‹ MoustacheChapitre 158 sur 281 · II · texte numérisé non relu

II

I^idI

F.T L'HOMME POLICE

oiirrice... Je vous pronirrr»! les Conte» de la Mère l'Oie , ç« l'amusera, ce sera plus à sa poriée... — Comment, monsieur! vous voulez que moi , nourri dans les bonnes études, et qui , sans la révolution , occuperais quelque emploi conséquent, que je lise la Mère l'Oie... à mon ;'ij;e '... — Pourquoi pas, monsieur RoDgiD?,,, Vous ne vous «ou- Tenez donc pas que la Fontaine a dit:

Si Poju-d'Ane m'flait conté,

J'y prendrais un plaisir eitrème...

2t vous achèterai la Mère l'Oie.

M. Adrien a tourné le dos à son concierfje. Quand son maître est éloigné, Roiigin donne un grand coup de piid dans un myrte favori

de madame en disant: Je suis dans une famille d'imln ciles !

Qu'est-ce qu'il nie chante, avec sa l'eau-d'Ane et son la Fontaine?... Est-ce que je connais ces gens-là?... Je gage que ce sont des révolutionnaires... Me faire lire la Mère l'Oiel... pour amuser une nourrice... La faire rire pour que son lait soit bon... Ah! si je pouvais le faire tourner, son lait!... Que l'homme comme il faut est à plaindre d'avoir besoin de manger! Patience! J'ai idée que cette nourrice-là fera des siennes... Oui; mais si elle en fait, on me fera payer les pots cassés... On dira peut-être que c'est moi qui... Vraiment, cela devient par trop fort.

La journée du lendemain s'est écoulée plus tranquillement pour Rougin. Il n'est venu aucune visite pour la nourrice , et le concierge te flatte que la soirée se passera de même ; mais, sur les cinq heures, au moment où M. Rongin se dispose à diner, Jean-Claude entre dans la cour en donnant la main à Nicolas , l'aîné de ses enfants.

Le fermier salue le concierge , et se dirige vers le vestibule avec ton fils en se contentant de dire : — Bonjour, monsieur ^ j'allons voir not' femme.

— Jolie heure' pour venir voir votre femme! s'écrie Rongin en quittant sa table et en prenant un morceau sous sou pouce. Vous l'oyez bien que j'allais dîner... et vous savez qu'il faut que je vous accompagne... Est-ce que vous ne pourriez pas venir le matin ?.., — Ah ! dam' ! monsieur, le matin j' avons tant de besogne ! au lieu qu'à c't' heure on est pus libre... — C'est ça; et moi je ne serai plus libre de dîner.

Rongin a pourtant suivi Jean-Claude , qui trouve sa femme dans ton pavillon. Nicolas embrasse sa mère, puis va jOuer dans le jardin , oîi il s'amuse mieun que dans une chambre. Le concierge s'est assis contre la fenêtre, oit il mange tout en bougonnant. Catherine propose à son mari d'aller se promener; n-.ais Jean-Claude aime mieux se reposer. H s'assied près de sa femme , et la conversation l'engage.

Quand, au lieu d'êt/» ensemble toute U journée , on ne se voit plus que rarement, on trouve mille choses à se dire ; c'est ce qui arrive aux deux époux, qui sont tout surpris de ne plus bâiller l'un devant l'autre, comme cela leur arrivait auparavant. Et quoique Rongin répète toutes les cinq minutes : — Monsieur Jean-Claude , je n'ai pas encore dîné! les paysans continuent de bavarder.

Pour tuer le temps, Rongin s'est levé; il regarde par la fenêtre, et aperçoit Nicolas, qui est monté sur un abricotier, dont il a déjà cassé deux branches. — Bou ! se dit le concierge, qu'il cassa les arbres , qu'il mange les fruits... Tant mieux!... Plus ces geus-là feront de sottises, plusj'aurai l'espoir d'en être débarrassé... Je voudrais voir ce petit drôle-là casser tous les carreaux de la maison,., Si j'osais , je les casserais moi-même, et je dirais que c'est lui.

Tout en regardant Nicolas , Rongin a fort bien entendu que les époux s'embrassaient; mais il ne s'est pas retourné, il s'est dit : — Puisque monsieur veut qu'on embrasse sa nourrice et qu'on la fasse rire... il est servi à souhait !

Ce|iendant, las de regarder d;ins le jardin, le concierge va reprendre sa chaise. Il aperçoit alors que madame Jean-Claude est assise sur les genoux de son mari.

Rongin devient violet. — Qu'est-ce que cela signifie ? s'écrie-t-il en l'approchant des villageois.

— Quoi ? dit Catherine sans se déranger et en regardant Rongin en riant.

— Oui , quoi ? dit à son tour Jean-Claude en continuant de faire Sauter sa femme sur ses genoux.

— Comment! quoi?... Quelle est cette position que vous prenez pendantque je regarde à la fenêtre? Pourquoi n'êtes-vous pas restés chacun :i votre place ?

— Ah ben !... v'ià une autre bèlise à présent, dit Catherine ; n'allez-vous pas me faire un crime de ce que je m'asseyons sur les genoux de mon homme?... Comme s'il y avait du mal à c' qui m' fasse sauter... Ça m'amuse, moi... Fais-moi sauter, Jcan-Cluude. Tiens, not' maître a dit qu'il nous peruiotlait dis caresses innocentes. Si ou écoutait monsieur le portier, faudrait rester comme les estalues de la cour... Ah ben ! I' pus souvent!

Rongin ne dit plus rien ; il se contente de marcher do. long en large tans la oliambre sans ôter les yeux C« dessus les épo'ix. >lais lorsque enfin .'e^ui-Claude est paiii avei.- le peiil Nicolas, Rougiu se rend près de M. Adrien, et l'aborde d'uu air pénétré.

^ Mouwiir, àjx le o»ncierg« , quoique vous moutriei peu de con-

fiance dans mes rapports, je crois de mon devoir de vous en faire encore un. — Parlez, Honr;in. — Jean-Cl.iude est venu voir ta femme tout à l'heure... car, Dieu merci I la nourrice reçoit plus de visites q"e monsieur. — Après, Rongin. — J'ai suivi Jean-Claude comme monsieur l'exige... Eh bieni monsieur, croiriei-vous que devint moi, en ma présence... — Achevez, Rongin... — flatherine a osé s'asseoir sur les genoiu de son mari , qui l'a fait sauter fort longtemps.

M. Adrien a visité sa labalière; après avoir prisé, il dit : — Vont n'avez pas vu autre chose ?... — .Autre chose '.... Qu'est-ce que monsieur veut donc que je voie... O temps ! 6 matin '.... — Ap|irentz , Rongin , que tous les jours un mari peut prendre sa femme sur ses genoux sans que cela tire à conséquence... Il n'y a même pis besoin d'être marié pour cela... Vous ne connaissez donc pas les jeui innocents ? le colin-maillard a^ois?... Vraiment, mon pauvre Ronijin, vous vous tourmentez à tort, vous êtes trop vétilleux!... Si Je;n- Claude fait sauter sa femme sur ses genoux, c'est pour rire , pour plaisanter; et , comme je vous j'ai déjà dit , je suis bien aise que U nourrice soit gaie.

— C'est différent, monsieur, répond Rcngin. Et )i regagne sa log« en se disant : — Que la peste m'étouffe si je te fais encore un rapport!... Nous verrons quelles seront les suites de ces tetites sa»teries-là.

CBAriTBB TI. — Ctilité det tabatières.

Le temps s'est écoulé, et tout en murmurant, tout en se plaignant de sa condition, Rongin a continué de surveiller la nourrice; car il s'aperçoit chaque jour que sa surveillance devient plus importune à Catherine, et c'est une raison pour qu'il soit plus vigilant que jamais.

Jean-Claude vient au moins deux fois par semaine rendre visite à sa femme. Le fermier est habitué à la compagnie du concierge : quelquefois même il lui apporte une galette ou un flan fait à la ferme. Ces manières ont adouci l'humeur de Rongin, qui, tout en mangeant le flan ou la galette, daigne faire la conversation avec Jean-Claude, atiqucl il parle politique; et le paysan l'écoute d'un air respectueux et sans oser l'interrompre , quoiqu'il ne comprenne pas un mot à ce que le concierge lui dit.

Mais ces conversations n'amusent pas Catherine; il en résulte qu* les visites de son mari ne lui procurent plus que de faibles distractions. Celles de Bertrand et de Lucas, qui ne causent jamais avec Rongin , lui sont bien plus agréables. Mais le farinier et le maréchal ne s'habituent pas à avoir sans cesse un surveillant derrière eux; leurs visites deviennent plus éloignées , plus courtes : la pauvre Catherine ne rit plus aussi souvent qu'autrefois , et Rongin en est enchanté, parce qu'il se flatte que la paysanne abandonnera son emploi.

L'intérêt, si puissant sur les paysans , quoique ce soient des gent de la nature , l'intérêt retient Catherine près de son nourrisson. M. Tourterelle voudrait bien distraire la jolie fermière; mais depuia que madame Adrien n'est plus retenue dans sa chambre , il devient fort difiicile à l'ami de la maison d'aller faire l'aimable près de la nourrice. La langoureuse Céleste aime qu'on lui fasse la cour ; M. Tourterelle n'est pas un petit-maître bien léger, bien svelte ; mais il est aux petits soins , il est assidu ei galant près de madame. Il lui parle modes, toilette... C'est un sujet de conversation si intéressant pour une femme coquette! et M. Adrien ne tait plus pirler» sa femme que plan d'éducation, jeux gymnastiques ou instinct animal. Madame aime mieux se promener en s'appuyant sur le bras dt M. Tourterelle , qui lui lit le yi>urnû/ def Mi'des. qu'en é.out.mt son mari, qui lui explique commeiil il veut faire de son fils un Milon de Crotone ; et quand madame se promène dans son jardin , ce n'est jamais du côté du pavillon de la nourrice qu'elle dirige ses pas , (larcc qu'elle pourrait entendre son fils crier, et que cela lui ferait mal aux nerfs.

L'hiver est venu, et Rongin a lu à Catherine les Contes de la Mér* l'Oie, quoiqu'il se fût promis de n'en rien faire et de quitter plutôt ta place. Mais que de choses on se promet et que l'on ne tient pas ! Combien d'hommes reculent devant leurs résolutions! A quoi bon toutes ces fausses bravades , tous ces serments de conduite à venir ?... Pouvons-nous répondre des événements? pouvons-nous mém« répondre Je nous?

