‹ MoustacheChapitre 161 sur 281 · NATURE · texte numérisé non relu

NATURE

•es caravanes. La leçon qu'il vient de recevoir ne lui a pas profite;

..mais une aventure mallieurcuse doil-flle noua fjjre renonter aiu

/ j amourii ? Si cela t'iail , cunibirn ilc jeuni-s gens n'auraient eu qu'une

seule passion ! Près des dame», un dëbutanl est houvent niajlieurem,

ce sont ordinairement les plus novices qui sont le plus trompés. Viais

j ce besoin d'aimer , ce feu si doui, ne s'éteint pas si vite : quand il

s'aftaiblit cliez nous, l'âge y est toujours ])Our quelque cliose. Pour

flatter notre amour-propre , nous aimons à croire que c'est par raison

que nous devenons saijes; nous voulons nous donner une vertu que

nous n'avons pas. Mais , en général , auaud nous devenons sages, c'est

que nous ne pouvons plus faire autrcme.;:.

Adam, qui n'a que dix-liuit ans et quelques mois, qui est bien portant et fortement constitué, ne se promet pas d'être sage, ce qui ne serait pas dans la nature; mais il se promet d'éviter les gourdins «les paysans et de tâcher d'être plus adroit à l'avenir, parce que, si à chaque nouvelle amourette il lui fallait perdre trois dents, il sent qu'il serait bientôt rédui' à ne manger •'ue de la bouillie, régime qui ne lui plairait nullement.

Adam va de nouveau quitter la maison de son père pour courir les champs. En mettant sa cravate, il fait une légère grimace; les trois dents de moins ont beaucoup changé l'eipression de son sourire, mais Adam se console en se disant : — Je ne suis pas forcé de rire toujours; quand j'ai la bouche fermée, on ne voit pas que j'ai des dents de moins. ,, Après tout, celles qui ne me trouveront pas bien comme cela ne m'écouteront pas... tant pis !

Puis Adam a passé sa main dans ses cheveux, et il s'est mis en route. En le voyant sortir aussi leste, aussi dégagé qu'avant sa mésaventure , Rongin fronce les sourcils et se renferme dans sa loge en murmurant : — Si c'était un bon sujet , il n'en serait pas revenu !... Le jeune homme va visiter les champs , où il a vu souvent travailler de jolies paysannes; mais à leur place il ne trouve maintenant que des hommes ou des femmes âgées. Si par hasard ses yeui aperçoivent au loin une jeune fille , en approchant d'elle il ne tarde pas à' voir à quelques pas un lourdaud paysan dont les regards sont sans cesse tournés vers lui, et qui semble servir de sentinelle à la fillette, ou être placé là comme un épouvantail pour effrayer les oiseaux qui voudraient becqueter ce joli fruit.

— Diable ! se dit Adam, est-ce qu'on se tiendrait sur ses gardes maintenanit ?... Est-ce qu'on a mis des gardiens auprès de tous les cotillons?... Mais je me moque du gardien : un contre un , ça ne me fait pas peur; on peut se défendre au moins !

Si la sentinelle n'effraye pas Adam , il paraît qu'elle fait peur à la jeune fille; car, lorsquelejeunehomme veut entamer la conversation, la villageoise lui tourne le dos, ne lui répond pas, et Adam en est pour ses compliments.

Il va chercher fortune ailleurs; mais partout les jeunes filles sont gardées, les fenêtres et les portes sont fermées; il n'y a pas moyen de causer, de rire; partout on a pris des précautions contre les entreprises d'Adam , qui est redouté dans le pays comme le loup par le petit Chaperon rouge.

Adam est rentré de fort mauvaise humeur. Quinze jours se passent, et les promenades sont toujours sans résultat. Adam se lasse déjà de de la vie qu'il mène; sans amourettes, la campagne lui paraît triste. Il va trouver son père, et lui dit : — Papa, je ne m'amuse plus dans ce pays. Est-ce que je ne pourrais pas aller ailleurs chercher ce que je ne rencontre plus ici ?

M. Adrien se penche dans son fauteuil, fait jouer sa tabatière et regarde son ami Tourterelle. — Voilà mon fils guéri de toutes ses amourettes de viU«ge. Vous voyez que j'ai bien fait de ne point m'en inquiéter, et j'étai» certain que cela ne durerait pas!

