave.
LE PROFESSEUR PICHECLAQUE.
Il te f.iut une (Vnime à la téw de ta maison. (I'. 22.)
LVDGEn CHEZ L\ OOMTFSSR,
Depuis l'entretien qu'elle avait eu avec le professeur, Anjille était plus triste, plus silencieuse que jamais; lorsque, dans lajiiurnée, elle était seule avec sa soeur, celle-ci faisait tout sou po-siblrt pour l'égajer, pour l'obliger à causer un peu; mais la plupart du temps elle n'obtenait d'Angelle que des mots sans suite ou des réponsesqui prouvaient qu'elle n'avait pas écoulé ce qu'on lui disait.
Dix jours s'étaient écoulés, et Ludger n'était pas revenu chez M. Picardin. M. Bomlet étiit radieux de ne plus rencontrer celui qu'il regardait comme un rival; il ne manquait t'as, lui, de venir le soir faire sa partie de trente-et-un, et lorsque la soirée s'avançait et que Ludger n'avait point paru. Il se frottait les mains et s'empressait de dire :
— Décidément, maître Ficheclaque vous fait faux bond, mesdemoiselles; il ne vient plus faire la partie de Picardin... Il vous délaisse... Il aura l'ait d'autres connaissances auxquelles il consacre tous ses moments.
— M. Ludger peut avoir de nouveaux élèves le soir qui lui prennent tout son temps, dit Léonie.
— Oh! les élèves le soir... on ne donne Ruère de leçons passé dix heures... et comme nous restons toujours ici jusqu'à onze, si ce monsieur voulait venir vous voir, il en aurait encore bien le temps...
— M. Ludger est peut-être malade... murmure Angelle d'une voix faible.
— Malade! oh! non; je puis vous certilier qu'il n'est pas malade; je l'ai encore rencontré avant-hier... il a fort bonne mine, il m'a môme paru engraissé.
— Que cet homme est mauvais! dit tout bas Léonie i» sa sœur; mais il va nie payer ça!...
— Je suis fort aise dt^ savoir que le professeur se porte bien, dit M. Picardin, car c'est un gardon que j'aime beaucoup; et comme
il n'a pas l'iinhitude d'èlre si longtemps sans venir, cela commençait à m'inquieter... mais puisque vous l'avez rencontré...
— Et cju'il est rn^raissé, s'écrie Leotiie, il n'a pas perdu de temps... Depuis une dizaine de jours que nous ne l'avons tu, il a trouvé le moyen d'engraisser...
— Moi, dit Jolichose, j'ai mai?ri d'un kilo et demi depuis deux mois... j'en suis sur, je me suis fait peser.
— .\li! vous vous faites peser... je croyais qu'on ne pesait que les bèteset les denréas...
— Olil niadenioiselle, on pèse tout!...
— Et dans quel but vous faites-vous peser, vous, monsieur Jolichose"?
— .Mademoiselle, c'est que mon père m'a dit souvent: « Tu n'a* pas assez de poids pour tenir une lioutique et pour que je te cède mon conuuerce. » Alors je me fais peser pour savoir si j'ai plus de [loids.
— EtC'H, •■! 'U faut-il que vous pesiez pour que voire père vius cède son fouils?
— Ah ! je ne sais pas, niad>'moi.selle.
— Vous ne savez pas et vous vous faites i)eser!... Pauvre \tclxi Cloud, est-il auiusant!
— Mademoiselle, je vous en prie, ne m'appelez |i;is ClouJ ! Je vous ai dit que cela me bUs,sait...
— A quel endroit' dcuiand.' M. Bourlet en rianl.
— Monsieur, j'- ne vous ai pas dit que j'en avais I répond le jeune honune d'un air furibond.
— Allons, Jolirhost-, ne vous fâchez pas! rejuvud Léonie: M. Bourlet a voulu rire, \oil,\ tout... et il a l'air si joyeux, ce .soir, que je crains ipril n'eu perde sa perruque...