Les deux cousins viennent bien, l.e petit Edmond est moins gros, moins fort que le nourrisson de Catherine ; m.iis si le lait de sa iuèr« ne lui donne pas d'aussi vives couleurs que celui de la fermière . îM soins qu'il reçoit le [iréscrvcnt de mille accidents funestes à l'enfance , et cela vaut bien quelques pelotes de graisse-

M. Adrien est fier quand il tient son gros poiipard dans «c* bras. Lorsqu'il regarde le fils de son trère, il sourit d'un air moqueur, et dit: — l.e luien n'est p.is mince et délic.it comme cela!... M. Kémonville lui répond : — Mon fils se porte bien, c'est tout ce qu'il faut. — Je ne conseille pas à votre petit Kdinoud de lutter avet Adam. — J'espère que mon fils ne se Iwllra pas ,i coups de poing.

Huit mois se sont éooulés depuis la naissance des di ux i;ary.>ns. Les beaux jours sont revenus; mais le farini, r <t le compère ne foat que de rares visites à la nourrice. Cf;-"-';r' Cithcnnc, qui ne riu^ plus, Catherin*, qui stiublait «haque jour plut eii«(ri^« d'avoir quitta

L'HOMME HE LA NATURE

ta ferme et qui [larlail in*nie quelquefois d'y retourner, ce qui clait tout l'eii.oirdc l(<iii|;iii, C»llierinr u de nouveau repris m bonue Uuueur; elle est rodevriicie i;aie , joyeuse coiuiutj autrefuii , el elle recumiiieiice i rire au nez du c(>U('lrr|;e.

Celui-ci ne s<iit u cpiui dUnliuiT ce cliatigeineiit, qui renverie set Cipéranci'S. Il redoiihlr de vijjilance : la uuurrire ne reçoit aucuue vi^ite sans qu'il soil présent; il ne reu'irde ui^uie plus a la fenêtre, di' crainle qu'il ne se passe i|iieli|ue chose d'inconvenant derrière son dos. Mais Calbenne ne cbrrclie plus a proloii|;er lei visite» qu'on lui fait, et au lieu d'enga|;er ,lean-l ^la'ide a venir souvent , elle lui recouiuiande maluteuanl ''s ne point s'absenter trop fréquemaient de la ferme.

— Il y a quelquo chose là-dessous , se dit Ron|;in. Catherine est une commère qui aime trop la société el les fleurettes pour avoir pris son mal en patience... Il y a quelque intrigue sous jeu... Pourtant je Siiis toujours là dès qu'on vient la voir, et j'écoute même ce qu'on lui dit.

fllais si Rongin était près de (.'atherine dès qu'il lui arrivait une visite, il ne surveillait pas la paysanne lorsqu'il n'y avait point d'étranger dans la maison; M. Adrien n'avait pas pensé à cela, parce que, comme dit le bon la Fontaine : ■ On ne s'avise jamais de tout. »

On doit se rappeler un certain François, jardinier et palefrenier de la maison , celui qui est parvenu à rattraper l'âne et a faire entrer la nourrice chei son maiire. C'est un garçon qui n'a que dii-liuit «ns , tudii qui est aussi bel homme que Bertrand le farinier. Jusqu'à l'arrivée de (Jatberine , François n'avait été occupé que du soin de ses fleurs , de ses arbres .1 de ses légumes. Mais la vue de la belle fermière a donné à ses idées une autre direction.

François est devenu rêveur, l'image de Catherine le poursuit sans cosse : il la voit dans ses laitues pommées, il la voii encore en regard.<iit ses abricots. Mais François n'ose pas aller souvent rôder autour de la nourrice; d'abord parce qu'il est timide, ensuite parce qu'il a vu plusieurs fois li,-rtrand et Lucas rire avec elle , et que cela lui a doi né beaucoup d'humeur.

Calli,-rine a bien remarqué que le jardinier était beau garçon et bien bâti ; mais comme François passait près d'elle en baissant les yeuî et sans s'arrêter, elle s'était contentée de dire : — Il a l'air d'un grand serin.

Depuis que Bertrand el Lucas viennent moins, souvent, François a repris courage, et lorsque les beaux jours renaissent, il se rapproche de Catherine, il la reg.irde, et ne baisse plus les yeui .juand elle l'eiamine ; il se hasarde même » lui sourire , et Catherine commence à ne plus lui trouver l'air aussi serin.

C'est toujours lorsque la nourrice est seule dans le jardin que François se rapproche d'elle, ('ependanl il n'a pas encore osé lui dire tout ce qu'il pense; mais un jour qu'il est venu eu déjeunant rôder pies de U paysaune, et que , tout en se fourrant dans la bouche un é:iorme morceau de pain el de fromage, il a poussé un gros soupir, C^aiherine entame ellf-uièœe la conversation en lui disant :

^ — Est ce que vous étoiilTez '... — Ah ; oui... Mais c'est pas c' que je mange qui fai ça... — Vous avez donc queiM|ue ^ hose \.. — Ah, oui!... j'ons queuque chose... et c'est même ce qui m'ôie l'appétit!...

En disant cela le jardinier se fourre dans la bouche le restant d'une livre de pain.

— Tit .si,.. Eh ben ! mais si vous êtes malade , il faut vous faire purger. — Ah, non !... je ne suis pas malade si vous voulez... mais j'ons r ;enque chose. — Vous ne savez donc pas ce que c'est que vol' jneuque chose? — Ah! non!... c'est-à-dire si fait!... C'est yo;:i .,ut depuis votre arrivée dns la maison que ça m'a pris... et q ■<: u'. deviens béte, mais bêle !... Oh! oh! j' crois que ça m'augmente toiis les jours !...

<^'atherine se met à rire, car elle commence à comprendre Fran- Çt-.N. Les femmes entendent à demi-mot , el quelquefois même lorsqu'on ne parle pas. François s'enhardit en voyant rire Catherine , il s'approcha d'elle, rit à son tour, puis se permet de lui pousser le ■'eiiou. A cela, Catàerine répond pur une bonne tape sur l'épaule: «lors 1*! jardinier est enchanté , et il s'écrie : — Eb ben !... foi '■'homme ! v'tà déjà mon queuque chose qui va mieu\! — Pardi ! répoii^" la nourrice, c'est si agriable de rire et de joufser !... Moi, j' commence à maigrir d^ins c'te maison , parce que je sommes presque toujours «euJe , et que je m'ennuie. — Ah b.-u ! si vous 1' permettez , tous les s«irs quan'l j'aurons fini mon ouvrage, j' viendrens vous trouver , et nous ;o!iSSf"rons ensemble. — Ben volontiers.,. Pareil ! nous aurions dû eomaiencer plus tôt.

François est eiaol à tenir sa parole. Chaqc? soir il vient trouver Catherine; c'est ordinairement l'heure oîi le pe^'- Adam repose; la nourrice en profile pour alier dans ie jardin avec rrsuçois, et c'est depuis que madame Jean-Claude juuite avec le jirdinier que sa g ieté est revenue.

Mais Roni;!», qui a pris l'habitude de surveiller Catherirtfi quand elle reçoit de* visites, pense qu'il ne fe.ait peut-cire pas mal de l'épier aussi q-i^iHil ou la croiJ -eule ; !e concierge donnerait un de ses romans d'Anne Radclifl'" (•■""<■ trouver la nourrice en iaute ; il pré- Stuae ça'«lo»« fu^ en «•"«niiait une autre , et kobubc toaies ic« «sw^iS-

rices ne sont pas jolies , il se flatte qu'une laide ne recevrait personne , et qu'il pourrait rejirendre sa douce eiistence d'autrefois.

Voilà donc li concierge qui , après avoir été espion par force , le devient voliiniairemenl. On se forme à tout.

Et M. Rongiii va r6iler dans le jardin, autour du pavillon de la nourrice, se cachant derrière un arbre ou un buisson des qu'il en-> tend parler ou marcher, tout en niurniiiranl : — Faot-il iju'avec louu éducation je sois obligé de moucharder!.,, (^est cette inauilile nourrice qui en est cause I,.. Je ne serai heureux que si je parviens à i) faire thas.ser,

Rongin ne tarde pas à s'apercevoir que François vient fort souven, près (lu pavillon; quand Catherine est a sa fenêtre, le jardinier lui sourit, et la nourrice lui rend ce sourire d'une façon très-familière^ Un soir enfin , le concierge aperçoit (Catherine et (* rançois se proiiit^ uanl dans une allée bien sombre, il entend rire niadame Ji-an- Claude , il croit voir que François lui presse la taille , et le coocie ge se frotte les mains eu se disant : — Bon... bon... voila ce dont je me doutais... une intrigue... Pauvre Jean-' lande!... qui a mis sa femme ici pour être plus tranquille!.,. C'est bien la peine de me la faire épier le jour pour que le soir.,. Ah ! monsieur François , vous eu coniez à la nourrice,.. Je me suis toujours méfié de ce garçon là... Il n'avait aucun respect pour moi,

François el Catherine ont continué de marcher, ils entrent dans un quinconce très-épais et s'y asseyent. Le concierge les a suivis de loin , il écarte le feuillage, en faisant le moins de bruit possible, pour tâcher de voir ce que font les deui causeurs; il ne voit pas bie.n dislini lenient , parce que l'endroit est couvert ; mais il saisit de temps à au ire quelques mots d'une conversation qui parait être très-animée, et qui dure assez longtemps. Roogin a la patiein e d'attendre qu'elle finisse ; il voit alors i atherine s'éloigner d un côté, et Françoil de l'autre en murmurant tout bas: — A demain.

Rongin quitte alors sa cachette, il se dirige vers la maison en se disant : — Allons faire mon rapport; je me flatte que cette fois on y aura égard.

Cependant, au moment d'entrer chez son maître, le concierge s'arrête et dit : — Monsieur serait capable de prétendre encore q"e je me suis trompé... Pour le ccnvaincre il vaut mieux qu'il voie par sus yeui... On s'est donné rendes-vous pour demain... alteodous k à;'Cïi;:n.

La journée du lendemain s'écoule lentement au gré du concierge, quoiqu'il savoure d'avance le plaisir qu'il éprouvera le soir en se veiiijeaut de I, atherine; si la vengeance est le plai-ir des dieui, il paraît qu'elle est aussi celui des portiers; je crois même le prove be faux : il y a plus de fiel dans la basse classe que parmi les gens bien élèves, et c'est nous donner une triste idée des habitants de l'Olympe que de nous les montrer comme très- rancuniers.

Enfin l'heure est arrivée. M, Rongin quitte doucement sa cour; il rabat sur ses yeux la visière de sa casquette , croyant peut-être que cela le rend invisible, et se glisse dans le jardin; Û passe près du pavillon de la nourrice, la fenêtre est entr'ouverte; il regarde.., personne dans 1.-! chambre que l'enfant, qui doil dans son berceau,

— KUe est dc^a au re.-cle?, - vous , se dit Ro:>gio. Et aussitôt il arpente le jardin , et se rer.d au quinconce. Eii approchant des arbres touffus , il marche à pas de loup el retirnt sa respiration ; bientôt il voit remuer le feuillage el enlend chuchoter.

