Chapitre Xll. — Premières Amours d'Edmond
Pendant qu'Adam fait l'amour avec les paysannes des alentoue;, Edmond accompagne ses parents à Gisors, ou dans les habitations voisines , dont les propriétaires font société avec M. Rémonville. Le jeune homme commence à chercher dans le monde autre chose que l'instruction , de l'usage et de bonnes manières. Il ne sait pas bien encore ce qu'il désire ; mais il sent que les conversations graves des hommes, les p.irlies de cartes des douairières, et même les ]ietits jeux innocents des jeunes filles, ne suffisent plus pour le rendre heureux.
A Paris Edmond eût déjà trouvé ce qu'il cherchait ; mais en province une intrigue ne se noue pas si facilement, surtout lorsque c'est un novice qui cherche à la former. Dans les sociétés oîi Edmond se rendait avec ses parents, il y avait de jolies demoiselles, mais oc veillait attentivement sur elles ; impossible de leur parler sans témoins , et alors comment dire de ces choses qu'en tète-à-tête on oserait à peine exprimer? comment entamer une teudre conversation, lorsque des frères , des tantes ont les yeux sur vous?... Un roué seul saura braver les regards, et trouvera au milieu du monde le temps de
ET L'HOMME POLICÉ
it
irp une ddcla ration ; mais Edmond n'est pa!i un roué! Il y a bien aussi ans la sociéti- (pi'il voit de jolies dames qui ne sont pas surveillées amme les demoiselles ; Diallieiireusenient Edmond est timide ! il ne •it que rpfjarder, que soupirer, et les dames, en province comme ii aris, s'ennuient bientôt prcsd'un jeune liomme(|ui soupire toujours.
Edmond sortait quelquefois seul, soit pour se promener dans la RiDpa;;ne , soit pour aller à la ville. M. Kénionville sentait que sou Is devenait d'un âi;e à pouvoir marcher sans mentor; mais il avait u soin de blâmer souvent devant Edmond la conduite dércylée de on cousin; aussi Edmond fuyait il Adam comme une dangereuse onnaissance, et n'osait-il point adresser la parole aux jeunes payua- <i qu'il rencontrait, quoique souvent il en eût envie.
Je V'ius a<si;]v> ^ui- Mina vous trompe?, du Uonsm eo trcmbliiot
En se rendant un jour à Gisors pour une commission dont son père l'avait charijé , Edmond repassait dans sa mémoire les attraits des demoiselles qu'il connaissait, et cherchait celle à laquelle il donnerait la préférence , lorsqu'une jolie figure qu'il aperçoit à la fenêtre d'un rez-de-cliaiissée lui fait sur-le-champ oublier toutes 1« autres.
Cette figure appartenait à une jeune personne qui paraissait avoir de dii-huil à vingt ans, et qui travaillait contre une fenêtre, dans une maison de modeste apparence. Edmond a déjà plusieurs fois passé par cette rue, et il n'avait pas encore vu cette jeune personne; elle ne se mettait donc pas à la fenêtre, car il y aurait fait attention. Comment ne point remarquer des cheveuii bruns relevés avec grâce, des yeux qui ])araissenl très-beaux, quoiqu'on les tienne baissés sur son ouvrage, de jolies couleurs,... un petit menton rond, un liras potelé , un sein bien dessiné ? en voilà plus qu'il n'en faut pour enflammer un jeune homme de dix-huit ans.
Edmond a passé la fenêtre , il s'est arrêté ; il est revenu sur ses pas , il s'est arrêté encore. Il contTnue ce manège pendant dix minutes. Ce n'était pas mal pour un commençant; il eût été dilïicile qu'on ne le remarquât pas, il ne passait que lui dans la rue; la jeune personne a levé les yeux, elle a vu Edmond; celui-ci l'a saluée , ce qui n'a rien d'extraordinaire en province, où tout le monde se salue. On lui a rendu sa politesse d'un air amical. Edmond a pu admirer des yeux noiis fort expressifs ; il ne sait plus oit il en eat; il n'a ja- DKiis vu de femme si jolie.
