Chapitre X. — Edmond s'instruit. — Adam chasse
C'est avec son père que le jeune Edmond parcourt les environs de Gisors. M. Rémonville n'a voulu confier à personne le soin d'accompagner son fils; il trouve trop de plaisir à écouter ses remarques, à répondre à ses questions, à étudier les premières sensations de ce cœur de quinze ans, pour vouloir qu'un autre le remplace près d'Edmond.
M. Rémonville vient d'atteindre la cinquantaine; mais l'âge n'a point encore altéré ses traits ni rien ôté à la noblesse de sa démarche. Dans les excursions qu'il fait avec son fils, ce dernier craint de fatiguer son père; mais M. Rémonville raille son fils sur ses craintes et l'entraîne souvent à plusieurs lieues de leur logis.
Le voisinage d'une forêt concourt à embellir les environs de Gisors, déjà fort pittoresques; mais ce n'est pas seulement dans la campagne que M. Rémonville conduit son fils, il cherche à ce que leur promenade ne soit pas sans fruit pour Edmond; un monumeut, une ruine, l'objet le plus simple en apparence peut devenir un sujet d'instruction lorsque nous avons pour compagnon de promenade un homme érudit et aimable, car l'amabilité donne du charme à la science, et un fait se grave plus facilement dans notre mémoire lorsque celui qui nous le conte nous fait trouver du plaisir à l'écouter.
M. Rémonville fait visiter à son fils les ruines du château de Gisors, dont les Anglais et les Français se disputèrent si souvent la possession. Puis, parcourant la ville avec Edmond, il le fait entrer dans ''église, et lui apprend que ces superbes sculptures qui frappent ses regards sont du fameux Jean Goujon, un des restaurateurs des beaux-arts en France au commencemeLiïdu seizième siècle.
Au-dessous d'une belle figure en pieeïs, couchée sur un tombeau, que l'on va admirer dans la chapelle de Saint-Clair, M. RémouviUa fait lire et expliquer à sou fils ces deux vers :
Quisquis ades, ru morce carr»», srf», resptce^ plora, Âuin i^uod erUj modicum cineris, pro me, precor, ora^
ET L'HOMME POLICE
En «e diri^e^nt du côté de Chaumont, M. Rémonville visite avec Ediaoïid l(; vieux cliàli'au île Ilerlicliere, dont la construction bizarre pique la curiosité des voyageurs. Auprès du petit /Utdeli) , il lui montre, sur le sommet d'un roc escarpé, les ruines de Chûtnaa-Caillard, qui joua un rôle si important pendant les rivalités de la France et de l'Angleterre, et lui appren<l que ce fut dans ce château que la reine Marfjuerite de liourgoijne, épouse de Louis le llulin, fut enfermée et étranglée pour avoir trahi la foi conjugale, ce qui prouve que dans le bon vieux temps on ne plaisantait pas sur cet article-là. Auprès des Andelys est le hameau de Villers. — Voilà où naquit le Poussi7i, dit M. Uémonville à Kdmond , ce peintre célèbre q-i. , comme l'a dit Voltaire, ne fut é'eve que de son génie. Outrï »on grand ta'ent , il était remarquable par sa franchise et son désintéressement : aussi mourut-il pauvre...
Ënhn, en parcourant [2 «ourg d'f'cotii/, M. Rémonville fait voira fon fils le touiDeau d'Enguerrand de iMarigny, et lui raconte l'histoire de ce ministre, dont la vie fut si orageu.;e, et qui fut pendu au gibet de Montfducon, que lui-même avait fait élever.
Edmond écoute avec intérêt les récits de son père, ces longues promenades lui paraissent toujours trop courtes. De retour près de sa mère, le jeune homme lui dit ce qu'il a vu, ce qu'il a appris dans la journée, et le soir, c'est en faisant de la musique ou en cultivant le dessin qu'il attend l'heure du repos. C'est ainsi qu'Edmond passe sa jeunesse près de ses parents, et l'ennui ne pénètre jamais dans la maison du trère de M. Adrien.
11 n'en est pas de même chez celui-ci : Céleste, qui commence à se faner, a vu diminuer le nombre de ses adulateurs; Tourterelle, dont l'âge et l'enibonpoiiit semblent avoir engourdi la galanterie, se permet quelquefois de s'endormir en écoutant le détail d'une parure que madame a fait venir de Paris. Enfin M. Adrien, qui a souvent la goutte, s'ennuie de ne pas avoir son fils près de lui; mais Adam n'est jamais disposé à rester près de son père. Pour se consoler, M. Adrien se dit : — Il faut laisser agir la nature.
Adam a déclaré qu'il n'entendait plus être accompagné parHougin dans ses iiromenades, qu'il voulait aller seul, qu'il était assez grand pour ne point se perdre.
Rongin a repris son poste à la porte; il n'ose plus parler de sa naissance depuis sa rencontre avec le vieux soldat. Cependant Adam n'a pas dit un mot de celte aventure chez son père, et celte discrétion, que ne connaissent pas toujours les hommes policés, prouve que le sentiment de ce qui est bien est in eflet un don de la nature.
Chaque jour Adam cherche quelque nouvel amusement pour tuer le temps, qui passe bien moins vite pour lui que pour son cousin. Pour le satisfaire, son père lui a acheté un cheval; le jeune homme parcourt au grand galop les campagnes environnantes : les fossés, les haies, les barrières sont lestement franchis par le jeune cavalier. Souvent, pour abréger une roule qui lui semble trop longue, il coupe à travers champs et galope sur les haricots, les fèves ou les pommes de terre du laboureur. Les paysans crient après le cavalier, Adam leur rit au nez et continue sa course; mais, comme il est connu dans le pays, les villageois savent à qui ils doivent s'adresser pour obtenir réparation du dégât que le jeune homme fait dans leurs propriétés. C'est chez M. Adrien que les laboureurs vont se plaindre; il se passe rarement un jour sans qu'il s'en présente queiques-uns, tenant à la main les légumes foulés ou les plantes mutilées par le cheval d'Adam.