— Ils y soîit ! se dit Rongin. Et là-dess.is le voilà , retrouvant la légèreté de son adolescence, qui court vers la maison, et pénètre dans le petit salon d^i rez-de-chaussée, où il trouve M, Adrien commentant i' Emile de Rousseau.

— Qu'est-ce que c'est ? dit M. Adrien en quittant avec humeur son livre. Ah ! c'est vous, Rongin,.. (^ue voules-vous?.,. Vous êtes en sueur... C'est donc quelque chose de bien pressé ?,..

Après avoir repris sa respiration , Rongin répund enfin ; — Oui, monsieur... O'if !... Il est vrai que je n'avais jamais couru ainsi , depuis la révolution... Monsieur, j'ai à vous apprendre des choses... — Encore un rapport , Rongin ; el contre Gallierine , je gage '.,. Vraiment, je ne sais quelle anioiosité vous excite contre cette villageoise.,. Mais mon Adam est très bien [lortaiit, et je vous déclare... — Monsieur , cette fois-ci je vous ferai voir... vous n'en croirez que vos yeux.,. Ecoulez donc, monsieur : Vous m'avez donné une terrible responsabilité, veiller sur une femme !... Et après cela, s'il arrive un malheur, vous me le mettrez sur le dos... Ça ne serait cependant pas ma faute . monsieur,., car , enfin , je ne snis avec Catherine 4»e lorsqu'il lui vient des visites du dehors. Mais qiand elle jase avec François, quand elle se promème avec lui à la brune , quand ils s'asseyent dans ie plus épais du quinconce... quand ils se pincent... quand ils... — Que diies-vous, Rongin? Frifnçois, mon jirdiiiier... dans ma propre maison.,. Du de mes serviteurs oserait... — Il ose; oui, monsieur. C'est ce dont je suis certain, et si vous voulez vous en a.->3urer par vous-même, ayez celui de me suivie... lis sont au uièuie endroit, et dans le quinconce... C'est le lieu de leur rendez-vous ordinaire,,. uous pourrons les surprendre. — Pardieu ! je suis curieux de voir cela !

W, Atl'ien prend sa tabatière el suit le concierge , qui «'avance -ytiK cet ai^' ^ «onûance que domic la certitude du succès j cepen-

ET L'HOMME l'Ol.lCE.

ianl, eti j>pprochant du quinconce, Roni;in ralentit le p»g, et marche iiirlii poi 'te du pied pour ne faire aucun Ijruil. i\l. Adrien imite son domt-stiqt I?, et ers mi-ssieursarrivent ainsi tout contre le» arbres épui» qui rnlou, «nt le banc de verdure ; ils s'arrêtent alors , et Kongiu dit bien bas à ron maître :

— Ils soi'^ là... Je viens encore d'entendre soupirer... Ah!.., ils ont soupiré, Hon|;in? — Oui, monsieur... Mainleriiiiit, si vous m'en croyez, il fan, ««ous prëseulrr brusqui meut. — Lu inonieiit, Hoiitjin. Diable!... ri-fli-chissons d'ubord. Il y a de'i\ ii^rli» a |>rendre; a la rigueur, il y rn aurait même trois : Muns poumons les attendre... nous pourrions tâchei de les voir... ou nous pouvons foudre sur eux comme la foudre... Il s'ai;il de savoir lequel de ces trois moyens il est plus convenable d'eni(doyer.

M. Adrien tire alors sa tabatière, probablement pour tâcher d'y puiser une heureuse inspiration ; en s'uuvrant, la maudite buite fait son bruit accoutumé, au grand désespoir du concicrije, ^ui murmure: — C'est bie.i la peine de prendre des précautions! Mais M. Adrien ne fait pas attention à cela. Après avoir bien joué de la trompette avec sa tabatière, il s'écrie : — Décidément , il faut les surprendre brusquement !

Aussitôt M. Adrien fait le tour des arbres, trouve l'entrée du belceau, y pénètre, suivi de Hongin, et voit devant lui... la langoureuse Céleste et son ami Tourterelle, qui, quoiipi'un peu troublés, sont assis à une distance fort respectueuse l'un de l'autre.

M. Adrien part d'un éclat de rire eu s'écriant : - Ma femme!... Et Rongin frappe du pied en se disant : — Allons !... c'est encore moi qui aurai tort!

— Qu'est-ce donc, monsieur''... Qu'avez-vous à rire? demande madame d'une voii émue , tandis que Tourterelle murmure en reregardant le gazon : — Ah ! c't-st vous, mon cher ami... ]Sou3 prenions le frais, comme vous voyez...

— Ah ! ah ! ah !... c'est trop drôle !... reprend M. Adrien. — Mais quoi donc, monsieur? - Fiijiirez-vous, mad.ime, que je venais ici en tapinois, et guidé par Uongin , qui m'assurait que je verrais... Ah ! ah! ah!... Comment! monsieur ! que disait ce domestique? — Il dirait... parbleu ! il m'avait même assuré que nous surprendrions in flagrante deliclo... — Qui donc, s'il vous plait ? — ('atherine... la nourrice de noire fils, niadiuie, avec François le jardinier.

Madame paraît respirer plus à son aise , et l'ami Tourterelle commence à re[;arder autre chose que le gazon.

— Et sur quoi le concierge fondait-il ses accusations ? dit madame Adrien.

— Madame, dit Rongin d'un air confus, madame doit savoir que je ne suis pas homme a dire une chose... pour une autre... et que je n'étais pas élevé pour... — Je ne vous demande pas où vousavez été élevé. Pourquoi accusez-vous la nourrice? — C'est que je l'ai guettée, je l'ai suivie depuis quelques mois, et j'ai vu que... — Taisez-vous, monsieur. Je suis certaine que vous rêvei !... Suspecter une femme jaariée !... Fi! monsieur, fi!... C'est indigne, cela!...

— Il est certain , dit Tourterelle en se levant, que, qttand il s'agit d'une femme mariée... on ne doit jamais r en dire!...

— D'ailleurs, reprend M. Adrien, voilà au r.oins le sixième rapport qu'il me fait contre cette brave femme... et sur des choses fort insignifiantes, dont il faisait des monstres... Je gage que c'est de même aujourd'hui!...

— Et pendant que vous épiez et que vous guettei celte bonne nourrice, dit madame, qui est-ce (|ui garde notre maison, monsieur?.,.

— Ma femme a raison, monsieur Rongin. Hormis les visites des unis de Catherine que je vous ai dit d'accompagner, vous ne devriex Jamais quitter votre porte.

— Quand je suis venu, dl Tourterelle, la grille était ouverte, et il n'y avait personne dans la cour... C'est très-imprudent... quelque voleur pourrait s'introduire.

— Monsieur Rongin, que cela ne vous arrive plus, je vous en prie, sinon je ' obligé de prendre un autre concierge.

Eu ^ , ,.ela, M. Adrien suit sa femme , qui sort du quinconce

•vec Tourterelle.

Rongin reste quelques moments atterré ; enfin '\ regagne sa loge en murmurant ■ Ah!... tans la tabatière!..

CHAPinB yil. — Adam change de nourrie».

.Depu:-. la scène dn quinconce, Rongin ne se permet plus de quitter son p<iBic que lorsqu'il a'rive quelque visite ii Catherine. Mais Lucas « cessé de venir, parce qu'il s'est marié , et que sa femme trouverait mauvais qu'il a!làt voir la belle nourrice. Bertrand a aussi discootiot de se rendre à la maison de M. A'" •?ii; le farinier ne pouvait t^'habituer à l'espionnage du concic'- . n-Clau!'' et queb|ues palonts sont les seules personnes qui !.. . • in;>re >.inj{iii à quitter sa «our , et pourtant la fermière elle - uu li e Uuf i'ccuiumajide de ne pts se dér.inger trop souvent.

Il semblerait donc que (a. tienne ne <'• umiie plus chez M. Adrien. Cependant , quatre mois après la soirée du quii.eonee , la fermière , fui est redcvenue, depuis quelques semaines, inquiète et révtute,

annonce un beau matin au père de son nourrisson l'i'eUr ne pe«l plu» rester clirz lui ni continuer d'allaiter :.on fils.

M. Adrien fait un mouvement de surprise, prend du tabac, <t dit k Catuerine : — ISous sommes convenu» que vous nourririei mon h M tant que je le jugerais convenable. Quoique Adam soit tres-robu<s pour son âge , il a encore besoin de teter. Vous relierez donc cbil moi, et vous contjiinerez vos fonctions.

Catherine rougit, et balbutie : — .Monsieur... j' vt)ntinuerai, si -ro^ 1' voulez alisolomeut... .Mais, dame!... ça ne sera p^ not* faute si... D'abord, j' sentons ben que j' couvons une maladie...

— Si vous couvez quelque chose, c'e.t différent, ma chère. Ea effet, je vous trouve les traits tirés... les yeui cernés... Diable!... vou» avez fort bien fait de me prévenir... Mou fils pourrait gagner cela .. Je vous détends à présent de lui donner encore de votre lait... Faite* votre paquet!,.. Moi, je vais sur-le-champ chercher une autre nour rice...

M. Adrien ordonne à François de sellar sa jument, ce que le jar. dinier fait en soopirant, parce qu'il a entendu son maître dire qu'il allait chercher une autre nourrice. Rongin »e frotte les mains en se disant: Catherine s'en va!... Je crois que j'ai aussi bien fait de ne point la surveiller.

M. Adrien est toute la journée absent, et Catherine commence à craindre d'être obligée de continuer ses fonctions, lorsque, sur les sept heures du soir, le maitre de lu maison revient au grand trot de sa jument, sur laquelle il tient eu croupe une paysanne au teint c livré, au nez épaté, et dont l'aspect est aussi revèche que celui de l-atherine était agréable.

En voyant la nouvelle nourrice descendre de cheval, Rongin laisse échappi-r un sourire de satisfaction. 11 espère qu'on ne le fera pas surveiller celle-là.

L'ami Tourterelle, qui est presque toujours là , quitte un momeiit la causeuse de madame pour venir eiauiiner la nouvelle Tenue; il ne peut s'empêcher de dire : - Elle est bien laide !...

