XV
UN TÉÙ^i D'ARUBT.
Après l'entretien qu'il avait eu avec M. de Charcneuse. Ludger, tout joyeux, s'était empresse de se rendre près oe sa chère AngeUe, et lui avait dit :
— Es|iérons, ma fidèle amie, espérons... je viens de recevoir la visite de quelqu'un qui va s'occuper de me rendre ma liberté... et par conséquent de la rendre aussi .i madame de Valgrave... qui n'a jamais été madame de Valgrave... puisqu'elle est madame
Fich mais c'est justement cela qu'il ne veut pas qu'elle soit,
et vous comprenez bien que, de mon côté, je ne demande pas mieux que de ne plus être le mari de cette dame... car en redevenant libre, je pourrai enfin vous épouser, chère Angelle, je pourrai, en vous nommant ma femme, reconnaître cette constance, cette tendresse que vous avez bien voulu me conserver, malgré toutes les apparences qui m'accusaient, qui m'auraient perdu près d'un cœur moins aimant que le votre!...
— Quoi! vraiment, Ludger, s'écrie Angolle, qui ne demande pas mieux que de saisir cette espérance qu'on lui donne, vous pensez que l'on pourra rompre cette union que l'on vous a l'ait contracter d'une façon si mystérieuse?
— Je l'espère du moins, car celui que je quitte, M. de Charratuse, a tout autant d'intérêt que moi à ce que madame la comtesse soit libre : il l'aime tendrement, il en est aimé, et vous comprenez bien que je me trouve là... comme un murquiles sépare... qui les empêche d'être heureux.
— Et que va faire ce M. de Charmeuse pour briser les obstacles qui nous séparent?
— Mon Dieu! je n'en sais rien encore... c'est-à-dire, il va voir le frère de la comtesse... ce terrible marquis de Ravageole dont tout le monde a peur.. Mais il paraît qu'il n'en a pas peur lui!... il va lui parler... le supplier... le... enfin, il sait peut-être des choses qui rendront ce marquis plus traitable. Si tout le monde était d'accord, avec de belles protections, on parviendrait peut-être à faire casser ce malheureux mariage!...
— Ah! mon ami!... puisse le ciel vous entendre!
Kt comme en amour il sulfit souvent d'une lueur d'espoir pour nous faire voir tout en rose, Angelle retrouve pendant quelque temps sa gaieté, ses belles couleurs, son humeur enjouée d'autrefois, et Jolichose dit à sa femme :
— A'ois-tu, il fallait que tu devinsses ma conjointe pour que ce flâneur de Ludger se décidât à tàtcr aussi du mariage... 11 voit qdé nous .sommes heureux, que(;a vabien... que je vais être père... il ^è dit:' Deéidément, il faut que je le devienne aussi.
— Mai*;', mon' pauvre Cloud, le professeur n'a pas encore dit qu'il allait é|Soùsei' Afigelle.
— D'abord, Ina chère amie, je vous avais priée de ne jamais m'appelet Ctoud... à moins de boulettes graves de ma part... et j'ose croire que je n'en ai point commis... Est-o; parce que je vous ai f^if urt enfant que vous me mettez ce Cloud en avant?. . il me semblé que j'en avais le droit... je dirai même plus: c'était mon devoir! Est-ce parce que...
— Assez! assez! monsieur Jolichose; vous devenez beaucouji trop ralâbnneiir!...
— Pourquoi lii'aë-tu appelé Clood ?
— Parce que cela nl'â fait plaisir apparemment... va donc à tes confections...
— C'est égal, mon fil» .s'appellera Oculi et ma fille Balbine...
— Jamais, monsieur, jamais ! ma fille se nommera Angelle comme ma sœui-, qui sera sa marraine ; et si j'ai un fils, il s'appel-
lera Edmond, parce que c'est gentil ce nom-là... et que je l'ai toujours aimé.
— Alors, ce n'est plus la peine d'avoir des parrains si tu donne» les noms toi-même. Quand le profes.seur é()Ousera ta sœur, si. comme je l'espère, on me choisit pour êlre le parrain de leur enfant, il faudra biitn qu'il porte le nom que je lui donnerai.
— Et comment l'appelleras-tu ?
— Je l'appellerai: C'esl-bien-heureux\ Hein! comprends-tu la plaisanterie?...
— Il me semble que : C'est-bien-faumux ! ce sera long pour un nom de baptême I
— Pas plus long que Hyacinthe ou Pantaléon!...
— Et si c'est une fille?
— Eh ben, casera : C'est-bien-heurevse\ . . ,
— Ah ! mais cela ne va plus du tout ! . . .
— Hah! tous les noms vont; on s'y liabilne.
— Au re.ste, si c'est quand ma sœur sera mariée au profes.seur, je crois que tu as le temps d'en chercher un autre !
— Et moi, je te répète que cela ne peut pas tarder ; parce que notre ami Ludger, uni étuit toujours si séruux, si grav(!, a maintenant un air tout guilleret... Et dernièrement, en entrant chez M. Picardin, lui, qui ne chantait jamais, je l'ai entendu fredonner entre ses dents . .
— Quelque chose de gai?
— Je croi.s bien !.. . ^albrouck s'en va-t-en guerre !
Mais, au bout de quelque temps, l'air joyeux du professeur a disparu; il ne fredonne plus entre ses dents; il e.st redevenu scrieusi, triste comme ci-devant. Il en est de même de la douce Angelle; cette gaieté qui avait un moment brillé rtans ses yeux et ranimé son charmant visage, a céJé de nouveau sa place à uu air mélancolique et languissant. Ce revirement est la suite d'un autre entretien que Liulger a eu avec M de Charmeuse, et dans lequel celui-ci, au lieu de lui conserver les espérances qu'il lui avait fait entrevoir, a dû lui avouer, au contraire, que d'après les paroles qu'il avait échangées avec le marquis de Kavageole, il fallait renoncer à l'espoir de rien changer dans la situation qui leur était faite, tout en recommandant de nouveau au professeur de ne jamais laisser deviner a la coiuteise qu'il était le héros de l'histoire mystérieuse qu'il hu avait racontée.