— Non!... rien ne ^^ure, répond le petit homme en faisant une

mine piteuse. C'est même «lommage que cela passe si vite !... Mais

il faudrait maintenant occupe* autrement cette jeune tête... — Oui... il faudrait l'occuper; mais il n." semble qu'il n'a jamais voulu s'occuper. — J'entends par là qu'il fa<:-Irait qu'il eût quelques distractions. — Ah ! oui... il faut le distraire. — Si je l'envoyais pendant quelque temps à Paris?... Je gage qu'avec son esprit et sa tournure il ferait la nique à tous ces jeunes freluquets qui ont été élevés dans les premiers collèges !... — Oui, avec son esprit, sa tournure et de l'argent... — Parbleu ! je ne l'en laisserai pas manquer : cela achèvera de le former... Oh I comme je rirai quand, après trois mois de séjour dans la capitale, je le reverrai cent fois plus dégagé que son pédant de cousin!...

— Pour dégagé, il me semble qu'il l'est déji gentiment. Pendant cette conversation des deux amis, Adam s'était assis sur

)n canapé, et reposait nonchalamment ses bottes sur les coussins; il jUait finir par s'endormir, lorsque son père lui crie :

— Mon fils, serais tu bien aise d'aller voir Paris ? — Paris, papa!... damel... ça m'est assez égal. S'amuse-t-on à Paris ?

— Si l'on s'amuse! s'écrie Tourterelle. Ah! mon cher ami, je me rappelle qu'à votre âge je m'y suis tant amusé pendant six mois que j'ai fait une maladie qui a duré deux ans!... — Tu tâcheras de t'y

amuser plus raisonnablement, dit M. Adrien. Cela te tente-t-il?

Otti , je ne serais pas fâché de connaître Paris. — Mais tu ne peux pas J «Ikr seul , mon ami... — Pourquoi cela , papa ? — Parce que... tu

es si jeune. — Est-ce que je n'ai pat une langue pour demander ce

que je voudrai ? — Cela ne suffit pas, mon fils. — Ali! une seule langue ne sull'il pas à Paris ? — .le te dis qu'il le tant un compignoii... un guide... Tu ne connais pas (tette grande ville... tu te pi-rdrai»...— . Ifah I... je saurai bien me retrouver... — Si je n'avais pas la goulte, je serais enchanté d'aller à Paris avec toi , pourvoir le triomphe d'un élève de la nature sur les manières apprêtées, sur la fausse politemie des citadins. — Papa, soyez tranquille, je triompherai bien tout seul, je ne veux avec moi personne qui me gêne. — Il n'est pat queslioo de te gêner... mais de t'être utile. Ilongii. t'accompagnera. — Je nt veux pas de Rongin. — Mais, mon fils... — Je vous dis que je ne veux pas que Rongin vienne avec moi. S'il se permet de i>e suivre, je le renvoie à coups de pied au derrière.

— Kh bien, dit Tourterelle, je lerai •:.■ dernier effort : je ne me .souciais plus de voyager; mais pourt^tre agréable à mon ami Adrien, il n'est rien que je n'entreprenne. U'ailleurs, ce n'est pas loin... J'accompagnerai Adam à Paris.

— IVion fils, j'espère que tu dois être satisfait; c'est l'ami Tourterelle qui t'accompagnera.

— Comme il voudra , dit Adam ; puis il ajoute entre ses dents . -• S'il m'accompagne , je le ferai trotter de manière qu'il n'ait plui de ventre en revenant ici.

— Ainsi , mon fils , c'est entendu. On va s'occuper de ton bagage , et dans quelques jours vous partirez tous deux.

Le lendemain de cette conversatioai, Adam marche au hasard dam la campagne; il n'a plus de but de pl^menade déterminé. Cependant il veut, avant de partir, dire adieu à sa nourrice. Le jeune homme songe à son prochain voyage; et quoique Paris ne soit qu'à quinze lieues de distance, c'est une grande affaire pour lui d'aller visiter la capitale.

Tout en réfléchissant , ce qui lui arrivait fort rarement, Adam a dépassé le village de sa nourrice. Il s'arrête parce qu'il est las. 11 regarde autour de lui, et ne reconnaît pas ses promenades habituelles. A peu de distance , il aperçoit un moulin et une petite maisonnette assez gentille, qui doit être habitée par le jtiï inier. Adam se dirige vers la maisonnette , oii il désire se reposer i I is rafraîchir.