— C'est vrai, dit M. Adrien; elle n'est pas jolie... mais elle est forte... solide... Mon fils a un an; il se porte bien; mais il lui faut encore quelqu'un en état de le continuer dans ses belles dispositions. Et puis j'avais besoin sur- le-ch.nup d'une nourrice et je n'ai trouvé que celle-ci, qui est de Saint-Eloi. — Pourquoi renvoyez vous cette belle Catherine? — Parce qu'elle couve une maladie... tlle-mème m'en a prévenu... et je ne veux pas d'une nourrice malade.

Catherine a pris son paquet; elle a reçu son argent, elle fait se* adieux à ses maîtres, et retourne trouver Jean-Claude, qui ne com prend rien à la conduite de sa femme, Surtout lorsqu'elle lui dit, et se jetant dans se» bras, qu'elle n'a pu se priver plus longtemps de ses caresses. La fermière n'avait pas habitué son mari a tant d'amour.

— C'est dommage! a dit Tourterelle en voyant s'éloigner Catherine. — C'est bien' heureux! a pensé Rongin. François s'est contenté de soupirer, et de retourner à ses l.-itnes. Quant à madame .Adrien, peu lui importe ce qui se passe hors de sou boudoir. Pourvu qu'elle y soit tranquille, et n'entende pas les cris de M. Adam, c'est tout c« qu'elle demande.

Marguerite, c'est le nom de la nouvelle venue, mt iiuuUée JaM le pavillon.

— Faudra-t-il que j'acompagne ceux qui viendront U Toir ? demande, d'un air goguenard, le concierge à son maitre.

— Eh! pourquoi pas? répond M. Adrien. Vous devez faire pour celle-ci comme pour l'autre. Marguerite est prévenue de cela. Je lui ai également intimé mes conditions, elle a jure de s'y soumettre.

— Pour celle-ci, se dit Rongin , je ne crois pas qu'on me dérange souvent. Il faudrait avoir le diable au corps!

Le concierge ne s'est pas trompé, il ne vient pour toute visite à Marguerite que celle de son mari; mais c'est un homme déjà âgé, et il ne va que fort rarement dire un bonjour à sa femme. Lor^queceU arrive, Marguerite ne fait pas entrer son mari dans le jardin , elle le reçoitdaiisla couret affecte de ne po uls'eloignerde plus de quatre |Mf du concierge. Marguerite parait fort>é>< re sur l'arlicle de la sagesse; elle ne plaisante jamais , pas même avec son mari. — .\ la bonne heure, dit Rongin; voilà une femme qui a des principes! qui ne me rit pas au lier... qui me saine respectueu-emeiil toutes les foi» qu'elle passe devant moi. Quel dommage que nous oc l'ayons pas eue en pre mier pour le fils de inonsu wr!

Le petit Adam ne semble pas trouTer sa uouveue nourrice à son goût; avec elle il pleure et crie beaucoup plus souvent. L'enfant regrette Catherine, à laquelle il était habit lé. Peut être regrelte-t-il aussi ces beaux yeux noirs, cette jolie bouche qui lui souriait sans cesse, A tout âge on est s< nsible aux charmes de is beauté; elle inspire plus d'amitié, plus de confiance que la laideur ; c'est quelquelois une injustice; maisquand nous sommes grands, nous soiuuies souvent injustes; on est uoiic bien eicis.ible de l'être éianl petit. I Quatr« mois s'écoulent , M irijnerile p.irait rrntplir tous se» devoir» avec la plu» scrupuleuse ex.ictilude, Kraii>ois ii »• «houi e envie d« ! rôiler près de son pavillon, et Tourtereile se (j«i le bien d'»llrr vdit i le (Xtit nourri.sson M. Rongin lu done a son »im ..es vieux bouquins, : il n'y a que l'entant qui cuniinue à cner tt à pi^-urer; mais quand I un enfant est éloigné de sa mère, s«:< au muu rarciucnt écout«a.

L'HOMME DE LA NATURE

Api*s une certaine nnit, pendant laquelle il n'a pu fermer l'œil , parce qu'il a lu Larnl.r, et qu'il se croit cert:iin de pouvoir prédire lesqu.ililos <le son lils, M. Adrien se lève au point du jour, empressé daller considériT son héritier pour s'dssurer si les traits de son visage répondent bien à l'Iioroscope qu'il en a tiré. Il sort de sa chambre en panloulles et en rohe de chambre. Tout le monde dort encore «ans la niaison, et la nourrice elle-même est sans doute livrée au sommeil; niais M. Adrien ne pense pus devoir se gêner pour l'éveiller et se faire donner sou fils, qui commence à marcher, et avec leqiiel il se propose de faire le tour de son jardin.

•M. Adrien se dirige donc vers le pavillon qui est maintenant habite par Marj;iierile. l,e jour éclaire à peine autour de soi , tout est encore fermé. M. Adrien s'approche de la porte et se dispose à frapper; mais il s'arrête en entendant une voii rauque et forte prononcer ccimoti : Adieu, Marguerite; v'Ià le jour... faut n..» j'aille à mon

Le cousin Bertrand, îr^inier à Basinconrl.

ouvrage... J'avons à yàcher aujourd'hui. Je reviendrai après-demain en sautant par-dessus le mur, comme à l'ordinaire... — Prends garde de tomber encore sur les salades, dit IMarguerite. L' jardinier pourrait guetter par là. — Bah' il croira que c'est les taupes qui ont remué la terre.

Ces mots sont suivis de deux rudes baisers. M. Adrien est resté immobile, partagé entre la surprise et la colère. Mais on ne le laisse pas longtemps dans cette situation : on a ouvert la porte du pavillon, et un ouvrier maçon , en voulant sortir vivement , se jette le nez contre celui de la personne qu'il rencontre. JM. Adrien veut arrêter le maçon; celui-ci, effrayé, se sauve à travers le jardin, mat*»-.int sur les plates-bandes, sautant par-dessus les rosiers , foulant aUi pieds les belles tulipes cultivées par François; il parvient à trouver le mur de clôture, et disparaît par-dessus. M. Adrien revient au pavillon, où Id revêche Marguerite, efl'iayée aussi du bruit qu'elle a entendu, est aux écoutes, en chemise, sur le seuil de la porte. • ' A l'aspect de son maître , la nourrice est pétrifiée. A la vue de Marguerite en chemise, M. Adrien s'écrie : A qui •* fier désormais , puisque celle-ci même fait de ces choses-là?...

Marguerite veut forger une histoire, mais le ft, I était pstent. Le Le papa est furieux d'avoir donné une telle noun ice à son fils; il laisse à peine à Marguerite le temps de s'habiller, de faire son paquet , et il la met à la porte de chez lui.

Les menaces de M. Adrien, les gémissements ie la nourrice ont ëTeillé toute la maison.

— Qu'y a-t-il donc? demande madame en ouvrant à demi les yeux ; est-ce que monsieur ne veut plus respecter mon repos ?

Monsieur arrive bientôt chez madame , tenant son fil» dans ses bras, et il s'écrie : Ma chère Céleste, il n'y a plus de vertu, il n'y a plu» de mœurs!... Il y a longtemps que j'ai dit que le monde était perverti... Je ne serais pas étonné qu'il y eut incessamment un nouveau déluge... ou quelque pluie de feu !

— Comment, monsieur? Est-ce qu'il fait de l'orage? demande sna^feme es euTrant tout k fait les yeux. — Nob . madame, C'ert la

nouvelle nourrice de mon fils... c'est Marg'ierili* qui a fait 'lei siennes. — Encore une histoire de nourrice!... Mon Dieu, monsieur, vouj avez bien du temps a perdre !... — A perdre !... ( i'est fort heureux, madame, que je me soi» levé ce malin avant le jour... J'ai surpris un misérable ouvrier... il venait voir .Marguerite en sautant par-dessus le mur... une femme mariée! quelle horreur!... — Kh! monsieur... que savez-vous s'il avait de mauvaises intentions... si CCS visites n'étaient pas innocentes? Il ne faut jamais croire le mal, monsieur. — Oh! ma foi! madame, vous avez trop dn bonté... Je sais ce que j'ai entendu... Au reste, j'ai mis la nourrice a la porte , et voilà encore le pauvre Adam sur mes bras. — Eh bien! monsieur, cherclicz-en une autre; mais, pour Uieu , emportez cet enfant et laissez-moi dormir! — Oui, ma chère amie... Vous ne voulei pas écouter comme il dit bien : Dontif-moi du nartan? ■' Pour toute réponse madame se retourne <lu côté de la ruelle, et monsieur s'en va en di-iant : Ce sera pour une autre fois.

M. Adrien est rentré dan3 son cabinet, il pose son lils sur le tapis, achève de s'habiller, et appelle Hongin.

Le concierge est de fort mauvaise humeur de ce qu'on ait renvoyé Marguerite; il arrive en bougonnant. Son maître lui ordonne de veiller sur son fils et de ne jioint le quitter jusqu'à son retour.

— Je ne saurai pas tenir i\I. Adam, dit Uongin ; je n'ai pas eu l'habitude de fréquenter les bonnes d'enfant. — Asseyez-vous sur ie lapis à côté de lui , et tâchez de l'amuser... Je ne serai pas longtemps... Il m'est venu une idée excellente... Catherine n'est sans doute plus malade... elle pourra revenir nourrir mon fils... Si elle a encore du lait , nous sommes sauvés !

— Ah! il veut reprendre Catherine, se dit le concierge, il ne manquerait que cela! Et me faire garder des enfants à présent!... c'est n'avoir aucun égard!... Oui, crie! crie! toi!... Attends, je vais t'amuser!... « «

" Rongin prend le petit Adam , et lui administre le fouet en murmurant : Si j'étais ta nourrice. *u l'aurais tous les jours.

ijU'jas le bitjnnisto , la coqueiiKli-» de toutes les filles de

M. Adrien est arrivé chez son fermier, il trouve Jean-Claude dans la cour de la maison. Le villageois quitte une oie à laquelle il tordait le cou pour venir au-devant de son maître.

— Bonjour, Jean-Claude, dit M. Adrien, tout le monde se portet-il bien chez vous? — Oui, monsieur. Dieu merci! ma femme, et moi j' nous portons ben, et mes enfants viennent comme des champignons. — Fort bien. D'après cela je vois que Catherine est tout à fait rétablie de cetie maladie qui l'a forcée de s'éloigner de chez moi. — Une maladie... Ah ! jarni, monsieur, ça n'est pas pour une maladie qu'elle vous a quitté, c'est par amour pour moi... Voyez-vous? not' femme m'aime tant qu'elle n'a pu être plus d'un an sans me le prouver... — Comment! c'est pour vous qu'elle a abandonné mon fils! C'est fort ridicule. Et cette maladie qu'elle couvait? — Je n' savons pas si elle couvait chez vous ; mais je savons ben qu'ici elle se disnwse à nous donner un sixième entent , et |e m' flattons qu'i' n*flait

ET L'HOMME POLICt.

tff

ft commencé quand elle est revenue... — Que dites-voiiB? Votre femme serait enceinte? — De quatre (;rands mois, sans vous commander, et elle est déjà joliment ronde. — Et moi qui venais la reclierrlier pour nourrir Adam. — Ça ne se peut pas pour le quart d'heure, mais d'ici à huit ou neuf mois, si vous en aviez queuque petit nouveau... sans vous commander...