M. Adrien paye sans murmurer l'estimation du dommage causé par monsieur son fils. — Est-ce qu'il ne pourrait pas se contenter de trotter sur les routes? disent les paysans. — Ça viendra, répond le papa en souriant; il parait qu'il trouve plus naturel de galoper partout. Mais il faut convenir que ce gaillard-là monte joliment à cheval.
Adam a voulu pêclier, mais cette occupation demande trop de tranquillité, de piilitiice; et après s'être fait acheter des filets, des lignes, des hameçons et tout l'attirail d'un pêcheur, Adam a donné Œela à l'un des fils de Catherine à la suite d'une séance d'une heure devant la rivière, pendant laquelle il n'avait pas attrapé un goujon.
Un jour Adam rencontre des chasseurs; aussitôt son cœur bondit de joie, l'espérance d'un nouveau plaisir brille dans ses yeux, et il retourne au grand galop chez son père , devant lequel il se présente en s'écriant :
— Je veux absolument un fusil, je veux chasser... Oh! ce doit tire bien amusant!
— La chasse est dans la nature , répond M. Adrien , car les sauvages sont bien plus fins chasseurs que les hommes civilisas ; îa chasse est d'ailleurs un amusement noble et fortifiant. (Vest le plaisir des rois, ce fut de tout temps le délassement des guerriers.
— Alors, mon père, donnez-moi donc un fusil, répond l'impatient |eune homme. — Vu en auras un demain... mais il faut apprendre à t'en servir... — Oh! je saurai ça tout de suite... un petit mouvement du doigt!... n'est-ce pas une belle malice? — 11 te faudra un chien pour dépister le gibier, pour courir après. — Je ne veux pas de chien, je saurai bien voir le gibier moi-même, et le ramasser quand je l'aurai tué. — Je t'aurai aussi une permission de chasse. — Je n'ai pas besoin de permission; que j'aie un fusil, et cela me suffira.
— il tu' 'tV^ituant! se dit M. Adrien en regardant non fils s'éloi-
gner. Il sait tout sans rien apprendre!... N'ai-je pas ea rakoo d« laisser ;igir la nature'
Le lendemain, Adam a un fusil , de la poudre, du petit plomb, et il se met en course, plus joyeux qu'il ne l'a encore été.
Il court la campagne en cherchant du gibirr, mais le gibier ne se montre pas. Une nuée d'oiseaux passe au-dessus de ta tête, il lire 2on coup de fusil, et les oiseaux se sauvent.
— Qu'est-ce que cela signifie? se ait Adam; j'ai tiré sur une do»zaine d'oiseaux, et il n'en est pas tombé un seul ! C'est que probablement je ne mets pas assez de plomb dans mon fuliju
Le jeune homme bourre de nouveau le canon de iOli arme ; il met dedans six charges de plomb, et regarde en l'air; une nuée d'oiseaul passe encore, Adani tire ; son fusil crève, et un éclat lui emporte un morceau de la joue droite.
Adam jure, d'abord de coltre, ensuite de souffrance; il portes» main à sa joue et la retire couverte de sang. — Il me parait q'ie cette fois j'ai attrapé quelque chose, se dit-il, et, ramassant les débris de son fusil , il retourne à la demeure paternelle en tenant son mouchoir sur sa figure.
En voyant le jeune chasseur revenir tout ensanglanté, M. Adrien fait un saut sur son fauteuil , madame pousse un cri et demande du vinaigre, Tourterelle tire son mouchoir, qu'il porte a ses yeux, et Rongin s'écrie :
— Il est blessé mortellement.
— Eh non ! ce n'est rien, dit Adam; une petite entaille à la joue : mais ça se fermera , et je ne mettrai pas à l'avenir tant de plomb dan» mon fusil , afin qu'il ne crève plus.
— Une petite entaille! dit Tourterelle en regardant la blessure d'Adam. Ah! mon cher ami, je crains bien que vous n'en ayez la marque toute votre vie... Et à la joue, cela se verra! — C'est égal, dès (|ue ça sera guéri, je retournerai chassel .
— C'est un Achille pour le courage, dit M. Adrien. — Oui, mail ce n'est pas un Méléagre pour la chasse, répond Tourterelle.
Au bout de huit jours, la blessure est cicatrisée; on a fdit venir d» Paris un autre fusil, et Adam se remet en course. Il bat la forêt, le. bois, depuis le malin jusqu'au soir, sans pouvoir parvenir à tuer un lièvre; le gibier semble se moquer du jeune chasseur, et celui-ci est furieux de ne rien prendre, et de rentrer toujours au logis avec une carnassière vide.
Il s'arrête un matin devant la maison d'un paysan; la cour est ouverte : des canards, des oies , des poules s'y promènent paisiblement,
— Parbleu! je tuerai quelque chose, s'écrie Adam; et aussilùi il braque son fusil sur la basse-cour. Le coup part : une oie, un canard et deux poules sont tombés. Adam est enchanté, U court ramasser ses victimes et les mettre dans sa carnassière.
Jlais au bruit du coup de fusil , les habitants de la maisonnette sont accourus. Ils trouvent le leune chasseur faisant tous ses efforts pour faire entrer l'oie auprès des poules et du canard.
Les paysans sont slupéf.iits; le sang qui est répandu dans la cour prouve le délit que l'on vient de commettre. Adam, qui ne ment jamais, ne cherche pas à le nier; il regarde paisiblement les villageoii en continuant de pousser l'oie dans sa carnassière.