Cependant il se rappelle qu'il n'est pas venu à Gisors pour 8e promener dans une rue. 11 va s'acquitter de la commission de son père; mais il ne songe qu'à la charmante brune du rci-de-chaussée; il l'adore déjà... A dix-huit ans on adore tout de suite!... A vingt-cinq •n aime , à trente-six on désire, à quarante on réfléchit.
Avec une très-bonne éducation on ne peut pas connaître le monde ; c'est une nouvelle étude à faire quand on sort du collège. Edmond tt'à pas été au collège , mais il n'a >>oint quitté ses parents : il a vécu jusqu'alors dans un tout petit cercle, ses idées sur l'amour doivent être celles de toute âme brûlante qui n'a pas encore été trompée dix fois; c'e>t-à-dire que pour lui l'umour est le premier Hien d4 U vie.
qu'on doit tout sacrifier pour l'objet que l'on aime , que le» promesses , les serments qu'on lui fait sont sacrés. Cette manière d'envisager l'amour est pardonnable chez ■■ novice ; avec beaucoup d'expérience, il y a des gens qui penseiM encore ainii , et qui n'en sont pas plus bêtes pour cela.
— Cette jeune personne est charmante , se dit Edmond; elle doit avoir toutes les vertus , toutes les qualités!... Je suis siir qu'elle a reçu une bonne éducation, qu'elle est bien née ; cela se voit... rien qu'à la manière dont elle m'a rendu mon salut. Au reste, je saurai bientôt qui elle est.
Et comme dans une petite ville, oii tout le monde »e connaît, on obtient promplement les renseiijnements qu'on désire , Edmoiid ne tarde pas à savoir que la jeune personne du rei-de-chausste se nomme Agathe, qu'elle a vingt ans , qu'elle est fille d'un épicier de Pontoise, qu'elle apprenait l'état de couturière, mais que, ses parents étant morts, elle est venue habiter avec madame Benoît, sa tante, ancienne mercière, qui s'est retirée avec quinze cents livres de rente qu'elle laissera un jour à sa nièce. •
En écoutant ces détails, Edmond a plusieurs fois fait la grimace. La fille d'un épicier! la nièce d'une mercière qui se destinait a la couture, tout cela s'accorde peu avec ce qu'on avait pensé. Mais, après tout , Agathe en est-elle moins jolie ? et un amoureux de dii-huil ans peut-il regarder au rang, aux distances, lorsqu'en vieillissant tant de gens les oublient?
Edmond se sent moins timide en s'en retournant dans la rue oii demeure Agathe ; il pense qu'il ne lui sera pas difficile de faire connaissance ; it se propose même d'entamer sur-le-champ l'entretien, si la demoiselle est encore à la fenêtre.
Agathe y est encore. Edmond s'avance : mais quand il est près du rez-de-chaussée , ses genoux tremblent , son cœur bat plus vite, ta hardiesse s'évanouit ; c'est tout au plus s'il ose lever les yeux et regarder à la dérobée la jolie brune.
Il faut cependant retourner près de ses parents. Edmond quitte Gisors à regret, en se promettant d'y revenir bientôt.
Bastion, fiiiicc do Jacqueleine.
Le lendemain il dit qu'il va se promener dans la campagne, "uii U ville n'est qu'à un quart de lieue , et il a bientôt franchi celle distance. 11 brûle de revoir celle dont il a rêve toute la nuit , ou plutôt à qui il a pensé toute la nuit , car on ne dort guère quand ou est uoavelleiuent amoureux.
La demoiselle est contre sa fenêtre, comme la veille. Etait-ce seulement pour prendre l'air, pour jouir de la vue . ou voulait-on savoir si le jeune homme de la veille passerait encore dans la rue? Edmond pouvait bieu aussi avoir fait rêver mademoiselle .Agathe. Il Olait joli garçon , avait l'air doux, distingué , et ialuait d'iuie manière Ircsaimable.