M. Adrien s'éloigne fort mécontent, en disant : Ces paysans ne savent faire que des enfants!... Moi , je n'en veui qu'un ; mais j'espère en faire un homme d'un genre particulier... un homme d'un naturel rare... C'est bien cruel qu'il faille d'abord le faire teter! les hommes devraient naître avec des dents, et être en état de manger une côtelette le jour de leur baptême.

Tout en se disant cela, M. Adrien reprend le chemin de sa demeure. Il trouve Hongin assis sur le tapis, et le petit Adam se tenant fort tranquille à côté de lui, parce que, pour faire cesser ses cris, le concierge lui a plusieurs fois donné le fouet;* moyen nouveau pour l'enfant , mais qui avait produit beaucoup d'effet

— Comme ce petit gar

çon est déjà sage! dit 'Ij' '.'

M. Adrien. ISravo, Hongin!

je vois que vous avez su l'amuser. — Oui , monsieur, je l'ai tant amusé , qu'il «'en souviendra, j'espère.

— C'est fort bien; plus tard il vous en saura gré ; les «nfants n'oublient jamais ce qu'on fait pour eux; ils ont

Elus de mémoire que les ommes.

Le concierge se contente de s'incliner en disant :

Monsieur ne ramène pas Catherine? — Non , elle s'avise d'être encore grosse...

— Ilum ! je m'en cwais douté , murmure Hongin entre ses dents.

— Rongin , mon ami Tourterelle est-il venu ce matin? — Oui , monsieur; je crois qu'il prend le chocolat avec madame. — Ils sont bien heureux d'avoir le temps de déjeuner!...

Allez dire à Tourterelle qu'il vienne dans mon cabinet le plus tôt possible ; j'ai a lui parler.

Le complaisantami arrive au bout de cinq minutes, encore tout barbouillé de chocolat ; M. Adrien lui montre son Als en s'écriant :

Vous savez ce qui m'arrive.

— Non... je ne sais rien, répond le petit homme en s'essuyanl la bouche. — Quoi ! ma femme ne vous a pas dit... — Elle m'a dit que , n'en ayant plus à la

vanille, nous en prendrions de santé ce matin... — Véritablement, Céleste s'occupe plus de son chocolat que de son fils!... C'est bien heureux que je sois là! IMon ami, Adam est de nouveau sans nourrice. — Bah! — Cette Marguerite recevait en secret la nuit un maçon! Vous conviendrez qu'il fSIlait que ce drôle-là aimât les peaux jaunes et les nez épatés. — Mon ami, ne jugeons pas sur l'apparence; elle avait peut-être quelque chose de bien. — Mais, mon cher Tourterelle , voilà un innocent qui pâtit pour les coupables... J'ai fait chercher, demander dans les environs une remplaçante à Marguerite; on ne me trouve rien. — Est-ce que votre fils n'est pas assez grand pour s'en passer? Il a déjà l'air d'un homme. — C'est un homme de seize mois, et il en vaut bien deux comme son cousin Edmond, qui a le même Sge... Pauvre Edmond I... c'est mince , c'est grêle , c'est p,Me... Mon fils a l'air d'un boeuf à côté de lui. Malgré cela, je veux qu'il telte jusqu'à deux ans ; ça entre dans mon plan d'éducation. Voyons, Tourterelle, oit trouverons-nous de quoi sustenter Adam?

Tourterelle se gratte l'oreille, et regarde au plafond pour avoir l'air de réfléchir, mais il se contente de voir les mouches voler.

Au bout de quelque te!n)is M. Adrien se frappe le front et s'écrie :

J'ai trouvé... Comment diable n'y ai-je pas pl•n^é plus tôt?... Hitn

ne m'empêche de donner à mon fils uih- In'ir pour nourrice!.,. —

Une bétc ! dit Touterelie eu lixant son ami d'un air surpris. — Eh !

4Qa.

Ayant mis la nourrico à la porte, M. Adrien rapporte Adam < sa mère

oui... une bête. Ert-ce que Komolai e» lUmu b'obI j

par une louve ?

Tourterelle recule brusquement sa chaise en s'écriant : > oui «lie» faire venir une louve dans votre maison! — Non'... je n'en connaia point d'apprivoisée. Mais Jupiter, par qui fut-il allaitée? par une chèvre, par Amaltltée; eh bien! mon fils finira comme Jupiter a commencé, il teltera une chèvre, mon ami.

Touterelle rapproche sa chaise en disant: A la bonne heure on» chèvre!. ..oui, c'est un animal espiègle, mais qui ne .t pas dangereni-

Comme il cuit plus facile de se procurer une chèvre qu'une villageoise , dis le même soir la nouvelle nourrice du petit .Adam élaxl installée dans la maison. On ne lui donne pas pour demeure le p^ Villon du jardin, mais un joli petit réduit qu'on lui arrange exprè» dans la cour en face du concierge ; et Rongin, qui se Oallait de ne plu» avoir personne à surveiller, a ordre de ne point perdre de vue 1» noi>velle Amallhée, et de suivre les pas du petit Jupiter toute» les foi»

qu'il joueia avec ta nourrice.

' ', CHÀPuaa VIII. — Le» Er.faau

graDdisseoU

Le» aventure» arrivé* aux nourrices du petit Adam nous ont fait négliger »oB cousin ; mais dans la demeure de M. Rémonville, peu d'événements venaient troubler la vie que l'on menait. La jeune mère allailait son fils , et le voyait croître sous ses yeux. Le plaisir qu'elle goùuit à entendre ses premiers mot», à recevoir ses caresses, la dé- (ioniuiageait amplement de* f.iiigues qu'il lui fallait éprouver. M. Uémonvill»

unissait ses soins à ceux de sa femme ; il guidait le»

premiers pas du petit Edmond ; il ne pensait pa»

qu'un père pût être jamais ridicule en portant son enfant dans ses bras.

Lapremièreenfanced'Edmond s'écoulait donc san»

trouble, sans orage, comme l'existence de ses parent».

Heureux les gens dont on n'a rien à dire '.... Pour eux la vie est calme et douce :

c'est un clair rui^iseau qui De sort jamais de sou lit.

Dans U maison voisina on menait une vie plu»

ai^itée : madame .\drieu aimait la société ; celle de l'ami Tourterelle lui semblait quelquefois monotone.

M.idame voulait qu'on lui fit U cour; mais une coquette ne se contente pas d'entendre une seule personne lui dire qu'elle est ravissante, il lui faut des distractions; et pour complaira à sa femme , M. Adrien invitait les notabilités de Gisors à venir dîner chez lui.

Si madame aimait le monde, monsieur, tout en affe clant d'en faire peu de cas, était bien aise de montrer son fils aux habitanu des environ». Le petift\.dam était frais, robuste et gai ; sa dernière nourrice avait parfaitement achevé ce que les autres avaient commence. L'enfant aimait beaucoup sa chèvre, et quoique depuis longtemps il pût s'en passer, il ne voulait pas se promener un in.Uanl sans elle. Kongin, qui avait l'inspection de la chèvre et de l'enfant, regretuit Marguerite et même Catherine, car il ne trouvait plus ^in^lant de lire ni d« «e reposer. Il avait essayé de faire des rapports contre la chèvre : il prétendait qu'elle donnait des coups de tète à l'enfant, ou qu'elle e»sayait de le mordre ; mais ces calomnies n'.ivaicnl pu f.«ire renvoyer Amallhée, parce qu'Adam pleurait quand on voulait l'en sop.irer.

Le temps marchait pour Adam comme pour Edmond. Dej» des jeuK bruyants avaient remplacé les contes avec lesquels on nous berce; déjà de petites espiègleries, des réponses mutines faisaient pressentir le» caractères. C'était chaque jour une nouvelle jouissance pour U tendre .Viuélie ; une bonne mère compte .ivec fierté les année» de *«• ei>*inls, sans s'innuiéler des rides que ces annofs amoueront sur wo vr^t*-'- ^' "*" *** P*' •** * ' d'une mère eoquette ; «il* ioa(i'wt|

L'IÎOMWr. DE LA NATORt

eut. jiissensble

*n voyant sa fille devenir {temme , elle accuse U vitesse du tïiiip^. l-'uiif est toute aux reyrtta du passé, l'autre aui joulixanceg d* l'avfnir.

Les dem roiisins ne se res«eni1>laienl pas, mii< ions dent ■ romettnient d'tMrr bien. Eilmond avait 1rs Iraits yilus dflicats, les j, n )>lii8 doux, les clieveiix moins noirs, et la peau plus blanche que smi cousin ; mais Adam avait une lij;ure ronie, dea yeai trea-vits, une bouche riante et de belles couleurs.

Tous dcui étaient gais, francs, et mo.itraient an bon cœur. Edmond ëlait moins tap;<);eur qu .*n'am, Pt celui-ci moins obtissant que son cousin. Peut-être élail-ce dt'jà l'elTet de l.i différence avec l..q>icl!e on les élevait. Adam, libre de faire ce qu'il voulait depuis le matin jusqu'au soir, ne pouvait contracter l'Iiobltude de la soiimissiou ; tandis qu'Kdiuond était forcé d'obéir à ses parents.

Kii grandissant, les deux enfants trouvaient plus de plaisir à <itre ensemble. Nous ne sommes pas nés pour la solitude : à peine est- on en état di! faire le plus petit projet, d'arranijer une partie di- jeu, qu'un camarade est une bien douce chose; c'est a lui qu'on ist empressé de montrer les cadeaux qu'on a reçus ; c'est avec lui seiilcniei.'. que l'on S amuse. A cinq ans il nous faut un ami ; il est vrai qu'où se bat souvent .;vec cet ami-là ; mais si les querelles sont promptes, les racconnuodeiuents sont faciles. En arandissaut, nous devenons ulua rancnniers.

Pour plaire à leurs enfanti, les parents se voyaient souver

qu'à l'âge de cinq ans la différence ne pouvait pas être bien s

dans leur éducation. Tous deux étaient vifs, joueurs et gourmands. Mais JM. Héuionville réprimait déjà ce dernier défiut dans Ediiiond, tan<lis que M. Adrien laissait manj;er Adam à sa fantaisie, en disant : — La nature le guidera, c'est le meilleur précepteur; elle l'avertira de ne plus manger quand il n'aura iilusfaim. Probablement U nature guidait mal le petit Adam, car il avait souvent des indigcsiions.