— Ma perruque! eoimneut avez-vous dit, inadenioi.selle'?... m.i perruque !
— Sans doute: elle est ee soir tellement .ivanrée sur votre fwiit, que je crains qu'elle ne vous tombe sur le nez...
— Mademoiselle, vous plaisantez siuis doute 1 Vous savez, bien une je n'ai pas de perruque...
— Ohl par exemple!... c'est vous qui croyez nous attraper...
LIi l'Kul LS^LLlt l ICUECLAQUE.
■ vous pensez apiiareiiimont que cela ne se voit pas... mais je vous assure qu'on voit tiés-hien que vous i)orti'/. une perruque...
— Moi, fiorter une perruque! s'écrie liouiltt, qui ilevient écarl.ite de colère; encore une fois, inaileiuoiselle, vous êtes dans l'erreur: ce sont mes cheveux ipie vous voyez...
— Laissez-nogs donc Iraiiipiilles .. est-ce qu'yQ9 ia ^es cheveux jusque sur les yeiixT C'est voire perruque qui desiteml iTop has...
— Monsieur PicarJin... monsieur Jolicliosei jt vous (irie, et, au besoin, je vous somme de me tirer les obeviiu* pour que vous puissiez affirmer à niudemoisclle que je n'ai jioint de perrui|Ue... rien de postiche sur la lèle... D.; grâce, tito, uicssioui-s!
Pour satisfaire M. Bourlet, M. l'icardin et Jolichose V(Mit lui tàter les cheveux, et ce dernier s'en acquitte si bien, que lioiiilet pousse un cri, en disaut ;
— Sapristi 1... ,pas si fort, donc ! vous juie faites mal, monsieur Jolichose...
— Oui, ce sont bien vos cheveux...
— Il n'y a lias le petit toupet, dit M. Pieuidin.
— Vous l'entendez, mademoiselle?
— Eh bien, cela m'étonne, répond Léon ie ; vos cheveux ont tout à fait l'air d'une perruque... Savczvoiis ce (|ue vous devriez faire, en ce cas'? vous devriez vous faire raser la tète et mettre une perruque bien faite; comme cela, vous auriez l'air d'avoir vos cheveux.
M. Bourlet ne repond pas; il est U'és-vexé. Pour achever de le dépiter, la porte s'ouvre et le |irofesseur se présente dans le salon.
Luili^er s'avance d'un air timide et comme s'il eraijjnait d éti'e mal accueilli. Il est trés-pàle, sa figure est plus amaigrie depuis qu'on ne l'a vu chez M. Picardin. Celui-ci court an-devant du professeur et lui presse la main en s'écriant:
— Ah! je suis bien aise de vous voir, mon ami... Tenez, nous parlions de vous il n'y a qu'un instant.
— Oui, dit Léonie, et M. Bourlet, qui, dit-il, vous a rencontre avant-hier, nous affirmait que vous étiez engraissé... Franchement, il n'y parait pas!... n'est-ce pas, Angelle, et l'on croirait plutôt que M. Ludger a été inaladel...
Angelle ne répond rien, mais elle jette sur le professeur un regard qui parlait pour elle et laissait voir tout fintérèt que lui inspirait sa mine triste et souflraiite. Ludger s'incline devant les deux sœurs, tout en balbutiant :
— On a bien de la bonté d'avoir daigné penser à moi .. J'ai eu beaucoup d'occupations nouvelles... ce qui m'a privé du plaisir de vous voir depuis queques jours.
— Si vous êtes si occupé, dit Angelle, je pense que vous ne pourrez pas accepter ce que j'avais proposé à madame la comtesse de Valgrave... Elle voulait bien que vous allassiez chez elle donner des leçons à son fils... Vous m'aviez dit que cela ne vous était pas désagréable de cominencf r un enfant si jeune... mais je présume que maintenant vous ne le voudrez plus...