— C'est vous qui avez tué nos bêtes ? s'écrie un vieux paysan en s'avançant le poing levé sur Adam.
— Oui, c'est moi... Quatre d'un coup... ce n'est pas trop maladroit pour un débutant : hein? — Quatre!... Il en a tué quatre. Marianne!...— Oh! les voilà! je n'ai pas envie d'en compter moin» qu'il n'y en a. — Morguienne!... il nous dit ça tranquilement encore. Et de queu droit tirez-vous sur not' propriété? — Je chasse depuis ce malin sans rien tuer... Ma foi! en passant devant voire maison , je n'ai pu résister au désir d'abattre quelques pièces! — Estce qu'on chasse dans les maisons à présent?... Et si j' vous donnions une bonne raclée, moi! — .\lors je vous rosserais avec U crosse de mon fusil.
Le paysan s'arrête; l'air décidé du jeune homme lui impose. Pour le calmer tout à fait, Adam se hâte d'ajouter :
— Est-ce que vous croyez que je veux vous faire tort de vos bêtes?... Oh! soyez tranquille, on vous les payera, et tout ce que vous en demanderez... mon père esl chez nous pour ça!... moi je n'emporte jamais d'argent Mais venez vite , et dépêchons -nous d'arriver; il me tarde de montrer le résultat de ma chasse.
La promesse d'êlre bien payé a clos la bouche au paysan, il suit Adam chez son père. Le jeune homme court dans le salon, on tout le monde esl rassemblé , il inonlre fièrement ce qui esl dans sa camacsiere , en disant :
— Voyez ! on ne dira plus que je ne sais pas chasser!
Le papa est émerveillé; Tourterelle ouvre le plus jHtssible ses i>etils yeux, et quelques personnes de Gisors qui sont alors chez >l..\drien se mettent à rire.
— C'est singulier, dit Tourterelle , voilà du gibier qui ressemble bien à des poules. — Ce sont des poules aussi, avec une oie et un canard. — Est-ce que ces anim.-iux-I.i vont dar.» les forêts à présent?
— Eh non ! j'ai tué tout cela dans une cour... les quatre d'un coup!
— Le canard est mort de peur, dit Uongin.
Le paysan qui te présente pour recevoir le moutaul du gibiei
rti
L'HOMME DE LA NATORB
•chève d'eipliquer l'affaire. M. Adrien paye trts-grajsement cet ex-
|Joi' <li' son tiU, et on fait jiorter le gibier à la cuisine.
Le lenileniain, Adam se remet en chasse; mais comme il n'a pat Tomii Je cliien , c'est toujours en vain qu'il bjt les bois et les iiujèies, il s'en venrje sur les animaui iloniestiques qui se trouvent »ur Sun clieuiiii. Pend.int un mois , le jeune chasseur revient au lugis av< c des lapins, des oies, des canards tués dans dei fermes; les jiaysaiis, qui savent qu'ils seront bien payés, laissent faire le jei.ue Loiiime et vont présenter leur mémoire à son père.
l.a c Jisine est encombrée de celte nouvelle espace de gibier, et les habitants de la maison ne peuvent suffire à manger le produit de la ch^issc, r,ui coiile un peu cher à M. Adrien.
Opendant Adam se lasse de ne tuer qje de pauvre» botes qui »e
laissent ab.itlre si facilement ; il cherche (jurlque chose f'e mieux
^ pour fiîjurer sur la table de ses parents. î'n p.:r£ant devcDt une pe-
') *ile fertie, il aperçoit un (lourceau qui tl t sor i de son éîable et se
tjproniène en grofjnant dans une ' . i, C*" *' "»'s :< «««rsonne; le jeune
.: chasseur vise l'animal en disant :
■ — Celte lois nous allons manger du liiril... Cela pourra même
passer pour du sanglier, car on dit que ce a y ressemble beaucoup.
Il a tiré; l'animal n'est blessé qui- lé;;èremeut ; il fait des grojuesienls horribles, et rentre en courant dans son ctahle.
— j 11 as beau faire, dit Adam en rechargeant son fusil , tu ne m'édiHpperas pas... je ne t'aurai pas blessé pour rien.
Le jeune homme pénètre dans la cour , et s'approche de l'entrée de retable, où il fait irèi-noir. Quelque chose remue dans le fond.
— C'est mon sanglier ! se dit Adam, et aussitôt il tire à l'aveuglette. Bientôt des cris affreux frappent son oreille ; mais c'est autre
chose que les grognements du pourceau. Adam dislingue des plaintes, des ;;éiiiissements, et il frémit en entendant ces mots : — Ah ! j' suis une l'nle perdue .. on m'a tuée !... Ah ! on m'a tuée, c'est sûr!
Personne n'était encore venu de la maison, parce que, habitués à la B' iuii.'re de chasser du fils de M. Adrien, les paysans ne s'en effrayant plus ; et sachant que le jeune homme était incapable de leur faire du tort, ils attendaient souvent qu'il vint lui-même leur mont'-er ce qu'il avait tué.
Celle fois , c'est Adam qui appelle à grands cris les habitants de la ferme, et qui demande du secours. Les garçons de ferme, le maître de la maison et cinq enfants arrivent aux cris d'Adam , qui leur montre l'etitrée de l'étable, et dit en pleurant :
— Allez voir là-dedans... je n'ose pas y entrer... ça me fait trop de peine.. J'ai voulu chasser un cochon... et je crois que j'ai tué quelqu'un d'autre !...
On entre dans l'étable, et on en ramène une jeune fille de bassecour dont la figure est ensanglantée, et qui crie à tue-tête qu'elle est morte.