Quand les enfants luttaient ensemble, Adam était totijoiirs vainqueur; à la course, à la corde, pour grimper sur les arbres, c'était encore Adam qui l'emportait sur son cousin. M. Adrien souriait en regardant son frère, et murmurait : — Je ne le lui ai pas enseigné; «'est la nature qui a tout fait.

Mais Edmond, habitué à recevoir les caresses de sa mère, à écouter déjà les leçons de son père, avait des manières plus douces, un ton plus aimable que son cousin ; il 3i!i!sit les personnes qui venaient chez ses parents, au lieu de leur rire au nez comme le faisait Adam ; il quittait le jeu quand sa mère le lui ordonnait ; il nu battait pas iei domestiques qui tardaient à le servir, et il daignait répondre aux personnes qui lui parlaient.

M. Adi'în disrst : — iia en reroct un petit bypocriie , un cafard... Adam est i.Iîn picj franc! I! ne vient pas toujours quand on l'appelle, mais il vient quand ça lui fait plaisir. Il ne quitte pas le jeu pour venir causer avec des étran^jers, parce qu'a son âge le jeu doit avoir plus de charmes que la conveisaiion. Euftn, il pince parfois sa bonne... C'est qu'il a deviné que les domestiques sont fait pour servir. C'est un naturel charmant !

Quand un mendiant s'arrêtait devant la maison de M. Rémonville en fiisant entendre une voix plaintive, Edmond quittait le jeu, courait à l'office, et allait porter à déjeuner au malheureux qu'il recurdait d'un air attendri. "

Voyait-il d'une fenêtre un pauvre lui tendre la main, Adam courait demander à son père quelques pièces de moni'aie ; puis il s'emparait d'un vase plein d'eau, il jetait les sous au pauvre ; mais pendant que eelui-ci se baissait pour les ramasser, Adam versait le contenu d.; vase aur la tète de celui qu'il venait de secourir, et riait aux larmes de la figure que faisait alors le mendiant.

Témoin plusieurs fois de ses espiègleries, I\L P.émonville disait à son frère : — Votre fils gâte sa bonne action ; vous devriez lui apprendre à respecter le malheur. La manière d'obliger double le prix du bienfait, et il me semble que la sienne ne lui gagnera pas les coeurs.

— Chacun son genre, répondait M. Adrien ; mon fris aime à rire même en faisant du bien, je ne vois pas grand mal à cela. Il trouvera encore beaucoup de gens disposés à endurer se^gnalices pour recevoir son argent. — iMiis on n'aura pour ses dons aucune reconnaissance. — Et où avez-vous vu, mon frère, que des cbligés lussent reconnaissants?... J'ai donné bien des dîners, bien des fêtes, bien des présents, et, au lieu de m'être utiles, tous ceux que j'ai obligés se sont moqués de moi. Mon fils se moque de ceux qu'il oblige ; c'est bien plus drôle ; il me semble même que c'est plus légal.

Quand Edmond a atteint sa cinquième année, son père juge convenable de commencer a l'instruire. L'enfant apprend à lire, a retenir des fables, et il a déjà moins de temps pour jouer avrc son cousin. Lorsqu'au milieu d'une partie de cache -cache on vient chercher Edmond parce que c'est l'heure de travailler, Adam s'écrie : — Comment ! tu apprends quelque chose, toi ?... pourquoi faire ? — Papa le veut. — Il faut dire que tu ne le veux pas. Moi, on m'a dit que je napprcndrais que ce que je voudrais, et j'aime mieux faire la roue que d'apprendre des f,ibles.

Mais Edtnond n'écoute pas les conseils de son cousin , parce qu'il ttiî qu'à U première désobéissance on cesserait de lui perjacttre d«

jouer avec lui. D'ailleurs, le» caresse» de sa mfere, les enronr»f»ement| de son père lui font déj.i prendre (;oùt à l'élude, et il s'.iperç'oit qu« quelques heures de travail font trouver le jeu plu» agré.ible. '

Adam, qui peut faire ce que bon lui «etfible, trouve les journées fort longues ; on se lasse de courir, de grimper aux arbre», de casser les branches, de se rouler sur le i;azon. Pour s'ainu',er, l'enfant de la nature arrache le» légumes, dévaste le» plus beaux p'ant» du jardin, brise les treillages, doune la clef de» cIninpH aut lapini, ft.,arsuit lei poules avec des pierres, et les chiens ,.vec de» kltons.

Hon ;in voit tout cela du coin de l'œil ; il se girde bien de faire un rapport contre M. Adam, ou de l'arrêter quand il chasse les lapini dans la cour. S'étant permis i^ne fois ùe S'opposer à ce qiiC l'enfaul montât dans le pigeonnnier , Adam s'est emparé de la casquette d» concierge, et a été la jeter dans le puits. Depuis ce jour, et quoiqu'il soit parvenu à repêcher sa casquette, lîongin laisse l'enfant faire li diable , et se contente de dire : — Ça fera un joli sujet ! 3'r, reÇu ai l'écucation, moi, mais c'était un autie genre!

Glace à Adam, chaque jour on voit du ciiangemeiniians la maison . les deux gladiateurs n'ont plus de bras ; le berger et la bergère n'existent plus ; le bassin est devenu une garenne , la cour un jio'ilailler, le vestibule un champ de bataille, et tout le jardin un vérl.ablc chenil. Quoique madame s'occupe fort peu des actions de son fils, quelquefois cependant, en se promenant dans une allée du parterre avec le complaisant Tourterelle, elle se jilainl du désordre qu'elle remarque autour d'elle. Le rosier qu'elle admirait la veille n'a plu* une fleur le lendemain; le banc sur lenuel elle s'asseyait est cassé; il n'y a plus de gazon sur la pelouse ni de mousse dans la grotte, ^ladame appelle alors le jardinier, et François répond : — C'est M. Adam qui a fait cela. — Il faut lui dire que c'est très-mal, que cela me déplaît ! — Ah ! madame, on jieut hien dire ce qu'on vent k mor.sieur vot' fils, il n'écoute pas, ou ben il nous rit au nez !

Madame se tourne alors vers Tourterelle, et lui dit : — Il me semble que mon mari élève son fils bien singulièrement ! — Ça méfait aussi cet effet-là. — Depuis que cet enfant grandit, on ne se reconnaît plus dans cette maison... Jusqu'au fond de :non boudoir j'entends le bruit des meubles que l'on casse, des porcelaines que l'on brise... — Vous pourriez faire à votre époux quelques représentations... — Voulez-vous que je me querelle, que j'aie des discussions, des contestations ? Hien que d'y penser, cela me fatigue la lêt« !... Mais vous,

mon cher Tourterelle, dites-lui quelques mots là-dessus.

Tourterelle s'incline et le promet, mais le petit homme n'en fait rien, parce que, lorsqu'on va souvent dans une maison, qu'on fait la cour à la maîtresse du logis, et qu'on dîne avec le mari, on ne s'avise pas d'être d'un autre avis que le sien, et on se •"•■•de bijn dé lui faire voir qu'il n'a pas le sens commun.

M. Rémonville voit avec joie son Edraon ' profiter de ses leçons; il voudrait que son neveu ne perdit pas un t:^iaps précieux, et que le jeu ou l'oisiveté ne gâtassent point un heureu; ^.turel. Il a remarqué que le jeune Adam ne manquait pas de moyens. :": il gémit de l'eulêtement de son frère à le laisser se livrer à la )^ rse. Quelquefois, entraîné par l'exemple de son cousin, Adam a voui^ apprendre, a essayé de travailler ; mais ces beaux projets ne durent g',ière , et n'y étant pas encouragé par son père, l'enfant quitte bientôt la grammaire pour retourner dévaster le jardin, et tout bouleverser dans la maison.

— Bïon frère, dit M. Rémonville au père d'Adrien, prenez bien garde à ce que vous faites... vous êtes responsable de l'avenir de votre fils. — Mon frère, je laisse agir la nature, par conséquent je ne suis responsable de rien. — Eh! morbleu! mon frère, si nous cédions toujours à ce que la nature nous i ojande, nous ferions cent sottises par jour, et nous ne serions pas supportables dans la société. — Je ne suis pas de celavis-là. D'ailleurs, il lue seiuuie que je n'ai pas à me lepeiilir de luon sy=lè.ue; mon lils u'a que sept ans, il en parait dix P'jur la force, ia taille, la lonriiure... c'est dcjà unxailarJ! — Oui, un giilliid qui ne sait que tout, lirlser dans chaque endroit où il va. — C'est le premier feu de la ji-i!ire;se; ça se caltuera. — .Mon flls, qui est ne le même jour que son cousin, sait déjà lire presque couraumieni; il CDiiiiueuce à écrire, il connaît ses notes dt ;i .siq e, re» tiiuil des Lbles, des vers... — Oli ! votre Eilraoïid est un prodige, on sait cela!... tuais il n'en est pas plus gras. Moi, je n'arme pas les prodiges, ça n'est pas dans la iiature. — Eh! mon frète, qui vous parle de piudigrs?... 11 ne tient qu'a vous que votre lils en sache Dientôt aulaiit que le mien. Adam a de la mémoire, de la facilité, et si vous vouliez qu'il apprit... — Je ne lui défends pas d'apprendre. — Non, iiiùis v(jus ne ly engagez pa.->. — 11 faut que ce a vienne tout seul. — .- Alou frère, il y a bien peu de choses qui nous vienuent seuls.s, et, ea| gênerai ce ne sonL pas les œeille.ji'es. |

M. Renonville renonce à fau-e changer d'idées a son ircrc. n voit! que ses re,jiéseatatious ne servent à rien, et il ne s'occupe plus qm; (le SOQ lils. '; .,

Chapitfk IX. — Origine de Ro5gia. i

Gepeniiant, tout en criant contre les hommes et en junnt qu'il ni fer:it plus rren pour l 'i.x, M. Adni.'U n'a pu résister au désir do s'.jccupir encore en secret du son iuveiiuon auuveUt!»

Eï L'HOMME POLICÉ.

Cette fois, c'est un antre jjenre d'dclairarje qu'il vetjl faire adopter, M. Ailrien a roiiiliin<^ du salpêtre avec .le la f;raissi' . il met » cela des mèche» en filasse , et il part jiour Paris, où il veut montrer son nouveau prooi'dl' k l'Académie des sciences.