— Pardonnez-moi, mademoiselle, puisque vous avez bien voulu parler de moi à cette dame et qu'elle m'agrée, je tâcherai de me rendre digne de votie recommandation. Quand puis-je me présenter chez madame de Valgrave?
— Mon Dieu ! dès demain si vous voulez, car il y a dix jours au moins que j'ai parlé de vous à cette dame, et elle doit être étonnée de ne point vous avoir encore vu.
— J'irai demain, mademoiselle.
— Tenez, voilà son adresse...
Angelle présente une carte au professeur: celui-ci la prend d'une main tremblante, en tenant toujours ses regards baissés. Cependant, en saisissant cette carte, ses doigts effleurent ceux de la jeune fille; il voudrait bien les presser, les tenir un moment... mais, soit que l'on ait deviné son intention, la main se retire bien vite, et Ludger n'a pu saisir que la carte.
1 — C'est égal! s'écrie Jolichose, M. Bourlet n'avait pas ses lu- Jnettes quand il a dit que maître Ficheclaque était engraissé...
>- Monsieur, je ne porte pas plus de lunettes que de perruque! /répond Bourlet avec humeur.
— C'est que franchement M. le professeur est ai pâle... si pâle... on croirait qu'il n'a |ias mangé depuis huit jours! ...
— Ah! que c'est digne d'un Cloud, ce que vous dites là! dit Léonie.
— Mademoiselle, je dis cela .. ça ne peut pas fâcher aïonsieur... Puisqu'il gagne beaucoup d'argent, il peut beaucoup manger.
— Etre pâle donne un air intéressant! murmure Bourlet.
— Oh ! alors, vous n'êtes jamais intéressant, car vous êtes touours rougeaud, vou<, papa Bourlet!
— Monsieur Jolichose, js vous ai déjà prié de ne point m'appe-
ler papa... cette locution familière ne vous est point permise avec moi... Si vous recommencez, je vous appellerai Cloud et jamais antrement.
—Quand vous m'aurez appelé Cloud cinq fois, qu'est-ce que ça fera '/
Léonie part d'un éclat de rire, et M. Picardin en fait autant, en disant:
— Je crois que Jolichose se permet le calembour !
Angelle et Ludger tâchent de se regarder à la dérobée, baissant bien vite les yeux lorsque l'un ou l'autre levé les siens. M. Bourlet continue de se mordillc.r les lèvres avec dépit.
La Soirée était déjà avancée, car le [irofesseur était venu tard ; la Société prend congé de la famille Picardin.
— Ne soyez pas si longtemps sans venir nous voir, dit le maître de la niaihuu en serrant la main de Ludger.
Cilui-ci regarde Angelle, en lépo idaut:
Cio\ ez bien, monsieur,que lor-qiiejc ne viens pas... c'est pour moi uue grande privation.
— ]l ne faut pas taut txavailler... ^e diable!... vous vous fatiguez ,tiop, vous vous rendrez malade... Vous êtes véritablement diaiigc, mais pas comme Bourlet nous l'a dit!
— C'est probablement ma j)crnii|ue qui me faisait voir de travers ! dit Bourlet en ricanant.
Léonie rit encore, cal' elle voit cpie le gros monsieur ne lui pardonnera jamais l'histoire de la .iMiiTuipie. Angelle, au momeni du déjiart, accorde enlin un long regard à Ludger, qui, celte fi>is, ne baisse plus la tète et aspire ce regard comme s' 1 lui rendait la vie. Jolichose dit tout bas à Léonie:
— Encore deux ou trois kilos, et je crois que je pèserai assez pour avoir le fonds de papa.
— Eli bien 1 après ?
— Apres !... je ne vous en dis pas plus !
— Ah ! tant mieux, j'aime autant cela.
Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, le professeur se présente à l'hôtel de Rav.igeole. Il s'adresse au concierge :
— C'est ici la demeure de .\i. le marquis de Ravageole?
— Oui, mais si vous avez affaire à M. le marquis vous arrivez trop tard ; il est parti il y a trois jours pour l'Italie, et sera peutêtre deux mois absent.
— Ce n'est point M. de Ravageole que je désire voir, mais sa sueur, madame la comtesse de Valgrave.
— Je ne sais pas si elle visible... Montez au second, vous trouverez ses domestiques.
Ludger monte un fort bel escalier orné de statues et d'arbustes en fleurs. Au second étage il trouve une camériste et la prie d'annoncer à la comtesse qu'il est la personne envoyée par mademoiselle Augelle.
On ne tarde pa.^ à venir lui dire que madame de Valgrave est prête à le recevoir. On lui fait traverser plusieurs pièces, ses pieds foulent les lapis épais et moelleux, et il arrive enfin dans le salon, où la comtesse est seule avec sou fils.
Depuis cette soirée donnée par son frère et dans laquelle on avait parlé du prochain retour de M. Edouard de Charmeuse, Valentine n'était plus la même. A cette apathie, à cette indolence qui se montraient dans toutes ses actions et que son fils avait seul le pouvoir de rompre, avait succédé une agitation, une espèce de fièvre qui ne lui permettait plus de goûter un moment de repos; le moindre bruit, l'auuonce d'une visite lui causaient une forte émotion, et cent fois dans la journée elle paraissait écouter et espérer farrivée de quelqu'un. Mais ce changement opéré en elle, bien loin de nuire à son amour pour son fils, semblait l'augmenter encore; elle voulait l'avoir presque toujours avec elle, elle ne pouvait se lasser de le contempler, et l'on aurait dd que dans ses traits enfantins elle cherchait à en retrouver d'autres.
L'annonce d'une personne qui désirait la voir avait donc d'abord vivement ému Valenline, puis en apprenant qui c'était, ses traits avaient perdu de leur animation, comme quelqu'un qui voit eiicpre une douce espérance s'évanouir.
Ludger salue profondément, la jeune femme, qui lui fait signe d'avancer, tandis que le petit Armand se serre contre sa mère, en regardant avec défiance ce grand monsieur qu'il ne connaît pas.
— Ap|)rochez, monsieur... C'est vous cjui m'êtes adressé par mademoiselle Angelle Picardin?
— Oui, madame, je suis Is prolepgenr dont elle vous a parlé...
— Asseyez-vous, iiiniHiiHir. .. E-t-il vrai que vous consentiez à
LE PHOfESSEUR FICHECLAQUE.
If
donner des leçons à cet enfant? Vous le voyez... il est cncofe bien jeune... il ne sait encore rien...
— J'aime mieux cela, niadairle ; nia mfithodc pour ap|irendre aux enfants est si simple, si facile, <|ue je réussis mieux lorsque mes élèves n'ont pas reçu de mauvais principes, qui souvent surchargent inutilement leur in(;moire...
— Du reste, mon fils a ^^ramle envie d'apprendre...
— Et il apprendra v'.to, madame, je vois cela dans ses yeui... ceux des enfants ne trompent pas...
— Vraiment, monsieur t comment le trouvez-vous?
— Charmant, madame, noii-senlement parce que ses traits sont jolis, mais parce qu'ils ont une aimable einression et (iue ses yeux pétillent d'intelligence. -t^
— Trouvez-vous qu'il me ressen>ble?
— Mais, madame... si vous me permettez d'être franc...
— Oh ! je vous en prie.
— Je ne vois guère de rapport entre les traits de monsieur voti r flis et les v<îtres... mais peut-être qu'en grandissant...
— Oli 1 lie me croyez pas faire de peine en me disant cela... bien au contraire... mon lils est tel que je le désirais...
— Il ressemble probablement à son père... et vous rappelle des traits qui vous étaient chers?