Ludger s'était incliné profondément en répondant à Edouard :
Comptez sur ma discrétion, monsieur ; je ne sais rien, je ne veux plus me souvenir de rien concernant cette malheureuse affaire. Je ne suis et ne serai jamais pour maiame la comtesse que le professeur de son fils et son humble serviteui'.
Puis le pauvre Ludger était revenu près d'Angelle, l'air consterné, la voix tremblante, lui conter la perte de leurs dernières espérances. La belle fille s'était résif^'née ; elle savait être aimée et n'avoir point de rivale Les femmes se résignent toujours quand elles sont certaines d'occuper seules notre cœur ; pour elles c'est là le point le plus important.
Mais Léonie n'avait pas tardé de dire à son mari :
— Eh bien... ce mariage de ma sœur?... n'avais-je pas raisori dédire qu'il n'était pas encore fait?... rien n'annonce qu'on y songe maintenant.
— Ma foi ! ma bonne amie, avec ces araoureux-là, c'est à n'y rien comprendre, reirend Jolichose; c'est à se casser le nez contre un bondon de Neufchàtel. Encore, ta sœur... ce n'est pas à elle que j'en veux .. je la plains, la malheureuse!... Mais le professeur... je commence à avoir de tristes idées sur son individu... Ce pauvre garçon... il est probable qu'il ne poserait pas pour le Spartacus '....
— Assez ! Jolichose !... ou je vais vous appeler Cloud 1...
— Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne me casserai pfus la tète à chercher un nom pour leur progéniture... et je crois qu ils se contenteront du nom de Zéro.
Trois mois se sont écoulés sans apporter aucun changemest dans la position respective des personnes qui figurent dans cette histoire.
Valentine est allée s'établir à la campagne avec son fils; mais malgré l'invitation qu'on lui afaite d'allery passer quelque temps, le professeur ne s'y est point rendu. 11 a pensé, avec raison, que là il ne pourrait manquer de se trouver avec le marquis de Ravageole, et quoiqu'il ne connaisse pas ce monsieur, il est probable que celui-ci le reconnaîtrait, et que la vue de maître FichecLique ne lui serait nullement agréable. M. de Charmeuse a été le premier à conseiller au professeur de ne point aller à Montchaavet; et Ludger qui serait désolé de causer la moindre peine, la plus
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE.
léfjère contrarii'ti': ;'i la comtesse, est jiresqup iliiridé ;"i tif [iliis retourner chez elle à Paris, et k cesser de donner des leçons aa petit Armand, afin de rompre enlièremeDt ses relations et toutes visites à l'hôtel de navageole.
Mais Valenline est revenue de sa campagne plus tôt que de coutume, parce que son fils s'y déplaisait. Le petit earjon, qui aimait beaucoup Ludgor, s'est ennuyé de ne plus 1" voir : jinis, il avait pris goût aux leçons qu'il recevait; il connnoiiçait à lire, ce qui flattait beaucoup son amour-propre, et chaque jour il s'écriait:
— Si mon (irofesseur ne vient plus me voir, j'oiihlif-rai ce que je sais; et, au lieu (le faire des progriis je reilevii;ndrai un âne comme avant ! Mais je veux être savant... et je veuï qu'on lasse revenir Ludger.
De retour à Pa^is, l'a CoiiitesBe avait essayé de faire Tenir un autre prolesseurj mais alors Armand avait poussé de grands cris, pleure, trépigné dos pieds et jelé dans la chambre ses plumes et son écritoire, en disant :
— Je veux apprendre avec Ludger, je ne veux pas étudier avec d'autres .. je veux qu'on me rende mon ami... mon bon ami qui m'apprend si bien... et que j'aime tant... je serai malade s'il oe vient plus nie voir.
Alors Valenline avait dit à Edouard :
— De grâce, allez trouver M. Ludger ; priez-le de revenir, car Armand ne veut étudier qu'avec lui... Il tomliera malade si son professeur ne vient plus, et je ne veux pas que mon fils soit malade.
Et M. de Charmeuse s'était aussitôt rendu chez Ludger, et lui avait dit : ,
— Veuillez revenir à l'hôtel Ravageole, reprendre vos leçons au petit Armand... Cet enfant vous aime; il vous demande à grands cris. . ne le laissez pas .se chagriner.
Il est toujours doux d'être aimé... même d'un enfant ! Ludger avait essuyé une larme tombée de ses yeux, en répondant ;
— 11 suffit, monsieur, j'irai... j'irai dès demain, et comme par le passé je donnerai des leçons à ce cher petit.
En effet, dès le lendemain, le professeur retournait à l'hôtel Ravageole, où il était embrassé, fêté, caressé y)ar le petit Armand, enchanté de le revoir. Les enfants aiment si bien!... il n'y a pas encore de mélange dans leur affection.
Et depuis un mois, Ludger se l'endait comme auparavant, trois fois par semaine, à l'hôtel de l-tavageole, montait le petit escalier de service qui le menait tout de suite chez son élève; lorsqu'un matin, bien qu'il ne fût que onze heures à peine, Gontran qui, ce jour-là, s'était levé et habillé plus tôt qu'à sou oi'dinaire, parce i[u'il voulait monter à cheval, se trouve passer dans la cour au nioinent uù le professeur y outrait.