Ce jour-là Edmond ne salue que deux fois, le jour suivant il salue quatre. Ensuite il se permet de dire bonjour, de parler de la pluie, du beau temps; mais ses yeux disent tout autre chose, et mademois«lle Agathe semble répondre à leur langage, ku bout de huit jour», ou a tout à fait lié coQDaiuance ; tout favorite 1m jeuue» f en» : U ru«
L'HOMME DE LA NATURE
est iltSierte. il n'y passe (iue fort peu de monde ; en face sont des jardina , ce (|iii vaut beaucoup miciu que ilea voibins, et à l'heure où KJiiioiiil vii'iil lu tdUle e.sl tuujuiirs ihins suit uppiirteiiieiit.
Km oiiruijé ]iur les doux lei^ards d'A|;atlie , Kiiiiioiid o»e tin jour prtndie (.a main et la presser leiidreiiieiil; un lui ahantluniie celle niain qu'il tiouve si jolie; eiilin le jeune Uuninie a inuruuiré entre «es dents et bien bas : — Je vous aime; et on a répondu : — Esl-te bien vrai ?
Est-ce bien vrai? N'est-ce pas comme si l'on vous répondait : — Et moi aussi je vous aime, et je tremblais que vous ne m'aimassiez point. Est-ce bien vrai veut dire tant de choses!... Edn-.ond est transporté de joie et d'amour. 11 retourne chez ses parents eu riant, en sautant, en gesticulant et en parlant tout seul, ce qui est assez ."as.if;e des gens qu'une seule pensée domine.
Etre aimé de la première femme que l'on aime, c'est le comble Gu bonheur, de l'ivresse; c'est au-dessus de toutes les jouissances que soi-même on s'était crrées. Edmond ne vit pas loin d'AyatUe; quelque temps qu'il fasse , qu'il jdeuve , qu'il vente, qu'il tonne , il faut ^u'il aille à Gisors : — Je vais me promener, dit-il tous les matins en i]iiitlaiit la demeure de ses parents. Ceux-ci commencent à trouver que leur fils se promène bien souvent. — Il ne peut plus rester un jour (.Dlier avec nous , dit sa mère; et une larme humecte ses yeui.
M. Réiuonville hoche la lèle en répondant : — C'est un garçon. .. et il a dix-huit ans!... Mais du moins les villageois des environs ne viennent pas se plaindre de lui comme de son cousin.
Chaque jour Edmond reste plus longtemps près d'Agathe, qui répète sans cesse : — Esl-oe bit n vrai que vous n'aimez que moi ?... que vous n'aimerez jamais d'autre feuinie que moi ? Et le jeune homme répond : — Je vous le jure ! avec tout l'eulliousiasine de l'amour. — Vous m'épouserez , n'est-ce pas ? reprend Agathe ; et comme à dixhuit ans on dit : Je vous épouserai, aussi facilement que : Comment vous portez-vous ? b dmond |iromet à la jolie brune d'être son mari.
Les entreliens ont toujours lieu à la fenêtre; mais Edmond commence à penser qu'il ne faudrait pas s'en tenir à faire l'amour dans la rue; il faut pénétrer dans la maison. Agathe dit à son jeune ami ■ie cherchi-r un prétexte, et Edmond n'en trouve pas, parce qu'il est fort neuf en intrigue. Mais un jour qu'il est resté plus longtemps que lie coutume à causer contre la fenêtre, la tante d'Agathe vient troubler leur entretien.
Madame Benoît est une femme de cinquante ans, bavarde, commune, fière de ses quinze cents livres de rente, et qui se croit de belles manières parce qu'elle a vendu des gants à des femmes de qualité.
— Quel est ce monsieur? que désire monsieur? dit madame Benoît en apercevant Edmond, et, sans attendre qu'on lui réponde, elle continue : — On n'a jamais reçu une personne à la croisée... C'est fort mauvais ton, ma nièce ; si monsieur veut nous parler, qu'il entre... Entrez donc , monsieur.
Edmond ne sait pas ce qu'il va dire , mais il entre , il salue timidement madame Btuioît; celle-ci lui offre un siège, et lui adresse dix questions avant qu'il ait répondu à une seule.