— Oui... oui... il ressemble beaucoup à son père. Armand, c'est monsieur qui veut bien prendre la peine de t'inslruire... Ta n'auras pas peur do lui, n'est-ce pas? car monsieur a l'air bien doux.
Le petit garçon regarde quelques instants Ludgcr, puis répond :
— Non, il n'a pas l'air méchant... mais pourquoi qu'il s'appelle Fiche... Ficheclaqiie?
— Mon petit ami, répond Ludger en souriant, il ne faut pas toujours juger les personnes sur leur nom... une étiquette est souvent trompeuse. Le nom le plus bizarre, quand il est porté par un homme de génie, devient beau el s'ennoblit ! Ce n'est pas le nom que nous avons reçu de nos parent^ qui doit nous faire aimer et respecter ; c'est nous qui, par nos vertus et notre mérite, devons fkjre honorer notre nom. Celui de Kicliec|aqiie me vient de mon père, mais jamais il n'a été honni par mes élèves, car jamais je n'ai donné une chiquenaude à aucun d'eux. Voulez-vous me donner la inaiii? je ne serai pas votre maître, je serai votre ami.
L'enfant sourit ; il regard sa mère, puis tend sa main à Ludger, en lui disant :
— Voilii ma main, mon ami... Maman, enlends-tu? il ne sera pas mon maître, il sera mou ami ! Ah ! c'est plus gentil, cela... Tu verras que j'aiiprendrai bien, mon ami!...
— Mou lils, je vois (jue monsieur sera très-bon pour toi .. et que je ne pouvais rencontrer quelqu'un qui me comprît mieux... car M. Lnilger... Vous vous nommez aussi Ludger, n'est-ce pas?
— Oui, madanie.
— Eh bien ! M. Ludger a vu tout de suite que tn étais le bijou, le trésor de ta mère, et il sait bien que s'il se montrait sévère avec toi, ce serait aussi me faire du chagrin... Mais la bonté que te témoigne monsieur ne saurait'te faire oublier qu'il est ton professeur, que lu dois le respecter... et non pas te permettre de le tutoyer...
— Puisque nous sommes amis!...
— De grâce, madame, laissez monsieur votre fils me traiter comtuo le lui dictera son cœur... L'amitié est plus douce que le respect...
— Oui... oui... nous .sommes amis... mais j'apprendrai vite ;\ lire, parce que je ne veux plus que le petit Monvert dise que jr suis uli âne... n'est-ce pas, mon ami Ludger ? Ah ! vois-tu, j'ai bien retenu ton autre nom !
— Soyez tranquille, cher enfant, vous apprendrez vite et facilement.
— Quant aux émoluments, monsieur Ludger, vons les fixerez vous môme, et j'approuve d'avance... Vous êtes très-savant, itl'a-l-on dit ; c'est (loue une grande cnudescenaancé de votre part de vouloir bien inslruire un enfant. Je veux que vous en soyez largement rétribué.
— Madame est trop bonne.
— Vous aurez la pièce qui tient à ce salon pour donner vos leçons... Cela ne vous contrariera pas que j'y assiste quelquefois?
— Jamais, madame ! Votre présence ne pourra que donner de rémulalion à monsieur votre fils...
— Vous viendrez vers le midi... et quatre fois dans la semaine ; (te sera assez dans les coiumcnccnienls pour ne pas le fatiguer, n'est-ce pas?
— Oui, madame, c'est une chose conrenue. Quand dé»ifti-voos que je commence?
— Mats... dès demain, si vous k fxjuv/^...
— Oui, madame .. vous pouvez compter sur mon «»c«itnde.
— Oui, oui, viens demain, ro«n ami '. Je le veux auiM, am, .s'écrie Annand.
Ludgir salue profondémfnt la comtesse et «'éloigne, a(*res a»'V encore seiTé la maiu que lui tend le petit gar^ua.