Ludger avait de ces tailles hautes, de ces ligures longues que l'on remarque. Celui-ci, qui ne l'a pas même aperçu, va traverser la cour, lorsqu'il .se sent touché à l'éiiaule.
— Monsieur... où donc allez-vous par là?
Ludger s'arrête, regarde ce beau monsieur qui le toise d'une façon singulière, devine sur-le-champ qu'il est devant le marquis de Ravageole, et salue profoudénient en répondant :
— Monsieur, je vais, comme à mou ordinaire, donner une leçon au fils de madame la comtesse de Valgiave...
— Ah! vous êtes le professeur d'Armand !.., pardieu! voilà qui est original !... Me connaissez-vous, monsieur?
— Je n'ai pas cet honneur. . . mais je présume que j'ai l'avantage de saluer monsieur li> marquis de Ravageole...
— Très-bien... et votre nom, à vous?...
— Ludger Fichcclaque, bachelier es lettres, 'professeur de langues... et d'écriture au besoin.
— Qui donc vous a introduit chez ma sœur?
— Monsieur le marquis, c'est par l'entremise de mademoiselle Angelle l'icardin, qui brodait pour madame la comtesse... On m'a proposé de commencer un enfant... j'ai accepté.
— Kl y a-t-il longtemps que vous êtes professeur d'Armand?...
— Très de six mois monsieur le marquis; mais nous avious interrompu pendant son séjour à la campagne...
— Et vous revenez?...
— Depuis un mois à peu près...
Contran réUcchit quelques instants, puis il reprend :
— C'est bitu, monsieur, c'est bien... allez donner votre leçonL.. Ludger salue et poursuit sou eheiiiin. Le marquis se décide
alors à mouler à cheval, tout en se disant :
— C'est singulier... cet homme venait ici depuis six mois... il faudra que je le fasse mettre à la porte.
xviu
CWE REVANXn*.
Pendant sa promenade à cheval, Gontran a beaucoup pcn*é 'a la singulière rencontre qu'il a faite le miiin, et il est tonjuirs très-décidé à faire remercier le profes-eur de son neveu ; il ne veut pas que ce soit m.jître Ludger Ficheclaque qui continue à se charger d'instruire le petit Armand.
Mais au Bois, le marquis rencontre un de ses amijoueur, bon vivant et aimant le plaisir autant que lui. i vient chevaucher à son côte et lui dit :
— Je pense que nous nous rencontrerons aussi ce soir, mâr(fuiii?
-^ Où donc cela, mon cher de Sienne?
— Mais, chez madame de Vergis, où nous taillerons un petit bacarat.
— Chez madame de Vergis?... je n'y suis pas heureux... Il y a comme cela des maisons qui nous sont fatale? à nous autres joueurs...
— Je présume que vous ne croyez pas à la fatalité, vous, Contran?
— Pourquoi donc? quand on est joueur, mon cher, on croit à tout, on devient extrêmement superstitieux... Ah! cela vous fait rire!... Cependant, si vous allez ce soir chez madame de VergK, j'ai bien envie de braver encore l.i fatalité...
— Oui, j'y vais, d'autant plus que je serai bien aise de revoir Grézicoiirt, et je sais qu'il y sera...
— Grézicourl... à qui j'ai donné un assez joli coup d'épée l'hjver dernier ?
— Lui-même ; il a été assez longtemps à se guérir... il a été prendre des eaux... je ne sais où...
— Ah ! ce pauvre Grézicourt ! pardieu,, moi au^si je serai enchanté de le revoir... il se bat bien mal, oh ! il se bat d'une façon pitoyable... mais il est très-brave... et (rèscurieux, autant que je me rappelle... Allons, c'est décidé; ce soir j'irai chez madame de Vergis.
Les .salons de madame de Vergis étaient le rendf-z-vous d une société nombreuse et brillante : il y avait de jolies fenimes et des dames bel esprit, de l'ancienne noblesse du faubourg Saint-Germain, des gens de la haute finance, des homiu's qui donnaii;nt la mode, et les moutons de Pauurge qui faisaient ce qu'ils voyaient faire et attendaient pour éniLtire un avis, pour avoir nneo|>iiiion, qu'un personnage en renom eût parlé; enfin il y avait quelques artistes en vogue, quelques hommes de lettres, mais ces derniers en très-petite quantité : les gens d'esprit se sentent perdus dans ces grandes réunions, et en général ils aiment à se retrouver.
La soirée était dans tout son éclat lorsque le marquis de Ravageole entre dans les salons. Après avoir serré la main à quelques intimes, il entend un petit rire .«ec, saccidé, donné dans un ton de fausset, et qui lui fait sur-lechaiiip reconnaître celui qui se livre A cette dénionstration : c'était en effet M. de Grézicourt qui, assis près de quelques dames, venait d'apercevoir Gontran et s'était livré à sa gaieté railleuse, en s'ecriant :
— Tiens!... c'est monsieur de Ravageole!.. Ah! je suis enchanté de le revoir. . . je vais lui demander des nouvelles de sa s<Eur.
Contran a l'ait quelques pas vers Grézicourt et le salue gracieusement, en lui disant :
— Enchanté de vous revoir, monsieur de Grézicourt!,..
— Moi de même, monsieur le marquis
— Et vous allez tout à fait bien, vous êtes enlicremenl remis de... votre blessu»^''
— Entièremem. marquis, et loui prei à recommencer I... Gontran sourit en répondant :
— Oh ! je présume que cela n'est pas néce$s.)ii-e I
— Eh, eh! on ne sait pas, marquis, on ne sait pas!... Et madame votre sœur, cette charmante comtesse de... de Valgrave, est-ce que nous n'aurons pas le plaisir de la voir'i ..
