‹ MoustacheChapitre 157 sur 281 · Chapitre V. — Tribulations de Bongin · texte numérisé non relu

Chapitre V. — Tribulations de Bongin

Habituée à la liberté de la campagne, Catherine se trouve un peu Jl l'étroit dans le pavillon qu'on lui a donné pour elle et son nourrisson. La chambre qu'elle habite est mieux meublée, mieux décorée que toutes celles de sa ferme; mais à la ferme elle pouvait aller et venir quand bon lui semblait , rire , causer avec Bertrand ou Lucas «ans avoir sans cesse M. Rongin sur les talons... N'est-ce donc rien que la liberté ?... et n'a-t-on pas dit cent fois qu'il n'y a pas de belles prisons?...

Catherine n'est pas précisément prisonnière, elle peut aller et venir dans la maison, mais à clinque instant de la journée, VI. Adrien s'écrie: — On est Catherine? que fait Catherine?... El quand la nourrice n est pas là pour répondre , il faut que le concierge parcoure la maison ou les jardins pour savoir ce que fait la jolie paysanne. M. Rongin n'ose plus résister, mais cette nouvelle occupation lui donne une humeur continuelle Pour un homme qui passait ses jouraéi"s à ne rien faire, ce changcmeut devait paraître cruel; aussi le ccncieige a-t-il pris en haine celle qui est cause qu'il ne peut plus flâner à son aise dans sa loge. Lie son côté, Catherine fait la grimace chaque fois qu'elle ap-ïrcoit Rongin , parce ^ue les femne* n'aiment jaauia 1m gcw tffù lu MurcilUiUt

Cinq Jours se sont ("rnuift- depuis que la fermiftri» eut nourrice ch( »on liiiillre, lor^iue Jiaii-IJui'de !<c pre'-enle !t 1 1 iT Ile <i»ce h(iu poi j)On dans les hr.ia. (Juaiid le concierge rcconiiull le ui.iri de Catherin il lui dit |jruB'|iicineut :

— (Ju'esl-ce que vous voulez! — P.irdi! j' voulonn voir nol' feiiiina Bans vous coiiiinaiider. — Sms ipe Ciiuiuiamler... Vraiinuul! je l'u» oère bien... Personne ne nie ion 'i-. ici. S^ ie sui« co icierKe, < L,(l( sont les irirruiistances qui m'ont obli)^ : de prendre cet emploi, poi i„ r\ lequel je n'étais pas né. Mais tuut le monde, dant la m'i>on , a poi moi les égards dus au malheur, et on serait très-miil vu de muu si l'un y manquait, parce que monsieur me considère beaucoup. Entendez-vous, monsieur Jeao-(^laude ?

Jean-Claude a bien entendu ; mais comme ce qu'a dit le coaeiei ne l'iiiléresse pas, il se borne à lui répondre : — f'ommeje vous sais, c'est ma petite que je voulons faire embrasser t ma femme. - Il me sembliit qu'on vous avait défendu de voir votre femme tai qu'elle nourrirait le jeune Adam. — Ah! ben, par exemple! on m'a pas défendu de causer avec elle quand ça me ferait plaisir,, Vous viendrez nous écouter... c'est triip juste! — Comme ça m'am sera de vous écouter! — Eh lien, vous ne nous écouterez pas... vot' aise... Mais j' comptons ben nser souvent de la permission... - Et pendant que vous venez ici, qui est-ce qui surveille votre ferme

— Est-ce que j'avons pas des garçons, une servante?... — Ah! oui fiez-vous donc à une servante!... Vous feriez bien mieux de resti tranquillement chez vous.

Jean-Claude pousse la grille sans écouter Ronn^in, et comme il sai 011 habite sa femme, il va traverser le vestibule pour aller dans ' jaidin, sans s'inquiéter si le concierge le suit ; mais M. Adrien éU alors au rez-de-chaussée; il aperçoit Jean-Claude, et lui dit \ oiis venez voir votre femme, c'est bien ; je suis fort content d'elli I\lon fils se développe déjà... Allez, mon ami.,. Rongin! Roug'n!.i suivez Jean-("laude... Vous connaissez vos instructions.