— (Vest Jacqueleine ! disent les paysans. Ah ! morgue ! elle est Hessée... Vous l'aurez prise pour un porc!... C'te pauvre fille! elle allai! !,e marier dans huit jours !
On a fait asseoir Jacqueleine, on lui lave le visage, on examine sa l)leî.s"ie... Un grain de plomb lui a frappé l'cil gauche et la pauvre fi'le e»; devenue borgne. Adam est désolé ; il s'arrache les cheveux , JacqutÉfine pleure de l'œil qui lui reste, et les paysans disent :
— Elle n'a plus qu'un œil... Bastien ne voudra plus l'éjiouser.
— Esi-ce que ça ne peut pas se guérir ? demande Adam. — Oh ! non ! L'n œil crevé, ça ne repousse plus.
Un des garçons de terme a été chercher le prétendu de Jacqueleine, qui vm à labourer dans le voisinage. Bastien arrive ; en voyant sa prét-ntlue, il fuit la grimace, recule, et s'écrie : — Oh ! ma line ! je n' t'é(iouserai plus !... T'es trop laide comme ça. Et Jacqueleine recoraïutnce à pousser les hauts cris en disant : — Je veux qa'on me renJe mon œil!
Adam , qui a déjà remarqué que toutes les douleurs s'apaisaient •vec de l'argent , dit à la pauvre fille : — Venez avec moi chez mon fère ; il eit riche , il ne vous rendra pas votre œil , mais il vous le [-ayera tout ce que vous voudrez.
On n'ûvait rien de mieux à faire que d'accepter cette proposition. Jacqueleine tient son mouchoir sur sa blessure; Bastien lui donne le bras en disant : — Si on te paye ton œil , c'est différent, j' veux ben encore t'épouser... Mais il faut le faire payer ben cher, parce qu'un ceil... c'est sans prix.
Les habitants de la ferme se joignent au couple pour savoir quel lera le résultat de cet événement, et Adam arrive chez son père suivi de cette troupe de paysans , qui s'est grossie en route de tous ceux que l'on a rencontrés.
A l'aspert l'f cette foule de villageois qui accompagnent le jeute chasseur, Rvmgin promène des regards curieux sur tous les visages en se disant : — Que diable a-t-il donc tué aujourd'hui?... Est-ce qu'il a pris tous ces geus-là pour des oies?
Adam se rend au salon où est rassemblée la famille, mais ce n'est plus en conquétant qu'il se présente ; c'est...
L'oBil morne lUAÎiiteuai't , et la tête rossée.
£t la vue des paysans qsii arcompngnent le jeune homme achevé de lépaudr^: l'alarme parmi la MciéLé.
— Qa'y a^-il donc? demande M. Adrien, qu'un accès de goutte retient alors sur son fauteuil. Est-ce que tu as tué une luuve •' Esl-ce que ces paysans l'ont apportée ici?...
— Non, mon père, ce n'eu pas sur une louve que j'ai tire, répond Adam tristement ; et il pousse Jacqueleine devant lui en ajoutant : Voilà ce que j'ai attrapé aujourd'hui, mais ce n'était pas ce que je visais !...
Jacqueleine s'avance ; elle Aie son mouchoir de dessus sa blessure en disant : — Vot' jeune homme m'a perdu un oeil.
Un mouvement général s'opère dans la utciélé, et madame Adrien tourne vivement la tète : — Cachez cela ! cachet cela, jeune tille !... Cela me fait mal à voir.
— Ça m'a fait ben pus de mal à sentir, répond Jacqueleine , et e't oeil de moins sera peut-être cause que je ne me marierons plus.
— Ah! dame! dit Hastim, il est siirqu'un œil de moins, c'est queuque chose dans un ménage !.
— Jacqueleine n'était déjà pas trop belle, dit un des paysans , qui veut se mêler d'arranger l'oflaire , à présent, dame! c'est qu'aile est presque à faire sauver.
Ces paroles ajoutent à la douleur de la fille de basse-cour ; elle reeommence à pleurer. Alors Adam s'approche avec impatience de son père , et lui dit :
— Donnez-lui donc de l'argent pour la consoler.
— Oui , je crois bien qu'il f.iut donner de l'argent , dit à demi-voix M. Adrien , mais ceci me coûtera plus cher que les canards et les poules !... Voyons, jeune fille !... entendons-nous !... Mon fils vous a rendue borgne!... ce n'était certainement pas son intention... IS est-ce pas, Adam ?
— Parbleu ! je croyais tirer sur un cochon... mais il faisait si noir dans l'étable !...
— 11 est certain , dit Tourterelle , que si l'on avait soin d'avoir d( la lumière dans les étables. ces quiproquos n'arriveraient pas.
— De la lumière dans l'étable!.. dit le fermier. Ah ben! en v'ià d'une bonne!... Ça serait pour mettre le feu a la maison apparemment... Il n'est pas malin, le gros petit bourgeois!
— Terminons, reprend gravement M. Adrien. A combien estimezvous voire œil, jeune fille?
Jacqueleine s'approche de Bastien, et lui dit à l'oreille : — Comben que mon œil valait approchant?
— Attends, attends! répond tout bas Bastien; faut voir c' que 1' bourgeois en offrira d'abord, et puis nous le pousserons.
— Un œil de moins ! c'est que ça se voit! dit le paysan qui a déji parlé. Et Jacqueltine est si laide à c't' heure...
— Taisez-vous ! dit M. Adrien ; ce n'est pas vous qui êtes blessé. Voyons, jeune fille !... Vous ne dites rien... Tenez, je veux généreusement réparer le malheur qui vous est arrivé; je vous offre ceul écus!...