— Je ne crois pas. Vous savez que ma sœur va très-peu dans le monde...
— Ah! c'est vrai... depuis sou veuvage... mar- pourquoi donc ne se remarie-t-elle pas?... rester veuve... si jeune et si belle... franchement cela ne .se comprend pa.s... à moins que y. de Valgrave ne soit pas tout « fait mort?...
LE PUOFESSELIl l-MCHECLAQUR
Les dame qui sont près de M. de Grézieoiiit parirnt d'un I'ihi rire. L'une d'elles s'rcrie :
— Il n'y a (jue M. de Grézininrl pour avoir de ces idées-là !... le voilà qui veut faiie revivre les moits... rendre aux veuves leurs maris... prenc;/. (larde!... savez-vous bien nn'\\ y a de-, veuves qui auront peur de vous !... Quand ou s'est bien désolé, qu'on a liirii pleuré son mari, c'est une cliose faite, on pnii.l ensuite soh parti, on lâche même de se distraire... de se consoler... et ma foi, alors, si le mari reparaissait .. je ne sais pas s'il cau«erait une surprise bien agréable... il y a même des occasions où il pourrait gêner beaucoup, où l'on pnurraii bieu lui dire : Mou cher ami., vous avez fait le mort .. et maintenant vous ne l'êtes plus, c'est une très-mauvaise (ilaisanterie... Tant pis, votre place est prise, il ne fallait pas la quitter...
— Bravo, mesdames, bravo!... enchanté de connaître votre mauière de regretter les défunts... mais je suis bien tranquille avec madame de Valgravi;, je suis persuadé qu'elle ne craint pas que je lui rende son mari I...
Contran n'a pas jugé convenable de se mêler à cette dissertatiou, il s'est contenté d'écoiittr, puis il s'éloigne, en se disant :
— Je crois vraiment (pie ce petit Grézicourt a envie de recommencer... Ah! qu'il y prenne garde, il m'ennuie ce monsieur... et si nous nous battons encore... cette fois je ne le ménagerai pan.
Les parties se sont engagées, puis on fait de la musique, on danse dans un autre salon. Contran n'a pas plus de chance qu'à l'ordinaire. Ennuyé d'être battu au bacarat, il vient se mettre à une table d'écarté, et \\, à sa grande surprise, vient de passer plusieurs fois. Son adversaire se lève en disant :
— Décidément, marquis, vous avez une veine... je ne veux pas continuer... vous ne gagnez pas souvent, mais quand vous avez la chance pour vous, ah ! vous la tenez bien... J'ai perdu trois mille francs, je m'en tiens là... qu'un autre essaye de lutter avec vous.
— Eh bien, monsieur, dit Contran, j'attends un adversaire... Quoi !... personne ne se présente, et, pour la première fois que la fortune m'est favorable... on n'ose plus se mesurer avec moi?...
Mais le petit rire sec de M. de Grézicourt se fait entendre, et ce monsieur s'approche de la table de jeu, en disant :
— Que dit donc M. de Ravageole?... que personne n'ose se mesurer avec lui?... Oh ! quelle plaisanterie !... Mais me voilà, moij et très-disposé à être son adversaire...
— 'Venez, monsieur de Grézicourt, venez vous mettre là, s'écrie Contran ; vous êtes un brave, vous, et ma veine ne vous fait pas peur.
— Oh! pas du tout... d'ailleurs j'ai une revanche à jirendre avec vous...
— Celle-ci ne sera pas dangereuse, je l'espère...
— Eh, eh ! on ne sait pas... Quel est votre jeu, marquis?
— fe que vous voudrez... cinq cents francs, cela vous va-l-il ?
— Va pour cinq cents francs... d'ailleurs, nous pourrons varier... Le jeu s'engage : M. de Grézicourt perd deux parties.
— Décidément, vous êtes en veine, dit il.
— Voulez-vous que nous doublions l'enjeu?... Je tiendrai tout ce que vous voudrez...
— Vraiment ! Eh bien, voulez-vous me jouer le château de monsieur votre beau-frère, le comte de Valgrave ?... ça me lerait bieu plaisir de le gagner.
Contran fronce le sourcil, mais tâche de sourire, en répondant :
— Vous me proposez là une singulière [lartie... Vous voulez que je vous joue quelque chose qui ne m'appartient pas...
— Je pré-ume que ce qui appartenait au comte est revenu à sa veuve... Or donc, comme vous êtes, je crois, le gérant des biens de la comtesse, vous pouvez parlaiteinent me jouer uu des domaines de feu son époux... Aimez-vous mieux le vendre que de le jouer?... Eh bien, dites-moi votre prix, nous pourrons nous arranger; j'ai le plus vif désir de posséder quelque chose qui ait appartenu à ce mystérieux comte de Valgrave, sur lequel, dans un voyage en Allemagne, je n'ai pu obtenir le [dus léger renseignement.
Gontran froisse dans sa main les cartes qu'il tenait, et répond à demi-voix, mais en accentuant ses paroles •
— Monsieur de Grézicourt, est-ce pour me dire tout cela que "vous vous êtes placé à cette table d'ésarté ?
— Peut-être, monsieur le marquis, peut-être!... Vous savez que j'ai toujours eu le plus vif (ié.sir de me renseisuur soi le i'oi\it,<'
de Val^,'rave ipic' personne n'a vu... et qui m'a empêche d'e|ioui>er madame vnlie .-^œur... dont jetais rorlement épris...
— Monsieur, lors même que ma .soeur n'aurait (Mjint épou»'; le comte de Valgrave, vous [iiiuvez être persuadé qu'elle n'aurait pas voulu de vo'is.