On se rappelle sans doute un certain Beitii ii I farinier et cousin de Catherine, qui, lorsque celle-ci nournssah l! petit Adam, était allé faire quelques visites à la maison de M. tVd • t n. Alors Bertrand était un grand gaillard bien bâti, bien poudré. d'.\i e tournure dégagée, et qui n'avait qu'à jeter le mouchoir pour iHin; ces conquètas dans le pays. Dii-huit années se sont écoulées iBenrivI n'a plus la tournure aussi leste, mais c'est encore un des hommts \ '.} plus robustes de la commune; il s'est marié, il a une filie, il esV.V fenu veuf, et enfin il est propriétaire du moulin dont le tic-tac rtl ttit maintenant aux oreilles d'Adam.

Le jeune homme s'est approché de la maisonnette ; la porte en est ouverte. Adam n'a pas l'habitude d'agir avec cérémonie : il pénètre dans une petite pièce d'oii il aperçoit, dans une chambre voisine, une jeune fille, qui , tout en triant des graines, chante à tue-tète :

Un joi..r j'allais Au bois pour m'amuser.

J'ai entendu Mon amant soupirer

H m'aborda >n pas à pas ,

U m'aveugla, 4e tombe entre ses bras;

Ciell quel tourment I Se peut-il qu'un amant Nous rende victimes De son amusement I

Une jeune fille seule , c'était une bonne fortune à laquelle Adaa. n'était plus accoutumé. Il examine la chanteuse : ce n'est pas un* beauté parfaite , ce n'est point un profil grec ni une tournure romantique ; c'est une grande et grosse fille de dix-sept ans, qui en paraît vingt-quatre pour la force. Ses cheveux sont d'un blond un peu roux, son nez est un peu gros, sa bouche un peu grande : mais elle est fraîche, blanche et rose, et il règne sur sa figure, dans ses regards, un air de gaieté, un je ne sais quoi qui réjouit. Aussi Adam, que la vue de tant d'appas réjouit beaucoup, reste-t-il en fxta&e au milieu de la chambre, en s'écriant : — En voilà donc une '

La jeune fille lève les yeux, elle aperçoit le jeunetiomme ; mais elle ne semble nullement effrayée , et se contente de dire : — Tiens ! je n'avais pas entendu entrer... Quoi qite vous voulez donc, monsieur?

— Ce que je veux ! réj^nd Adam en prenant une chaise ; ma foi ! je veux me reposer d'abord, parce que je suis las. — Est-ce que vous

avez affaire à mon père ? — Votre père ! Qu'est-ce que c'est que

votre père ? — C'est le meunier Bertrand. — Ah ! vous êtes la fille du meunier? — Oui, monsieur; je suis Tronquette, pour vous servir. — Tronquette !... Je ne comprends pas comment il se fait que je ne vous connaisse pas, moi qui connais tout le monde dans les environs. — Est-ce que vous êtes du pays? — Mais oui... à peu près... Oit suis-je ici? ~ Au moulin Joli , à une demi-lieue de Basincourt,

ET L'HOMME POLICÉ

— De Basincoiirt !... C'est où demeure ma nourrice Catberine Jean- Cl.iiide. — Tiens ! vous êles le nourrisson de Catherine!... M. Adam IWMiioiiville, dont on parle tant dans nos endroits !... Cet enjôleur, ce

séducli'iir! Ali ! ali ! ah!... c'est vous qui ave» reçu une si bonne

raclée du frère de Jeanne la laitière ?

— .lustenicnt , c'est moi , dit Adam en faisant u.^e légère grik.ace.

— Ah ben ! pardi , je sommes pas fâchée de vous voir : ils nous font une si belle peur de vous, aux veillées!... Ma fine! je pensions que vous avie?. des cornes au front et des griffes aux mains, ni put ni moins qu'un diable...

Adam approche sa chaise contre celle de Tronquette : il tient à prouver qu'il n'a ni cornes ni griffes. I.a fille du meunier parait aimer à causer et à rire presque autant que la première nourrice d'Adam. Quand on n'a pas encore vini;t ans, on a vite fait connaissance. Adam a des manières toutes rondes, toutes franches, qui plaisent beaucoup à la grosse Tronquette, et celle-ci a de robustes et frais appas qui enflamment sur-le-champ le jeune homme, qui depuis trois •eniaines cherche l'occasion de s'enflammer.