Analhi- , qui a eu le temps de se remettre de son trouble, s'approche de sa tante et lui dit : — Monsieur est le fils de M. Rémonvilie le jeune; il a souvent affaire à Gisors; et... en passant, il m'a quelquefois demandé des... renseignements... des adresses...
— Le fils de M.Rémonville jeune , dit madame Benoît en se levant et en saluant. Ah!monsieur,je connais très bien monsieur votre père... C'est un homme de beaucoup d'esprit... Je lui ai jadis vendu des gai.ts, ainsi qu'à votre mère. Je connais aussi votre oncle, M. Adrien '"émonville, original s'il en fut!... qui avait des Hercules dans sa cour. Sa femme était d'une coquetterie!... Ils ont un fils qui est, diton, un bien mauvais sujet!... Quant à moi, qui ai une nièce, vous sentez que je tiens à connaître les personnes que je reçois; du reste , (e suis enchantée de faire votre connaissance.
Edmond se passerait bien de la connaissance de la tante; mais vomme cela lui donne accès près de la nièce , il écoute patiemment le li.iv.irdage de madame Beno?t, vlace trois mots dans un entretien d'une heure, et sort avec la Dcrûiission de venir offrir ses homm<iges à Cês dames.
Le jeune homme use largement de la permission- chaque jour il tst plus épris d'Agathe, qui lui témoigne aussi le plus tendre amour. Tomme la présence de madame Benoit n'est pas ce que cherche Ediond, c'est de préféience lorsqu'elle est sortie qu'il va voir sa nièce. '•e dire que l'on s'adore , c'est bien doux sans doute; mais un amant lîésire bientôt davantage. Edmond sent que son bo:iheur ne lui suffit plus. Mais Agathe est sage, ou du moins elle sait se défendre , ce qui n'est pas toujours une preuve d'innocence.
Un matin que l'entretien a été plus chaud que de coutume , madame Benoît entre au moment oii Edmond ravit un baiser à sa nièce.
Les jeunes gens restent confus. Madame Benoît garde un moment e silence, ce qui chez elle indiquait quelque chose d'extraordinaire; enfin elle présente une chaise à Ediiiond en lui disant :
— Asseyc»-vous , monsieur... Je connais les usages... Vous embrassiez ma nièce, monsieur? — Oui... madame... j'avais osé... — Yous l'avez embrassée... je l'ai vu , monsieur; mais est-ce nour le
bon motif?— Le bon... quoi... madame? — Le bon motif. Il m*
semble, monsieur, que je m'explique purement. Vous aimez ma nièce , je le cmiçois ; elle est |i)iie, elle est forl ailroite dans la louture; elle coud comme une < / , et elle aura un jour quinze ciiils livres de rente; eiilin , monsieur, puisque vous lui faites la cour, je pense que c'est pour l'épouser , car ce n'est que di- cette manière qu un galant homme fait la cour il une demoiselle de famille.
Edmond répond en balbutiant : — Oui , madame , certainement. J'aime... iiii plutôt j'adoie Agathe... Je l'épouserai tout d« suite si vous voulez.
— C'est très-bien, monsieur Edmon , je donne mon conse.nt«-' ment il ce mariage ; miii3 il faut aussi celui de votre père, jiuisqu» vous n'êtes pas majeur.
Edmond baisse les yeux: il n'avait pas encore 60ni;é à tout cela. A dix-huit ans, on a assez affaire de sonijur ii celle qu'on aime, tout li reste n'est (|u'accessoire; alors seulement le jeune homme se dit : — Mes parents approuveront-ils mon amour pour madeiuoiselie A>;athe fille d'un épicier de Pontoise et nièce de madame Benoit? Edmonà contoit quelques doutes, mais il regarde Aijalhe... elle est si jolie !..< Une autre femme pourra-t-elle jamais la lui faire oublier? Non, c'e* impossible!... et Edmond répond:
— Je parlerai à mon père.