Rongin enfonce avec humeur sa casquette sur ses yeux, et suit fermrer en murmurant : — Elles sont jolies, mes instructions! ~ ce que jadis on faisait de pareilles choses?

Jean-Claude est*arrivé au pavillon. Il entre; Rongin entre api lui , et va s'asseoir sur une chaise en faisant une moue horrible, ta: dis que le fermier court à sa femme, et lui fait embrasser sa fille theriiie demande des nouvelles de ses enfants, de ses parents, de amis ; elle est bien aise de pouvoir parler de son village. Depi longtemps elle n'avait pas eu autant de plaisir à voir son mari. Pendant plus d'une heure la conversation ne tarit poiiU. En vain Rongin tousse, crache, se mouche, et murm.ure de temps à autre : — Monsieur Jean Claude, est-ce que vous ne pensez pas à retourner chec vous? les vill;<geois ne font pas attention à lui. Catherine s'informe de tout ce qui se passe a la ferme : elle demande des nouvelles de sei vaches, de ses poules, de ses lapins. Rongin frappe du pied avec im' patience, mais Catherine prend plaisir à prolonger l'entretien.

Au bout de deux heures , Jean-Claude se lève, et Rongin en fal autant en s'écriant : — C'est bien heureux !

— Tu t'en vas déjà, nof homme? dit Catherine.

— Déjà ! dit le concierge ; il y a quatre heures que votre mn est là !

— Eh ben, quoi que ça vous fait ?.,. Si ça nous plaît d'être ensemble !... — Croyez-vous que je puisse passer des journées entières ) vous écouter, moi ?... Et ma besogne ne se fait pas, pendant ce tempslà ,. — Allez la faire. — Je ne peux pas, puisqu'il faut que je voui surveille. — Eh ben, alors, laissez-moi jiser avec mon homme, el ne bo'igonnez pas toujours... vous avez l'air d'un vieux loup!... Dil donc, Jean-Claude, tu m'amèneras nos autres enfants?... Je m'en nuyons déjà de ne pas les voir, ces pauvres innocents!... — Oui, oui, j' te les amènerons chacun leur tour. — Et ma soeur, est-ce qu'elle ne viendra pas? — Oh ! que si fait! — Et nof oncle, dis-lui donc aussi de venir me voir... Je n' veux pas qu'on me laisse ici sana société.

— Elle fera venir toute sa famille, dit Rongin en se promenant dans la chambre. Elle le fait par méchanceté... Ces paysans ne valent pas le diable !

— Allons , adieu , not' femme. — Adieu , nof homme... Ne soit pas longtemps sans revenir, entends-tu? -*- Oh ! que non. — Eh benl Jean-Claude, tu t'en vas comiue ça ?... — Quoi donc? — Tu n' m'embrasses pas r — Ah ! c'est vrai... C'est que... c'est parce que... de voir queuqu'un là.... — Tiens! faut pas que ça ts gêne pour m'embrasser\ tout «le même.

Jean -Claude va donner deux gros baisprs & sa femae. AJora M. Rongin s'approche d'un air furieux en s'écriant :

— (^uest-ce que vous faiies-là ? — Vous 1' voyez ben, j'embrasse ma femme. — Vous ne devez pas embrasser votre femme, monsieur!

— Ah ! ben, par eiemple ' c'ie bèiise ! s'écrie Catherine. Et pourquoi donc que mon mari ne m'embrasserait pas ' — Pane que vous nour» rissez le jeune Adam, et que M. Hénionville a défemlu tout ce qii est inilécent. — Et depuis quand donc que c'est indécent d'embrasset son mari ?... Tiens ! ce vieux renard qui veut nous priver de tout !

Nof maître ne nous a défendu qu'une chose c'est la pus rgrlabic

t»«t de même, luis, excepté f«, j' pca«e«s kcn an ma pen. Fenacs

'ri«((j

ET L'HOMME POCICE.

les Teux, si ça vous offusft. — Je ferai mnn rapport \ M. Rdmonvllle. — Je m'en ncljc p^is hihI, du rajuiort... Einbrjsse-nioi encore, not' homme, et apimrf fertuf !