Jacqueleine regarde Bastien, qui hausse les épaules en murmurant :
— Allez donc chercher un œil pour cent écus ! vous aurez queuque chose de beau!
— C'est pas assez ! dit la blessée.
— Eii bien!... cinq cents francs ?
Jacqueleine regarde encore Bastien, et répond : — C'est pas assez
— Comment! ce n'est pas assez de cinq cents francs!... 11 me semble que c'est pourtant raisonnable !...
— Ah : monsieur, dit Bastien , c'est que l'œil qu'on lui a perda était si beau !... — Je vois bien par l'autre , ce qu'était celui-U. — Oh ! non, monsieur! Ce n'est pus la même chose... Sou œil défunt était ben pus grand!... ben pus noir!... — Alors elle louchait donc?
— Ah I que non !... ça n'en faisait que mieux au contraire... et c'était toujours avec c't' ail qu'aile faisait des conquêtes, et qu'aile souriai* au monde ; tandis que le peiit qui lui reste , aile ne l'ouvrait presque jamais !
— J'aurais bien voulu la voir avec ses deux yeux, dit tout bal Tourterelle.
— Eh bien ! je donnerai six cents francs, reprend M. Adrien.
— Veux-tu m'époNser pour six cents francs? dit Jacqueleine à Bastien. — INon , c'est pas assez. — Sept cents... — C'est pas assez.
— Huit. — C'est encore trop peu. — Eh! morbleu! que voulezvous donc? — -Ma fine!... pour que j'épouse Jacqueleine à présent qu'elle est borgne, il faui qu'elle ait au moins quinze cents francs !
— O à, oui, dit le paysan qui veut toujours parler; et encore il y a ben des garçons qui n'en voudraient pas à ce prix-là... Aile estai défigurée !
— Quinze cents francs ! murmure M. Adrien en poussant un profond soupir.
— Cette grosse fille n'a jamais valu le quart de cette somme , dit Céleste en rej;ardaut Tourteiciie.
— Oui , i' m' faut quinze cents francs , reprend Ja queleine , OU ben j'il^oni tout de suite porter plainte chez mccsieur le maire.
— Djuuez-lui donc son argent, et qu'elle ne pleure plus, dit Adam , est-ce qu'on doit marchander quand on a fait du mal à quelqu'un?...
— Eiceîlent naturel! dit M. Adrien eu regardant son fils. Tune tiens pas à Tarifent !.. cais un jour lu sauras que... — Allons, mon
ET l.'HOMML rOLlCE.
pire , ce n'e»t pas un jour , c'est tout de suite qu'il fkul iiayer celte fi'ivnt fille.
M. Alt rien se fa., apporter son porlffi-nille. Tl en tire la somme deinaiulée en m'irniu.ant : — Voilà une cli.'.ssi; (jni me coftle un peu cIiLT. Jacq iel< ine reçoit les quinze cents francs, elle saluî la compagnie , tous les paysans eu font autant, puis ils s'éloigsi'-nt. !i. -tien tient le bras ilc sa fulure,à laquelle il dit en chemin : — J'ai .ms nous marier heu vite!... J' t'assure que j' t'aiuie tout autant avec un «il... J' t'aurions ëjiousde tout d' même sans c't argent; mais puisque tu l'as, ça n' peut pas nuire.
Et les autres paysans se disent entre eux : — Esl-elle heureuse, c'te Jacqiieleine !... la v'iii riche à c't' heure... Gn'y a ben de nos filles qui voudraient qu'i' leur en arrivât autant.
Adam a suivi les villageois jusqu'à la giilK ; lorsqu'ils sont éloignas, il jette avec force son fusil au milieu de la cour en disant : — C'est fini; je ne cliasscrai (dus.
Kl Uon.^iu se frotte alors les mains en murmurant : — T jnt mieui !... i/oiis ne serons pas alors oblijjds de ne manger que des poules et des oiesi^-»
OoAPiiHZ XI. — Proniières Amours d'Adam.
Le. temps arrivait où le travail, l'ëtiide des arts et les simples jeux de l'adolescence ne stiffiriieiit pas pour charmer Eduiond ; oit les courses dans les beis , les promenades à cbeviri et les folies chez sa nourrice ne conl!:: ter;,iiiit plus .\dani. Les deux cousins avaient dii-sppt ans ; un autre sentiment plus impérieux, plus vif que tous les autres, devait bientôt s'emparer de leur cœur ; il commençaient à ne plus regarder les femmes avec inditTërence.
Libre de porter ses pas partout où bon lui 6.-;mblait, n'ayant ni surveillant ni compagnon, c'était vers les ileineures où il avait aperçu quelque jolie paysanne qu'Adam se dirigeait le plus volooliers , sans trop se rendre encore raison du motif qui le poussait de ce côté de ^uéférence à un autre. L'élève de la n::ture retournait au bord du r;;isaeau devant lequel, la veille, il avriit aperçu une jeune fille laver son linge ; il s'arrêtait devant l.i feiMu' où un petit minois agaçant battait <lu beurre on triait des grainus, cl il passait par le chemin où il avait vu uuf jolie villageoise travailler aux champs.
Près d'une jeune fille, Adam trouvait que le temps passait plus vite qu'à galoper et à chasser les poules. Il ne se lassait pas de considérer un minois de vingt ans , et cependant il gardait le silence avec les jeunes paysannes , devant lesquelles il semblait en contemplation.
Les beautés qui captivaient l'attention d'Adam étaient souvent hàlées et briilées par le soleil , leurs traits n'étaient pas fins, leurs pieds étaient gros, leurs mains rouges et calleuses ; mais c'étaient des fe;itmes, et elles produis;,ient sur le jeune homme le même elVet que sur le petit page du cor. le Alinaviva.