— Eu ce cas , mon cher monsieur, je vous permet» de faire la cour à ma nièce; et vous , Agathe, je vous autorise à tous laisser aimer par monsieur, sans toutefois vous laisser embrasser en mon absence, ce qui est contre les usages d'une demoiselle de fanilie.
Edmond s'est éloigné après avoir reçu un tendre regard d'.-Âgalhe et une belle révérence de la tante. Le jeune hnmu.e rutourne c'uez lui un peu inquiet de la manière dont il s'y prendra j>our demacUcr à son père son consentement; il hésite , il tremble; mais pour se donner du courage il se dit : — Il faudra pourtant bi -n que mon père approuve mon amour; car je ne puis pas aimer une autre femgiie qu'Agathe, et il est tout naturel d'épouser la seule personne qui puisse faire notre bonheur.
Le jeune homme est arrivé chez lui, il tourne et retourne autour de son père; il embrasse sa mère , ce qui ne lui était pas arrivé depuis plusieurs jours, car un nouvel amour nuit toujours à un ancien; enfin il est plus aimable que de coutume, et les parents s'en réjouissent.
Li^mond, qui pense qu'il fera aussi bien de parler devant sa mère, dit enlin en soupirant : — J'ai quelque chose de bien intéressant à vous apprendre aujourd'hui!...
Le père et la mère se rapprochent de leur fils; ils attendent avec curiosité ce qu'il va leur conter. Après avoir soupiré encoie, Edmond dit à demi-voix et en baissant les yeux : — C'est que... je suis amoureux...
La maman sourit, et M. Rémonvîlle en fait autant en disant : — Ah! tues amoureux?... — Oui, mon père, oh! très-amoureux. — Eh bien, mon ami... à ton âge c'est excusable... 11 n'y a pas grand mal à être amoureux... cela occupe cela distrait, tu le seras encore plus d'une fuis avant de te marier; mais que veux-tu que nous fassions à cela ? Tu nous fais là une singulière confidence; les fils n'ont pas coutume de conter leurs folies à leurs parents, et je crois qu'ils font tout aussi bien.
• — Allons, monsieur, ne le grondez pas de sa franchise, dit madame Rémonville ; elle prouve la candeur de son âme... Mais, toi, mon cher Edmond, songe que le plaisir ne doit pas faire entièrement oublier ser> parents, et que ceux-là aussi doivent avoir une parf dans tes affections.
Edmond a écouté son père et sa mère avec impatience ; il est vrai que M. et madame Rémonville lui ont parlé de l'amour comme on le traite à cinquante ans; aussi leur ré(>ond-il avec vivacité : — Vous ne m'avez donc pas compris ? Je suis amoureux; ce n'est pas une folie, c'est une passion, un amour qui durera toute ma vie; et je vieus vous demander votre consentement nour énouser celle que j'adore..
La maman fait un mouvemeut de surprise . le front i-i napa se renL ■ hriinil.
— Comment ! mon fils , vous pensez à vous marier, et vous n'avei dix-huit ans que depuis quelques mois? — Mais, mon père , est-ce que je ne suis pas assez àyé pour être heureux? — Heureux! croyezvous que nous n'aurions pas sontjé à vous trouver une épouse ? — J'ai cru que je po .vais la choisir moi-même. .. peut-on commander à son coeur? J'ai rencontré celle qui doit faire mon bonheur! nous nous sommes aimés sur-le-champ ; c'est que nous étions nés l'un pour l'autre. — Elmoud, tu parles bien comme un enfant qui ne connaît le mondi' que par idée , et l'amour que par les romans!... mais enfin quelle est la personne que tu aimes... quels sont ses parents? — Mou père... celle que j'aime est charmante... c'est une... une brune, qui a des yeux noirs, grands... comme ceux de ma mère... une tournure très-disànguée... des manières séduisantes et de l'esprit , beaucoup d'esprit... on ne s'ennuie jamais avec elle. — Ce n'est pas son portrait que je te demande , je m» doute bien que tu '^ trouves incomparable maintenant; c'est son nom... celui de sa lamille. — Elle sm ■^•mme... Agathe Benoit'
ET L'HOMME POLICÉ
— Bpnoît ! je ne connais aucun propriétaire de ce nom dans les snviroiis.