JLMii-CliiiicIr l'iiilinissr de nouveau ti femme, qui n'a jamait ea iant de pl»i»ir à iiicevoir des liiiiiicrR dt «on lu.iri.

— IV'ous allons voir ! dit Riiii|;in «filtre ses dents tandis que Catherine lui rit au nez. [Ciitin, le fermier est sorii du pavillon; m«is sa femme le suit, parce qu'elle veut entendre ce que le concierge va dire, et savoir surtout ce que répondra le père de son nourrisson.

M. Ailrien ëtait dans la salle husr,e avec son ami Tourterelle, qui, arrivé deiuiis plus de ileux heures aussi , venait seulement de quitter le I hevet du lit de madame, a laquelle il tea;ut très souvent compagnie, »Hns que M. Adrien songeât à mettre l'iooijin sur ses talons, car M. Adrien était plus occupé de son fils que de sa femme; et, d'ailleurs, il avait une cunhairce entière datis la vertu de son épouse. C' si si comiuode d'avoir de la coufiance !... cela dispense de mille petits ;<i)iiis <|iie les autres prennent pour vous.

Hon|<in . qui craint que la nourrice ne le prévienne, double le pas, tt arrive le premier près de son maître.

— M.iMvieur, dit le concierge d'une voix al' „7ëe, je viens vous faire une déposition. — Sur quel -ujet , Hon(;/>ii' — Au sujet du rôle que vous me faites jouer, et que certainement je n'étais pas né pour faire! Si on m'avait dit autrefois que je moucharderais des paysans!... — Au fait, iiionsi' ur Rondin.

— ICU bien ! le v'Ià, le fait, dit Catherine, qui vient d'arriver avec son mari ; c'est que mon homme m'a embrassée.... et que vot' portier a )>réien(iu l'en empêcher en disant que vous l'aviez détendu, et je n' l'avons pas écoulé, parce que j' dis que vous n'avex pas pu nous défendre ça !

M. Adrien fait sonner sa tabatière, puis il dit à son concierge :

— Est-ce là tout, Itongin ? Celui-ci est quelques minutes sans répondre, parce qu'il est atterré de s'être entendu appeler portier; enfin, il répond d'une voii éteinte : — Oui, monsieur... ils se sont embrassés. . cinq ou six fois.

— Eh bien , il n'y a pas de mal à cela, monsieur Rongin ; certainement je ne suis pas assez ridicule pour empêcher un mari d'embrasser sa femme... Je ne défends que... ce que je ne permets pas... vous comprenez bien... hormis cela, res bonnes gens peuvent se faire d'innocentes caresses... West il pas vrai. Tourterelle ?

Tourterelle s'incline en continuanl de lorgner la nourrice, qui s'é- «rie : — Ah ! j'étais ben sûre que monsieur penuett.iit ça... Uame ! Oïl n' peut pas s' priver de tout !... Tu me feras d'innocentes caresses, •Dtends-tu, not' homme ?

Rongin regagne sa loge en se disant : — Je .finirai par voir de belles choses!... Jean-Claude s'éloigne, et Catherine retourne près de son nourrisson.

Arrivée près du pavillon, Catherine entend marcher derrière elle, et pres(|ue au même moment on lui donne une petite tape sur le bras. C'est iM Tourterelle : il dîne ce jour-l;» chez son ami Adrien, et ayant trouvé le moment de le quitter, il s'est hâté de courir sur les pas de la paysanne.

— Tiens!... quoi que vous m' voulez donc, monsieur.' demande Catherine en rti;ardant le petit homme avec surprise.

— Hi'Ite nourrice, je veux... je viens... je désire voir votre petit élève... le fils de mon ami... — Ah ! monsieur veut voir mon nourrisson ?... Oh ! c'est ben facile, ça... Justement, je crois qu'il dort.

Catherine entre dans le pavillon ; Tourterelle l'y suit, et repousse doucement la porte sur lui.

— Tenez, v'ià le uiarmot, dit la nourrice en s'approchant du berceau ; mais n' faites pas de bruit, car il n'est bon que quand il dort.