Adam ne sen.blait pas dépl.iire au.i rustiques beautés qui faisaient battre son cœur. Il éiait grand, fort , bien bjlti ; ses yeux étaient vifs et francs; son sourire respirait la gaieté; ses dents étaient blanches et belles ; une forêt de cheveux blonds ombrageait son front ; l'art n'avait point participé à sa coiffure, mais ces boucles qui voltigeaient au grê du vent , cette touffe épaisse que sa main rejetait incessamment en arrière ajoutaient encore à l'expression piquante dt: sa physionomie , qui n'était ni noble ni comiiune, mais qui était fort originale, et à laquelle la cicatrice empreinte sur sa joue droite donnait encore plus de singularité.
Les jeunes paysannes n'étaient donc pas fâchées lorsque le fils de M. Adrien se promenait de leur côté; elles ne se f>ruialisaient pas de le voir s'arrêter devant elles , car le jeune homme était mis comme les gens de la ville et cependant il n'y avait dans son regard , dans les manières, rien qui annonçât la fierté. Il parlait aux villageoLi comme a ses égaux , et ces manières lui gagnaient l'amitié des payuans; car l'homme de la nature est celui qui supporte le moins le mépris.
OalUerine, qui avait de l'expérienc, s'était aperçue la première de /elVt.t i|ue la présence d'une jeu ne fi Ile produisait sur celui qu'elle avait tiO'irri. Catherine avait deux filles : Suzanne, qui avait trois ans de fi.iis qu'Adam, et INannelte , qui était sa sœur de lait. Suzanne n'était pas jolie, mais elle était grasse , fraîche et réjouie comme l'avait été la mère ; Nannette était plus timide, mais elle avait de fort jolis yeux.
Ce n'était plus avec Nicolas , Fanfau et Pierre que M. Adam aimait à jouer; c'était avec Suzanne et JVannette. U courait avec la première, la poussait, la faisait tomber sur le gazon, se roulait auprès d'elle, l'empêchait de se relever. Kl alors les éclats de rire prouvaient tout le plaisir que l'on goiUail dans de pareils jeux. Avec^annette, Ailam était plus tran(|uille ; mais il aimait à la suivre dans l'étable , dans l'écurie, dans la grange, dans tous les endroits où il faisait noir Adam accompagnait JNannette, afin, disait-il, qu'elle n'eût pas peur.
Jean-Claude trouvait tout naturel que le fils de son maître, qui lui faisait l'honneur de venir manger ses galettes et boire son vin, aimât à jouer aveè ses deux filles. Wais (Catherine, qui se souvenait de sa Jeunesse , commeui^aii à craïudre que cet huuiieur-là ne devint dan-
gereux ; rependant elle n'osait pas dire ï Adam de ne plu venir a U ferme, ni lui déf>-ndre de jo ler avec fs filles Mais ayant un jour trouvé i<; jeune homme et Nannette presque ciciiés sO'U une meute de foin, et s'apercevant que Suzanne revenait rouge comme une cerise lorsqu'elle quittait son frère de lait , Catherine se promit de ne plus quitter ses filles lorsque Adam viendrait a la ferme.
Le jeune homme, qui était plus entreprenant avec les filles de ieaa- Claude qu'avec les villageoises qu'il rencontrait sur son chemin , ne tarda pas à retou'ner chez ses amis '3e Basiucuurt. Il fit la grim<ice en voyant Catherine assise auprès de ses filles. Mail au bout d'un moment, il dit à Suzanne :
— Viens donc avec moi cueillir des fleurs dans le grand p-é. — Suzanne n'a pas le temps, dit Catherin» ; il faut qu'elle cotue. Si vouj voulez aller au grand pré, vous y tiouverez nol' homme.
Adam ne se souciait pas de la société de Jean-Claude, il fait U moue et reste. Un moment après, il propose a Mannetle d'aller ranger de la paille dans la grange.
— Il faut que Nannette file , répond Catherine; mais si ça vous amuse de ranper la paille, allez, mon garçon , ne vous gênez pas.
— Ça ne m'amuse pas tout seul , dit Adam en frap|>ant du pied avec impatience. Et le jeune homme s'éloigne avec humeur de la ferme, se flattaul qu'une autre fois il sera plus heureux. Mais il n'en est rien : ch.ique fois qu'il retourne chez Jean-Claude, Catherine est là près de ses deux filles.
La nourrice le comble toujours d'amitié; le petit vin, le flan, les galettes, le laitage , lui sont offerts en abondance , mais on ne laisse plus Suzanne et Nannette jouer seules avec lui.
Cette comliiite produit l'tffi-t que ( latberine espérait. .\dam 9« las.se de venir voir coudre et filer les jeunes filles. Il dirige ses pa» d'un autre côté. — Toutes les jeunes paysannes n'ont pas leur mère auprès d'elles , se dit-il ; j'en trouverai d'autres avec qui je pourrai jouer et me rouler sur les meules de foin.
L'élève de la nature n'esl pas d'bumeur à regarder longtemps le» villageoises sans oser leur parler. I.j-s petits jeux avec Suzanne ei Nannette l'oni mis en g»ùt , et lui uni appris qu'auprès d'u.ie jolie femme on peut faire mieux que île rester en contemplation.
Adam n'a aucun projet de séduction , il ne sait pas encore ce que c'est que de faire la cour, tromper, trahir; mais il cherche le bonheur , et son cœur lui dit que maintenant ce n'est qu'auprès d'une femme qu'il pourra le rencontrer.