On cause depuis près d'une heure sans que le temps ait paru long. Adam a même oublié qu'il désirait se rafraichir, et cependant il est beaucoup plus échauffé qu'en arrivant. Tout à coup le meunier revient du moulin.

Bertrand toise le jeune homme qui est près de sa fille ; Adam continue de parler sans faire attention au meunier : mais Tronquette, qui a vu entrer son père, va au-devant de lui en disant : — Mon père, ce monsieur est le frère de lait de Suzanne, de Nannette... Catherine est sa nourrice. C'est M. Adam Rémonville.

Bertrand porte la main à son bonnet de coton en disant : — Alors,

je pouvons dire que je vous avons vu tout petit quand vous étiez

encore pendu au sein de not' cousine... Ma fine ! je ne vous aurions pas reconnu... Vous êtes joliment poussé depuis ce temps-là !

Adam se lève , va prendre la main du meunier, et lui dit : — Je ■avais bien que nous nous connaissions... 11 me semble même que je

me souviens de votre ligure à présent et c'est pour avoir le plaisir

de renouer connaissance avec vous que je suis venu par ici.

Pour un élève de la nature, M. Adam mentait en ce moment tout comme un homme police. Ce qui doit nous faire présumer que le mensonge n'est pas plus étranger aux uns qu'aux autres; seulement, les gens qui ont de l'usage, de l'habitude, savent mentir plus adroitement.

Bertrand, qui n'est point un sot comme Jean-Claude, ne pense pas que ce soit pour lui que le jeune homme vienne. Cependant, il dit à "Tronquette d'apporter une bouteille de vin et deux verres , puis il trinque avec Adam , qui est enchanté des manières aimables du meunier.

Mais après le second verre , Bertrand dit au jeune homme : — Je sommes bien aise d'avoir revu le petit nourrisson de not' cousine...

— Et moi aussi, je suis bien content de vous revoir, monsieur Bertiand... et j'espère que maintenant... — Oh! oui, maintenant, j' vas vous dire une chose : quand vous voudrez me revoir, faudra pas revenir ici, oii ma fille est toute seule; faudra aller au moulin, oii jesuis, moi, parce que vous entendez ben que je n'avons qu'une fille... c'est lage... mais il faut y veiller. Vous avez la réputation d'un enjôleur... c'est comme moi, il y a vingt ans... Vous aimez le sexe... je comprends, c'est votre métier. Moi, le mien, c'est de garder ma fille : ïous comprenez ?... Alors, si au lieu d'aller au moulin vous veniez revoir Tronquette, il faudrait que le gourdin jouât son jeu... vous entendez?... A vot' santé!... Buvez donc!

Arlam n'est plus si satisfait des manières du meunier; il boit le troisième verre avec moins de plaisir que les deux premiers, et en regardant i'ronquette en dessous. Bertrand veut encore emplir son verre, il refuse ; il ne se sent plus à son aise. Enfin il se lève, prend congé, en marmottant qu'il ira au moulin. Bertrand lui tend la main, la lui serre amicalement, mais ur ^icu fort cependant ; tandis que la grosse Tronquette lui sourit, en ouvrant une bouche énorme oii brillent de fort belles dents.

— Que ces pères sont ridicules ! se dit Adam en retournant chez lui ; ils ont une fille jolie, ils veulent qu'elle ne voie personne !... Comme c'est être égoïste ! Mais je suis sûr que Tronquette ne pense pas comme son père, et qu'elle me reverra avec plaisir. Elle est gentille, cette grosse Tronquette!... Je retournerai la voir demain, et je ferai en sorte de n'être pas aperçu du moulin.

Le lendemain, Adam sort de grand matin ; il a son^é toute la nuit k la fille du meunier, et brûle de la revoir. Il dépasse le village de Basincourt, et ne tarde pas i> apeioevoir le moulin ; il prend un cbeuiiu bordé par une haie pour n'être pas vu ; il arrive ii la maisonnette, ou 1 ronqiiette est encore seule et oii elle rit en le voyant, ce qui semble d'un bon augure à Adaïu.

— Mon père m'avait dit que vous ne revicnariet pas ici, pai\>w qu'il vous l'avait délendu, dit la grosse fille.

— Comme ce n'est pas pour votre pcie que je vient, je m'embarrasse fort peu de sa défense, répond .Vdaiu ; si ma pi-ésence ne vous ennuie pas, c'est tout ce que je ileinande.