— Klle est de Pontoisp... son père était épicier.
— Epicier! li'écrie M. Réiiioiiville en fronçant le sourcil. — Il est orl ; A|;allie n'a ]>lii3 que sa tante , madame Itenoit , avec qui elle
lienieure à Gisors, et qui lui laissera quinze cents francs de rente.
— Madame Benoit! dit madame Kénionville. .le me fournissais au- ■'«iwiealtrefois cliez une mercière de ce nom... Je me rapjielle qu'il y a un an
elle nous a envoyé des adresses pour nous dire qu'elle venait de prendre cliei elle sa nièce, qui est couturière, et nous demander notre pratique. — Oui , mam{in... c'est elle... c'est Agathe... elle coud comme une fée !...
— Pour le coup, c'est trop fort! dit M. Uémonville en frappani du pied avec colère. Il faut avouer, mon fils, que vous placez bien mal vos affections!... une couturière! la fille d'un épicier!... — Est-ce que cela empêche que l'on soit d'bonnètes gens ?... — Non, mon fils, et certaineuient je ne méprise personne, mais il n'en est pas moins vrai que votre amour n'a pas le sens commun... D'ailleurs il n'en saurait élre aiilrcment !... Votre sci-disaiit passion est une de ces idées de dix-huit ans qui sont bienlôt remplacées par d'autres... — Kon, mon père, j'aimerai Afjathe tou-ïe la vie... je le lui ai juré. — A votre i"ii;c , mun fils , les serments n'i ii|;aj;(nt a rien !... — Ah ! inaman , est-ce que c'est vrai, cela'... M^mian... parlez donc pour moi...
— Mais, mon ami... en vérité... une couturière... — Elle ne le sera pins quand elle sera ma femme... — Tu es trop jeune pour te marier, tu l'en repentirais bien vite. — iz ilois épouser Agathe, je le lui ai promis... je l'ai promis à sa tante...
— Comment! monsieur, s'écrie M. Kéinonville , la tante a osé espér»r... Eitoulez, Edmond , je vous défends de retourner chez madame.... lienoît et de me reparler de sa nièce. — Mon père... — Pas un mot de plus, mon his , et je compte sur voire obéissance.
M. Rémonville s'éloigne; la maman en fait autant en donnant une petite tape sur la joue de son fils et en lui disant: — Tu te consoleras.
— INon , je ne me consolerai pas, dit Edmond en se cognaut la lète contre le mur, ressource des amants désespérés. IN'on... je ne veiii pas me consoler!... Je veux Agathe !... Je n'aimerai qu'Agathe!... Je mourrai si je n'ai pas Agathe !... Je me...
Edmond s'anèle ; il vient de se faire une bosse au front; il cesse alors de se cogner la tête, s'apercevant que la muraille ne peut rien changera ses affaires; il sort de la maison , arpeiile en quelques minutes le chemin qui le sépare de Gisors', et arrive en sueur chez Agathe, qui est alors avec sa tante.
— Qu'avez-vous -'... demande la jeune fille. — Que vous est-il arrivé? dit madame Benoit, vous avez une bosse au front. Seriez-vous tombé? — Mon, non, ce n'est rien... Mais je viens de parler à mon père., de ma tendresse pour mademoiselle... de mon désir de l'épouser... — Eh bien?... — Kh bien... il m'a dit que je n'avais pas le sens commun... et m'a défendu de revenir cht-z vous.
Agaihe porte son mouchoir ii ses yeux. Madame Benoit se pince les lèvres et se lève en disant : — Monsieur voire père fait bien son renchéri!... Au reste, je ne suis pas embarrassée de ma nièce!... Mais je connais trop les usages pour aller contre les volontés des parent. Adieu, monsieur, il Serait inutile de revenir ici , puisque ce ne seiiiit plus pour le bon motif. Ma nièce , saluez monsieur. Prenez garde , monsieur, il y a deux marches à la porte.