Tourterelle s'approche; il jette un ■ oup d'œil sur l'eufant, puis reporte sur la paysanne des regards eiiQammés.

— Superbe enf.mt!... Mais nourri par vous, belle fermière, comment ne serait-il pas uiaj;nifique ?... — Oh! c'est pas une raison.., J'en avons deux qui sont ben laids!... — C'est une erreur da la ■>lure... Vous êtes d'une fraîcheur et d'une fermeté.., — Dites donc , monsieur, n louchez donc pas comm' ça !«. — Et on voulait empêcher son mari de l'embrasser... comme s'il y avait du mai À s'embrasser !...

En disant cela, M. Tourterelle veut prendre un baiser ^ la nourrice ; mais celle-ci, qui trouve le petit homme plus comique que sé- ■liii.^aiil, le repousse si fortement, que Tourterelle va pirouetter contre la porie, et se trouve face <i face avec son ami Adrien, qui vient d'entrer dans le pavillon.

— Votre fils est admirable! s'écrie Tourterelle en t&chant de reprendre son équilibre.

-- Ah ! vous èies venu le voir ; je m'en doutais, dit M. Adrien en •liant au berceau. N'ejl-ce pas qu'il vient bien ?... —| C'est un chefd'iEuvie de la nature... — Oui, je crois qu'il aura toiil.

— l'as SI haut, donc! du ('.alherine, vous allez me l'éveiller, et dame ! alors... il n'esl pas aimable , le clief-d'œuvre !

— Wous ne le réveillerons pas, dit W. \(liieii en sortant sa tabatière de sa poche ; nous voulons le considérer, voilà tout.

Tout eu voulant ne point éveiller l'entant, M. Adrien fait jouer sa JMitière : les traits du marmot m contractent, il pleure ; le bruit d-;

la boite vient de mettre fin à son repo». Comme se» cri» n'ont rie» d'harnionieui , M. Adrien abrège sa visite tt iort du pavillon avec Tourterelle, qui lance un regard en dessous a 'iatherine ; et celle-ci le regarde aller en se disant : — .M'est avi* qu'au lieu de faire iurveiller mon homme, qui ne pense euère a la malice, on devrait plutôt mettre le portier lur le» taloni de ce petit roi|uet-la.

I.e lendemain de la visite du mari, un grand gaillard, bien blti, vèta d'une blouse bleue toute neuve, et ayant sur la tête un boDn>-t de coton mis avec une certaine prétention et sous lequel p^sur une g rose queue bien poudrée, entre dan» la cour de la maison de M. .Adrien. .Âprèt avoir admiré un moment les deux gladiateurs, iJ s'avance en se dandinant vers la loge du concierge, qui l'i bien tu venir, mais ne »'e*t point dérangé.

— Ce»t-i' ici qu'i' y a une nourrice/ dit le nouveau venu en portant la main à son bonnet, mais sans l'ôter. En entendant parler de la nourrice, la figure de Rongin s'est allongée. H se mord les lèvres, et répond avec impatience : — Qu'est-ce que vous demandez?

— Je demande n,a cousine, quoi !... — Est-ce que je connais votre cousine, moi?... — Ma cousine, c'est Catherine, la feuime de Jean- Claude, de Basincourt... vioi, je suis Bertrand, farinier a H^sincourt, et comme je sais que la cousine est nourrice r'eux un bourgeois de par ici, je viens lui dire bonjour en passai't... Voila.'

Rongin réfléchit quelques instants : VI. Adrien est allé k Gisor» ; madame ne sorf pas encore de sa chambre, oii l'ami Tourterelle lui tient couip^ignie ; Catherine doit être dans si.n pavillon ; la cuisinière et François, le jardinier, sont i leur ouvrage ; le concierge pense qu'il peut , en toute sûreté, ni»-ntir à .VI. Bertrani^ , et que ce sera toujours un visiteur de moins pour la nourrice. Il répond au farinier : — Je pense, mon ami, que vous vous trompez... Je ne sais pas ce que vouj vous voulez dire. — F'ardon, monsieur, excusez... C'e^t qu',ipparemmeiit c'est pas ici... Je n' savais pas ben au jiisle... on m'avait pourtant dil de ce côté... — (Jii vous ai: ta mal imliqué. — .Vli ! c'est probablement dans c'te inai.îon en face... — Pion, pas davantage... Il n'y a auci ne nourrice dans ces environs... On vous aura trompé, vous dis-je, votre cousine est peut-être ii cent lieues de vous!... — C'est ben singulier, ça ! \n lait, son mari, qu'est jaloux, a peut-être voulu nous conter une frime !... — 11 n'y a pas de doute, et je vous conseille d'avertir toutis les connaissances de votre cousine, pour qu'elles ne se donnent pas la peine de la chercher par ici. — Cest juste... merci^ monsieui. — Il n'y a pas de quoi.