Pour plaire à une fille de campagne, les dons de la nature sont suffisants. Quoique n'ayant presque rien appris, .\dam, élevé dans la société des gens du monde , devait avoir d'autres manières que les villageois. Les filles des champs ont des yeux et de la vanité tout comme celles de la ville ; les beautés champêtres étaient flattées de causer avec le jeune mcnsieur, c'est ainsi qu'elles appelaient .\dam ; et la comparaison qu'elles faisaient de lui à leurs lourdauds amoureux n'étaient pas à l'avantage de ces derniers. Avec une paysanne on fait vite connaissance, surtout lorsque c'est au milieu des champs qu» l'on entame l'entretien. Le jeune homme ne tarde pas à oublier Suxaone et Nannette: d'autres beautés rieut avec lui , et celles-là n'out pas toujours quelqu'un pour les garder. Adam se présente avec tant de franchise, de gaieté, qu'il n'inspire d'abord aucune défiance. C'est encore un enfant qui ne veut que jouer et luiiner les jeunes filles; lui-même n'a pas d'autres projets ; mais entre i;arçon et fille de dixsept ans , il n'esl pas prudent de rire sans témoin ; et les arbres qui les entourent, le feuillage qui les couvre semblent, en les protégeant contre les regards indiscrets , vouloir leur inspirer de plus tendres pensées.
La conduite d'Adam ne tarde pas à répandre l'alarme dans les environs. Comme c'est avec les plus jolies paysannes que le jeune homme cherche à jouer de préfi-reiice , les villageois qui leur faisaient la cour sont fiirieui contre le fils de M. .Vdrien. Les p.^ysans ne se soucient point que l'on fasse l'aimable avec celles qu'ils comptent e)>ouscr ; les amants se querellent , se brouillent , plusieurs manuges sont ruiiipiis, et c'est Adam qui en est caiis<2. Les amoureux se plaignent aux parent.s, ceux-ci grondent leurs filles, et leir défciidenl de |>arler au jeune enjôleur; c'est ainsi que l'on commence a designer .\dam. !\lais les paysans ne restent pas près de leurs filles pour faire respecter leur défense , et le jeune homme est souveut la pour la fairs oublier.
Le dé.sordre devient si grana q,t« ... villageois prennent le parti d'aller se plaindre à M. Adrien de la conduite de sou fils.
— M. Adam dérange toutes nos filles, dit un vieux laboureur en se présentant devant M. .\drieii. A c't' heure , gn'y a pus nioyea de les tenir à la maison... Mrcs qu'il est jour, el.es coureut aux champs; mais le soir elles reviennent sius aNOir rien fait, parct qu'elles passent leur temps à batifoler avec vot' garçon.
— Cela ne me regarde pas I répond gravement M. Adrien em ouvrant sa tabatii're. C'est à vous de veiller sur vos filles. Ne x'oudriez-vous pas que j'ein|iêcliasse mon fils d'.iller se promener:'
— On a vu M. .\daiii embrasser Manon d.iiis le peut bois, dit ui jeune laboureur en se pié.sentanl la .arme » l'uil che* M. .\drieii.— . Lh bien I aprè^ :' Que veux-tu que j'y fa.sse ? repond le papa. Mon fila est assez joli garçon pour qu'une jeune fille trouve du plaisir à S4
L'HOMME DE La NATURE
laSawr embrasser psr lui. Et si mademoiselle Manon a été emliraisée, c'est que cela lui a convenu a|i|iaremmenl. — Muis moi , qui voulais l'épouser... croyet-vou» que ça me convienne «le voir vol' lïls poursuivre comme ça c'te l'ille ? — Tous les jours, «ne fille «e fjil embrasser, et ça ne l'empêche pas de se marier après. Au reste, n'cpoutei pas I\Ianon ou épousez-la... cela m'est fort indifl'érent.
— Monsieur, dit une vieille paysanne en allant à son tour trouver M. Adrien, vot' garçon a passé par-dessus la liaie de notre clos pour aller ctiilTonner ma petite Marguerite, à qui j'avions détendu de sortir.
— Si mon fils a brisé votre haie, je dois payer le dégât ; c'est trop juste, répond le papa en fouillant dans sa poche.
— Eh morgue! monsieur, ce n'est pas pour ce qu'il a fait à la haie que je venons me plaindre, reprend la vieille; raais c'est pour ce ^'il fait à ma fille. — Alors c'est différent; ça nt rue regarde plus.
— Vot fieu est pis (|u'un démon , il saute après nO'! ^Iles comme un loup après les moutons... Drès qu'il en voit une bit! un brin genlille,'^crac !... le v'Ià lâché... il court après , et gn'y i pus moyen de FarrAtei. — Enfermez vos iiiles, mon Adam ne couru \ias après. —
— Cette fois, ilit Adam, nous allons mao^er du lard.
Est-ce que je pouvoiis tenir nos filles sous clef, quand il y a à trayailler au champ? J'avons pas de domestiques, nous autres; c'est nous et nos enfants qui faisons la besogne... Encore si vot' fieu ne faisait que rire avec Marguerite ; mais c'est qu'il la pince , c'est qu'il l'embrasse !... c'est qu'il... qu' ça fait trembler! — Que voulez-vous? jtodam aime le sexe... Ce n'est pas moi qui lui ai enseigné comment Mft-plaisait aux femmes, c'est la nature. — Ah! jarni ! queu nature il Ttus a!... Qu'il ne saute plus par-dessus not' haie, parce que not' gardon de labour le recevra avec une gaule , pour lui calmer un peu •on naturel.
LoiQde gronder Adam, M. Adrien semble fier de son fils. — Ce pillard-l|i trouve moyen de plaire à toutes les femmes, dit-il à Tourterelle. Et le petit homme, qui ne peut plus plaire à aucune, répond «n soupirant : — C'est un garçon bien heureux ! " — Il parait que l'enfant de la nature devient un bien mauvais sujet, dit Rongin. Il fait maintenant la chasse aux jeunes filles, comme il la faisait aux poules et aux canards!... Ça deviendra du joli !...