Madame Benoit pousse poliment Edmond vers la porte , tandis qu'Agathe lui dit à l'oreille : — U ne fallait donc pas dire tout cela à ma tante!... — C'est vrai , répond Edmiiiul , j'ai fait une sottiM-!... Et quand il se retrouve dans la rue, il est de nouveau tenté de se cogner la tète au mur; mais il juge plus sage de s'en tenir ii une seule bosse, et il revient chez lui en s'écrianl : — Comment se fait-il que Virgile , Homère, Hacine et Voltaire ne parlent pus de ce qu'on doit !gire dans ma position?
Edmond a fait la route sans avoir trouvé de remeae n ses chagrins. Arrivé devant la maison de son oncle, il s'arrile et se dit : — On prétend qu'Adam est heureux avec toutes les jeunes filles des environs, il est doue plus adroit que moi, qui o*^ puis pa» l'être avec la seule que j'aime!... Comment se fait-il qu an garçon qui n'a rien appris eu sache plus que luoi près des femmes ?.. J'ai envie d'aller le consulter; d'ailleurs ça me fera du bien de lui parler d'Agathe, fa me soulagira un peu.
Edmond entre dans la maison de son oncle. Il voit chacun aller et venir avec agitation. Les domestiques ont des figures attristées; Bnngiii, seul, esl comiue il son ordinaire. Edmond s'approche du concierge et lui demande ce qui est arrivé de nouveau.
— Ce que j'avais préilit di puis longtemps, répond Bongin en se redressant avecgruvilé. Monsieur votre cousin vient d'être assommé!
— Assommé!... — Oui , assommé à coups de bâton; un l'a trouvé dans un pitoyable état, dans le petit bois voisin, et on l'a rapporté ici ce matin. — Ah! mon Dieu! Et quels sont les misérables?... At-on arrêté les coupables?... — Oh! les coupables!... parbleu!... c'est bieulût dit, ça!.., Est-ce que vous ne savez pas que votre cousin Adam fait les cent coups avec les petites filles des environs ? — On m'a hiiii lit qu'il n'élait pas très-sage... — Très-sage I... peste!... c'e*t-i<-dire que «a conduite doit révolter luiit homme qui • ilei
mœurs et des principes; et certiinement , s'A n'y avait qae lui dans la maison, je n'y resterait pas, parce que, quand on est délicat... et bien né... Avant la révolution , jamais on... — F.ufin, Rongin , pour quoi l'a-t-on battu ? — C'est, à ce qu'on croit, 1>; frère et l'amaol d'une petite laitière dont il a renversé le pot au tait... Les deux paysans l'avaient |irévcnu que, s'il ne cessait pas de poursuivre U fillette, ils le rosseraient; mais, bah! il n'en a tenu compte. Cn garçon qui a été élevé en sauvage !... est-ce qu'il écoute quelqu'un?... Le voila propre aujourd'hui!... S'il en revient, il sera boiteux des deux jambes.
Edmond quitte Rongin et entre au rez-de-chaussér. Il trouve M. Adrien , qui semble fort soucieux et fronce le sourcil en apercevant son neveu. Le père d'.\dam pense que ra%enture qui vient d'arriver à son fils, va donner de nouveau matière » blimer la manière dont il l'a élevé : peut-être sent-il en lui-même qu'on aura raison, et c'est probablement ce qui le rend de mauvaise humeur.
— Que voulez-vous ? demande-t-il brusquement à Edmond, qu'î; suppose envoyé vers lui par son père. Le jeune amant d'Agathe, qui ne sait à quel saint se vouer pour ohlenir celle qu'il aime, a pensai i prier son oncle de parler pour lui à son père; mais il va commenctr par s'informer de la santé de son cousin , lorsque Tourterelle entre dans le salon tout essoufflé , tout joyeux , en criant :
— Bonne nouvelle !... Ce ne sera rien !... Le médecin vient de le voir... point de fractuies... trois dents de cassées par-devant... Ce< dommage; mais à la rigueur on s'en fait mettre de postiches : dti reste , dans quinze jours il sera sur pied.