— (»ii ne sait pas, niarqiii': !... Madame votre sœur (écoulait favorablement .M de Charmeuse, je le sais, mais M. de Charmeust; etaii ruiné, et vi^nait de s'expatrier; j'avais donc quelque chance d'arriver, lorsque tout à coup voii.s emmenez votre suMir... on ne sait où... et la mariez à un soi-disant comte de Valgrave... que personne ne connaît... que personne n'a vu... et qui, à ce que je croi.s, n'a jamais existé I...
— Avez-vons fini, monsieur?...
— Ma foi, non, quand je suis sur ce chapilre-là, je m'amuse beaucoup.., et j'aime à m y étendre...
— Mais, cela ne m'amu.se pas, moi, d'écouter toujours les balivernes qu'il vous plait de me débiter sur ce sujet. Je croyais, iiionsieiir, vous avuir donné sur ce chapitre une leçon qui aurait du vous empêcher de renouveler vos mauvaises plaisanteries...
— Une leçon! qu'est-ce à dire?... Est-ce que je reçois des leçons, mol ! .. des coups d'épée, à la bonne heure, cela s'accept ■... mais des leçons... jamais !...
— Alors, monsieur, ce sont des coups d'épée que tous désirez recevoir encore ?...
— Recevoir ou doii' er, marquis, on ne peut pas être sûr de ce i|ui arrivera... la chance tourne... par exemple, vous qui perdez toujours, vous gagnez ce soir... Vous voyez bien que la fortune v.uie... vous avez été vainqueur dans notre dernier duel... c'est a mon tour de l'être maintenant...
— C est donc bleu sérieux, monsieur de Grézicourt? vous voulez encore une rencontre avec moi ?
— A moins que vous ne consentiez à me vendre un domaine ayant appartenu au feu comte de Valgrave...
Gontran réprime avec peine un mouvement d'impatience, mais il se penche vers son vis-à-vis, et lui dit à voix basse :
— A quelle heure, monsieur, aurai-je le plaisir de vous rencontier à la porte de Saint-.Mandé ?
— .Mais à dix heures, si vous le voulez bien, marquis; ce n'est ni trop tôt ni trop tard, et l'on a le temps de se lever.
— C'est convenu, monsieur, demain j'y .serai à dix heures, avec mes témoins.
Cette conversation n'avait été entendue de personne, car on s'était apeiçu que, depuis quelque temps, ces messieurs avaient cessé de jouer et causaient à voix basse. On s'était éloigné de la table d'écarté.
M. de Grézicourt s'est levé et va papillonner autour des dames. Le marquis va se placer au lansquenet, où il perd tout ce qu'il avait gagné à l'écarté, puis il s'approche d'un de ses intimes amis, et lui dit à l'oreille :
— Je me bats demain matin; je compte sur toi et ton frère... Je vous attends à neuf heures chez moi.
— Très bien, c'est entendu, cher ami, tu peux compter sur nous. Et avec qui donc le bats-tu ?
— Avec M. de Grézicourt
— Comment! encore?... il n'est donc pas content du coup d'épée que tu lui as déjà donné?
— Il parait que cela ne lui suffit pas; aussi cette fois je tâcherai de lui faire bonne mesure.
— Est-ce qu'il s'agit d'une dame?
— Non, non!... Oh! c'est pour un motif sérieux, et que je tiens à ne point expliquer. A demain, je compte sur toi et ton frère.
— G est convenu, pour une aifaiie d'honneur on est toujours exact.
Gontran est rentré chez lui, il se couche en se disant ;
— Ce petit Grézicourt a le diable au corps, son entêtement, son obstiu ition à me parler toujours du comte de Valgrave mérite une correction ; tant pis pour lui si cette fois il la reçoit un peu rude. Il faut en finir... Après ce duel, je m'occuperai île ce Ficheclaque, qui est le professeur de mon neveu, et je le consignerai à la porte ue l'hôtel... Cet homme ne doit plus y mettre les pieds.
Le lendemain, à neuf heuies du malin, le marquis voit arriver ses deux témoins : ces messieurs viennent assister à un duel comme s'il s'agissait d'une partie de plaisir, et se permetlent de iininbreiises plaisanteries sur l'adversaire de Gontran, qui ne sait
LE J'HUFESSEUK FlCllECLAQUE.
pas faire des armes et veut lutter contre un des meilleurs tueurs de Paris.
— Oui, j'en conviens, dit Goiilran, et cela me contrarie l)eaucoup; il n'y a [las de mérite à vaincre un adversaire aussi faible. Alil si je nie battais contre Cbarnieuse ou contre l'un di; vous, messieurs, à la bonne Imure, ce serait un véritable assaut!... Mais ce petit Grézicourt vase laisser touchera la première hotte... Cela me gênera, je vous certifie ()ue cela me génira beaucoup, et cependant je veux qu'il reçoive cette fois une bonne leçon.
On monte dans l'équipage du inaïquis, et l'on est bientôt au lieu du rendez-vous. M. de Grézicourt n'y trouvait déjà avec ses témoins, ce qui pique Gonlran, qui s'ecrio :
— Messieurs, il est à peine dix heures, je ne pense pas que nous soyons en retard ?
— Non, marquis, non, vous n'êtes (loiiit en retard I dit Grézicourt, seulement, moi, j'étais biiMi aise d'être en avance. C est un si grand honneur pour moi de me battre avec vous, que vous ne devez pas être surpris que j'y mette cet empressement, lib ! eh ! eh !
— Kh bien, messieurs, cherchons un endroit convenable pour la conversation que nous voulons avoir.