— M'eniiuyer !... Oh ! que nenni !... N ous m'uinuseï ben, au cou- Iraire... vous êtes farce comme lou' !

▲dam est cacbaïue de l'accueil d* Troniiiiette ; celle-ci liouve (ju*

la compagnie du jeune monsieur est beaucoup plu» ijjréjble que relie de son chat et de son chardonneret, seuls être» vivant» avrc lesquels elle pouvait causer dans la journée. Elle écoute le» doux propos qu'.Adam lui débite , et promet de ne point dire a son père qu'elle ( reiMi sa visite.

Quelques jours s'écoulent ainsi. Les jeunes gens >e sont dit qc'tlt s'aimaient ; Adam voudrait ne pas s'en tenir là ; il n'est pat habitué k filer le sentiment ; mais tout en lui avouant qu'il lui plait, Tronquette ne permet pas à son amoureux de prendre des liberté». L» fille du meunier sait se défendre ; elle distribue des coups de pied ou des coups de poini; avec infiniment de gentillesse, et .\dam reçoit cela en riant, parce que d'une femme qu'on aime tout paraît bon. hors son indilTérence; mais quand une femme nous donne un soufflet, c'est que nous ne lui sommes pas indifférent.

En arrivant, comme a son ordinaire, en tapinois devant la maisoa du meunier, Adam trouve un matin la porte fermée ; il appelle à demi-voix Tronquette : celle-ci parait a une lucarne du grenier. Elle a les yeLX rouges et boufhs ; elle pleure au lieu de sourire, ce qui la rend infiniment moins jolie; car, ainsi que l'a fort bien observé Tourterell», les paysannes ne savent pas pleurer avec grlce comme les femmes de la ville.

— Qu'y a-t-il donc ? s'écrie Adam ; pourquoi ne descendez -tooj pas m'ouvrir? pourquoi avez-vous les yeai rouges ?

— Pardi ! parce que j'ai été battue 1 . répond Tronquette en sanglotant ; mon père vous a aperçu hier sortant de cheui nous — il m'a dit que j'étais une ci... une ça !... qu'il saurait ben m'empêcher de vous revoir, et puis il m'a rossée... Hi ! hi ! hi ! ¥a aujourd'hui je sois enfermée dans le f/uernier... Et je dois être encore battue ce soir si vous revenez... Ah ! mon Dieu, comme c'est amusant !

— Quoi! votre père s'est permis de vous frapper?... — J" cniê ben ! il ne s'est pas gêné ! — Mais c'est affreux!... c'est indigne... Est-ce que c'est pour les battre qu'on fait des enfants ?... M» pauvre Tronquette ! que je suis donc fâché d'être cause... ! C'est égal, il (txA

nous aimer toujours il faut nous voir malgré votre père... maigre

tout le monde... malgré... Aïe!... holà là !...

Quelque chose a subitement arrêté .\dam au milieu de son discoars; c'est un manche à balai avec lequel Bertrand caresse un peu rudement ses épaules. Le meunier venait de sortir de derrière une haie, et il était sur-le-champ entré en conversation.

— Ah ! il faut vous voir et vous aimer malgré tout le monde! dit Bertrand en faisant tourner le manche à balai. Eh ben ! nous verrons. Je vous donnerons du revenez-y, moi... — Ah ! monsieur Bertrand I Ahi !... C'est affreux !... Holà ! — Ça passera comme ça pour aujourd'hui ; mais si je vous revois près de ma fille, je doublerons la dose... Dam' ! je vous avais prévenu... faut pas vous fâcher... c'est dans ans bonne intention.

Tronqueltte se retire de la lucarne pour ne pas voir battre son amant, et Adam se sauve en pestant, en jurant, en se tàunt le» cotes, et en donnant au diable le meunier.

Mais, ainsi que l'a voulu la nature, les obstacles qui s'opposent à sa liaison avec Trompette augmentent l'amour d'.A.dam : ce qui n'était qu'un simple caprice devient une passion violente. Nous sommes ainsi faits : il suffit de nous défendre quelque chose pour que nou» en ayons envie. Si l'on n'eût point défendu à Eve de manger de la pomme, elle n'y aurait pas touché.