A cette nouvelle, la figure de M. Adrien s'éclaircit, et U prend sa tabatière : — Je me doutais bien , dit-il , que mon .\d.im s'en tirerait !... On fait toujours les évén euts plus graves qu'ils ne sont!.,.
t pas de mal à un jeune homme,
' i't trois dents de moins, comme
Il tendez, ce n'est qu'une baga-
■ , qui vous a sans doute envoyé
.. — IVon, mon oncle, mon père
enu pour vous faire une prière...
c , mon neveu ?
i.isse point de parler de ses amours,
Agathe , lui apprend qui elle est, ce qui
rents, et finit en suppliant son oncle de
Après tout, un petit combat ça lui met du plomb dans je vous disais. — Mon ne telle; vous pouvez le dir pour sa\ oir si Adam en . , ne m'avait pas envoyé, une demande... — Que
Le jeune homme, qui fait â son oncle le portri s'est passé entre lui et se parler en sa faveur.
En écoutant parler son neveu, la figure de M. Adrien est devenue rayonnante. Quand Edmond a fini, le père d'Adam se frotte les mains et s'approche de Tourterelle en lui disant à l'oreille: — Le jeune homme parfaitement élevé veut épouser une couturière. — J'en ai connu de fort jolies! répond Tourterelle.
— Je vais parler pour loi, mon cher neveu, reprend M. .\drien. Ma goutte me fait un peu souffrir... N'importe... Je ne veux pas difl'érer quand il s'agit de te rendre service... J'ai bâte de voir mon frère. — Ah ! mon oncle , que vous êtes bon !
!M. Rémonville se promenait dans son jardin et songeait aux amoori de son fils, lorsque son frère parut dev.int lui.
— Comment va votre fils? dit M. Rénionville à son frère , j'ai déjà envoyé deux fois savoir de ses nouvelles; et je serais allé moi même, si... — Je vous remercie : mon fils n'a presque rien !... Dan» quelques jours il pourra recommencer... je veux dire se promené: de nouveau. Ce n'est pas de lui que je venais vous parler , c'est d'El mond... — D'Edmond ? — Oui. Mon neveu m'a conté ses amours et je venais intercéder près de vous en sa faveur.
M. Uémonville a peine ii dissimuler son dépi', qu'augmente encore l'air goguenard de son frère. Cependant i' .x'pond : — Les amours d'un enfant de dix-huit ans ne sont que ''.^s folies. Il n'était vraiment pas nécessaire de vous déranger pour a peu de chose !
— Eh ! mais... pas si folie que vjus crojei, mon frère! Votre CIs est passionné , il est amoureux comme un fou'... Je conviens qu'il aurait pu faire un choix... un peu plus distingué !... Un jeune homme qui a reçu une si bonne éducation , (|ui va d^iis le grand monde avec ses parents, pourrait trouver mieux qu'une couturièic... Mais que voulez-vous ?... on a vu des mariages plus disproportionnés... — Mon frère, je vous remercie beaucoup de votre obligeance pour mou fils; il me semble que vous feriez mieux d'aller soigner le vôtre. — Le mien est un peu étourdi, un peu diable, c'est 4K)Ssible , mais il ne s'amourache pas aussi sottement que votre Edmond. — Vous .ippelex étourderie séduire, suborner d'innocciilcs filles? — Du moins il ne les épouse pas. — Vous aimci mieux qu'il les dé.-.h.>nore !... — .M.>n f rè re !
M. Adrien est rouge de colère; Al. Rémonville suffoque de dépit. Les deux frères se sép.ircnt en se disant : — ^ otre jeune hommt policé est un imbécile. — Votre élève de la ualure est un vaurieu.
CBAriTRi Xlll. — La Pilla du Di«uu«r.
Quinze jours ont suffi pour guérir entièrement l'élève de U nature: ils ne sont même pas écoulés que déjà .\dam pense au plaisir qu'il aura en courant de nouveau dans les environs. Qainie j«un d'an repus forcé lui font désirer plus ardemment encore de recoianieMCM