On entre dans le bois, et on s'arrête dans un endroit isolé oii se trouve une espèce de clairière.
— N'allons pas plus loin, dit Gontran. Monsieur de Grézicourt, je pense que vous avez dit à vos témoins qu'ils n'étaient ici que pour la règle... mais que tout était d'avance convenu entre nousî
— Oui, inarquis, ces messieurs savent qu'ils ne sont que simples spectateurs; l'un deux est chirurgien... je pense à tout... Nous nous battons à l'épée... cela va tout seul. Quant aux armes, je prendrai une de vos épée.s, vous choisirez une des miennes...
— C'est parfait.
Les épées sont choisies; les deux adversaires mettent habit bas,
— J'y suis, marquis, dit M. de Grézicourt en se mettant en gai'de. Et Contran sourit en regardant son adversaire.
— Diable!... mais je crois que vousavez pris des leçons...
— Peut-être, marquis... peut-être !...
— J'en serais enchanté... car, au moins, vous sauriez vous défendre!...
— Ne vous occupez pas de moi, marquis... et défendez-vous vous-même.
En disant cela, M. de Grézicourt attaque avec impétuosité son adversaire. Contran, un peu surpris, se contente d'abord de parer, tout en disant :
— Oh ! mais, vous avez appris, monsieur; c'est mieux... c'est infiniment nijeux que la dernière fois !
— Trouvez-vous, monsieur?... et ceci?...
Toujours persuadé que dès qu'il le voudrait il toucherait son adversaire, le marquis mettait de la mollesse dans son jeu et ne se méfiait pas des attaques de M. de Grézicourt; mais celui-ci, qui par une feuite a écarté l'épée de Gontran, se fend tout à coup et lui enfonce la sienne dans la iioilrine.
— Ah! superbe!... magiiiliipiel dit Gontran en tombant; qui diableseserait attendu a ce coup-là !... où l'avez-vous appris? .. Ah! je...
Mais le blessé ne peut en dire davantage; le sang l'étouHe. On le porte dans sa voiture; le chirurgien s'y place près de lui. Les deux témoins du marquis l'interrogent du regard, mais il secoue la tète d'une façon qui n'est nullement rassurante.
Arrivés à l'hôtel, on transporte le marquis sur son lit. Le médecin examine alors sa blessure, puis lui fait [irendre un cordial qui le ranime. Gontran ouvre les yeux et murmure :
— Je me sens bien faible!... bien mal!... Que pensez-vous de mon état, docieur ?
.— Si vous avez quelipies dispositions à prendre... hàtez-vons, monsieur, car d'un uiomeiit à l'autre vous pouvez ne plus en avoir la force...
— [| suflit... Que l'on avertisse ma sœur... qu'elle vienne surle-champ |U'ès de moi... Allez ! qu'elle .se dépêche...
■Valeiitiue arrive tout éploree ; elle ignoiait le duel de son frère... elle venait seulement d'apprendre qu'on l'avait rapporté blessé, mais elle ne croyait pas que sa vie lût en danger.
— Monsieur, dit Gonlran an cliirurgieii, veuillez me laissrr quelques minutes avec ma sœur... il (aul que ju lui parle sans témoins... puisse je en avoir la force !...
Le chirurgien sort de la cliamliie. Valenline s'approche du lit en versiiiu des larmes. Gonlran lui tend la main, un lui di^anl :
— Ne pleure pas ma mort... je suis un misérable... je t'ai i peu près ruinée... j'ai joué... perdu ta fortune ..
— Oh ! je te pardonne, mon fr«re... que ceci ne te cause aucim remords...
— Mais tu ne sais pas tout... j'ai un grand secret à te révéler... Ne voulant pas que... Ab! mon Dieu!... je n'ai plus la force... Valentine... tu...
Contran fait un violent elfort pour parler, mais cet effort achève de l'épni.-er ; ses yeux se ferment, sa tête retombe en arrière ; Valonline, < Cfrayée, appelle du monde. Le docteur revient, il court virs le bles>é... il essaie de le ranimer, mais en vaia... Le marquia de Uavageole Venait d'expirer.
ENCORE ROREnTOT.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la mort de Gontrad. Valentine a chargé M. de Charmeuse de mettre de l'ordr.; Hans l'élat de ses linances, qui ont été bien mal menées par son frère. (;e[iendant, avec ce qui appartenait encore au marquis, il re^lera à la jeune femme une fortune trè>-'-uffi-ante pour elle et son fils. De ce côté, elle n'éprouve donc aucun regret, et se trouverait ^atisfaite de sa position si les dernières paroles de son frère ne troublaient sa tranquillité et ne lui revenaient souvent à la pensée : « J'ai un grand secret à te révéler, » lui avait dit Gontran, et iiialliuureuseini:nt il n'avait pas eu la force d'en dire davantage. Quel pouvait être ce secret? Voilà ce qu'elle répétait souvent à M. de Charmeuse, qui était aussi désolé qu'elle de ce que Gontran n'en avait dit plus.
— Ce secret doit avoir rapport à votre mariage, disait Blouard; le marquis se sentait mourir, et, pressé par le remords, allait pt'ui-être vous donner un moyen d« faire rompre cette ridicule union 1...
— Je le crois, car il semblait être bien repentant du mal qu'il m'avait fait ..
— Faut-il qu'il n'ait pas eu la force d'en dire plus... et qu'd emporte avec lui dans la tombe un secret dont la révélation aurait peut-être fait notre bonheur à tous !... Ah ! le destin est toujours contre nous!...