Pendant l'ahsence de son friîre , M. Këmonville tâche de donner à son neveu quelques dléuienls d'ëcriture et de lecture. Il lui fait sentir qu'on se moquera de lui plus tard s'il ne sait pas sijjner son nom. Les enfants ont presque autant d'amour-propre que les hommes, le petit Adam commence à apprendre à écrire pour qu'on ne se moque pas de lui.

'Vlalheureusement pour l'enfant, il n'en est encore qu'aux premiers éléments lorsque son père revient de Paris.

ÏM. Adrien a la mine plus lont;ue qu'à l'ordinaire; en faisant l'essai de son nouvel éclairage, il a brûlé le nez à deux académiciens, fait roussir tous les cheveux d'un troisième, et manqné de faire écrouler le plafond de la salle oii il a fait son expérience. Loin d'adopler son procédé, on lui a formellement défendu de rien entreprendre à l'avenir, sous peine de payer ses inventions par Quelques jouis de prison.

M. Adrien revient chez lui de fort mauvaise humeur ; en entrant fians sa demeure il s'écrie : — Me voici de retour enfin... Dieu werci !... J'avais liAte de revoir ma maison... mes champs !... et de <çuitler un monde pervers où tout est fausseté et corruption!...

Je veux embras.ser mon fi'<. mon Adam, ma consolation !... Ah ! je n'en ferai pis un homme comme les autres !... Où est-il ? Dans le jardin, sans doute? — IVon , monsieur, dit Uomjin, il est chez son oncle , où il étudie. — Il étudie... mon tils étudie ?... — Oui , monsieur oh! vous en serez étonné; il vous fera un ca ce ci co eu.' Moi, qui m'y connais, je trouve qu'il lit déjà fort proprement. — El pourquoi fatiffuer cet enfant?... On va me pàler son joli naturel. Allez me chercher mon fils.

Honf;in va chercher l'enfant chez son oncle , et le petit Adam , croyant flatter son père , lui présente un échantillon de son écriture. M. Adrien fait voler l'exemple en l'air en disant : — Ne te casse pas la tète pour des contemporains ingrats !... Tu vaudras toujours mieux qu'eux , et pour cela, le meilleur moyen c'est de ne pas leur ressembler. — Mais , mon oncle m'a dit qu'on se moquerait de moi si je ne savsis rien. — IN'écoute pas ton oncle, et laisse ijjir la nature ; si elle te pousse vers l'étude, à la bonne heure; dans le cas contraire, tu perdrais ton temps à étudier. Ton oncle lui-même doit se rappeler ces éeof vers :

Ne forçons point notre talent , Nous ne ferioDS rien avec gr&ce.

Et comme je veux que tu fasses tout avec grâce , je ne te forcerai en »ien.

■^dam pense qu'il doit écouter son père plutôt que son oncle. ^^Ciude est de nouveau abandonnée jiour le jeu, et la maison, qui ii>ait repris un aspect d'ordre, devient de nouveau une arèue oii M. .\dam trouve chaque jour l'occasion de faire des prouesses.

M. Rénionville a cessé de faire des représentations inutiles ; depuis son dernier voyai;e à Paris , son frèie semble être encore plus entêté. Mais le père d'Edmond ne permet plus à son fils d'aller tous les jours jouer avec Adam, car les enfants commencent à être d'un âge où les mauvais exemples sont dangereux : — Que mon frère garde son fils, dit M. Adrien ; tant mieux, je n'aime pas les pédants ; il me gâterait le naturel d'Adam.

Les premières années de l'adolescence succèdent à celles si insouciantes de l'enfance. Les deux cousins atteignent quatorze ans. Ce ne lonl pas encore des hommes, mais ce ne sont plus des enfants. Edmond, qui est instruit, qui a des talents agréables, fst une société pour ses parents. Il aime h causer avec son père, à écouter les tendres avis de sa mère. Edmond n'est point parfait ; il est étourdi et un peu moqueur; mais son esprit est juste, cl le récit d'une belle «ciion fait vivement battre son coeur. Lorsque sa mère le presse dans «es bras, il lui dit : — Je ne te quitterai jamais. Mais la bonne Amélie soupire : elle sait bien qu'il vient un temps où les caresses d'une wère ne sont plus suffisantes pour retenir un fils.

Adam est grand et fort, son visage frais et vermeil annonce la •anté et l'insouciance. Adam ne s'est pas fatigué la tête à étndifr : il tait à peine épeler, et il n'écrit que son nom ; mais il monte bien ii cheval , il grimpe aux arbres comme un singe, et il atteindrait une liiche à lu course. Depuis quelque temps la maison de son père est devenue trop étroite pour lui ; le jardin ne suffit plus à ses jeux. C'est dans les bois, c'est en pleine campagne qu'Adam veut faire ses «aravane.s; on le trouve encore trop enfant pour le Isisser sortir seul, mai» M. Adrien ressent parfois des attaiiuc!. Je goutte qui l'ont rendu peu inj^ambe, et en vieillissant, l'ami lourlerelle est devenu comme une petite pelote ; son ventre lui cache la pointe de ses pieds ; c'est tout ce qu'il peut faire que de promener Céleste, qui assure qu'elle ne se promène bien qu'avec lui ; il est vrai que Céleste voit depuis quelques années s'éloigner tous ces eJmirateurs; Tourterelle est le seul qui ait tenu bon , et une femme doit de la reconnaissance à un homme ((ui ri'in)ilit le même emploi depuis quinze années, el ne parle |>«s de donner sa déiuisùon.

Ces messieuri ne peuvent donc accomp-gncr le jenne Adam daBf ses excursions l'iint;iine« ; mais comme en vieilliisant Hongin eit toujours resté au ,,i maigre, c'est lui que M. Adrien charïje d'accompagner son fil). Rongiii objecte qu'il ne peut pas garler u porte et suivre M. Adam. Mais M. Adrien insiste et dit : — Le petit neveu de la cuisinière peut garder la porte, m^is il ne peut pas veille- suriuio fils. Son(;ez , Kougiu. que c'est une preuve de confiance et d'ttiime que je vous donne, llendez-vous-en digne.

— Elle esl jolie, la preuve d'estime ! «e dit Rongin ; on me met k toute sauce ici !... Suivre un petit garçon qui est comme un c-evil indompté !... Ah ! si les circonstances ne m'y avaient pas forcé !

F.ài hé qu'on lui ait donné quelqu'un pour l'accompagner. Ad»oi w plaît à faire des malices au vieux concierge. Se» éterneli murmures provoquent la gaieté de l'élevé de la nature. Sans avoir pitié de» jambes de son compagnon, Ad.mi lui fait faire trois ou quatre lieje» dans la journée, jusqu'à ce qu'enfin Hongin tombe sur l'herbe •» . s'écriant : — Je n'en puis plus! perdez- vous si vous voulex, monsieur, je ne peux plus vous suivre !

Alors Adam va en riant s'asseoir près de Rongin ; il lire de u poche ^ne petite bouteille d'osier qu'il a toujo irs soin d'emporter ; i la présente a son c lupagnon en lui disant : — liois, vieux raisonneur ça te rendra l s jambes.

La vue .e la petite bouteille, qui renferme d'excellent madt-e, calme rdinairemenl la mauvaise humeur de Rongin ; il boit en .lisant : — Vraiment, monsieur, depuis votre naissance on me fait faire tous les métiers.. Il a fallu veiller sur vos nourrices, sur votre chèvre ; à présent, il faut que je veille sur vous !... Cen à n'y p»t tenir... El cependant je n'étais pas fait pour cela ; je suis né ojus l'opulence et les grandeurs. — Alors pourquoi l'es-tu fait ronci.r:;e' — Parce que les cinonstan. <s... — Tu rabâches toujours la même chose, Rongin. J'ai entendu dire il mon oncle qu'il n'y avait point de sot état, et que dans toutes les classes de la société on pouvait être estimable qu;^nd on faisait bien son devoir. Or, comme ton divoir esl de me suivre, de m'accompaguer partout, en avant, marche! et ot bougonnons pas.

C'est vers le village de Hasincourt qu'Adam porte souvent se* pas ; il a déjà été plusieurs fois à la ferme de Jean-Claude ; Catherine » beaucoup de idaisir à voir l'enfant qu'elle a nourri. Adam lui t'ait honneur : il est plus ;;rand el plus fort qu'on ne l'est ordinaireiueul à son âge; aussi la fermière se plail-elle à le considérer. Peut êir;- U vue d',\dam , en lui raiipelant son séjour chez M. Adrien , lui donnet-elle d'agréables souvenirs. Catherine approche de la quarantaine ; mais elle est encore fraîche, et son humeur esl aussi gaie q'i'antr.'fois.

Reçu respectueusement par Jean-Claude, qui voit en lui le h!« de oon maître, caressé, choyé par Catherine, fêté parses sœurs et frère» de lait, /»dam devait se plaire à la ferme ; aussi dirigeait-il souvent ses promenades vers B.isin.ourt , pour aller boire du Uit avec Suzanne el Naiinelte, maoger des grillades de lard avec Pierre, .N.coli» el Fanfan , boire du petit vin avec Jean -Claude, et goûter dii Û^n fait par Catherine, au grand scandale de Rongin, qui piélendail qa« le jeune homme ne savait pas garder son rang.

C'est encore vers la ferme que, par une belle journée, Adam porte ses pas.

— Monsieur, dit Rongin en s'arrêtant à l'entrée du village , je vai» vous laisser aller seul , au risque d'être congédié par monsieur voira père. — Et pouniuoi cela , Rongin ' — Je ne veux pas aller chez vot paysans. Us seiubleiit prendre plaisir à me molester ; ils se pernielienX de ricaner en me regardant. — <;'esl toi qui leur lai» toujours la grimace.— Votre nourrice s'est constamment moquée de moi , je me It rappelle bien. — .\lors lu dois y être liabiluc. — >on, monsieur, quand on est bien né, on ne s'babil- •• poini à cela. \ ou» Jevrv'î" avoir quelques égards pour le compagi«.n que votre père vous» donné.

Rongin a pris un air piteux et tiré son mouchoir rouge ; Adam, dont le cœur est aussi bon que la lèie est mauvaise, court prendre la main du concierge el la lui serre eu lui disant : — Calme-toi ! esl-c» que je veux te f.iire du chagrin?... Chez Jean-Claude on rit, et voili tout... Mais (luisque cela te fâche, on le traitera avec considération.

Ces derniej-s mots ont décidé le vieux domestique à suivre les |>as de son jeune maître. Us arrÎM -.1 à la ferme , et selon l'usage, i :«tlierine vient embrasser Adam . i .ndis que Jean-Claude oie rtspecliieu- •^rnent son bonnet de laine. Roni;in passe d'un air fier entre Irt paysan», et va s'asseoir sur un vieux fauteuil de b<->is qui est dans U Salle basse, sans daigner saluer les villageois, et sans même l'aire attention à un vieil invalide qui euil assit il«u* le fond Je U salle et s'est levé à son arrivée.