M, Uoni^in referme la porte de sa loge en riant dans sa barbe, et le farinier sort de la maison apri's avoir encore admiré les deux gladiateurs et murmuré : — Dieu ! que c'est beau !... J' voudrais ben être peint comme ça, j' ferais joliment des passions!

.^lais fiertraiid , qui aime beaucoup sa cousine, n'est pas homme à renoncer si vite à l'espoir de la trouver. En passant devant la demeure de VI. Itéiiionville le cadet, il s'arrête et se dit : — C brave portier peut se tromper en croyant que Calhenne n'est pas non plus ici ; caï ^aut ben qu'elle soit queuque part... Demandons encore là.

Le farinier entre dans la maison. Là il trouve un concierge honnètC et qui répoid dèsqii'on l'appelle, parce que prob •bleiuenl il est né pour son état. l!ertr»od explique le bit de sa visite, et le concierge lui dit : — Celle que vous demandez nourrit le fils du fière de mon maître... Je l'ai vue arriver sur un âne avec toute sa famille. C'est une fort belle femme, une brune piquante... — C'est ça même, mon brave homme. Oh ! (/lallieiine a des yeux qui vous retournent joliuient un coeur !... Et oùs qu'il loge, ce frère de vol' maître? — Dans cette maison, en face... — Dans c'te maison... oii qui gn'y » ces deux beaux sauvages à la porte? — Sans doute, la... vis-à-vis. — Coiuuient! et j'en viens,

de là et le particulier qui est de g.irde comme vous pour ins|>ecler

les passagers, m'a dit qu'il ne connaissait pas ma Cousine. — Apj»reiumeiit qu'il vous a mal compris... Mais je vous n'pète que le fil» de VI. Adrien est nourri par une fermière de Basincourt. — ^lltf t, mon vieux ;, assez causé... Le siiis-e d'eu face a voulu me faire alier; mai» je vais !ui parler d'un peu près, et lui apprendre que tiertruid le farinier ne se laisse pas marcher sur les pouces.

Rongin était assis nonchalamment dans sa loge ; il tenait un volume des Mystères d'ddulphe, son roman favori, mais il ne lisait pas. 11 songeait au tour qu'il venait de jouer, et se proposait d'en faire autant a tous ceux qui viendraient demander Cathe< me, lorsqu'on ouvre brusquement la porte de sa loge. Le concierge lève les jeux, et pilit en rccoiinais.s.iiit le farinier, dont les regards sont fitlminauts.

— Dites donc, méch.inl suisse de lieux à l'anglaise, |>ourquoi donc que vous avez lait aller Bertrand '... E>t ci- que voua avet pris Itertrand pour un jobard?... Savei vous que Beitr.ind lire la sav.ile avec les plus malins à dix lieues à reoluiir, et qu'il a fait ses cinq ans au service? — Vloiisieur, j'ai servi aussi... je me suis mi^uie battu... Vous devez le voir à la noble cicatrice qui est sur tuon a'il droii. — Muni ! je ne sais pas où lu as reçu ça... mais si tu veux , j'ai encore mon briquet pour te découper les côtelettes. — Mon-ieur IJertiand, je vous jure que j'ii;norais... — Ma cousine tn ici I s'ecnc le larinier d'une voi\ de stentor et en levant le p"ing sur Rongin, qui laisse tomber son volume. — Votre cou«ine... Vous crojei... Monticur, il est possible que j'aie mal entendu... — Jt n'entend* pai qu'on entende nal quand i< m'explique liiibleaiOBt. — Momcu. ia

L'HOMME DE LA ^AiORE

MM n'informer... — Point d'information!... Vous m'avez <lit jaune juand c'i'iait blanc... vous êtt-i un j<;un-fcs8e... — Monsieur!... — Vous uiiMitriifz une leçon soiyn*» - — Aïe!... — Et si je ne me retenais. — Aïe!...