HL Adrien, qui a terminé tous les apprêts pour le départ de son fils, lui dit un soir : — Quand tu voudras aller à Pari» , mon cher Adam, ta valise est faite ; rien ne te manquera, et notre ami Tourterelle est prêt à t'accompagner.

Adam, qui ne songe plus qu'à la fille du meunier, répond d'un ait

distrait : — C'est bien Nous verrons plus tard Je ne suis paa

pressé.

— Ce jeune homme est fsntasque, dit Tourterelle k son ami : il y a quelques jours, il était content d'aller à Paris; aujourd'hui, cela n* semble plus lui faire plaisir... Que signifie ce caprice ?

— Cela signifie, répond M. Adrien, cela signrfie... qu'il est dans la nature d'être capricieux.

CairiTKi XIT. — Edmond el Adam.

La visite que M. Adrien avait faite à son frère n'avait nullement arrangé les affaires d'Fdmood. Au contraire, piqué de ce que l'on connaissait l'amour de son fils pour la nièce de madame Benoit, M. Rémonville avait renouvelé à Edmond sa défense de revoir mademoiselle Agathe , en traitant d'enfantillaf<^ et de folie sa passion pour 1» jeune couturière.

Cependant Edmond n'est point enfermé dans sa chambre comma un écolier, et on le laisse libre de sortir quand bon lui semble. M. Uémonville a trop d'esprit pour employer ces moyens de répression qui ne font qu'exaspérer une jeune tête et aggraver le mal, a« lieu d'y remédier.

r.dmoud fait comme tous les amoureux, il n'a point é«;anl à la d^ fense «le son père, et court à Gisors pour revoir .\;;athe. Mai» madame Benoit, qui ne veut plus que l'on courli>e s» nièce du moment j <|uti ce n'est pas pour le bou motif, madame Benoit, qui ast tris-|^

qiiëe du dédain i\nr M. R^ition

I>lu9 Agdtbe travailler lUiis lu chambre du rez-de-chausji

permet pas nit^me de se mettre à U fenêtre ilii premier.

C'est en vain que le tendre Ednionil pusse et repasse ilevant la demeure de celle qu'il aiuie. Les feii<*tres sont fermées, et plu» d'Aijaihe près «les carreaux : le jeune amant est au di'sespoir. Il ne »on|;e à rien moins qu'à mourir s'il ne voil pas la jolie lirune. A diihuit ans on est si vile désespéré, on tient si peu à la vie! on est toujours disposé à la donner pour une maîtresse!... et c'est dans l'ilge ou l'existeni e ofll're le plus de charn>es que deux amans en feront volunliers le sacriAce; c'est à dii huit ans enfin que l'on se tue par amour, mais ce n'est jamais à quarante.

Pendant plusieurs jours, Edmond a fait inutiiemenx ir chemin de Gisors. Ses parents ne lui parlent plus de ce qu'ils regardent comme une a-mourette d'écolier; mais comme on voudrait le distraire et dissiper sa tristesse, M. Kémonville soiij;e à faire faire à son fils le voyage de Paris; il pense que les plaisirs de la caiiilale auront bientùl fait oublier à Edmond la mène de madame Benoît, il se propose de conduire lui-nièine son fils à Paris; et tout en gémissant de se séparer your quelque temps de son Edmond, madame Uémonville approuve le projet de son époui.

Aux premiers mots de départ, Edmond remercie son p're en prolestant qu'il n'a encore aucune envie de voir Paris , qu'il ne veut pas quitter sa mère, et qu'il ne s'amuserait pas loin d'elle. On veut bien admettre celte excuse , et le vnyai;e est différé.

Edmoud ne peut supporter l'idée de s'éloigner des lieux os respire son Agathe; Adam ne veut plus perdre de vue le moulin de Bertrand. Edmond est amoureux de bonne foi; Adam t.?. l'est peut-être que par enlètemenl. Pour l'un , c'est un premier amour, et il s'agit de posséder la première femme qui ait fait palpiter son cœur. Pour l'autre, ce sont des désirs à satisfaire; c'est un enf.;{it mal élevé qui veut faire sa volonté, par la seule raison qu'il l'a toujours faite. On voit que les deux cousins sont également disposés à faire des sottises ; car l'élève de la nature et le jeune boniiue policé sont dominés par «ii*e passion violente; et ce sont les passions qui mettent les hommes de niveau, rapprochent les rangs, comblent les distances, font faire des folies aux gens d'esprit, et donnent par moments de l'esprit aux

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