Ludger avait appris la mort du manjuis et n'avait pas donné le moindre regret à ce monsieur qui était l'auteur de la fausse position dans laquelle il se voyait oblige de passer tonte sa vie. Sans doute, il pouvait se dire qu'il n'aurait pas dû accepter la proposition qu'on lui avait faite, qu'il elait le maître de conserver sa liberté Mais lorsque , dans une situation malheureuse, on nous ofl're un moyeu de nous en tirer, si ce moyen n'est pas toujours api>rouvc par la morale, celui qui le propose n'est-il pas aussi coupable que le pauvre diable qui Paccepte ?
Eiilin, en se rcinlant près de son jeune élève, le professetir ne craigua'.t plus de rencontrer le marquis qu'il ne coniiaiss;iit |UL<, puisqu'il ne l'avait vu que masqué, mais dont il ne doutait p.i-s qu il serait reconnu; il pensait bien que sa vue ne seniit nulleuunt agréable à ce monsieur, et cette idée lui causait une certaine frayeur chaque fois qu'il entrait dans l'hôtel de Ravageide. Cette frayeur élait fondée ; et si la mort n'avait pas surpris si brusquement le frère de Valenline, nous savons ques^m inlontion élait en etVet de ne plus laisser Ludgir venir chez sa siBur.
Telle élait la situation dans laquelle la mort du brillant Contran de Uavageole avait laissé des personnes auxquelles il avait l'ait une si singulière existence, lorsqu'un matin un homme se présenta à Ibôttlde Uavageole, et demanda à p.irUr à M. le manjuis.
Cet liomiiie était le même qui, quelques mois aupiu-avant. s'était dcjà présenté et avait obtenu un entretien particulier du marquis. Bien que cette fois sa tenue fùl beaucoup plus convtiiable et n'annonçât plus la misère, les g.iis de l'Iiôlel l'avaient reconnu sur-le-champ. C'était bien, en etVei, Uobertot qui revenait faire une visite à Gontran, et qui demeure tout surpris lorsqu'un valet lui dit :
— Vous voulez voir M. le marquis de Uavageole?... mais vous ignorez donc ce qui est arrivé depuis que voes êtes venu ici?...
— Quoi?... qn.st-il arrivé?... Je ne s,iis rien, en etîeU.. j'.ai fait nue petite tournée à Bade... .^ lloml>oiirg... J'étais bien ai o de CMiinaitre ces villes où l'ou joue à la roulsUc et •<» l'on peut
LE PROFESSEUR FICHEGLAQUE.
faire fortDiie en quelques heure». Je voulais chercher, étudier une
' jnapierc pour fjagiitr toujours...
; — Eh bien, iieiulant que vous étiez en train d'étudier la roulette, il. le niajquis s'est amusé, lui, à se battre en duel, ce qui, du reste, lui arrivait assez souvent; mais ordinairement il était vaiM(iueiir, car c'élait un tireur excellent. Cette fois, cependant, il a trouve son maître; il a reçu un grand coup d'ép.'e en pli-ine poitrine, et n'a survécu que quelques heures.,.
— Ah! mon Dieu! que me dites-vous!... M. de Ravageole serait mortï
— Depuis deux mois à peu près.
Robertot est consterné : la mort de son ancien maître vient de détruire toutes ses espérances, toutes ses ressources (lour l'avenir. 11 reste quelques instants indécis sur ce qu'il doit faire ; un seul espoir lui reste, et il s'adresse de nouveau au valet qui lui a appris la mort de Contran.
— M. de Ravageole est mort... mais madame sa sœur...
— La comtesse de Valgrave, voulez-vous dire?... Elle demeure toujours ici avec son fils...
— Ah! elle demeure toujours ici... et on la nomme toujours la comtesse de Valgrave?...
— Plaisante question ! Comment voulez- vous qu'on la nomme ?. . .
— Je veux dire... qu'elle aurait pu songer à se... remarier...
— Oh ! il n'en est pas du tout question. . . bien que M. de Charmeuse vienne toujours aus4 assidûment faire sa cour à madame...
— Bon... très-bien!... Ne pourrai-je pas avoir rhoniieul- de présenter mes devoirs à madame... la comtesse?... Je suis Robertot... ancien valet de chambre de M. le marquis.
— Je vais aller ra'iiiformer si madame veut vous recevoir. Le domestique s éloigne, et Robertot se dit :
— M. de Ravageole.sera mort sans avoir le temps de tout divulguer à sa sœur, ou il aura voulu emporter son secret dans la tombe. Mais moi, je n'ai plus aucune raison pour le garder, ce secret-là, et sa connaissance va terriblement changer les choses... Si le marquis avait parlé, je n'aurais plus rien à faire ici, plus rien à espérer; mais si, comme tout me l'annonce, on ne sait rien... je crois que ma révélation me vaudra encore une assez jolie récompense... il faut tirer parti de tout !
Valentine était chez elle; Armand était en train de prendre la leçon que lui donnait Ludger, et la jeune femme aimait à entendre les naïves questions que son fils adressait à son professeur. M. de Charmeuse, qui venait d'arriver, assistait aussi avec plaisir aux progrès d'un enfant qu'il avait le droit d'aimer comme un père.
Le valet vient demander à madame si elle veut bien recevoir un homme qui se nomme Robertot, et se dit ancien valet de chambre du marquis de Ravageole.
— Robertot! murmure Valentine, oui... je me rappelle ce nomlà... c'était, autant qu'il m'en souvient, un assez mauvais sujet, que mon frère avait eu vingt fois liutention de renvoyer, et qu'il gardait toujours je ne sais pourquoi... Que peut me vouloir cet homme?...