Tout en se retenant, le farinier a pris une oreille au concierge et 1( lui Secoue fortement. Iloni;in pousse les hauts cris. Callierine, qui <lail ulois (Kins le jardin près de la maison, accourt aui cris du coneierye et vinil se placer entre lui et le farinier. — Tiens! c'est toi, Uertrand... Pourquoi donc que tu rosses mon- •leur? — Là v'ià , ma cousine, la v'Ià , nn'cliante sentinelle de garenne... Bonjour, cousine... C'est vot' portier qui m' disait ([u'il n'y •vait pas d' nourrice dans la maison , ni mime dans les environs. — Monsieur lierlrand... je vous assure que j'avais entendu autre cliose... J'ai tant d'occupations ici !... — Rends grâce à l'arrivée de Catberine, Mns elle je t'égrugeais!...

Bertrand s'est calmé; il suit Catherine , qui l'entraîne en riant dans le jardin; mais en détournant une allée, lorsqu'il aperçoit le concierge qui marche derrière eui d'un air morne et la casquette rabattue sur les yeui, le farinier lâche le bras de la fermière , s'avance vers Rongin d'un air menaçant, et lui dit : Je crois, portier, que tu t'avises de nous suivre à présent; fais-moi le plaisir de me tourner les talons, ou nous allons reprendre la conversation de tout à l'heure...

— Monsieur, je suis dan» l'eiereice de mes fona.^^, répond Rongin en faisant quatre pas en arrière; mon moître ne veut pas qu'auean homme parle i la nourrice sans témoin. — Est-ce vrai , ça , cou- »ine? — Oui, cousin... — Comment! vous avez consenti à une vexation pareille? — Dame! pisque Jean -Claude l'a voulu. — Qu'on inspecte vot' mari , à la bonne heure... mais un cousin! c'est malhonnête!...— C'est l'ordre du bourgeois pour tous ceux qui viendront ■ïe voir. — Diable! alors il n'y aura plus d'agrément!... C'est égal... On peut suivre les gens sans être sur leur dos... pourvu qu'on vou» ■voie... on n'a pas besoin de vous entendre. — Certainement je n'ai pas envie de vous entendre, dit Rongin. — Eh ben! alors, tenez-vous à une distance respectable !

Catherine conduit son cousin sous un bosquet de lilas , où est un banc de gazon, sur lequel elle s'assied près du beau farinier; Rongin y» se mettre à l'autre bout de l'allée, s'adosse à un arbre, et tire son livre de sa poche. Quoiqu'il soit à soixante pas du bosquet, il peut ▼oir ce qui s'y passe; mais il n'ose pas lever le nez , de crainte que «ela n'offense M. Bertrand, qui ne paraît pas endurant, et il feuillette son livre avec colère en se disant : — Ma condition devient insupportable... elle devient même dangereuse... il faut que je cherche une autre place... On pourrait me faire faire ce métier-là fort longtemps... Que sait-on? Monsieur est capable de faire teter son fils jusqu'à quatre ans... Et cette scélérate de nourrice qui reçoit des cousins... elle ■e fait l'effet d'être furieusement coquette. ..'Qu'esl-ce qu'ils font donc sous le bosquet?... Il me semble que je n'en vois plus qu'un... Après tout, j'ai envie de les laisser libres... Mais s'il arrivait un malheur... Monsieur qui m'a dit que j'en répondais!... C'est affreux de donner de pareilles fonctions à un homme bien né!

M. Rongin risque un œil, il voit que le farinier est seulement assis tout près de sa cousine, dont il presse la taille , et qu'il lui parle fort bas et d'un air très-animé.