Mais le concierge fait ses réflexions tout bas , car un regard d'Adam lui fait baisser les yeux ; et il n'ose plus mettre le pied hors de la maison, tant il a peur de rencontrer encore l'invalide Dumont.
M. Rémonville , qui entend aussi parler des prouesses de son ne- TCU, essaie de faire quelques représenlatii-ns à son frère, et lui dit qu« l'a conduite du jeune homme finira par être cause de quelque événement fâcheux. Slais les avis de M. Rémonville sont encore mal Teçui.
— Mêlei-vou» de votre fris , dit M. Adrien , et laissez-moi m'occuper du mien. — Il me semble , mon frère , que vous ne vous en occupez pas du tout. —C'est mon affaire... Vous êtes fâché de ce fue mon Adam fait partout des conquêtes... de ce qu'il ne peut pas Mf immtrer k «ae jenne fille sans lui tourner la tète !... — ^ Mon, mon
frère!... mais je tremble pour ce Jeune homme, pour vous, des siiilei que peuvent avoir ses fulii-s... — Prenez plutôt garde a votre Edmond... C'est un sage , un (iaton , a ce qu'on dit !... Mais ce kont Ceui-la i|ui font les plus gr^indes sottises quan<l ils se mettent en train. Mon Edmond n'est pas un pédant !... Il est raisonnable , vuilà tout. Entre un Calon et un fou , est-ce qu'il n'y a pus de milieu? — Le milieu, c'est la nature (|ui nous l'indique; et mon Adam est sur la voie. — Mais s'il devient amoureux d'une paysanne ? — Il l'est de toutes celles qui sont jolies; ce n'est pas dangereux. — S'il leur fait des enfants ? — C'est à elles à s'en défendre. — Si , pour se venger, les parents, les amoureux de ces jeunes filles donnaient quelques mauvais coups à votre fils ? — Adam est fort comme un Turc, il les rosserait tous.
Ce que M. Rémonville a prévu ne tarde pas à se réaliser. En jouant sur l'herbe, en se roulant sur les meules de foin avec les fillettes des environs, Adam cède probablement nux invitations de la nature. Bientôt quelques corsets deviennent trop étroits, (pielques ceintures trop courtes. De là , grand scandale dans les villages ; et nouvelles plaintes à M. Adrien, qui, pour apaiser les clameurs, est obligé d'ouvrir sa cassette. Comme les réclamations deviennent fréquentes, il commence à trouver que son fils laisse un peu trop agir la nature. Mais, comment contenir un jeune homme de dix-huit ans, que l'on \ toujours laissé maître de faire toutes ses volontés ? M. Adrien n'ose pas se plaindre tout haut ; il tremblerait que cela n'arrivât aux oreilles de son frère. Tous les matins il dit à Rongin de lui envoyer son fils ; et tous les matins il attend en vain Adam , qui a dans les environs des rendez-vous trop intéressants pour se rendre à ceux de son père.
Un jour, M. Adrien, oubliant les douleurs que lui causa sa goutte, se lève avant l'aurore et parvient à la chambre de son fils avant que celui-ci soit sorti. a
Adam a fait un mouvement de surprise en voyant son père; puis il court l'embrasser, et, en le serrant dans ses bras, il marche sur son pied goutteux. Le papa pousse un cri, jure comme un damné, et se jette dans un fauteuil. Adam veut aller chercher du secours, maia son père le retient :
— Ce n'est rien , dit M. Adrien en dissimulant sa souffrance. Reste, mon cher Adam... j'ai à causer avec toi. — Ah! papa, que ça ne soit pas trop long, s'il vous plaît, car on m'attend quelque part... — On t'attend !... Mais on t'attend donc tous les matins, car tu n'a» jamais le temps de venir me parler... — Oui, papa... Oh ! j'ai toujours cinq ou six rendez-vous dans la journée... je m'amuse joliment à présent! — Tu t'amuses... c'est très-bien; je suis fort aise que tu t'amuses, mais pourquoi ne te voit-on pas ici?... Quand nous avons du monde, tu n'es jamais là! tu es un beau garçon que je ne serais pas fâché de montrer à nos connaissances de Gisors. — Ah ! papa, je ne m'amuserais pas avec vos connaissances !... — Tu crois... essaye un peu de venir au salon rire et causer avec nous. — Kon , papa , je ne veux pas essayer. •
M. Adrien visite sa tabatière , et dit au bout d'un moment : — Ab çà, mais... cependant... si je t'ordonnais de venir au salon, de reste* avec nous ?... — Je ne vous écouterais pas, papa ; vous m'avez dit de ne jamais faire que mes volontés , et ma volonté est de sortir.
— C'est juste, se dit M. Adrien en prenant sa prise, je lui ai dit cela... il ne s'écarte pas des principes que je lui ai inculqués , il n'est pas dans son tort. IMais enfin , mon fils , si tu t'amuses tant à courir les champs, ne pourrais-tu pas faire en sorte que tous ces manants de* environs ne vinssent pas se plaindre de toi ?... hein ?... que répoftil*< tu à cela?
M. Adrien attendait en vain une réponse. Il lève la tête, regards dans la chambre, et s'aperçoit que son fils est parti. Alors le papa, quittant avec peine le fauteuil oit il était assis, reprend sa canne, tH regagne son appartement en se disant : — Il paraît que sa volonté n'é« tait pas de m'écouter davantage!.,. Quelle vivacité! quelle pétulance !... C'est l'homme dans sa nature primitive.