— Peut-être, dit Charmeuse, le marquis lui avait-il fait quelque promesse... et ce Robertot vient savoir s'il vous a chargée de la tenir... En tout cas, il me semble que vous pouvez toujours entendre cet homme... si, comme cela est probable, il cherche à exploiter votre bienfaisance... fiez-vous à moi pour deviner ses intentions.
la comtesse dit au valet d'introduire Robertot; et Ludger, toujours discret, demande s'il doit se retirer.
— Non, non, restez, monsieur Ludger, dit Valentine; cet homme ne peut rien avoir à me dite que tout le monde ne puisse entendre.
Robertot est introduit dans la pièce, où se trouvent en ce moment maître Ficheclaque et M. de Charmeuse. Bien qu'il se présente d'un air humble et respectueux, dès son entrée chez Valentine, Robertot a reconnu le professeur qui est assis devant une table, près de son élève, et M. Edouard de Charmeuse, qui se tient debout contre une cheminée. La réunion de ces divers personnages lui semble si singulière, qu'il ne peut s'empêcher de se sentir tout troublé en se trouvant devant eux,
— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit Valentine en examinant Robertot. Qu'avez-vous à me dire... à me demander?...
— Madame... en effet... j'ai à vous entretenir de choses... fort importantes. . , mais en entrant ic\, je ne m'attendais pas à y |reuvcr d'aatrss p«T8onnet,..
— Ces personnes-là ne snnraient, je pense, vous empêcher de rae dire ce qui vous amené, monsieur... car je ne présume pas que vous ayez quelque chose de mystérieux à me communiquer...
— Pard(.nnez moi, madame, ce que j'ai à vous apprendti' . ' de la plus ha' te importance; mais, en y réfléchissant, je ti au contraire que la présence de maître Ludger Ficheclaque une circonstance heureuse, car ce que j'ai à vous dire, mada.. intéresse é/alement M. le profes.seur.
Ces paroles causent une vive émotion à tous les personnaçr-'s, et Ludger, qui depuis quelques instants ezaminaùt atteotivemeiit Robertot, s'écrie bientôt :
— Mai» je vous reconnais maintenant, monsieur; p'est vous qui êtes venu me trouver dans les environs de Louvecienne, ç'e^t vous qui...
— Oui, monsieur, oui, c'est moi. Mais si madame veut bien me permettre de parler, elle va connaître enfin toute la vérité... que M. le marquis est mort sans lui avoir révélée...
— Quoi ! monsieur... ce grand secret que mon frère voulait m'apprendre, lorsque la mort l'a empêché de parler... vous le connaissez?.,.
— Parfaitement, madame...
— Oh ! parlez, de grâce...
— Je vais en parlant m'avouer un grand coupable... lui grand misérable!... mais madame me pardonnera, j'ose l'espérer, en faveur de la joie que je vais lui causer...
— Expliquez-vous donc, monsieur...
— >l. le marquis votre frère était votre tuteur... il gérait votre fortune, madame, et connue il en avait déjà dis.sipé une grande partie, il ne voulait pas que vous prissiez un époux auquel il aurait fallu rendre des comptes... bref, il fallait vous empêcher de jamais vous marier, et pour cela le meilleur moyen était de vous faire croire que vous l'étiez...
— 0 mon Dieu !...
— M. le marquis, qui daignait me témoigner de la confiance, m'avait dit plusieurs fois : « Cherche donc un moyen pour que « masœurreste fiile toute sa vie,» lorsqu'une confidence que vous fîtes à monsieur votre frère vous mit entièrement sous sa dépendance. C'est alors que je lui fis comprendre qu'il sei%it facile d'abuser de votre inexpérience et de vous faire croire que l'on vous mariait à un personnage de notre invention... il ne nous fallait pour c la que trouver un homme naïf, primitif, dont la position fût tellLment pré aire que, pour quelques billets de raille francs, il consentirait à perdre sa liberté... car il fallait que cet homme criit aussi qu'il était réellement marié, sans quoi il n'aurait pas tardé à faire connalire la vérité. Le hasard me fît rencontrer maître Ficheclaque; je sus qu'il était sans ressources, sans espérance .. presque sans pain... il accepta la proposition que je lui fis...
— 0 mon Dieu!... l'ai-je bien entendu! murmure Valentine; ainsi ce mariage...
— N'était que simulé, madame; c'est moi qui osai revêtir les habits du ministre du Seigneur... les témoins étaient payés par le marquis... rien n'était si facile que de vous tromper... vous étiez entortillée, couverte de voiles, madame, et M. le professeur tellement troublé, qu'il n'était pas en étal d'entendre ni de voir autour de lui... et d'ailleurs j'avais soin de parler si basque vous ne pouviez pas saisir mes paroles...
— Il serait possible' s'écrie Ludger, en sautant d'un bond pardessus la table. Ainsi je ne suis pas mai-lé.,. je suis libre... je suis garçon?...
— Vous n'avez jamais cessé de l'être... Madame, rae pardonnezvous maintenant le rôle que j'ai joué dans tout ceci.., en faveur de la déclaration que je vous fais aujourd'hui?
Mais Valentine pouvait à peine répondre; elle était tellement émue, elle se sentait tellement heureuse de n'avoir pas été mariée, qu'elle souriait et pleurait en même temps, pressant son fils con tre son cœur, et tendant sa main à Charmeuse, qui la pressait dans les siennes en s'écriant :
— Enfin... vous serez donc à moi!
Puis, se tournant vers Robertot qui attend. Charmeuse lui dit."
— Venez demain chez moi, monsieur, je vous donnerai une somme qui vous mettra à l'abri du besoin... puissiez-vous désormais devenir honnête homme et ne plus tromper personne !
Robertot s'inciiiie et s'éloigne ; quant à Ludger, il est déjà parti, il a sauts l«s marches de l'escalier, bousculé tout ce qui se