Cependant Bertrand, qui n'aime pas les tête-Ji-tête à trois, fais sa ▼isite beaucoup moins longue que Jean-Claude; il s'éloigne après avoir tendrement embrassé sa cousine; ce que, cette fois, Rongin se garde bien de trouver mauvais.

D n'y a pas une heure que le beau farinier a dit adieu à Catherine. Rongin, qui ne balaye plus sa cour, et ne veut plus aider à rien dans la maison, sous prétexte que la nourrice l'occupe assez , est allé se jeter dans son grand fauteuil , oii il s'amuse à battre son chien pour passer sa colère sur quelque chose. La grille de la maison, qui n'est que poussée, roule encore sur ses gonds. Un homme fort , mais trapu, en veste et en pantalon d'un vieux velours olive, dont le visage et les mains sont de la couleur de ses souliers , entre dans la cour en faisant tourner dans sa main droite un gros bâton de coudrier.

— ■ Holié! la maison!... Madame Jean-Claude... la belle fermière... liohé! les amis!... s'écrie le nouveau venu en arpentant la cour dans Ions les sens.

Ea entendant appeler madame Jean-Claude, Rongin se frappe le Iront avec désespoir; mais comme le monsieur qui vient d'entrer parait jouer du bâion avec beaucoup de facilité, le concierge sort de sa loge, et va au-devant du nouveau venu, qu'il n'a pas envie d'éconduire.

— Ah ! VU du monde... Salut et considération... C'est )i l'endroit de madame Jean-Claude , de Basincourt , où je suis maréchal à ▼ot service... Vous avez peut-être entendu parler de Lucas, surnommé le Lâtonniste, parce que j'en joue assez joliment?...

— Je ne connais pas de bâtonniste , monsieur, répond sèchement Rongin, que demandez -vous? —Tiens! est-ce' que je ne vous l'ai pas dit? — Apparemment. — J'ai cru que je vous l'avais dit... Eh

I ■ j*A' ■°*'**™« Catherine Jean-Claude , de Basincourt, dont j'ai celui d être le compère, parce que j'ai tenu un de ses enfînts... l'a- ▼•nt-d«iaicr.r-F«nlM,„ celttifui « le bw w peu ép*ié, tomme

moi... un bel enfant quoique çi... — Monsieur, Je n'ai pas le tempe

de faire la conversation... D'ailleurs je ne cause qu'avec les gens que je... Enfin, vous voulez voir la iiouirire, n'est-ce pas?... — Juitemcnt, la nourrice du petit de vol' hourijeois, ma iroiuinère f'allierine, à qui je viens faire mon compliment de condoléance à l'occasion de c'Ie place qu'elle a ici.

Rongin ne répond rien. Il va à sa loge, y prend son volume, donne un coup de pied à son chien pour qu'il resi-e sous une table, puis revient vers Lucas, auquel il dit d'un ton sec : Suivez-moi, monsieur. Et le maréchal le suit en se disant : Est-ce que ce domestique-là serait le bourgeois, |)ar hasard?...

Catherine était dans son pavillon, et allaitait son petit Adam, lorsque Rongin ouvre la porte et iiilro.lnit le maréchal , qui n'entre qu'après avoir fait de profondes salutations au concierge.

— Tiens!... c'est le compère, s'écrie Catherine.

— Moi-même, ma commère. Voulez-vous bien permettre?...

M. Lucas va embrasser la nourrice , qui se laisse faire de trèsbonne grâce, et Rongin s'assied dans un coin de la chambre en se disant : '^oilà une femme qui se fait terriblement embrasser!...

M. Lucas, surpris de voir Rongin s'asseoir et tirer un livre de sa poche, n'ose pas prendre un siège, et dit à l'oreille de sa commère:

— Est-ce que c'est le bourgeois de la maison? — Eh non! ce n'est que le portier! — Pourquoi donc qu'il s'assied là sans gêne et sans qu'on l'invite? — Ah ! dame... parce qu'il est chargé de répondre de ma vertu..'. C'est pour ça qu'il n' me perd pas de vue quand il me vient une visite de votre sesqne. — Ah! c'te bêtise!... C'est pour rire que vous dites ça, commère? — Non , vraiment!... ça n'est que trop vrai... Je dis ça... c'est pas pour l'histoire de la chose... maie c'est que je trouve que c'est offensant pour mie femme de se voir suspecter ainsi! — Il est certain qu'alors... il n'y a plus de drôlerie dans la société. — C'est égal; comme ici not' sentinelle entendrait tout ce que nous dirions^ nous allons lui faire une niche... — Ah! v» pour une niche! Vous savez que c'est mon fort, commère. J'en ai fait d' fameuses à votre mari!... Oh ! oh! oh!...