— Ma hue , not' jeune maître vient ben k propos , dit Jean-Claude ; ma femme a justement fait sauter un lapin qui n'a été nourri que de serpolet, pour régaler un ancien Hn\i qui vient d'arriver... J allions nous mettre il table , sans vous comm.iuder, et si M. .\d im veut l.iter de noire lapin... — Ceriai- ••■menl que j'en mangerai, répond \iUm tout en se roulant avec ^icolal sur des boites de paille 5 quand je viens i':i j'ai toujours laim.

I La table était dressce ; ou met deux couvCTts de p!'ij. ^I.iis Rongin I déclare d'un air sec qu'il no rvirgvrji i<«s. I.ov.eil invalide n'r.»e pi.r.t I te nsttiuir, t»ut la piéseucc d» ceucicr^c lui iui|iose ; ce n'«^t ^j «-

L'HOMMK DE LA WATURE

près avoir appris de Catherine qiirlle est la condition de ce monsieur «|iii lui touTHe le dos que l'ami du feriuii-r se décide à prendre place k taille.

Au mniiient où Adam va eu faire autant, Unnipn l'arrête et lui dit à l'oreille : — Comment, jeune lioinme ! vous allei vous mettre k table avec votre fermier et votre nourrice! — l'ourquoi |ias, Honjjin? Ce n'est pas la première fois (jue je manrje ici. — Des galettes, du lait, passe encore... Mais dîner avec ces ijeiis-là , c'est vous rompromeltre, monsieur. — Uotii;iu , tu iif sais ce que tu dis ; quand on a faim , la nature veut que l'on iiian|;e. — C'est "elon avec qui , monsieur.

— Garde ta dignité , pulanue cela t'amuse ; moi, j'aime mieux goûter du lapin.

Adaui va se placer entre Suzanne et Nannette ; il manjje comme quatre, tout en riaui avec ses .«aHirs de lait. L'invalide, qui ne se sent |ias gènt' par la présence d'un enfant et ne fait plus attention à Rongin, a retrouvé la parole et fait à Jean-Claude le récit des batailles où il •'est trouvé depuis qu'il a embrassé l'état militaire ; les villageois prennent beaucoup de plaisir à écouter le vieux soldat ; Adam lui- ■lènie fait moins le diable qu'à l'ordinaire : il n'y a que Hon,i;in qui «ousse et crache dans les moments les plus intéressants ; et lorsque J'invalide s'anime eu parlant de la ([loire dont se sont couverts les Français à Austeriitz, à Wagram, à Friediand, Rongiu murmure entre •es dents : — Hum !... c'est encore un soldat de la révolution !...

Présumant que son coni|i.'ii;non se repent de n'avoir pas pris place è la table, Adam saisit un moment oii l'invalide reprund haleine, et 4it au concierge : — Allons, Uonijin, ne boude plus , et viens te mettre à côté de nous...

Au nom de Rongin, le vieux soldat s'arrête, pose son verre et dit :

— Rongin!... Eh! mais... ça me rappelle un particulier que j'ai connu il y a ben longtemps ; c'était un garçon perruquier... le fils d'un pâtissier de Rouen... un mauvais sujet qui était venu manger à Paris tout le bien de son père.

— I\lonsieur Adam, il se fait tard, murmure Rongin d'une voix enrouée et en se dirigeant vers la porte de la s'>lle, il faut partir, monsieur votre père sera inquiet de vous. — Tu rêves, Rongin ; est-ce que mon père s'inquièle jamais ?... Ecoute donc l'histoire de monsieur ; ça m'amuse , moi !

Rongin ne répond rien ; mais il se tient contre la porte en continuant de tourner le dos à la société.

— Pour en revenir à ce Rongin, reprend l'invalide, comme je vous le disais tout à l'heure, c'était un drôle, un polisson, qui voulait faire l'important, le petit seigneur, parce qu'il avait des dettes et qu'il trichait au jeu. On l'avait déjà renvoyé de chez plusieurs maîtres, où il s'était fort mal conduit. Mais il faisait le dévot , il allait à confesse, cela trompait de bonnes gens, qui le croyaient un petit saint. Moi , je n'étais pas encore dans le militaire, j'avais un emploi de garçon de caisse dans une maison de commerce, et une jolie maîtresse avec laquelle j'allais à la guinguette tous les dimanches, .le ne sais pourquoi mon emploi et ma maîtresse donnèrent dans l'œil à Rongin. Il ne put séduire l'une; mais par d'odieux propos, de secrètes dénonciations, il parvint à me faire perdre l'autre. J'appris d'où partait le coup. Vous jugez bien que je ne pris pas cela tranquillement. J'allai trouver mon Rongin ; ce qui ne me fut pas facile, car il cherchait à m'éviter. Je ne porlais pas encore de sabre alors, mais j'avais MU bâton , et dans la main d'un homme qui a du cœur , tout devient une arme. Je ne pris pas par deux chemins ; je dis à Rongin : Tu es un hypocrite et un Jean-fesse... Tu m'as fait perdre ma place, et tu t'y es fait mettre par des moyens qu'un honnête homme n'emploie jamais... Nous allons nous casser un bras ou une jambe à l'un ou à l'autre. C'est encore ben de l'honneur que je te fais. Là-dessus, voilà mon Rongin qui pâlit et qui me dit qu'il ne se battra pas. Je lui réponds qu'il se battra, et en même temps je fais faire le moulinet à mon gourdin, il refuse toujours en reculant ; moi, j'insiste en avançant ; si bien que pendant cette manœuvre-là , mon bâton va frotter le front de Rongin, et lui enlève une partie du sourcil droit. Il tomba en jetant les hauts cris, et je le laissai là : je comptais bien le retrouver et lui demander raison du coup de bâton que je lui ai donné; mais la révolution arriva , je partis pour défendre ma patrie ; et depuis ce temps, je ne revis plus Rongin; car vous pensez bien qu'il n'était ni parmi les soldats de la nation ni avec les vainqueurs d'Austerlitz et de Wagram.

L'invalide a cessé de parier. Les paysans ont écouté son récit avcC beaucoup d'intérêt, et la bouche béante, les yeux fixés sur lui, ils semblent l'écouter encore. Adam, qui réfléchit à ce qu'il vient d'entendre, cherche des yeux Rongin, et s'aperçoit que le concierge a -doucement quitté la salle pendant la fin du récit du soldat- Cfctie fuite confirme Adam dans ses soupçons; il se lève de table, d;t adieu aux villageois , et prie l'invalide de l'accompagner quelques pas. Comme dans la ferme on a l'habitude de déférer à tous les désirs d'Adam, Catherine engage le vieux soldat à se rendre à l'invitation du jeune homme, et l'invalide suit l'écolier en se disant: — Est-ce que ce petit homme a intention de me payer la goutte?

Après avoir fait une centaine de pas hors de la ferme, Adam aperçoit le concierge qui est allé s'asseoir sous un chêne au bord de la route; Rongiu n'a gi^ alors les yeux tournés vers eux : l'élève de U

nature prend un détour, et conduit l'invalide dernère un buiison, justement en face (\,t Rongin; là il dit au vieux uildit : — Regardes bien cet homme : ne serait-ce pas votre garçon perruquier d'autrcfuii?

— Oui, jiardieu! c'est lui! s'écrie l'invalide, qui peut alors voir Rongin tout à son aise. Oh! je reconnais sa vilaine figure... Il n'est pas trop changé... Et tenez! voilà sur sou cil droit la cicatrice du coup que je lui ai donné... Comme je ne l'avais fini revu depuis ce temps-là, je n'ai |ias encore pu lui en rendre rjison... Mais il y a temps pour tout; en avant!

En disant ces mots, le vieux soldat, qui marcIie d'un pas ferme,' quoiqu'il porte une jambe de bois, se dirige veis Rongin, qui se lève et s'adosse contre l'arbre en voyant venir a lui l'invalide et Adam.

— Honjour, monsieur Rongin, dit le vieux soldat en s'arrètani devant le concierge, il y a bien du temps que nous ne nous sommet vus... environ vingt-sept années... Mais je vous reconnais parfaitement... Et vous... est-ce que vous ne me remettez pas?

— Je n'ai pas cet honneur-là, monf.ieur, répond Rongin en ôtant humblement sa casquette et en saluant l'invalide jusqu'à terre. — Comment! vous ne reconnaissez pas Dumont, dit Labombe? Je sais bien qu'autrefois je n'avais pas une jambe de moins, mais ce n'est pas ça qui défigure un homme! — Monsieur Dumont, je vous assure que vous êtes dans l'erreur; nous ne nous sommes point connus. — Et moi je vous dis que je vous reconnais parfaitement, et que nom nous sommes vus de près... Témoin c'te fois où , en faisant tourne! mon bâton , je vous ai enlevé la moitié du sourcil droit... et la preuve, c'est qu'il n'est pas repoussé... Ecoutez, monsieur Rongin, depuis ce temps-là je n'ai pas eu l'occasion de vous rendre raison de ce coup de bàton-là... Mais puisque nous nous retrouvons... je suis votre homme... Dumont n'est pas capable de battre quelqu'un sans lui en faire raison après... Une jambe de bois n'empêche pas de tirer le pistolet, et quand vous le voudrez...

— Monsieur, dit Rongin en tremblant de tous ses membres, voiu ne pouvez pas m'avoir offensé, puisque je ne vous ai jamais vu..'. Je vous répèle que vous êtes dans l'erreur, et que je ne suis pas le Rongin que vous croyez.

L'invalide regarde quelque temps le concierge en gardant le silence; au bout d'un moment, il lui dit : — Après tout, puisque vou* ne voulez plus être ce Rongin-là, c'est qu'apparemment vous êtes fâché de l'avoir été!... Alors c'est différent! à tous péchés miséricorde... Adieu, monsieur, je vous promets que je ne vous reconnaîtrai plus.

L'invalide a salué de la main et a regagné la ferme. Rongin est rest< immobile , les yeux fixés vers la terre. Adam, qui a écouté cette conversation sans l'interrompre, s'approche du concierge quand le vieux soldat est éloigné et lui dit : — Je me garderai bien tout seul; désormais, je vous défends de m'accompagner. — Monsieur, je vous assure que ce vieil invalide me prend pour un autre, et que ce n'est pas moi... — Je vous dis que je ne veux plus me promener avec vous.

Alors le jeune homme regagne lestement la maison de son père, et Rongin le suit de loin sans oser murmurer comme autrefois.

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