Catherine se lève , prend son nourrisson dans ses bras , et dit au maréchal : Venez promener dans le jardin, compère, ça vous amusera plus que de rester dans c'te chambre.

Lucas sort du pavillon avec Catherine , et Rongin les suit en se disant : Cette idée, d'aller dans le jardin !... je ne pourrai pas même lire tranquillement!...

Rongin espère que madame Jean-Claude s'assiéra quelque part avec son compère, et qu'alors il pourra en faire autant. Mais la nourrice se promène avec M. Lucas dans toutes les parties du jardin; en sorte que, ma!;; ré son envie de s'asseoir et de lire, Rongin est obligé de marcher toujours.

Depuis tro s quarts d'heure, la nourrice et son compère continuent le même manège, ongin n'en peut plus , ses jambes rentrent soua lui; il est furieux, et, pour augmenter son dépit, il entend presque continuellement le compère et la commère rire aux éclats. Il y a des moments où Rongin a envie de leur crier de s'arrêter, mais M. Lucas a toujours son gros bâlon à la main , et le concierge a présente à la mémoire sa scène avec le farinier.

Rongin vient de s'adosser à un arbre ; il est prêt à laisser aller la nourrice avec son compère , au risque de ce qui pourra eu arriver, lorsque le bruit d'une embrassade arrive à ses oreilles. C'est le maréchal qui vient de prendre congé de Catherine, et qui passe d'un air goguenard devant le concierge , tandis que la nourrice lui crie : Vous reviendrez me voir, n'est-ce pas, compère? — Oui , commère; à c't' heure que je sais le chemin, j'en userai, avec vot' permission.

Rongin se contente de se mordre les lèvres, il se promet de faire un rapport à son maître sur ce qui s'est passé dans la journée; il espère qu'on ne souffrira pas que la nourrice reçoive plusieurs visites par jour. Mais le concierge est encore trompé dans son attente. Après avoir entendu le récit de Rongin, M. Adrien lui dit: Est-ce que Catherine et ceux qui viennent la voir se sont soustraits à vos regards?— Non, monsieur, mais on a chuchoté... on s'est parlé bas... et on riait... on riait d'une manière très-inconvenante... — Je suis bien aise que la nourrice de mon fils soit gaie, monsieur Rongin; la gaieté entretient la santé... Catherine avait l'habitude de voir ses connaissances; si ellede les voyait plus, elle s'ennuierait... l'ennui amènerait la maladie... son lait pourrait péricliter ; tandis que , g» ses connaissance* i\ font rire, tels ne peut que lui faire du bien. — Alors, monsieur, elle doit avoir une superbe santé!.,. — Vous-même, monsieur Rongin, vous devriez, le soir, tâcher delà faire rire aussi...

— Moi, monsieur!... — Oui, sans doute... Quand les soirées deviendront plus longues , vous pourrez lui faire quelque lecture amusante... — Monsieur, je ne suis pas entré ici pour... — 11 me semblé que vous aimez beaucoup la lecture, monsieur Rongin ; car je vousvois souvent un livre à la main. — Oui , monsieur, quand ou a reçu de l'éducation , et qu'on est bien né, on aime à se repaître d'instruction.

— Que lisez-vous, monsieur Rongin? — Monsieur, je lis des romans traduits de l'anglais... les Visions du château des Pyrénées, les Mystères d'Udolphe... C'est superbe!... Cela fait frémir I... Cela fait dresser les cheveux sur la tête... — Fi donc, monsieur Rongin! mauvr-ise lecture que cela,,- D'aillf »s je ne veiu pas que vous fassiez fiémir la

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